Isabelle Clair. 2023. Les choses sérieuses. Enquête sur les amours adolescentes. Seuil, 400 pages.
- Par Tania Lejbowicz
Pages 378 à 380
Citer cet article
- LEJBOWICZ, Tania,
- Lejbowicz, Tania.
- Lejbowicz, T.
https://doi.org/10.3917/popu.2402.0378
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- Lejbowicz, Tania.
- LEJBOWICZ, Tania,
https://doi.org/10.3917/popu.2402.0378
1 Issu de son habilitation à diriger des recherches, le livre d’Isabelle Clair traite d’un sujet sérieux : les expériences amoureuses des jeunes. Le sérieux de ce thème tient à la place importante qu’il occupe dans la vie des adolescent·es mais aussi en ce qu’il reste un rouage essentiel du passage à l’âge adulte. Pour étudier l’amour, la sociologue s’empare de la proposition de Michel Bozon : elle ne s’intéresse pas tant aux discours des jeunes sur ce thème qu’à leurs pratiques. Isabelle Clair s’appuie sur des matériaux qualitatifs particulièrement riches recueillis auprès de personnes âgées de 15 à 20 ans sur trois terrains d’enquête : le premier a été réalisé pour sa thèse dans des cités d’habitat social en banlieue parisienne de 2002 à 2005, le second dans des villages de la Sarthe de 2008 à 2011 et le troisième dans des quartiers cossus parisiens des 8e, 16e et 17e arrondissements de 2016 à 2020.
2 L’ouvrage est composé de trois parties.
3 Prenant pour cadre théorique le travail de Judith Butler, la première s’intéresse au couple sous l’angle de la performance de genre pour étudier les significations de l’entrée en conjugalité des jeunes. Le chapitre 1 porte sur l’irruption de la norme conjugale à la sortie de l’enfance. À l’adolescence, les jeunes commencent à se définir en fonction de l’expérience conjugale : « on est “en couple” ou “célibataire” » (p. 29). Bien qu’expérimenté par une minorité, le couple devient dès la fin du collège une « expérience de référence » (p. 33) qui s’organise déjà autour de normes de genre : contrairement aux garçons, le sentiment amoureux est nécessaire aux filles pour définir le couple et envisager des expériences sexuelles. À partir de la figure repoussoir du « pédé », le chapitre 2 s’intéresse à la performance conjugale des garçons. Les références négatives à l’homosexualité masculine sont très présentes dans leurs discours. Sur le troisième terrain, quelques garçons s’identifient comme gays, mais leurs expériences de couples sont invisibilisées. La performance conjugale des garçons est donc une « performance hétérosexuelle » (p. 50) où ils doivent affirmer leurs préférences pour les filles et mettre à distance des comportements considérés comme féminins. En particulier, ils ne doivent pas trop s’intéresser au couple, mais plus à la sexualité : chez eux, la performance conjugale n’apparaît alors que comme un élément de la performance sexuelle. Le chapitre 3 se concentre sur la performance conjugale des filles à travers la figure de la « pute ». Si l’image de l’appropriation des femmes par les hommes dans le mariage est désuète, le « concept d’appropriation demeure éclairant » (p. 87) : la performance conjugale des filles passe par l’affichage de leur lien avec un garçon pour se prémunir des dangers et des jugements auxquels elles sont exposées à partir de la puberté. La rupture permet de sortir de ce lien d’appropriation, mais elles redeviennent alors à la disposition de tous, autrement dit, elles redeviennent des « putes », tout en essuyant parfois les sanctions de leur ex-partenaire à travers l’injure sexuelle. Une alternative à ces mécanismes apparaît sur le troisième terrain : la majorité des parisiennes rencontrées font part d’histoires plus ou moins longues avec d’autres filles, sans pour autant se dire lesbiennes par crainte « de se fermer toutes possibilités d’avoir des relations amoureuses avec des garçons » (p. 137). Les couples de filles apparaissent en plusieurs points opposés à ceux de garçons : ils sont visibles et connus, mais ne suffisent pas à mettre à distance l’hétérosexualité.
