Bibliographie critique
Pages 585 à 606
Citer cet article
- KESZTENBAUM, Lionel,
- Kesztenbaum, Lionel.
- Kesztenbaum, L.
https://doi.org/10.3917/popu.803.0585
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- Kesztenbaum, L.
- Kesztenbaum, Lionel.
- KESZTENBAUM, Lionel,
https://doi.org/10.3917/popu.803.0585
Notes
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[1]
Didier Blanchet, « Le vieillissement de la population active : ampleur et incidence ». Économie et Statistique, n° 355-356, 2002.
-
[2]
Pour les auteurs, la substitution possible entre le capital et le travail est limitée, aussi bien en quantité qu’en qualité. Au-delà d’un certain seuil, qui est « rejoint graduellement dans l’économie dans son ensemble » (p. 155), la croissance ne peut plus être obtenue par l’intensification de l’accumulation de capital.
-
[3]
Les auteurs remarquent que la propension à consommer des différentes classes d’âges est telle que le vieillissement de la population entraîne une tendance à la baisse de la consommation totale ainsi qu’un changement de la composition de cette dernière, orientée vers les services (en particulier de santé) plutôt que vers les biens durables. Cependant, cette tendance à la baisse serait plus que compensée par l’augmentation du PIB résultant des préférences des individus pour accroître leur niveau de vie dans le temps (cf. p. 164).
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[4]
Notons au passage que l’impact potentiel des flux migratoires vers les pays développés n’est pas pris en compte, sur la base de projections – non reportées – selon lesquelles les flux migratoires au niveau mondial vont se stabiliser voire diminuer au cours des prochaines décennies.
Le vieillissement démographique, entre équilibre économique et enjeux de société
1Responsable de la rubrique Kamel Kateb
2Avec le concours de Dominique Diguet
3Du Service de la Documentation de l’Ined
Serge Feld (dir.), Changements des structures par âge et populations actives, Louvain-la-Neuve, Academia-Bruylant, 2008, 294 p.
4Les faits sont désormais connus, bien au-delà d’un cercle restreint de spécialistes : les sociétés industrielles vieillissent. En d’autres termes, les proportions de personnes âgées augmentent, à des rythmes différents et selon un calendrier et des modalités presque spécifiques à chaque pays mais d’une façon qui paraît inéluctable. Les mécanismes à l’origine de ce bouleversement sont eux aussi connus – peut-être avec moins de précision – et décrits : la hausse de l’espérance de vie, combinée à une fécondité basse, contribue simultanément à réduire le nombre de personnes jeunes et à augmenter le nombre de personnes âgées. Ainsi, la structure de la population vieillit doublement, par le « bas » et par le « haut ». L’entrée en retraite des générations du baby-boom, plus nombreuses, ne fait que renforcer temporairement le second effet, ce qui accélère brutalement l’ensemble du processus.
5Comme ce livre a le mérite de le rappeler, le vieillissement de la population est d’abord une affaire de démographie : un problème de cohortes, de naissances, de décès et de structure. À l’opposé ou en complément d’une littérature abondante qui se focalise sur la question des retraites et insiste sur les équilibres financiers qui leur sont nécessaires, cet ouvrage présente une analyse détaillée des variables démographiques qui interviennent dans le processus de vieillissement. Et s’il se focalise sur le marché du travail, ce n’est pas pour évaluer la capacité de telle ou telle réforme à combler le déficit du système de retraite mais pour observer quels sont les changements démographiques qui pourraient limiter l’impact du vieillissement et, ce faisant, évaluer sur quoi et comment agir. Les différents travaux, tous présentés au colloque de l’Aidelf (Association Internationale des Démographes de Langue Française) à Aveiro en septembre 2006, montrent que rien, finalement, n’est aussi inéluctable qu’il n’y paraît et qu’en matière de démographie, de petites variations initiales peuvent prévenir et limiter, sans toutefois les empêcher, des désastres annoncés.
6Comme l’indique son titre, la première partie, « Prévision des niveaux d’activités à l’horizon 2050 », présente une estimation comptable et prospective de l’évolution de la population active, déclinée par pays ou région avec, par ordre d’apparition, la Belgique, le Québec, l’Italie, la Roumanie, la Suisse et le Canada. Selon un schème commun assorti de variations limitées, chaque chapitre, rédigé par des auteurs différents, présente la situation du pays, décrit les évolutions récentes des principales variables démographiques, introduit plusieurs scénarios possibles pour l’avenir proche, 2050 au plus tard, et explicite finalement les principaux enseignements à tirer de ces projections.
7L’intérêt de ces analyses, par-delà le simple rappel de la diversité des situations entre les pays et parfois à l’intérieur des pays (comparaison entre la Flandre et la Wallonie ou entre les provinces dans le cas du Canada), est de fournir des pistes sur les solutions possibles, ou même simplement envisageables, sur ce qui peut marcher et ce qui est inutile. Ainsi l’immigration contribue à pallier la baisse de la population active mais n’est en rien un remède au vieillissement. Ce n’est guère une surprise : comme le nombre de personnes âgées s’accroît simplement au fur et à mesure que l’espérance de vie augmente, compenser cette croissance nécessite des flux sans cesse plus nombreux de migrants, jusqu’à atteindre des nombres inenvisageables. Sans oublier que les immigrés vieillissent eux aussi, ce qui ne fait qu’amplifier le problème. La question des taux d’activité est plus délicate : les différents auteurs montrent de façon convaincante que l’augmentation de ces taux, notamment ceux des actifs les plus âgés, après cinquante-cinq ans par exemple, permet d’atténuer nettement les conséquences du vieillissement. Mais les modalités de cette augmentation ne sont pas ou peu explicitées, ni pour les actifs eux-mêmes, ni du point de vue de la demande de travailleurs âgés. Or, si cette demande est clairement freinée par des salaires plus élevés pour les plus âgés, l’incitation à continuer à travailler risque de se réduire si les salaires des plus vieux baissent [1]. Comme le mentionnent avec justesse les différents contributeurs, il est essentiel ici de distinguer hommes et femmes. De fait, tous soulignent l’importante marge de progression des taux d’activité pour les femmes, notamment quinquagénaires, dans la plupart des pays.
8L’?approche choisie, nationale voire intra-nationale, semble cependant réductrice ; elle limite sensiblement la portée des résultats et les conclusions des démonstrations. Surtout, les méthodes et les concepts utilisés sont à la fois proches et différents d’un chapitre à l’autre, ce qui tend à brouiller le propos. De fait, il est difficile de percevoir l’intérêt de réunir ces contributions au sein d’un même ouvrage alors qu’elles ne font pas l’effort d’uniformiser leur méthode de travail, sur des sujets pourtant identiques. Les termes mêmes diffèrent sans que l’on puisse se convaincre ou être convaincu de l’utilité de tel concept plutôt que de tel autre : « indice de remplacement » pour le chapitre 2, « ratio de dépendance » dans le chapitre 3, « rapports démographiques » dans le chapitre 4, etc. Sans nécessairement remettre en cause la pertinence du vocabulaire choisi ou des indices calculés, il paraît regrettable que les auteurs n’aient pas pu s’entendre sur un corpus commun qui aurait grandement facilité la tâche du lecteur. Normaliser les concepts et les méthodes semble peu coûteux et aurait non seulement permis d’évaluer la situation relative de chaque pays mais éviterait surtout au lecteur de relire à chaque début de chapitre les mêmes remarques et arguments sur l’importance du vieillissement ou la façon de le mesurer.
