Article de revue

C’est la législation qu’il faut changer

Pages 73 à 76

Citer cet article


  • Entretien avec Cagé, J.,
  • Réalisé par Meyer, A.
(2020). C’est la législation qu’il faut changer. Politique américaine, 35(2), 73-76. https://doi.org/10.3917/polam.035.0073.

  • Entretien avec Cagé, Julia.,
  • et al.
« C’est la législation qu’il faut changer ». Politique américaine, 2020/2 N° 35, 2020. p.73-76. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-politique-americaine-2020-2-page-73?lang=fr.

  • Entretien avec CAGÉ, Julia,
  • Réalisé par MEYER, Alix,
2020. C’est la législation qu’il faut changer. Politique américaine, 2020/2 N° 35, p.73-76. DOI : 10.3917/polam.035.0073. URL : https://shs.cairn.info/revue-politique-americaine-2020-2-page-73?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/polam.035.0073


Notes

1Alix Meyer : Quelles réflexions vous inspire le déroulement de la campagne présidentielle de 2020 concernant le financement des campagnes américaines ?

2Julia Cagé : Mon sentiment est partagé. D’un côté, il y a des raisons d’être optimistes, notamment si l’on regarde du côté du Parti démocrate. Le Comité national démocrate (Democratic National Committee), qui dirige le Parti au niveau national, a ainsi favorisé dans le cadre des primaires le recours aux petites donations, en offrant une place à l’un des deux premiers débats des primaires à tous les candidats qui avaient au moins 65 000 donateurs, avec a minima 200 donateurs dans chacun des 20 États. La plupart des candidats à la primaire se sont de plus engagés à ne pas recevoir de dons d’un certain nombre d’acteurs (comme les « super PACs » ou les lobbyistes) ou de certains secteurs d’activité (comme les combustibles fossiles). Et il y a eu des propositions en faveur d’un financement public de la démocratie, par exemple celle d’Andrew Yang, candidat à la primaire démocrate qui a promu les « Democracy Dollars » qui consistent à donner à chaque États-Unien un bon de 100 dollars qu’il pourrait allouer aux candidats de son choix.

3Mais d’un autre côté, je suis à l’arrivée relativement pessimiste, car si l’on regarde les deux « finalistes », Joe Biden et Donald Trump, tout laisse à penser qu’il ne se passera rien en termes de régulation du financement de la démocratie américaine au cours de la prochaine mandature. Comment pourrait-il d’ailleurs en être autrement, puisqu’il est évident que Donald Trump ne souhaite pas introduire de limites aux dépenses privées et que Joe Biden a multiplié – contrairement à Élisabeth Warren ou à Bernie Sanders – les diners de levées de fonds auprès de millionnaires ou de milliardaires tout au long de sa campagne ?

4AM : Quelles leçons tirer de l’échec de la candidature du milliardaire Tom Steyer ? Que penser de celle de Michael Bloomberg ?

5JC : Je ne pense pas qu’il faille en tirer de leçons ! Notamment, je m’inquiète un peu de voir de plus en plus utilisé l’argument selon lequel la défaite de Tom Steyer et celle de Michael Bloomberg démontreraient le fait que l’argent ne joue finalement aucun rôle dans le jeu électoral, et donc qu’il est urgent de surtout ne rien faire et de ne pas l’encadrer. Est-ce que Bloomberg a davantage dépensé que Biden ? Oui, c’est évident, c’est ce que nous disent les données : au 26 avril 2020, d’après les données de OpenSecrets.org, le comité « Mike Bloomberg 2020 » avait levé plus de 1 milliard de dollars, « Tom Steyer 2020 » 343 millions de dollars, contre « seulement » 132 millions pour « Biden for President ». Mais Bloomberg n’a pas fait campagne dans les mêmes conditions que les autres candidats ! Il ne s’est déclaré qu’à la toute fin 2019, il n’a participé qu’à un seul débat… au final le score qu’il a obtenu est étonnamment haut ! Et montre, bien au contraire, que l’argent permet de « s’acheter » des voix.

6AM : Comment analysez-vous le succès de Bernie Sanders en matière de levée de fonds ? Faut-il y voir un moyen encourageant de rétablir un levier démocratique face à la dérive ploutocratique que vous décriviez dans votre ouvrage ?

7JC : Oui c’est évident, le succès de Bernie Sanders est encourageant ! Cela s’inscrit dans une démarche relativement longue, puisque déjà en 2016 Sanders avait fait campagne uniquement à partir de « petits » dons, c’est-à-dire de dons inférieurs à 200 dollars, ce qui lui avait valu une partie de sa popularité.

