L’Amérique qui vient, Christophe Deroubaix, Paris, Les Éditions de l’Atelier, 2016, 157 p.
- Par Bradley Smith
Pages 199a à 206a
Citer cet article
- SMITH, Bradley,
- Smith, Bradley.
- Smith, B.
https://doi.org/10.3917/polam.031.0199a
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https://doi.org/10.3917/polam.031.0199a
Notes
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[2]
Voir Samuel Huntington, « The Class of Civilisations », Foreign Affairs, vol. 27, n° 3, été 1993, p. 22-49 ; et Patrick Buchanan, « America in 2050 : Another Country », Patrick J. Buchanan Official Website [en ligne], 24 mars 2004. Disponible à l’URL : http://buchanan.org/blog/pjb-america-in-2050-anothercountry-588 (consulté le 21 novembre 2017).
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[3]
John B. Judis et Ruy Teixeira, The Emerging Democratic Majority, New York, Simon and Schuster, 2002.
1 Le menton relevé, le regard assuré, une main sur la hanche, l’autre arborant un drapeau américain. La jeune fille sur la couverture de L’Amérique qui vient rappelle cette nouvelle statue à Manhattan : celle d’une fillette qui défie le taureau de Wall Street, symbole d’une société dominée par l’agressivité masculine, par les titans de la finance, mais qu’une jeune génération d’Américain·e·s serait prête à affronter. Voilà l’image que Christophe Deroubaix souhaite dresser des États-Unis de demain : « une Amérique jeune, multicolore et progressiste » qui « d’ici une génération […] sera majoritaire » (12).
2 L’hypothèse est intrigante. Ce journaliste à l’Humanité, auteur de nombreuses enquêtes aux États-Unis, va à l’encontre du « traitement médiatique majoritairement pessimiste » (12) qui tend à montrer une Amérique désespérément réactionnaire. La persistance du racisme, la remise en cause des droits des femmes, le climato-scepticisme, les politiques fiscales toujours plus généreuses envers les Américains les plus fortunés : pour quiconque se situe à gauche de l’échiquier politique, les exemples ne manquent pas pour étayer les clichés d’une Amérique foncièrement conservatrice.
3 Publié quelques mois avant l’élection présidentielle américaine de 2016, L’Amérique qui vient cherche à combattre ces stéréotypes en montrant le visage progressiste des États-Unis. À l’appui d’études scientifiques, de données statistiques et d’entretiens réalisés avec des enseignants-chercheurs et divers acteurs sur le terrain, l’auteur développe huit chapitres dans lesquels il analyse les changements démographiques et l’évolution des mentalités qui, selon lui, devraient conduire à « l’ouverture d’une nouvelle ère progressiste » (12). Avis aux lectrices et lecteurs : l’optimisme est de rigueur !
4 Pour mettre en scène cette « Amérique qui vient », le premier chapitre fait état de la polarisation de la société américaine depuis quelques décennies. D’une part, d’immenses richesses sont accaparées par 1 % de la population. D’autre part, les revenus des familles modestes stagnent ou presque. Les jeunes d’aujourd’hui ont plus de mal à trouver un emploi stable ou un logement que la génération précédente. La grande crise de 2008 n’a fait qu’accélérer ces processus.
5 Cette polarisation économique s’accompagne d’une polarisation politique : le clivage idéologique se creuse entre les électeurs démocrates et républicains. Les premiers défendraient des valeurs de plus en plus « progressistes », les seconds des valeurs de plus en plus « conservatrices » (24). Ce sont deux mondes qui s’affrontent, le fossé entre les deux étant de plus en plus infranchissable. C. Deroubaix va même jusqu’à postuler une « Amérique en état de sécession » (15).
6 Le camp qui incarne « l’Amérique qui vient » ne fait guère de doute pour l’auteur. Les agents du progrès - ceux qui refusent les inégalités et acceptent le « monde qui change et qui est façonné par un bouleversement démographique » (25-26) —, se situent du côté démocrate. Les agents de la « réaction » — ceux qui acceptent les inégalités et refusent le basculement des hiérarchies socio-éthniques (26) -, se situent du côté républicain. Entre ces deux mondes, « il n’y a pas de juste milieu » (26) : il faut choisir.