9Globale et prospective, la première partie est complétée par une seconde, centrée sur des aspects plus spécifiques des changements en cours sur le marché du travail. Tandis que la première opposait population active et personnes âgées, la seconde évalue les modifications au sein de la population active qui, elle aussi, vieillit, mais selon un rythme et des modalités qui peuvent varier considérablement suivant les professions ou les groupes considérés. Quatre chapitres présentent ainsi le vieillissement par profession ou grandes catégories socioprofessionnelles. Ils montrent que les projections de population active sont insuffisantes pour comprendre la dynamique de la population active car il existe, en son sein, des catégories inactives – préretraités ou invalides par exemple – dont la part tend à augmenter fortement après cinquante ans. Surtout, l’analyse des transitions sur le marché du travail met en évidence les difficultés pour maintenir les seniors en activité : à ces formes de départs anticipés, ouvertement ou non, en retraite, s’ajoute une forte proportion de chômeurs, pour lesquels la probabilité d’un retour à l’?emploi est pratiquement nulle. L’étude de la structure d’âge par métier, ensuite, se révèle féconde et montre que le vieillissement et la variation des taux d’activité peuvent avoir des effets très différents selon la profession, les deux facteurs se neutralisant ou s’entretenant. Dans quelques rares cas, liés à l’historique spécifique de la profession, l’effet de forts taux d’activité parvient même à inverser les conséquences du vieillissement, rajeunissant une profession vieillissante.
10Enfin, deux chapitres développent une perspective comparative sur plusieurs pays, ce qui constitue indéniablement la partie la plus originale de l’ouvrage. Le premier, fondé sur l’enquête SHARE, explore les déterminants conjugaux du maintien en emploi des quinquagénaires. Il montre que le niveau d’emploi des femmes est inversement lié à leur degré d’autonomie dans la société. Il complète ainsi avantageusement les travaux de la première partie en soulignant qu’une augmentation des taux d’activité des femmes ne peut se faire sans intervenir sur le fonctionnement de l’ensemble de la société. Par exemple, la question des droits à pension des femmes et celle, corrélative, des pensions de réversion, ne doit pas être négligée. Il faut souligner que l’une des difficultés liée au vieillissement provient du télescopage de deux évolutions : allongement de la durée de vie et abaissement de l’âge au départ à la retraite. Ainsi, et de façon quelque peu paradoxale, la cessation d’activité se produit de plus en plus tôt alors même que la durée de vie augmente. Le dernier chapitre envisage ce paradoxe à travers l’analyse des situations des différents pays européens, grâce à une enquête financée par la Commission européenne dans le cadre du 5e projet cadre (DIALOG). S’il a des difficultés à cerner précisément les causes de ce paradoxe, ce chapitre pointe avec raison la contradiction profonde entre les objectifs de politique publique et les souhaits des individus. Il souligne notamment l’importance de considérer d’autres motivations et incitations que celles purement monétaires pour réussir à maintenir les travailleurs âgés sur le marché du travail.
11Au final, si la prospective est un outil efficace pour préciser les changements à long terme résultant du vieillissement, elle apparaît évidemment plus limitée pour expliciter les causes de ces changements. Les études au niveau individuel semblent incontournables pour comprendre les mécanismes qui contribuent à faire du vieillissement un problème de société. À nouveau, les liens entre les différents chapitres sont insuffisamment explicités ce qui, outre les redites et les retours en arrière, tend à décourager le lecteur. Malgré cette limite, cet ouvrage a le mérite de donner un panorama complet des problématiques liées au vieillissement de la population : problématique de genre, montant et importance des pensions, modalités des départs en retraite ou du maintien en activité des « quinquas » ; voilà posés les principaux thèmes à explorer dans un avenir proche pour mieux se préparer, et le temps presse, au vieillissement de la population.
12Lionel Kesztenbaum
Jean-Marie Robine, Eileen M. Crimmins, Shiro Horiuchi, Yi Zeng, (éd.), Human Longevity, Individual Life Duration, and the Growth of the Oldest-Old Population, Springer, Series : International Studies in Population, Vol. 4, 2007, 444 p.
13Les records de longévité observés dans différentes parties du monde, le gonflement des effectifs de centenaires ou l’émergence des « super-centenaires » viennent bousculer les théories sur les limites de la durée de la vie humaine. De nouvelles questions de recherche apparaissent. Qui atteint ces très grands âges et dans quelles conditions ? Les centenaires sont-ils en bonne forme, ayant échappé aux risques de santé toute leur vie, ou survivent-ils un peu plus longtemps qu’auparavant aux problèmes de santé qu’ils cumulent à ces âges ? Comment le modèle de la transition épidémiologique intègre-t-il les évolutions récentes de la mortalité et de la santé aux âges élevés ? Quel est le rôle de la biologie, des comportements, de l’environnement dans les différences de longévité selon le sexe, le statut social ou le pays ? Cet ouvrage présente l’état des connaissances dans ce domaine de recherche au début des années 2000, en rassemblant des travaux de différentes disciplines. Il souligne les nouvelles recherches qu’il convient de développer pour mieux comprendre les ressorts de l’allongement de l’espérance de vie : élaborer de nouveaux indicateurs pour caractériser l’évolution de la mortalité chez les plus âgés ; analyser les causes et les conséquences de cette évolution ; identifier les déterminants de la survie aux très grands âges. Les études présentées sont organisées autour de trois axes : les théories du vieillissement biologique ; les différents indicateurs de mortalité qui permettent de le mesurer ; les facteurs, causes ou déterminants du vieillissement et leur évolution.
14Dans les deux premiers chapitres, Robine puis Austad mettent en regard les modèles théoriques de la longévité humaine et des données empiriques sur la longévité animale, apportant des informations essentielles sur les processus biologiques du vieillissement de l’organisme. La longévité apparaît extrêmement variable, y compris au sein d’espèces biologiquement proches et dans des conditions de laboratoire ; la dispersion des durées de vie dans de telles conditions semble invalider l’hypothèse d’une concentration de la distribution des âges au décès. Surtout, elle met en évidence la complexité des mécanismes en jeu. En ce qui concerne la longévité humaine, Carey et Judge suggèrent un processus de self-reinforcing dans lequel l’allongement de la durée de vie contribue en soi à l’augmentation de l’âge moyen au décès : une meilleure qualité de vie, l’élévation du niveau d’instruction, et les transferts intergénérationnels seraient des conséquences de la baisse de la mortalité mais contribueraient aussi à leur tour à l’abaisser un peu plus. Plus loin, Christensen et Herskind ainsi que Ewbank explorent les concepts de fragilité et de vulnérabilité des personnes âgées ou d’héritabilité de la longévité pour expliquer les disparités de la durée de vie. Ils s’interrogent sur le rôle protecteur ou délétère de l’environnement, des comportements et des facteurs génétiques. En s’appuyant aussi sur le concept de vulnérabilité, Caselli et ses collègues montrent comment ont évolué les trajectoires de mortalité par âge, interrogeant les mécanismes de sélection et leurs effets sur la mortalité observée.
15Ces travaux montrent que l’analyse de la mortalité doit dorénavant s’appuyer sur un ensemble d’indicateurs pour décrire plus finement les dynamiques à l’œuvre. Yi et Vaupel, Kannisto ou encore Nusselder présentent différentes approches. Les distributions des décès par âge, les fréquences des durées de vie ou la progression du risque de mortalité avec l’avancée en âge permettent alors de tester les théories sur la rectangularisation de la courbe de survie ou sur la concentration des âges au décès. L’?analyse de la mortalité et de son évolution passe aussi par l’étude des causes de décès. Meslé explique les difficultés soulevées par ces données aux grands âges : l’identification ou le codage des causes de décès peuvent être difficiles (poly-pathologies des plus âgés) et la rubrique des causes mal définies s’alourdit. L’?analyse des causes multiples permet alors de préciser les affections incriminées, de même que l’étude des évolutions des causes au fur et à mesure que l’espérance de vie augmente. Un peu plus loin dans l’ouvrage, dans une perspective historique, Jeune suggère de s’intéresser aussi aux facteurs qui ont provoqué la baisse de la mortalité pour chaque cause de décès, notamment les maladies cardio-vasculaires, pour prévoir des gains futurs d’espérance de vie aux âges élevés. Horiuchi, quant à lui, propose de comparer la situation des très âgés (au-delà de 85 ans) à celle des moins âgés (65-84 ans). On observe ainsi chez les plus vieux une prédominance de causes attribuables à la sénescence, comme les maladies respiratoires. Parallèlement à ces méthodes d’analyse, des procédures ont été peu à peu élaborées pour valider l’âge exact au décès des personnes très âgées et assurer la fiabilité des données utilisées, comme le décrivent Poulain et ses collègues ou Bourbeau et Desjardins.