4 La deuxième partie de l’ouvrage déroule les grandes étapes des amours adolescentes. Alors que filles et garçons grandissent en apprenant à se distinguer, le chapitre 4 s’intéresse aux premières mises en couple qui demandent soudainement aux deux sexes de se rapprocher. La plupart des jeunes se rencontrent lors de soirées entre ami·es ou dans le cadre scolaire, mais des disparités sont notables : dans les zones rurales, les distances géographiques et les difficultés de circulation pèsent sur les jeunes. L’étude des scripts des premières interactions physiques (baisers, caresses, etc.) souligne que les garçons se doivent toujours de faire le premier pas. Cependant, il n’est pas rare que les filles subvertissent cette norme, de préférence dans le cadre privé pour ne pas s’exposer « au stigmate de la pute » (p. 168). Le chapitre 5 interroge ce qui fait couple chez les jeunes. La conjugalité adolescente n’est pas toujours synonyme de relations sexuelles, mais elle les favorise, surtout si le couple s’inscrit dans le temps : la morale amoureuse qui pèse sur les filles les incite à ne pas avoir de sexualité en dehors d’un couple qui dure. Outre les interactions physiques, une place importante est accordée à la « conversation conjugale » (p. 228) qui permet autant de confier des secrets que de raconter la banalité du quotidien. Les premiers couples sont aussi l’occasion de découvrir l’ennui conjugal et d’expérimenter des relations asymétriques qui se font au détriment des filles et que « le pouvoir hypnotique de l’amour conjugal » (p. 251) masque. Venant clore cette partie, le chapitre 6 s’attache aux ruptures amoureuses. La précarité du lien amoureux chez les jeunes rend la probabilité de rupture élevée donnant à ce sujet une place importante. Il n’est alors pas rare que les conversations conjugales prennent la forme de conflits où sont critiquées les modalités du couple et où surviennent des crises de jalousie. Mais lorsqu’elles adviennent, les ruptures ne sont pas forcément vécues de façon dramatique et l’évidence avec laquelle elles s’imposent peut contraster avec l’investissement émotionnel des mois passés et avec l’image que les jeunes en ont.
5 La dernière partie de l’ouvrage adopte une approche différente : elle s’attache moins à comparer les trois terrains qu’à analyser ce qui fait écho de l’un à l’autre. Le chapitre 7 se concentre sur la figure de la « racaille ». Présente sur le 1er terrain auquel elle est associée, on la retrouve aussi dans les 2e et 3e terrains mais sous des formes différentes. Cette figure est en partie positive chez les jeunes bourgeois parisiens : une partie d’entre eux l’imite même, mais sans en retenir la violence et la vulgarité auxquelles l’imaginaire social l’associe. De leur côté les jeunes ruraux critiquent le stéréotype de la « racaille » : ils lui reprochent de bénéficier d’une plus grande attention des pouvoirs publics, alors même que les difficultés socio-économiques qu’ils rencontrent sont proches des leurs. Enfin, le chapitre 8 s’intéresse aux quelques expériences de couples hétérogames. Tout en rendant compte des différences de rapports à l’homogamie entre les terrains, elles sont l’occasion d’aller au-delà du genre. Ainsi, une histoire entre une parisienne blanche de classe supérieure et un garçon racisé moins favorisé montre que la moindre valeur sociale de ce dernier et la possibilité pour la jeune femme de se déprendre, au moins en partie, de la morale amoureuse qui habituellement lui incombe lui permet par exemple d’avoir une relation sexuelle sans sentiment amoureux.
6 Face à l’évolution du rapport au couple, à la sexualité et au genre, la « panique morale des adultes » (Bozon, 2012) vis-à-vis des amours adolescentes se renouvelle. Dans ce contexte, l’ouvrage d’Isabelle Clair offre une mise au point essentielle : si les expériences juvéniles se modifient, elles restent structurées par les normes de genre et présagent des futures relations asymétriques entres femmes et hommes. La diversité de ses terrains d’enquête permet de mettre en évidence la façon dont d’autres caractéristiques sociales et rapports de domination façonnent les débuts amoureux : loin de la persistance d’une vision essentialiste de l’amour, la sociologue montre que les amours adolescentes restent déterminées par les conditions matérielles d’existence des jeunes.
Référence
- Bozon M. 2012. The sexual independence of youth and the moral panic of adults: The boy without restraint and the responsible girl. Agora débats/jeunesses, 60(1), 121-134. https://shs.cairn.info/journal-agora-debats-jeunesses-2012-1-page-121?lang=en
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Date de mise en ligne : 12/03/2025
https://doi.org/10.3917/popu.2402.0378