« Peut-on faire l’économie du genre ? », Regards croisés sur l’économie, n° 15, Paris, La Découverte, 2014, 240 p.
Pages 165 à 168
Citer cet article
- REMILLON, Delphine,
- Remillon, Delphine.
- Remillon, D.
https://doi.org/10.3917/popu.1601.0165
Citer cet article
- Remillon, D.
- Remillon, Delphine.
- REMILLON, Delphine,
https://doi.org/10.3917/popu.1601.0165
1L’équipe de Regards croisés sur l’économie livre tous les six mois une synthèse sur une grande question économique, rédigée par des spécialistes du domaine issus de l’économie mais aussi d’autres sciences sociales. Cette fois-ci le dossier est consacré à « l’économie du genre ». L’éditorial rappelle le paradoxe : alors que le niveau d’éducation des filles s’est accru tout au long du xxe siècle, au point désormais de dépasser celui des garçons, les inégalités entre hommes et femmes sont persistantes dans beaucoup de domaines de la vie économique : faible mixité des métiers, salaires inférieurs des femmes, moindre accès aux positions de direction, surreprésentation dans le temps partiel subi, etc. Comment les recherches en économie contribuent-elles à décrire et expliquer ces inégalités avec leurs méthodes spécifiques (économétrie, expérimentation, etc.) ? Quelles explications théoriques la science économique fournit-elle de ces inégalités ? Quels messages de politique économique peut-on en tirer ? Ce sont globalement les questions abordées dans ce dossier.
2Dans la première partie intitulée « Ce que le genre fait à l’économie », Fatiha Talahite rappelle d’abord que l’économie a été l’une des dernières disciplines à introduire le genre dans ses analyses et met en avant plusieurs raisons (p. 14-28) : la science économique serait une science plus « masculine » que les autres sciences sociales du fait de son positionnement particulier, au croisement de celles-ci et des sciences « dures » ; c’est une discipline très formalisée, avec une séparation entre un noyau théorique abstrait qui ne laisse aucune place à la notion de genre – l’homo economicus étant asexué – et un niveau appliqué reposant sur l’économétrie. Certes le genre a été plus facilement intégré dans les études empiriques, mais la construction systématique de statistiques selon le sexe permettant de telles analyses est assez récente : comme l’indique le texte sur le « genre dans la statistique publique en France » (p. 73-79), jusqu’en 1982 les femmes étaient mises en retrait derrière le « chef de ménage » dont la PCS servait de référence pour les analyses de mobilité sociale.
3Fatiha Talahite montre ensuite que l’introduction du genre dans la théorie économique s’est faite de façon diverse, d’une économie du genre se « moulant » dans le paradigme dominant à une économie féministe qui déconstruit les concepts théoriques à l’aune du genre. L’interview qui suit de Christine Delphy illustre bien la perspective de l’économie féministe, qui lie « la surexploitation de toutes les femmes dans le travail salarié » à « l’exploitation de la majorité des femmes dans la sphère privée ». Cette perspective génère des critiques envers l’économie – à laquelle on reproche de ne s’intéresser qu’aux inégalités dans la sphère du travail salarié – et envers les politiques publiques (voir infra). Au final, cette partie très intéressante montre que le genre n’a pas pénétré tous les courants en économie (par exemple pas les Keynésiens) et a peu ébranlé la théorie économique dans ses fondements. On regrettera simplement que les théories évoquées ne soient pas plus diversifiées, et qu’on ne fasse, notamment, que peu de référence aux approches institutionnalistes.