16Les études sur la longévité passent enfin par l’analyse des disparités de mortalité selon le sexe, le statut social ou la situation familiale des plus âgés ; des disparités qui invalident là encore l’hypothèse d’un effet de sélection massif au cours de la vie et d’une homogénéisation des chances de survie aux grands âges. Grundy et Murphy montrent combien la structure familiale et donc les aides potentielles mobilisables constituent des variables-clé dans l’analyse de la situation et des conditions de vie des plus âgés. Jylha et Luukkaala tout comme Wilmoth et Dennis montrent que l’origine sociale, le niveau de vie, la profession ou le statut matrimonial sont causes de disparités de la mortalité, après 65 ans comme aux plus jeunes âges. Et Vallin montre que l’on retrouve la surmortalité masculine jusqu’aux plus grands âges, présentant les diverses causes susceptibles de maintenir cette inégalité. La contribution de chacun des facteurs biologiques, environnementaux et comportementaux reste encore bien difficile à évaluer.
17Les études réunies dans cet ouvrage fournissent ainsi un panorama des recherches sur la longévité humaine sous les angles démographique, biologique, social et épidémiologique. Elles montrent l’intérêt de poursuivre les recherches sur les très âgés, leur santé et leur diversité pour comprendre les mécanismes de l’allongement de la durée de vie, pour affiner les projections démographiques et pour identifier les facteurs de longévité et d’inégalités.
18Emmanuelle Cambois
Élise Feller, Histoire de la vieillesse en France 1900-1960, du vieillard au retraité, collection Histoire, culture, société, Paris, Éditions Seli Arslan, 2005, 352 p.
19L’?ouvrage d’Élise Feller analyse une transformation sociale profonde qui se produit en France (et en fait dans tous les pays industrialisés) au début du XXe siècle : la constitution d’un nouveau groupe social, les retraités. C’est donc d’une étape majeure de l’histoire de la vieillesse dont il est question, celle d’une « période charnière » où s’inventent les formes institutionnelles et sociales au travers desquelles nous voyons et nous vivons le déroulement de la dernière partie de la vie. Avec un tel objet, l’ouvrage aurait pu être essentiellement consacré à la mise en place du « système des retraites » et s’attacher en priorité à la construction juridique et institutionnelle de ce qui allait devenir la branche vieillesse de la Sécurité sociale.
20La première étape de cette construction institutionnelle est l’éphémère Caisse nationale des retraites de 1850, rendue réellement opérationnelle par la loi de 1886 qui fonde la Caisse nationale des retraites pour la vieillesse. La loi de 1905 instituant l’assistance obligatoire aux « vieillards indigents » en est la seconde étape, même si le tournant est incontestablement la loi de 1910 qui réalise les « Retraites ouvrières et paysannes » (ROP), première amorce du mouvement de généralisation de la logique de répartition à l’ensemble des fonds de vieillesse. Enfin, ultime étape, à ce jour, les ordonnances de 1945 créent la Sécurité sociale et mettent en place les conditions de l’extension du régime général des retraites à l’ensemble de la population.
21Cette construction institutionnelle, dont ces quelques dates ne sont que le squelette, forme l’objet de la troisième partie de l’ouvrage. Comme le livre l’argumente avec force, elle n’est qu’un des éléments de la constitution des retraités en un groupe social à part entière. Cette constitution s’inscrit en réalité dans un processus long qui voit la vieillesse devenir une affaire publique et non plus une question de charité privée, un enjeu national et de moins en moins un élément de la bienfaisance communale et, enfin, un trait constitutif de la question salariale et non plus une compensation accordée à ceux qui, devenus impotents, ne peuvent plus vivre du produit de leur travail.
22Cette triple conversion est nécessaire pour que l’on passe du vieillard assisté au travailleur retraité. Elle ne se fait pas sans heurts, sans échecs, sans retours en arrière. La force de l’ouvrage d’Élise Feller est qu’elle embrasse le très large ensemble d’enjeux, d’univers sociaux, de représentations idéologiques comme d’institutions économiques qu’il a fallu alternativement remettre en cause ou bâtir pour aboutir à une telle transformation. En effet, l’invention du retraité ne tient que pour une faible part de l’instauration d’un mécanisme financier permettant aux plus anciens de recevoir des pensions sur la base de cotisations versées par leurs contemporains plus jeunes, qui se constituent par là-même des droits à pension pour le futur. Le système des retraites par répartition est à n’en pas douter une remarquable création historique. Mais pour en comprendre la possibilité, il faut remonter plus loin, en suivant la démarche d’Élise Feller.
23Les vieux ont d’abord été un fardeau, un fardeau de plus en plus lourd à porter pour les actifs qui subissent ce mal alors typiquement français d’une population vieillissante, selon un processus de vieillissement provoqué plus par la baisse de la fécondité que par l’augmentation de la durée de la vie. Un mal qui est une préoccupation politique majeure, qui met en cause la vigueur nationale face à la croissance rapide de la population allemande et qui mobilise, autour de thèses parfois ouvertement eugénistes ou racistes, les grands noms de la démographie française ; notamment au sein de l’Alliance nationale pour l’accroissement de la population française ou de la Fondation Alexis Carrel (une partie d’entre eux, et au premier chef Alfred Sauvy, fonderont l’Ined après-guerre). Un mal qui est stigmatisé socialement comme une forme de déchéance physique et mentale et, en quelque sorte, ratifié par les médecins qui n’ont qu’une vision très lacunaire du vieillissement jusqu’aux années 1950, et ce malgré les travaux précurseurs de Charcot (l’auteure évoque ici le « long sommeil de la gériatrie »). Pour une large part de la population, vieillir est avant tout un risque : le risque de se retrouver seul et démuni, avec pour issue une fin misérable à « l’hospice des vieux », symbole honni de la déchéance et lieu redouté d’une mort dont il accélère l’échéance.
24Un des grands attraits de l’ouvrage d’Élise Feller tient à la méthode qu’elle met en œuvre pour étayer son argumentation. On en trouve justement une bonne illustration dans le chapitre 4 consacré à l’hospice des vieux, mais cela vaut de manière plus générale. L’auteure prend en effet le parti de mobiliser un très large ensemble de sources et de savoirs, ce qui lui permet de fonder sa démonstration simultanément à un niveau d’analyse agrégé, général et statistique, et à un niveau d’analyse plus fin, monographique et spécifique. Elle s’appuie ainsi sur les acquis récents de spécialistes de sciences sociales – sans négliger les mémoires d’étudiants de maîtrise – ainsi que sur les travaux de savants contemporains et les rapports produits à l’époque sur les diverses institutions d’assistance. De manière très systématique, elle enrichit, confirme, et complète les connaissances acquises sur de nombreux points par la mise au jour de dossiers d’archives originaux et variés, notamment une très riche enquête à partir des dossiers de retraite des agents du Métro, objet du dernier chapitre. Elle illustre enfin par l’usage de témoignages ou de références littéraires les situations décrites. Il en ressort un sentiment de pluralité de points de focale et de cumulativité des connaissances qui est à la fois très impressionnant et convaincant.
25Les linéaments des processus qui contribuent à produire la triple transformation évoquée plus haut sont l’objet de la troisième partie de l’ouvrage : ils ne traduisent pas un mouvement cumulatif et unifié mais tout au contraire une multiplicité de tentatives partielles, dotées de chronologies en partie autonomes, aboutissant à autant de régimes spéciaux, même s’ils doivent s’intégrer en définitive au régime général. Ils se heurtent toujours au coût économique très important que représente une réelle prise en charge de la vieillesse et au fait que, en définitive, seule l’action de l’État à l’échelle nationale permet d’aboutir. Ainsi on voit s’opérer lentement un basculement dans la loi. On passe d’une aide accordée au vieillard comme indigent à une allocation due au vieux travailleur salarié ; d’une politique publique de garantie et même de participation à l’épargne individuelle à une politique d’attribution de droits à pension constitués au prorata des années de travail avec institution d’un retrait de l’activité professionnelle – le modèle ancien de la fonction publique a une très grande importance ici. On voit également s’ouvrir les conflits entre le patronat et les ouvriers pour le contrôle des règles et des institutions de financement et d’attribution des droits à retraite, à un moment où – c’est fondamental – l’épargne privée et la rente qu’elle doit permettre de constituer sont laminées par l’inflation de l’entre-deux-guerres. L’?enjeu est, pour la classe ouvrière, de ne pas laisser le système des retraites se constituer en un instrument de contrôle social aux mains du patronat.
