Jean-Yves Authier, Alain Bourdin, Marie-Pierre Lefeuvre (dir.), La jeune sociologie urbaine francophone. Retour sur la tradition et exploration de nouveaux champs, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2014, 244 p.
Pages 870 à 874
Citer cet article
- CHAUVIN, Pierre-Antoine,
- Chauvin, Pierre-Antoine.
- Chauvin, P.-A.
https://doi.org/10.3917/popu.1504.0870
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- Chauvin, P.-A.
- Chauvin, Pierre-Antoine.
- CHAUVIN, Pierre-Antoine,
https://doi.org/10.3917/popu.1504.0870
Notes
-
[1]
Christian Topalov, « Trente ans de sociologie urbaine. Un point de vue français », Métropolitiques, 16 octobre 2013.
-
[2]
Ibid.
-
[3]
Sur cette question, voir aussi les travaux récents d’Anne Lambert (Tous propriétaires ! L’envers du décor pavillonnaire, Paris, Seuil, 2015).
-
[4]
Anaïs Collet, Rester bourgeois. Les quartiers populaires, nouveaux chantiers de la distinction, Paris, La Découverte, 2015, 288 p. ; Colin Giraud, Quartiers gays, Presses universitaires de France, Le lien social, 2014, 432 p.
1Édité quelques mois seulement après la publication d’un article du sociologue Christian Topalov [1] qui portait un « regard rétrospectif » très lucide sur plusieurs décennies de sociologie urbaine en France, cet ouvrage donne la parole aux jeunes chercheurs de l’urbain et permet, par là même, d’interroger certains constats posés par leur aîné. Représentant du courant de la sociologie critique née dans le sillage des années 1960, Christian Topalov faisait observer que la sociologie urbaine trouvait en France, plus particulièrement sous l’impulsion de certains politistes, « une nouvelle jeunesse ». Le livre présenté ici permettra d’en dessiner quelques contours. Fruit d’un colloque organisé à Lyon en 2010 sous le patronage de l’Association internationale des sociologues de langue française, cet ouvrage collectif confirme l’ « instabilité d’une discipline » [2] et offre au lecteur la possibilité d’entrevoir les nouveaux champs investis. Sans reproduire l’éclairante postface de synthèse proposée par les trois coordonnateurs, il s’agit ici de mettre l’accent sur certains partis pris épistémologiques et méthodologiques ainsi que sur quelques traits saillants qui caractérisent les douze articles réunis. Du centre d’affaires d’Istanbul aux « copropriétés fermées » de Buenos Aires en passant par les « lofts » du bas de Montreuil ou les maisons à deux étages d’un quartier neuf de Sétif, le lecteur est tout d’abord invité à effectuer un voyage sociologique propice au raisonnement comparatiste et à la poursuite du travail d’inventaire des différentes approches développées autour des transformations urbaines.
2L’analyse combinée des manières d’habiter et des mobilités résidentielles occupe également une place de choix dans les articles que rassemble cet ouvrage collectif. Les manières d’habiter se révèlent une entrée fort pertinente pour analyser l’existence de multiples rapports symboliques différenciés. En effet, elles révèlent tout autant les différentes séquences jalonnant « une carrière d’installation » d’un saisonnier d’une station balnéaire de la côte Atlantique (exposée par Aurélien Gentil) que les rapports différenciés aux origines entretenus par des descendants d’immigrés lors de leurs vacances en Algérie (présentés par Jennifer Bidet). « Entre-soi amical », « deuxième maison » ou « lieu de mémoire », ces manières d’habiter le pays d’origine des parents sont appréhendées dans leur dimension symbolique à travers des indices matériels d’appropriation des lieux et la prise en compte des caractéristiques sociales des enquêtés. À leur tour, ces manières d’habiter peuvent être rendues intelligibles par l’étude des pratiques de mobilités. Nicolas Oppenchaim, dans son travail de thèse, s’est par exemple attaché à analyser les effets socialisateurs des mobilités quotidiennes des adolescents des zones urbaines sensibles (ZUS) franciliennes. Ces pratiques, particulièrement importantes dans la socialisation des individus, se révèlent déterminées par un ensemble de dispositions acquises à la mobilité et de contraintes socioéconomiques ou territoriales qu’il s’agit de mettre au jour. Cet ouvrage vient également confirmer le « retour » des classes populaires dans les préoccupations intellectuelles des sociologues français qui, sur les traces d’Olivier Schwartz et de Michel Pialoux, offrent une description approfondie de leur hétérogénéité et des processus de différenciations internes. Les saisonniers, les jeunes vacanciers au « bled », les filles des ZUS et les ouvriers qualifiés du périurbain demeurent eux aussi des acteurs dont les pratiques dans l’espace physique et symbolique doivent être méthodiquement décortiquées. La contribution de Violaine Girard interroge leurs recompositions en proposant une interprétation du « rêve pavillonnaire » [3] et une « analyse localisée de la stratification sociale ». Son texte vient rappeler l’impossibilité d’appréhender l’espace périurbain comme « catégorie unifiée » et rend caduques les représentations prépondérantes dans le champ médiatique et intellectuel.