4Les parties II « Pourquoi gagnent-elles moins ? et III « La famille : une affaire de femmes ? » sont plus classiques mais pas moins intéressantes. Un premier ensemble de textes s’intéressent à la question de la ségrégation scolaire et professionnelle. Marie Duru-Bellat rappelle que la progression de la mixité des emplois et des filières est loin d’avoir été aussi forte que celle du taux de scolarisation ou d’activité des filles, et que l’école demeure le premier vecteur de cette ségrégation professionnelle, surtout pour les moins qualifiés (employés et ouvriers) ; chez les cadres cela se jouerait davantage lors du recrutement (p. 86-98). Thomas Breda se penche plus particulièrement sur la faible représentation de femmes dans les métiers et filières scientifiques (p. 99-116). Il passe en revue trois explications potentielles présentes dans la littérature : une discrimination envers les filles, des aptitudes différenciées ou une variabilité plus grande des talents chez les hommes (le « génie » serait masculin), et les réfute successivement. Reste une seule explication : les stéréotypes de genre quant aux métiers féminins ou masculins influencent les filles et les garçons dans leurs choix de poursuite d’études. Séverine Lemière et Rachel Silvera montrent ensuite que la ségrégation professionnelle est plus forte pour les femmes que pour les hommes, les premières étant concentrées sur un plus faible nombre de métiers (dans les secteurs du soin et de l’éducation) et montrent que cette ségrégation a peu diminué en 30 ans (p. 121-136). Les facteurs qu’elles mettent en avant pour expliquer le maintien de cette faible mixité des métiers tiennent aux choix éducatifs, aux processus d’appariement sur le marché du travail et aux conditions des emplois qui rendent difficile l’articulation vie familiale / vie professionnelle dans certains métiers (à prédominance masculine) où une disponibilité totale est exigée. Or, comme le montre bien le texte de Marta Dominguez Flogueras (p. 184-196), les responsabilités domestiques et familiales demeurent essentiellement prises en charge par les femmes, et l’arrivée d’un enfant renforce cette inégalité. Les théories économiques inspirées de Gary Becker, qui mettent au centre de l’analyse le calcul rationnel des couples et l’optimisation domestique ne sauraient expliquer que cette division inégale des tâches domestiques s’observe – certes à des niveaux plus faibles – même au sein des couples biactifs y compris lorsque la position professionnelle de la femme est plus favorable que celle de son compagnon. L’inégalité domestique se répercute sur l’emploi. Ainsi Dominique Meurs, Ariane Pailhé et Sophie Ponthieux (p. 197-210) montrent que la plupart des écarts de salaires entre hommes et femmes tiennent aux interruptions de carrière liées aux enfants. Le rôle traditionnellement dévolu aux femmes dans les soins et les tâches domestiques se répercute d’une autre manière sur le marché du travail : celles-ci sont surreprésentées dans les métiers du care, notamment dans l’aide aux personnes dépendantes, métiers qui restent précaires, peu qualifiés et peu rémunérateurs (p. 264-276, p. 327-340).
5La quatrième et dernière partie de l’ouvrage « Le genre de la mondialisation » débute par un texte de Romain Lafarguette résumant les recherches de deux économistes, Wei et Zhang, qui relient le déséquilibre du ratio de masculinité en Chine au niveau excessif du taux d’épargne des ménages. Le mécanisme avancé est le suivant : les tensions sur le marché matrimonial liées à l’excès d’hommes en Chine conduiraient à une compétition accrue pour attirer les femmes. Les hommes et leurs familles seraient alors contraints d’épargner davantage pour accroître leur statut social et pouvoir se marier. Ce surplus d’épargne, rationnel individuellement, ne l’est pas d’un point de vue agrégé, et il est au contraire source de déséquilibres macroéconomiques. Si cette analyse est originale et intéressante en ce qu’elle lie inégalités de genre et agrégats macroéconomiques, Romain Lafarguette souligne qu’il est néanmoins possible qu’un ou plusieurs facteurs cachés influencent à la fois les ratios de masculinité et les niveaux d’épargne, sans qu’il y ait nécessairement de lien direct entre les deux. Outre cet article sur la Chine, cette quatrième partie aborde des thèmes divers (la prostitution, le commerce international). On peut regretter qu’il n’y ait pas davantage de textes sur les inégalités de genre dans les pays du Sud alors qu’il existe une littérature en économie du développement sur ces questions.