26De ces différentes histoires, il ressort des lignes de tensions très fortes – parfois sources de retour en arrière (par exemple au moment de la loi de 1910) – qui restent encore actives aujourd’hui. Sont en jeu, notamment, le caractère obligatoire des cotisations ; la forme viagère des prestations contre la capitalisation individuelle et volontaire assortie de la possibilité de se constituer un patrimoine et de le transmettre ; mais aussi et surtout le lien étroit entre retraite et salariat qui fait de la retraite un salaire à la fois socialisé et différé, ce qui heurte le désir d’indépendance d’une partie des classes moyennes et populaires – d’où un rapport au système général des retraites toujours tendu de tous les indépendants qui ne comptent que sur eux-mêmes pour se constituer un patrimoine et rester autonomes. D’autres tensions issues des rapports au travail s’expriment au moment de la retraite, qu’il s’agisse des femmes dont la situation est trop longtemps subordonnée à celle de leur mari (avec la question constante de la réversion), des chômeurs et, plus généralement, de tous ceux qui ne trouvent pas leur place dans le modèle salarial. Si ce livre constitue plus qu’une somme dressant un remarquable état des lieux sur la transformation du statut des vieux au XXe siècle, c’est sans doute aussi parce que les lignes de tension qu’il fait apparaître sont autant d’indications pour des recherches futures qui, pour comprendre les changements les plus profonds d’une société – changements politiques, changements de la distribution des richesses au sein et entre les générations, changement de rapport à l’État et à ses fonctions sociales – devront retenir l’hypothèse que la place qu’elle accorde à ses vieux est déterminante.
27Jérôme Bourdieu
Steven A. Nyce, Sylvester J. Schieber, The Economic Implications of Aging Societies: The Costs of Living Happily ever after, New York, Cambridge University Press, 2005, 396 p.
28L’?ouvrage, commandité par le World Economic Forum au groupe de consulting anglo-saxon Watson Wyatt, a servi de base aux discussions d’une session sur les retraites lors du Forum de Davos de 2004. Son contenu peut être divisé en trois parties. Il présente tout d’abord (chapitre 1) les grandes tendances démographiques mondiales qui montrent le vieillissement de la population. Dans un second temps (chapitres 2 à 6), les auteurs étudient les enjeux du vieillissement de la population et plus particulièrement leurs conséquences sur les systèmes de retraite et de santé publics. Ils évaluent les différents effets des contraintes démographiques sur les systèmes par répartition et par capitalisation et analysent les problèmes d’équité intergénérationnelle que posent les systèmes publics de santé. Dans la troisième et principale partie du livre (chapitres 7 à 14), Nyce et Schieber présentent les implications macroéconomiques du vieillissement de la population. Ils discutent la capacité des pays à maintenir des taux de croissance économique élevés, étant donné la pression exercée sur l’activité économique par la diminution de la part de la population en âge de travailler dans la population totale. Ils proposent enfin une série de mesures économiques envisageables pour faire face à ce défi.
29L’intérêt des deux premières parties de l’ouvrage est immédiat : riches en données historiques et en projections, elles présentent un tableau détaillé de la situation démographique dans le monde et des différences qui peuvent exister aussi bien entre pays développés qu’entre « le Nord et le Sud » ; elles résument aussi les caractéristiques et les problèmes des différents systèmes de retraite, sur la base d’exemples concrets (le Canada, l’Australie, le Chili, le Mexique, la Suède, etc.).
30La thèse centrale des auteurs, à partir de laquelle est construite la troisième partie de l’ouvrage, est détaillée dans le chapitre 7. L’hypothèse de départ est que, dans les décennies à venir, les individus voudront maintenir une évolution de leur niveau de vie comparable à celle observée dans les pays développés depuis la fin de la seconde guerre mondiale, telle qu’elle peut être mesurée, par exemple, à travers les taux de croissance du PIB de cette époque. Or le taux de croissance de l’économie à long terme est déterminé par deux facteurs : le taux de croissance du facteur travail et le taux de croissance de la productivité [2]. Comme la part de la population retraitée dans la population totale augmente et va continuer d’augmenter, le taux de croissance du travail va diminuer, ce qui va limiter les possibilités de croissance du PIB [3]. Il faut donc mettre en place des politiques visant à augmenter le nombre de travailleurs et leur productivité.
31Pour accroître l’offre de travail, les auteurs insistent sur trois éléments : développer le travail des femmes, maintenir les seniors – les tranches d’âge entre 55 et 65 ans – dans l’emploi et mettre en œuvre des dispositifs pour faciliter l’entrée précoce des jeunes sur le marché du travail. De façon plus générale, les actions considérées vont dans le sens d’une plus grande flexibilité de l’emploi, permettant à des catégories jusqu’alors relativement marginales sur le marché du travail (les femmes, les jeunes et les seniors) d’y trouver plus facilement une place. La seconde ligne d’action concerne la réforme des systèmes de retraite et plus particulièrement la suppression des incitations à la retraite anticipée (systèmes d’invalidité trop généreux, taxe implicite sur le travail après le droit au taux plein trop élevée). De façon plus générale, les auteurs soutiennent qu’un système de retraite par capitalisation est plus efficace qu’un système de retraite par répartition : il serait moins coûteux en termes de contribution individuelle et moins désincitatif lors de la décision de prendre sa retraite. Par ailleurs, la capitalisation augmenterait les possibilités d’investissements efficacement productifs, avec un effet de retour positif sur l’économie.
32Enfin, Nyce et Schieber préconisent le renforcement des flux de capitaux vers les pays les moins développés, comme moyen de bénéficier d’une offre de travail jeune et nombreuse et d’obtenir des rendements du capital élevés dans des économies à fort potentiel de croissance [4].
33Cet ouvrage s’inscrit dans le débat sur la réforme des retraites et l’emploi des seniors. Il offre l’avantage de replacer le problème des retraites dû au vieillissement de la population dans un contexte beaucoup plus large : d’une part, il montre que le problème du vieillissement concerne non seulement le financement du système des retraites mais aussi celui de la santé. D’autre part, il nous oblige à penser les changements démographiques dans un cadre macroéconomique global, en rapport avec les perspectives de croissance des économies. Il permet ainsi de faire le lien avec les politiques économiques nécessaires : promouvoir une plus grande participation de la force de travail pour assurer l’équilibre des systèmes de retraite et garantir le maintien de niveaux de vie croissants.
34La construction de The Economic Implications of Aging Societies porte la marque de sa genèse pour le Forum économique mondial, notamment l’absence de bibliographie et la segmentation peu rationnelle des chapitres (impliquant des retours en arrière et des redites), qui rendent sa lecture parfois laborieuse. Par ailleurs, l’analyse est subordonnée à la proposition d’actions concrètes résumées dans le dernier chapitre intitulé « Roadmap to the future ». Cependant, cette orientation elle-même participe à la richesse et à l’intérêt de l’ouvrage : les auteurs, en rappelant que les situations des différents pays sont différentes, mettent en garde contre le risque de vouloir fournir un modèle unique de réforme, tout en insistant sur la nécessité de trouver des réponses concrètes aux défis que les évolutions démographiques vont poser dans les décennies à venir.
35Caroline De Paoli
Giuliano Bonoli, Toshimitsu Shinkawa (éd.), Ageing and Pension Reform around the World: Evidence from Eleven Countries, Northampton, MA, Edward Elgar, 2005, 279 p.
36L’ouvrage coordonné par Giuliano Bonoli et Toshimitsu Shinkawa est consacré aux réformes des systèmes de retraite mises en œuvre dans onze pays, européens, nord-américains ou asiatiques. Il aborde la question des réformes, proposées ou réalisées, sous l’angle des sciences politiques, avec une attention particulière portée aux comportements des différents acteurs en présence : partis politiques, gouvernement, citoyens, etc.