3Les processus de différenciation sociale de l’espace et du classement r ésidentiel, qu’ils soient juridiques, symboliques ou architecturaux, sont donc au cœur des réflexions actuelles menées par les sociologues de l’urbain. Clément Rivière propose, dans son article, de se pencher sur l’encadrement parental des pratiques urbaines enfantines afin de saisir les dimensions stratégiques de certaines de ces pratiques. Cette approche « par le bas », c’est-à-dire par les pratiques des acteurs, est également adoptée par Anaïs Collet et Colin Giraud dont les travaux viennent d’être publiés [4] et qui s’attachent à décrire les mécanismes de la production des espaces identifiés. Dans leurs articles respectifs, ils mettent notamment en lumière le rôle joué par les gentrifieurs dans la transformation des espaces populaires au-delà de la simple « dimension sociale et symbolique du travail de gentrification » (p. 120). Chez Anaïs Collet, ces travailleurs de la gentrification prennent la forme de convertisseurs immobiliers dans le Bas-Montreuil dont la morphologie sociale a été sensiblement transformée dans les années 2000. Menacés de déclassement résidentiel mais dotés de nombreuses ressources socioéconomiques dont certaines dispositions professionnelles, ces jeunes ménages ont pu, avec le soutien des différentes équipes municipales en place, se muer progressivement en « producteurs de biens immobiliers désirables », en « activateurs » du marché immobilier local, mais aussi en « agents du changement administratif » (p. 131) dans le but de consolider une position sociale mise en danger (« rester bourgeois »). L’incertitude des stratégies immobilières menées par ces ménages semble répondre ici à la nécessité de garantir la certitude d’une trajectoire sociale stable. Le portrait sociologique de ces « aventuriers du quotidien » (selon l’expression de Bidou-Zachariasen) dessiné en creux par Anaïs Collet et la description du travail quotidien de gentrification qu’ils mènent par le biais des conversions immobilières appellent à la poursuite d’un travail ethnographique pour affiner l’étude des pratiques d’un groupe social médiatiquement labellisé (les « bourgeois-bohèmes ») mais sociologiquement discuté.
4Les travaux de Colin Giraud partagent la même ambition et tendent à renouveler, eux aussi, les approches sociologiques de la gentrification par « une compréhension plus fine des formes et des acteurs spécifiques impliqués dans ce type de mutations urbaines » (p. 137). S’inspirant de certaines approches anglosaxonnes développées à partir du début des années 1980, l’auteur choisit de s’aventurer dans plusieurs quartiers gentrifiés de Paris et de Montréal afin de dévoiler le rôle joué en France par les couples homosexuels, dont le profil sociologique « ressemble ainsi beaucoup à celui des gentrifieurs dans leur ensemble » (p. 142).
5Ces auteurs interrogent, avec d’autres, le rôle des « agents du changement urbain » (p. 133) et des configurations locales d’acteurs dans la production de l’espace urbain. Qu’ils soient marchands de biens, habitants convertisseurs, élus locaux facilitateurs ou encore membres d’un collectif d’architectes, ces acteurs produisent des « règles et des contraintes d’ordre juridique, technique et socioéconomique, explicites ou implicites » (p. 155). Ils articipent, chacun à leur manière, par l’accomplissement d’un véritable « travail matériel, social et symbolique » (p. 133) voir même, dans certains contextes, d’un « travail d’enclavement » (p. 205), à la division sociale de l’espace urbain.
6Au-delà de la diversité des objets d’études et des angles d’approches théoriques, la lecture de l’ensemble de ces textes permet également d’apprécier la vivacité de l’approche ethnographique dans les enquêtes menées par les auteurs. Observations participantes, observations séquencées, entretiens ethnographiques, etc. c’est l’ensemble des outils de l’enquête ethnographique qui ont été mobilisés. De plus, la prise en compte des trajectoires sociales, professionnelles ou résidentielles, combinée à cette approche localisée, témoigne d’une volonté partagée d’ « articuler le spatial et le social » (p. 223) par le prisme longitudinal. La plupart de ces travaux accordent une large place au raisonnement longitudinal lorsqu’ils souhaitent approcher les processus de recomposition des classes populaires dans l’espace périurbain, ou encore, lorsqu’ils tentent d’appréhender la construction des rapports résidentiels dans le centre-ville.
7Le pragmatisme méthodologique dont les auteurs font preuve, au-delà de la mobilisation conjointe de données quantitatives et qualitatives, s’avère souvent fécond. L’usage renouvelé, et un temps déclinant, de la nomenclature des PCS en constitue un exemple parmi d’autres. Que ce soit pour permettre l’analyse fine et localisée de la stratification sociale d’un espace périurbain (Violaine Girard) ou pour affiner la sélection de futurs parents enquêtés (Clément Rivière), l’outil forgé par l’Insee est redevenu un outil aux multiples potentialités heuristiques. Les sociologues n’hésitent pas non plus à multiplier les formes de matériaux empiriques (corpus de presse spécialisée, registres notariaux, registre public des gestionnaires de copropriétés, annuaires et index commerciaux…) ni à proposer des innovations dans l’objectif de lever certains « obstacles méthodologiques » ou de quantifier des populations « invisibles statistiquement ». Par exemple, Colin Giraud a conçu, de manière originale, une exploitation quantitative à partir d’un échantillon d’hommes parisiens abonnés à une revue homosexuelle spécialisée.
8Enfin, si cet ouvrage confirme, pour partie, le constat dressé par Christian Topalov d’une quasi-disparition dans le champ de la sociologie urbaine de « l’approche socioéconomique de la production urbaine » et de l’analyse des « politiques urbaines de l’État », il nous renseigne également sur la production actuelle de travaux de sociologues toujours soucieux de valider empiriquement leurs hypothèses. Une question soulevée par les coordinateurs de l’ouvrage demeure néanmoins : ce mouvement débouchera-t-il dans les années à venir sur « des renouvellements importants » ? La confirmation de la tendance qui se dessine dépendra d’abord de la capacité des administrations chargées du logement, de l’aménagement et de l’urbanisme, à s’engager avec les sociologues dans des « pactes cognitifs » (selon l’expression de Topalov) sans céder à certaines « modes intellectuelles ». Elle dépendra, aussi de la capacité des chercheurs à lutter contre leur atomisation.
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Date de mise en ligne : 19/04/2016
https://doi.org/10.3917/popu.1504.0870