7 Cette simplification binaire de la politique américaine trouve peut-être quelques échos dans la réalité, mais elle ne saurait satisfaire les spécialistes. Les démocrates n’auraient donc joué aucun rôle dans le creusement des inégalités ni dans l’éclatement de la crise financière de 2008 ? Les républicains seraient donc tous des hommes blancs racistes recroquevillés sur leur privilèges ? On comprend qu’il n’y pas un mais au moins deux visages de l’Amérique, et qu’on ne peut réduire l’Amérique à son visage conservateur (qui aurait contesté cela ?). Mais au lieu de dépasser véritablement les clichés d’une Amérique conservatrice, l’auteur nous laisse avec non pas une, mais deux caricatures.
8 La suite de l’ouvrage tâche de démontrer pourquoi c’est le camp des progressistes qui devrait finir par l’emporter, en s’intéressant d’abord aux changements démographiques à venir (chapitres 2-4) et ensuite aux perspectives politiques de ces changements (chapitres 5-8).
9 Les tendances démographiques de la société américaine sont nettes. Alors qu’en 1965 les Blancs composaient plus de 84 % de la population américaine et les Noirs 11 %, les Blancs devraient être moins de 50 % de la population à partir de 2050, en raison de l’augmentation très importante de la population d’origine asiatique et surtout hispanique. « L’Amérique qui vient » est donc de plus en plus « multicolore » (chapitres 2-3). Elle est aussi plus jeune (chapitre 4), car la génération des millenials - les personnes nées entre 1982 et 1997 environ - a dépassé celle des baby-boomers pour devenir la génération la plus nombreuse. La diversification et la rajeunissement de la population vont de pair dans la mesure où, depuis 2011, sont nés chaque année plus de bébés issus des « minorités » ou de couples mixtes que de bébés « blancs » (36).
10 Quelles seront les conséquences de ces évolutions démographiques, selon l’auteur ? Tout d’abord, le métissage devrait remettre en cause l’existence de « bunkers identitaires » (39), mais aussi la pertinence même des « cases ethniques » (38). Se penchant longuement sur la question hispanique (chapitre 3), C. Deroubaix développe que ce n’est pas la balkanisation que cherchent les Hispaniques, mais l’intégration, la revendication des droits et le pluralisme linguistique. Il s’oppose ainsi aux théories de Pat Buchanan et de Samuel Huntington sur le « choc des civilisations » ou le « séparatisme latino » (50) [2].
11 Surtout, c’est la nouvelle façon dont les Américains verront le monde de demain qui intéresse C. Deroubaix au premier chef :
« Un pays multicolore et mondialisé peut difficilement continuer à percevoir le reste de la planète avec les mêmes lunettes que lorsqu’il était un pays autocentré, persuadé d’être au centre de l’univers. […] La rétraction numérique des Blancs, longtemps hérauts d’une culture individualiste, exceptionnaliste et pionnière, ainsi que l’aggiornamento culturel des jeunes générations, conduiront l’ensemble du corps social à se défaire peu à peu de cette idéologie » (40).
13 L’auteur se veut donc très optimiste, mais à la lecture de ces lignes, on ne peut que déplorer un certain simplisme réducteur. Bien que C. Deroubaix mette en garde, à juste titre, contre le traitement d’une catégorie sociale comme un « bloc indifférencié » (48), l’ouvrage fait de nombreuses généralisations abusives du type : les Blancs sont… (« les hérauts d’une culture individualiste ») (40) ; les électeurs latinos demandent… (« un rôle fort pour l’État fédéral » dans les domaines de l’éducation et de la santé) (59) ; les millenials sont… (hostiles aux républicains, « la génération progressiste », etc.) (72 et 75). Certes, il s’agit souvent d’un raccourci pour désigner une tendance majoritaire au sein de ces populations. Simplement, cela ne devrait pas faire passer sous silence les contradictions et la complexité des phénomènes.