37Sur le plan démographique, les pays étudiés (Italie, Allemagne, France, Suède, Royaume-Uni, Suisse, Japon, Taiwan, Corée, États-Unis et Canada) présentent des évolutions très diverses. Tous sont confrontés à un processus de vieillissement de leur population mais selon des rythmes différents : l’Europe de l’Ouest et l’Amérique du Nord connaissent un vieillissement à un rythme modéré – la seconde présentant un moindre déséquilibre entre les générations à l’horizon 2040 – tandis que le processus de vieillissement est beaucoup plus rapide en Asie de l’Est. Surtout, ces pays diffèrent par la structure de leurs systèmes de retraite, par leurs institutions politiques et par leur histoire. Cette diversité permet d’aborder nombre de questions clés des systèmes de retraite. Giuliano Bonoli et Toshimitsu Shinkawa proposent de classer ces pays en quatre grands groupes. Le premier est composé des pays dont les systèmes de retraite sont organisés selon un principe d’assurance sociale ; le second regroupe ceux qui possèdent des régimes composés de plusieurs volets (multipillar countries), associant systèmes par répartition et par capitalisation. À ces deux catégories traditionnelles, les auteurs ajoutent une troisième qu’ils dénomment « Bismarckian Lite », dans laquelle ils incluent les systèmes américain, canadien et japonais. Si ces régimes assurent une pension de base selon un principe comparable à celui des pays à assurance sociale, celle-ci est d’un niveau nettement plus faible. Pour finir, la dernière catégorie est composée des pays à couverture partielle. Seul est analysé dans cet ouvrage le cas de Taiwan.
38Les structures des systèmes de retraite sont différentes dans chacun de ces quatre cas. Les évolutions prévisibles, les réformes envisagées et leur mise en œuvre le sont aussi. Dans les pays à assurance sociale, la question majeure est celle des évolutions des régimes par répartition dans un contexte de vieillissement de la population. Les réformes envisagées sont essentiellement liées au risque d’insolvabilité de ces régimes. Dans l’ensemble, elles visent simultanément à mettre en place des politiques d’économies et à développer, aux côtés des régimes par répartition, des compléments par capitalisation. On observe une forte pression des secteurs financiers dans ce sens. Les réformes touchent essentiellement les jeunes générations qui pourraient se trouver contraintes de cotiser deux fois. Dans ces pays, les acteurs politiques cherchent avant tout à minimiser les risques de conflits avec les électeurs : procrastination des réformes ou modifications incrémentales – changements complexes de règles de calcul des pensions déjà complexes ou mise en place différée des effets de la réforme, par exemple.
39Les évolutions et le jeu des acteurs sont différents dans le cadre des systèmes composés de plusieurs volets ou de type « Bismarckian Lite ». La structure plus diversifiée de ces systèmes de retraite tend à diminuer la perception par les citoyens du rôle de l’État et des acteurs politiques dans les réformes. De ce fait, les enjeux se rapprochent de ceux des pays à assurance sociale pour les pensions de base, mais diffèrent pour les autres composantes du système de retraite. La manière dont les électeurs perçoivent le rôle de l’État dans la baisse éventuelle du montant des pensions provenant de la capitalisation dépend de l’implication des États dans la constitution de ce volet des retraites. Le vieillissement et l’accroissement de la longévité ne sont en effet pas neutres sur les systèmes de retraite par capitalisation. Ils se traduisent d’une part par l’allongement de la durée des versements des annuités et, d’autre part, par des modifications de l’équilibre financier des fonds de pension avec le passage d’un nombre important de cotisants à un nombre important de pensionnés. Pour se prémunir contre ces évolutions, on observe un passage de plans à annuité définie (defined-benefit, DB) à des plans à contribution définie (defined-contribution, DC). Pour ces derniers, le montant des annuités dépend du rendement des cotisations, ce qui entraîne un transfert du risque sur les individus. Les régimes à plusieurs composantes peuvent donc conduire à des stratégies politiques complexes. D’un côté, pour la partie assurantielle ou de protection sociale des pensions de retraite, on retrouve l’objectif d’éviter une sanction électorale comme dans les pays du premier groupe. De l’autre, pour la partie complémentaire, cet objectif peut être abandonné au profit d’une stratégie plus proche de celle menée dans le quatrième groupe. En effet, la couverture du second pilier n’est généralement pas universelle. Dans ce cas, comme dans le cas des pays à couverture partielle, le vieillissement de la population est un terrain fertile pour le développement des politiques de retraite. Les partis politiques peuvent alors se positionner sur des politiques d’extension et d’universalisation des systèmes de retraite.
40Tous ces éléments sont présentés en détail dans les chapitres consacrés aux différents pays et repris dans l’introduction de Giuliano Bonoli et Toshimitsu Shinkawa. En conclusion de cette introduction, les auteurs soulignent que la comparaison entre les différents pays permet de mettre en évidence une absence de similarité entre les politiques publiques de retraite au sein de chacune des trois grandes régions géographiques étudiées. Pour les auteurs de l’ouvrage, ce sont les différences de régime démographique et de système de retraite qui expliquent une grande partie des différences observées entre les politiques de réforme des retraites. À l’inverse, des facteurs comme les institutions, les orientations politiques ou culturelles des différents pays restent très marginaux.
41Muriel Roger
Tim Krieger, Public Pensions and Immigration. A Public Choice Approach, Northampton, Edward Elgar, 2005, 212 p.
42La dégradation annoncée du rapport entre le nombre de bénéficiaires – les retraités – et le nombre de cotisants – les actifs – met en péril les systèmes de retraite en vigueur dans les pays industrialisés. Tous ces systèmes sont fondés, en partie ou totalement, sur le modèle Pay-as-you-go (PAYG) décrit au début de l’ouvrage (chapitre 3) : les pensions des retraités actuels sont financées par les cotisations des actifs actuels, dont les pensions seront à leur tour financées par les actifs de demain. Un tel système de retraite est donc fortement dépendant de l’évolution de la population ; si celle-ci diminue, le nombre de contributeurs décroît, ce qui réduit d’autant le rendement du système (ou, plus concrètement, augmente les cotisations, réduit les pensions, etc.). Pour éviter cet écueil, une solution possible est d’accroître le nombre de contributeurs. Si l’on fait l’hypothèse que la fécondité ne pourra pas augmenter dans des proportions suffisantes, l’immigration apparaît comme l’unique solution envisageable.
43Formellement, l’auteur argumente que, au moment de la mise en place du système de retraite, la première génération de retraités a touché une retraite sans payer de cotisations (ce que d’autres auteurs nomment un free lunch). Ce coût initial crée alors une dette implicite (implicit debt, p. 25) qui pèse sur toutes les générations suivantes. Les immigrés, à l’inverse, contribuent au système alors que leurs parents n’en ont pas bénéficié ; ils sont donc des contributeurs nets puisque lorsqu’ils entrent sur le marché du travail, ils financent les pensions des retraités du moment. Leurs propres pensions seront ensuite financées par leurs enfants, comme pour les autres contributeurs. Tout ceci n’est donc valable que sous la condition que les immigrés aient eux-mêmes des enfants qui contribuent à leur tour à financer le système de retraite. Si la première génération a obtenu un repas gratuit, les immigrés, eux, payent un coût d’entrée (entrance fee, p. 39) dans le système de retraite. Voici explicitée l’idée centrale de l’ouvrage de Tim Krieger : l’arrivée d’immigrants est favorable au système de retraite du pays d’accueil. À partir de là, les conséquences de l’immigration sont abordées sous deux angles. D’une part, l’auteur considère les mécanismes qui peuvent amener les citoyens à voter en faveur ou contre des migrations sud-nord et il explore les déterminants de ce vote sous différentes hypothèses. D’autre part, il analyse les régimes de retraite à l’intérieur de l’Union européenne, cherchant à évaluer si les différences entre eux peuvent constituer des incitations à migrer. Deux axes complémentaires donc, qui ont le mérite de rappeler que les réponses à ces phénomènes, vieillissement et immigration, ne sont ni simples ni univoques.