6Enfin, un certain nombre d’éléments sur les politiques publiques traversent les différentes parties de l’ouvrage. On y voit que l’appui sur une théorie économique ou une autre ne conduit pas à des jugements similaires sur la pertinence des politiques familiales : par exemple les économistes féministes critiquent les politiques publiques (fiscalité, pensions de réversion, crèches) censées favoriser les femmes mais qu’elles dénoncent comme subventionnant l’extorsion de travail gratuit par les maris (p. 29-41). Une autre question est posée : doit-on prendre les différences comportementales entre hommes et femmes comme des données ou doit-on chercher à agir dessus ? Un exemple en est donné dans l’article de Thomas Breda en ces termes : si les filles choisissent les lettres (plutôt que les sciences) parce qu’elles « préfèrent » les lettres (même si ces choix sont influencés par le contexte socioculturel), doit-on les en dissuader ? Du point de vue de l’économiste, une telle politique pourrait être vue comme une ingérence dans ce qui relève de préférences et de décisions individuelles. L’économie peut néanmoins fournir des arguments pour justifier des politiques publiques rendant moins stéréotypé l’environnement socioéconomique dans lequel les individus prennent leurs décisions d’orientation, en montrant que les stéréotypes engendrent des performances et des décisions de moins bonne qualité, et conduisent à une allocation sous-optimale des talents (une perte de productivité agrégée). On peut aussi défendre un autre mode d’intervention non plus ex ante mais ex post, en revalorisant les métiers faisant appel à des compétences littéraires dans lesquels les filles sont surreprésentées. L’économie contribue aussi à analyser l’effet des politiques publiques sur les comportements et les rôles sociaux. Séverine Lemière montre que le RSA peut présenter un risque de trappe à inactivité pour les femmes en couple et que les dispositifs incitant au temps partiel impactent négativement carrières et pensions de retraite des femmes (p. 230-244). Le débat sur le quotient conjugal et familial, bien résumé dans l’ouvrage, illustre aussi les ambiguïtés de la politique familiale : conçu pour égaliser le niveau de vie des couples décidant d’avoir ou non des enfants, il est critiqué pour son caractère anti-redistributif, l’économie d’impôt due à la présence d’un enfant étant d’autant plus importante que le revenu est élevé. En outre, l’impôt sur le revenu dissuade de chercher un emploi, la personne du ménage ayant le revenu le plus faible étant généralement la femme.
7Dernier intérêt de ce dossier : au fil des articles – ou des encadrés très utiles – sont rappelés un certain nombre de concepts et d’approches : la différence entre sexe et genre (p. 54), le gender mainstreaming (p. 60), l’apport de l’intersectionnalité (p. 80), l’analyse en termes de « plafond de verre » (p. 139), le family pay gap (p. 200) ou l’empowerment (p. 306-321).
8Au final, les textes ici réunis constituent une très bonne introduction à la question du genre en économie. On en retient que si le « regard » de l’économiste est particulièrement utile pour mesurer les inégalités entre hommes et femmes et analyser l’effet des politiques publiques sur les comportements, le genre a finalement peu pénétré la théorie économique pure, ou seulement de façon assez simpliste. Et la psychologie expérimentale, qui est l’une des directions que prend l’économie aujourd’hui, soulève aussi des questions : même si l’on tend à prouver, par des moyens expérimentaux, que les femmes sont plus adverses au risque par exemple que les hommes, rien ne nous dit que cette expérience est généralisable ni quelles sont les causes profondes de cette plus grande aversion (qui sont à rechercher, sans doute, du côté de la socialisation genrée). Finalement, l’économie du genre semble plus à même d’étudier les conséquences des rapports inégaux entre hommes et femmes (en termes de salaire, d’accès à l’emploi, etc.) que leur origine. Dans ce domaine peut-être encore plus que dans d’autres, les « regards croisés » avec d’autres disciplines sont nécessaires.
Cet article est accessible en accès ouvert dans le cadre de notre modèle Souscrire Pour Ouvrir.
Date de mise en ligne : 01/07/2016
https://doi.org/10.3917/popu.1601.0165