8Cette possibilité de démocratiser le financement des élections, on le retrouve plus largement dans le succès de la plateforme de levée de fonds ActBlue, une organisation à but non lucratif créée en 2004 et qui a pris son envol en 2018. Entre 2014 et les élections de mi-mandat de 2018, l’organisation aurait levé plus de 2,9 milliards de dollars pour les candidats démocrates [1]. Rien qu’entre janvier 2017 et septembre 2018, ActBlue aurait récolté près de 564 millions de dollars, soit environ 55 % de toutes les contributions individuelles aux candidats démocrates à la Chambre des représentants et au Sénat.

9Mais malheureusement, et c’est aussi une des leçons que l’on peut tirer du Prix de la Démocratie, cela ne suffira pas : il faut certes d’une part encourager ces petits dons, mais il faut surtout d’autre part limiter les plus gros apports (et interdire également aux États-Unis les dons des entreprises). Car les inégalités économiques sont telles aujourd’hui qu’il y aura toujours assez de fonds privés à travers des dons de plusieurs centaines de millions de dollars pour réduire à néant les efforts faits par ceux qui s’en tiennent aux petits donateurs. C’est la législation qu’il faut changer.

10AM : À l’heure où une partie du public délaisse les médias traditionnels, le recours aux réseaux sociaux avait été présenté comme une alternative moins coûteuse pour se faire connaitre. Dans cette perspective, quel regard portez-vous sur les efforts de la campagne de Trump sur les plateformes en ligne ? Est-ce que l’investissement considérable qui est fait sur ces plateformes tend à les « normaliser » dans le jeu électoral ?

11JC : Certes, les réseaux sociaux peuvent permettre à un inconnu d’avoir son moment de gloire beaucoup facilement aujourd’hui qu’il y a seulement dix ans, mais il est faux de dire que les réseaux sociaux permettent de faire campagne à moindre coût et donc remettraient d’une certaine façon tout le monde à égalité sur la ligne de départ. C’est l’une des erreurs qui est souvent faite et que j’essaie de déconstruire dans Le Prix de la démocratie. En vérité, faire campagne efficacement sur les réseaux sociaux, en utilisant notamment toutes les stratégies de micro-ciblage, cela a un coût important. Un exemple : en 2016, Donald Trump a consacré 85,7 millions de dollars à la publicité, contre seulement 32 millions de dollars pour Hillary Clinton. Il est d’ailleurs frappant de noter que depuis 2004, c’est systématiquement le candidat qui a consacré la part la plus élevée de ses dépenses électorales à la publicité en ligne qui au final a emporté l’élection présidentielle états-unienne.

12Ce qui est urgent, c’est de réguler la publicité politique sur les réseaux sociaux ; aujourd’hui, dans un pays comme la France, vous ne pouvez pas (ce qui est, selon moi, une bonne chose), si vous êtes candidat, vous offrir des publicités politiques à la radio et à la télévision. Mais sur Twitter ou Facebook on vous autorise à sponsoriser des messages, à les « booster » ou encore à les cibler sur les publics les plus à même de basculer ! C’est extrêmement inquiétant et le régulateur doit selon moi de toute urgence se saisir de ce problème.

13AM : Sur le même point, quelle analyse portez-vous sur les débats autour des réactions très différentes de Twitter et Facebook face à la publicité politique ?

14JC : Je pense qu’il ne faut pas laisser le choix aux plateformes ! Aujourd’hui, on voit, d’une part, Twitter qui a décidé depuis novembre 2019 de mettre fin aux publicités politiques sur le réseau social (avec une argumentation très forte de la part de Jack Dorsey, son fondateur et PDG qui a déclaré : « Alors que la publicité sur Internet est incroyablement puissante et très efficace pour les annonceurs commerciaux, ce pouvoir comporte des risques importants pour la politique, où il peut être utilisé pour influencer les votes afin d’affecter la vie de millions de personnes. »), et, d’autre part, Facebook qui continue à en diffuser comme si de rien n’était. Le plus attristant c’est que Mark Zuckerberg utilise pour justifier sa position l’argument qui fait qu’au cours des dernières années le financement privé de la vie politique a été totalement dérégulé aux États-Unis : l’argent est du discours (« money is speech »). Or, il est évident ici que cela se fait au détriment de la qualité de la délibération démocratique.


Date de mise en ligne : 21/01/2021

https://doi.org/10.3917/polam.035.0073