44Les systèmes de retraite en vigueur dans les pays industrialisés impliquent tous des arbitrages, plus ou moins explicites, entre les générations. Le vieillissement risque de transformer ces arbitrages en conflits : qui doit payer quoi, et pour qui ? Les débats actuels, autour des générations « sacrifiées » ou des propositions de « réforme des retraites » reflètent parfaitement ces angoisses. Le livre de Tim Krieger apporte un éclairage intéressant sur ces questions, malgré les évidentes limites des modèles théoriques présentés. Il souligne notamment, ce qui est souvent omis dans les débats, que les immigrés contribuent à financer les pensions de retraite des personnes âgées du pays d’accueil. Économiquement parlant, les retraités actuels ont donc tout intérêt à une ouverture massive des frontières. Mais qu’en est-il des autres groupes ? La réponse dépend de leurs caractéristiques propres, mais aussi de celles des migrants eux-mêmes, supposés être des travailleurs non qualifiés. La première partie de l’ouvrage, dans les chapitres 3 à 6, est consacrée à la question des choix en matière d’immigration lorsque les électeurs envisagent les conséquences de l’immigration sur les systèmes de retraite, ce qui apparaît déjà en soi comme une hypothèse discutable.
45Le cadre général est tout à fait standard, celui d’un modèle à générations imbriquées où le vote est déterminé selon la règle de l’électeur médian : il y a différents groupes dans la population et les politiques publiques mises en œuvre dépendent de leur vote, donc du poids de chacun de ces groupes dans l’ensemble de la population. L’apport principal de l’ouvrage est d’introduire de l’hétérogénéité dans le marché du travail. Il identifie ainsi trois groupes dans la société – travailleurs non qualifiés, travailleurs qualifiés, et retraités – et cherche à déterminer leur vote sur les questions d’immigration. Il distingue ensuite différents scénarios, comme la présence de rigidités sur le marché du travail, de migrations avec retour ou un accroissement du niveau de qualification des enfants d’immigrés, et évalue leurs conséquences, en termes de gains ou de pertes, pour chacun de ces groupes. Les retraités sont les plus favorables à l’immigration car elle améliore directement leur pension. C’est un point important du débat qui est mis en relief ici par le modèle économique : au fur et à mesure que les sociétés vieillissent, le poids du vote, incarné par l’électeur médian, bascule vers les plus âgés, favorables à des politiques de forte immigration. Celles-ci risquent de se faire au détriment des actifs, du moins des plus jeunes et des moins qualifiés d’entre eux.
46Dans les trois chapitres qui suivent, Tim Krieger s’intéresse à la diversité des systèmes de retraite dans l’Union européenne. Introduisant des éléments d’économie publique, il soutient que la libre circulation des travailleurs à l’intérieur de l’Union risque de conduire à un nivellement par le bas des politiques publiques de redistribution (la fameuse race to the bottom). En effet, si les contributions au financement du système de retraite varient selon les pays, tous les jeunes actifs vont se rendre dans les pays où les cotisations sont les plus faibles, abandonnant alors les retraités des autres pays à leur triste sort (on pourrait aussi penser que les retraités eux-mêmes vont se rendre dans le pays où les pensions sont les plus élevées mais, à ce stade, les accords intraeuropéens l’empêchent). L’intérêt de cette partie apparaît quelque peu limité puisque, dans l’ensemble, les taux de migration entre les pays de l’UE restent dérisoires (« hardly any migration flows can be observed », p. 143). Il est cependant rehaussé par une analyse détaillée des conséquences de l’élargissement de l’UE à l’Est (chapitre 9). Cette partie a le mérite de présenter cet élargissement sous un jour positif : les travailleurs des pays de l’Est susceptibles de se rendre massivement en Allemagne, notamment, vont plutôt jouer un rôle positif sur les finances publiques, en améliorant le financement des retraites des Allemands.
47On touche là aux limites de ce travail, qui mélange, souvent sans aucune précaution, des modèles théoriques, plutôt simplifiés, et des éléments d’une réalité qui leur est distante, voire étrangère. Que peut-on penser de certaines hypothèses clés des modèles ? Par exemple, celle de l’intégration parfaite des immigrés (perfect assimilation hypothesis, p. 79) qui postule que les enfants d’immigrés sont en tout point semblables aux enfants de non-immigrés ? C’est là l’indéniable ambiguïté de tout exercice d’économie théorique. Cette ambiguïté est d’autant plus marquée ici que le sujet est lui-même conflictuel et complexe. Surtout, dans ce domaine, les débats publics comme les prises de position politiques ne reposent pas, loin s’en faut, uniquement sur des arguments économiques, comme le reconnaît lui-même l’auteur : « if one follows the public and political debate on immigration in most countries, there are arguments which are clearly non-economic » (p. 84). Si l’apport de la théorie économique, exprimée à travers la formalisation mathématique, peut être de clarifier un problème complexe en évaluant hypothèses et scénarios concurrents, l’exercice est plutôt réussi. S’il s’agit de donner des éléments pouvant permettre de construire une politique publique sur le sujet en s’appuyant sur la conformité de ces scénarios à la réalité, l’?ensemble apparaît nettement moins convaincant.
48À cela s’ajoute une limite majeure, même si l’on veut bien admettre la pertinence du modèle économique : l’essentiel du vieillissement provient de l’accroissement de l’espérance de vie et non de la faiblesse de la fécondité. En cela, l’immigration reste un recours limité comme instrument de lutte contre le vieillissement.
49Lionel Kesztenbaum
Omar Samaoli, Retraite et vieillesse des immigrés en France, Paris, L’Harmattan, 2007, 252 p.
50Dans ce traité de gérontologie, l’auteur se fixe pour objectif « de rendre visibles et lisibles des réalités qui se sont offertes à l’analyse, sans complaisance et sans polémique » (p. 16). C’est pour cette raison qu’il étudie ceux qui ont choisi de vieillir dans l’immigration et le plus souvent dans des foyers de travailleurs immigrés. Il appuie son analyse sur une série d’enquêtes effectuées dans la région parisienne. Elles ont été dirigées aussi bien vers les immigrés âgés que vers les professionnels (de la santé et les travailleurs sociaux) en contact avec cette population.
51Vieillir dans l’immigration c’est en quelque sorte transformer une présence temporaire pour raison de travail en présence permanente. De plus c’est une présence qui se prolonge du fait de l’allongement de la durée de vie. Un gain à la fois précieux pour ceux qui en bénéficient mais qui accroît la complexité de leur vie car il faut lui donner un nouveau sens, socialement, alors que la vie professionnelle et reproductive a pris fin.
52Les raisons le plus souvent invoquées pour la prolongation de la migration dans la vieillesse et la retraite sont « les interrogations au sujet de la santé, de la maladie, des soins » (p. 67). Il ne faut pas négliger, selon l’auteur, les conséquences du regroupement familial qui conduirait à un autre « arrachement » en cas de retour sans l’assurance d’une bonne insertion dans son pays d’origine (p. 69).
53Comment expliquer que beaucoup d’immigrés, âgés ou même très âgés, continuent à vivre dans des foyers de travailleurs migrants ? Est-ce le coût des loyers ? La proximité des familiers et des proches ? Les habitudes prises ? Des pratiques clientélistes ou discriminantes qui les ont maintenues dans ces habitations ?
54Quelles sont les catégories de personnes qui résident « dans ces environnements locatifs particuliers » (p. 80) : « de vieilles personnes assorties de maladies chroniques, des individus relevant d’un chômage de longue durée, etc. Trop vieux, trop malades, trop handicapés pour espérer échapper à cet environnement ? » Comment vivent-ils la dépendance et la perte d’autonomie ? Comment s’adaptent-ils à la vie en institution malgré les handicaps linguistiques et culturels ? Autant de questions que l’auteur passe en revue dans une langue souvent empreinte d’émotion.
55Vieillir dans la dépendance est quelque chose de nouveau pour ces personnes, une sorte d’immigration dans la vieillesse (p. 104). Ils y vivent un isolement à la fois familial, social, culturel et linguistique. Cela est d’autant plus pénible que les images récurrentes de la vieillesse et des aînés dans les sociétés d’origine sont fortement présentes (p. 107). Naturellement, on ne peut évoquer la vieillesse sans évoquer l’éventualité de la mort et de ses conséquences : « l’angoisse du mal-mourir, mourir hors normes, hors convenances socioculturelles et religieuses » (p. 112). L’?auteur plaide pour assurer à ces vieux immigrés une « mort apaisée » sur les plans aussi bien administratif et psychologique que sur les aspects symboliques. C’est-à-dire mourir en France, mourir musulman comme ultime expression de leur identité religieuse, quelles que soient les transgressions ultérieures des pratiques cultuelles (p. 127). Pour que la mort et la sépulture en terre étrangère ne recouvrent plus ce caractère catastrophique.
56C’est un ouvrage d’un professionnel impliqué sentimentalement sur la question. Il met en évidence une réalité nouvelle : celle d’une fraction de la population immigrée dont la fin des carrières professionnelles n’a pas coïncidé avec le terme de leur présence « désormais inutile voire encombrante dans l’immigration » (p. 139).
57Les annexes de l’ouvrage sont d’un grand intérêt documentaire ; on y trouve des statistiques, des textes de loi, mais aussi les recommandations du Conseil de l’Europe, les minutes des débats parlementaires sur les droits des migrants âgés au Parlement français et à l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, etc.
58Kamel KATEB
Neil Gilbert (éd.), Gender and Social Security Reform : What’s Fair for Women ? New Brunswick, N.J., Transaction Publishers, 2006, 239 p.
59Confrontés au vieillissement démographique, de nombreux pays ont mis en œuvre des réformes de leur système de retraite afin de garantir sa viabilité financière. Les recherches visant à évaluer l’impact de ces réformes, tant au niveau macroéconomique que microéconomique, se sont rapidement développées. La thématique du genre n’est apparue dans ces travaux qu’au tout début des années 2000. L’ouvrage coordonné par Neil Gilbert, sous forme de recueil d’articles, s’inscrit dans ces recherches récentes en s’interrogeant, comme l’indique son titre, sur ce qui serait « juste » pour les femmes en termes de réforme de retraite.
60Les différents chapitres de l’ouvrage explicitent les deux raisons principales, entremêlées, pour lesquelles la question du genre dans le domaine des retraites doit être posée. La première tient aux caractéristiques des carrières féminines par rapport à celles des hommes. Une moindre participation au marché du travail et des rémunérations plus faibles se traduisent in fine par des pensions de retraite plus faibles. La modification des règles de calcul, qui renforce dans la plupart des pays le lien entre cotisations et prestations, peut alors avoir des effets différenciés selon le sexe. La seconde raison qui motive la réflexion sur cette thématique tient aux évolutions socio-démographiques et en particulier celles de la famille. En effet, dans une société où hommes et femmes vivent en couple au moment de la retraite, l’acquisition de droits individuels par les femmes peut apparaître moins cruciale, à condition de laisser de côté la question des liens entre revenu propre, autonomie et bien-être. Le partage des ressources au sein des couples conduit alors a priori à l’égalisation des niveaux de vie des hommes et des femmes en couple au moment de la retraite. Des situations économiques difficiles peuvent toutefois survenir suite au décès du conjoint, lorsque la veuve se retrouve isolée. Mais la pension de réversion, sous certaines conditions, en assurant à la veuve une part de la pension du conjoint décédé, permet de garantir, en moyenne, un niveau de vie des veuves proche de celui des individus en couple. La situation devient plus complexe lorsque dans la future population de retraitées, les personnes isolées ne seront plus uniquement des veuves mais des personnes célibataires, ayant ou non vécu en couple, et des divorcées. À la retraite, une partie plus ou moins importante de leurs ressources sera constituée de pensions principalement fondées sur leur activité professionnelle. L’?acquisition de droits à titre individuel devient alors un enjeu majeur et on peut ainsi être amené à repenser les règles du système de retraite.
61Les trois premiers chapitres de l’ouvrage traitent de ces questions de manière globale, en élargissant le champ de la réflexion au-delà des pays de l’OCDE habituellement examinés. Les quatre chapitres suivants abordent la thématique de la retraite et du genre de manière plus détaillée en étudiant l’impact des réformes des systèmes de retraite sur les écarts entre hommes et femmes successivement en Amérique latine (Argentine, Brésil, Chili et Uruguay), en Norvège, en France et en Suède. Enfin, le dernier chapitre, en forme de conclusion, émet un certain nombre de recommandations sur la manière de faire évoluer le système de retraite vers une plus grande égalité (ou une moindre inégalité) entre hommes et femmes.
62Dans les deux premiers chapitres, Stahlberg, Kruse et Sunden, d’une part, Tuominen et Laitinen-Kuikka, d’autre part, recensent les différentes caractéristiques des systèmes de retraite qui pourraient avoir un impact sur les écarts de pensions entre hommes et femmes et leur niveau de vie à la retraite. Les dispositifs ne sont en général pas sexués mais ils peuvent jouer un rôle différent en raison de trajectoires de carrière différentes des femmes et de leur espérance de vie plus longue. Ainsi, les modalités de compensation des périodes d’interruption ou de cessation d’activité liées à l’éducation des enfants, l’évolution des règles de calcul des pensions et notamment la manière dont le profil de la carrière est pris en compte, l’existence de pensions de réversion, la mise en œuvre et l’évolution des minima de pension sont autant d’éléments pouvant influencer les écarts entre hommes et femmes. Le choix de l’indexation des pensions liquidées, s’il est important pour l’ensemble des retraités, revêt aussi une importance accrue pour les femmes car elles vivent plus longtemps.
63Les quatre chapitres suivants étudient de manière plus ou moins détaillée les conséquences des réformes de retraite récemment mises en œuvre. On peut en retenir plusieurs enseignements. Le premier relève de la difficulté de définir ce qui est juste en termes de réforme des retraites. La réforme chilienne (chapitre 3) en donne un exemple frappant. Elle a radicalement modifié l’ancien système de retraite en introduisant au début des années quatre-vingt des comptes d’épargne retraite individuels. Pour calculer la pension d’un individu, on divise alors le total des droits accumulés tout au long de la vie active par l’espérance de vie à l’âge du départ en retraite. Les tables de mortalité utilisées sont différenciées selon le sexe. Cette disposition peut apparaître juste car les mêmes cotisations conduisent au même capital de retraite mais elle aboutit inévitablement à une pension moyenne moins élevée pour les femmes, ces dernières vivant plus longtemps. Dans un certain nombre de pays européens, une telle disposition apparaîtrait discriminatoire et n’est pas retenue quand l’espérance de vie entre, d’une manière ou d’une autre, dans le calcul des droits à retraite (comme en Suède ou en Italie). Un deuxième enseignement, lié au précédent, porte sur la méthodologie retenue pour étudier l’impact des réformes selon le sexe et en particulier le choix des indicateurs. Ainsi, comme le fait Stahlberg dans le chapitre 6, on peut regarder, avant et après réforme, les niveaux de pension, le taux de remplacement, ou encore le taux de rendement du système, qui tient compte de l’espérance de vie et des cotisations versées. Les conclusions sur l’impact des réformes peuvent ainsi être nuancées, voire différentes, selon l’indicateur retenu. Dans l’ancien système de retraite suédois (pension universelle forfaitaire plus régime complémentaire public obligatoire), les femmes percevaient des pensions de retraite inférieures à celles des hommes, compte tenu de leurs carrières plus courtes et moins rémunérées. Cependant, si on tient compte dans le calcul de leur espérance de vie plus longue, de moindres cotisations versées tout au long de leur vie active et des dispositifs non contributifs dont elles bénéficient davantage, elles étaient en tant que groupe favorisées par rapport aux hommes. Suite à la réforme, leur position relative par rapport aux hommes se dégrade. Le renforcement du lien entre cotisations et prestations dans le nouveau système de retraite suédois, comme dans la plupart des pays, conduit à des pensions de retraite plus faibles pour les femmes que dans l’ancien système. Cependant, certains indicateurs comme le taux de rendement, même s’il diminue, restent plus élevés pour ces dernières que pour les hommes. L’?appréciation de l’impact de la réforme pourra alors dépendre de l’indicateur considéré.
64Enfin, ces quatre chapitres rappellent que considérer les femmes en tant que groupe ne doit pas faire oublier l’hétérogénéité importante en leur sein. L’impact global des réformes peut être nuancé si on ajoute à l’axe d’analyse du genre d’autres dimensions, telles que le statut matrimonial ou la qualification. Ainsi, selon l’indicateur retenu et le niveau de qualification, il semble que dans certains cas la position des femmes plus qualifiées se soit davantage dégradée que celle des moins qualifiées avec l’introduction du nouveau système de retraite suédois. L’?appréciation de la réforme pourra dépendre ici de l’importance que l’on accorde à la réduction des disparités entre femmes dans un contexte général de dégradation relative de leur position par rapport aux hommes.
65La forme de l’ouvrage (recueil d’articles) conduit à quelques redondances au fil de la lecture. De même, la volonté, louable, d’élargir la réflexion à de nombreux pays donne parfois une impression de survol de la thématique. On souhaiterait qu’un certain nombre de questions soulevées soient davantage approfondies. Est-ce que le système de retraite doit compenser, au moins partiellement, les disparités sur le marché du travail entre hommes et femmes ? Si oui, est-ce que cela ne conduit pas à entériner les rôles sociaux ? Est-ce que l’existence de dispositifs non contributifs dont bénéficient majoritairement les femmes ne désincite pas à l’activité ? Plus que des critiques, ces remarques et questions invitent plutôt à la poursuite de ces travaux de recherche, qui s’inscrivent dans un cadre plus large que celui du système de retraite. Sigg et Taylor le font remarquer dans un chapitre conclusif, en soulignant que la question de l’évolution du système de retraite ne peut être déconnectée de réflexions sur les politiques d’emploi ou les politiques familiales, ou plus généralement sur le modèle social de référence. Cette réflexion sera alors certainement menée de manière différente dans chaque pays. Par exemple, en Suède, l’accent est mis sur l’acquisition par les femmes de droits individuels, par une présence importante sur le marché du travail, la mise en œuvre de dispositifs spécifiques destinés à compenser l’impact ponctuel sur les carrières de la présence d’enfants et la suppression progressive de la réversion à partir des années quatre-vingt-dix. La volonté de ne pas encourager un retrait d’activité par ces dispositifs est par ailleurs très présente dans leurs modalités de mise en œuvre. A contrario, le système de retraite italien reflète une organisation plus traditionnelle de la société : un taux de remplacement élevé permet d’assurer un revenu pour les deux membres du couple et l’existence d’une pension de réversion « protège » la veuve, en tant que dépendante de son mari. L’ouvrage met bien en évidence que des réflexions sont en cours dans de nombreux pays. La France, dont la situation en termes d’acquisition de droits par les femmes est intermédiaire entre les deux pays mentionnés ci-dessus, n’y échappe pas. L’?évolution des droits familiaux et conjugaux et l’égalité entre hommes et femmes dans le système de retraite sont des thèmes actuellement débattus.
66Carole Bonnet
Isabelle Mallon, Vivre en maison de retraite. Le dernier chez-soi, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. « Le sens social », 2004, 288 p.
67L’?ouvrage nous plonge dans le regard de la personne âgée sur l’institutionnalisation. Isabelle Mallon, qui considère la maison de retraite comme « un laboratoire du vieillissement », adopte une approche mettant « en perspective la manière dont les personnes âgées donnent un sens singulier, selon certaines logiques sociales, à ce monde » (p. 39). Cette analyse « par le bas » offre un point de vue essentiel pour appréhender les implications de l’entrée en institution pour la personne âgée, ainsi que les mécanismes mis en œuvre pour s’y adapter.
68La première partie de l’ouvrage traite des questions méthodologiques, pose les hypothèses de base et indique les préceptes théoriques suivis par l’auteure. Le contexte spécifique de la maison de retraite nécessite, selon elle, « une méthode ethnographique » qui s’appuie simultanément sur des entretiens personnels très détaillés avec une trentaine de résidents et une observation intensive du lieu lui-même, par exemple à travers l’activité d’aide-soignante dans un établissement.
69La seconde partie aborde trois formes possibles de reconstruction d’un chez-soi en maison de retraite. L’?auteure met en lumière certains facteurs jouant un rôle décisif dans ce processus : les modalités d’entrée en institution, la qualité ainsi que la densité des relations familiales et le milieu social de la personne âgée.
70Un premier type de reconstruction regroupe les résidents qui s’investissent intensément dans la vie communautaire et pour qui l’institution devient une assise qui leur permet de recouvrer un équilibre. Ces personnes, minoritaires au sein des maisons de retraite, ont connu une histoire de vie mouvementée et trouvent dans le cadre institutionnel des bases solides sur lesquelles poursuivre leur existence.
71Un second type concerne les personnes âgées qui « mènent une vie personnelle » au sein de la maison de repos et pour lesquelles le « chez-soi » peut recouvrir des lieux divers : chambre en institution, maison familiale pendant les périodes de vacances, domicile des enfants. L’institution devient alors la base fonctionnelle de l’existence, partagée entre leurs occupations antérieures, les relations familiales et les occupations dans le cadre de l’institution. Les membres de ce deuxième groupe sont souvent issus des couches sociales supérieures et ont conservé des liens solides avec leur famille. Ils ont cherché à maintenir le contrôle sur leur existence, et particulièrement sur leur vieillissement, en planifiant leur entrée en institution, parfois même contre le gré de leurs enfants.
72Le troisième groupe, qui englobe une proportion importante des résidents, concerne ceux qui n’arrivent pas à trouver l’équilibre entre leur vie antérieure et leur existence en maison de retraite. Pour ces individus, l’entrée en institution correspond souvent à une rupture brutale, suite à la détérioration de leur état de santé ou à une décision prise par les proches. Ces résidents ne se sentent plus maîtres de leur destin, l’entrée en institution leur ayant été imposée par leurs limites physiques ou celles du soutien familial. Leur incapacité à se reconstruire un chez-soi peut s’illustrer, entre autres, par des attitudes de révolte ou de fuite.
73Finalement, la dernière partie de l’ouvrage s’intéresse aux mécanismes développés par les résidents pour assurer la pérennité de leur identité face à l’institutionnalisation ainsi que les stratégies et tactiques mises en place pour faire face à leur vieillissement. Cet ouvrage nous permet de pénétrer au cœur de la vie en maison de retraite. Il nous rappelle que cette dernière peut réellement devenir un lieu de vie, un lieu qui facilite l’existence des personnes âgées et permet de la structurer.
74Par ailleurs, l’auteure met en exergue des discours rarement entendus concernant l’institutionnalisation. Ainsi, certains résidents prônent, à contre-courant des politiques actuelles, une entrée en maison de repos « précoce », c’est-à-dire lorsque la personne âgée est encore apte à vivre dans un ménage privé. Cette entrée précoce facilite, selon ces résidents, l’adaptation au nouvel environnement que constitue la maison de retraite. L’institutionnalisation, ainsi maîtrisée par la personne âgée, serait mieux vécue.
75Les ouvrages qui se penchent sur les parcours de vie des personnes institutionnalisées sont rares. Celui-ci est précieux autant pour les chercheurs travaillant sur la problématique du vieillissement et de l’entrée en institution que pour les différents intervenants auprès des personnes âgées et les décideurs politiques. Il permet une compréhension approfondie des mécanismes d’adaptation à l’existence institutionnalisée et remet en cause certaines idées dominantes en termes d’institutionnalisation. Il met en relief l’évolution de la réalité des maisons de retraite et souligne les limites des approches actuelles, teintées par la logique médicale et les préjugés familialistes. Isabelle Mallon appelle ainsi à une revalorisation des maisons de retraite et de leurs résidents. Cet ouvrage est essentiel pour comprendre la réalité actuelle de l’institutionnalisation des personnes âgées.
76Christine Guilbault
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Date de mise en ligne : 01/02/2009
https://doi.org/10.3917/popu.803.0585