14 Par exemple, comment expliquer le succès de Ted Cruz ou de Marco Rubio si les électeurs républicains sont pour la plupart des racistes blancs, et les latinos des progressistes ? Peut-on ignorer les efforts des républicains pour bâtir, non sans succès, une coalition conservatrice multicolore ? De même, peut-on vraiment évacuer la possibilité que les millenials, à l’instar des baby-boomers, deviennent plus conservateurs avec l’âge, avec pour seul argument que « pour l’instant la jeune génération est bien arrimée à gauche » (86) ? De telles questions, pourtant essentielles à la démonstration, ne sont pas abordées dans l’ouvrage.
15 Afin de montrer que l’Amérique qui vient est non seulement plus jeune et plus multicolore, mais aussi plus progressiste, l’auteur a besoin d’établir un lien entre la jeunesse, la diversité ethnique et des politiques de gauche. C’est l’objet du chapitre 5 intitulé « Le peuple d’Obama ». C. Deroubaix s’appuie sur les sondages de sortie des urnes pour montrer que la coalition électorale qui a porté Barack Obama à la présidence des États-Unis pendant deux mandats est bien plus jeune et multicolore que l’électorat plus âgé et très majoritairement blanc de John McCain et Mitt Romney. Il y voit la réalisation de la « majorité démocrate émergente » théorisée en 2002 par John B. Judis et Ruy Teixeira [3] (80), c’est-à-dire une coalition électorale démocrate composée des « forces montantes de la société : les millenials, les minorités et les femmes diplômés » (86).
16 Il est ironique de voir un journaliste à l’Humanité, journal réputé très à gauche de l’échiquier politique, ériger Barack Obama en modèle de progressisme, alors que la gauche américaine a été plutôt frustrée par le centrisme et le pragmatisme consensuel du président Obama. C. Deroubaix apporte quelques critiques dans une petite esquisse de bilan de la présidence Obama, où il se limite à la politique de la santé et à la politique étrangère ; mais aucune mention n’est faite de la démarche « post-raciale » du premier président noir, démarche qui a laissé nombre de Noirs perplexes et qui est plus en lien avec les questions démographiques que pose l’ouvrage. Ne faudrait-il pas commenter davantage le fait que les jeunes noirs se sont davantage abstenus en 2012 qu’en 2008, au lieu de le mentionner en passant (84) ?
17 Le chapitre 6 présente le dernier aspect de l’« Amérique qui vient » : elle est plus citadine. Selon l’auteur, les grande villes américaines concentrent toutes les dimensions de l’Amérique de demain à deux titres : d’une part, la proportion des millenials et des minorités ethniques y est plus élevée que dans la moyenne nationale (110) ; d’autre part, les métropoles seraient des « laboratoires progressistes » (101). Il en veut pour preuve le passage du salaire minimum à 15 dollars de l’heure d’abord dans des villes comme Seattle, San Francisco ou Los Angeles, avant de gagner des États entiers comme la Californie ou l’État de New York, pour être intégré enfin au programme national des démocrates en 2016. D’autres initiatives municipales en matière d’écologie, de logement, d’éducation et d’immigration illustrent l’existence d’un « archipel progressiste » (109) qui, selon l’auteur, ne manquera pas de gagner le pays entier.
18 C. Deroubaix avance deux obstacles qui peuvent entraver la traduction des changements démographiques en politiques progressistes : la digue du Sud républicain et l’abstentionnisme, traités respectivement dans les chapitres 7 et 8.
19 L’auteur revient sur le basculement des rapports de force politiques dans le Sud en faveur du Parti républicain à partir des années 1960, avant de dresser un portrait au vitriol de l’ex-Confédération. Les armes à feu, la peine de mort, l’incarcération, le christianisme évangélique, le racisme : cette région serait la source de toutes les forces réactionnaires du pays. Pire : partout où ils sont arrivés au pouvoir, les républicains auraient construit une digue contre la « vague bleue » (129) annoncée par les changements démographiques, au moyen d’un redécoupage électoral qui joue à leur avantage (gerrymandering). « L’hégémonie sudiste » serait ainsi la « garantie du verrou de la Chambre de représentants » pour de nombreuses années à venir (127). Or, dès lors, on voit mal pourquoi « l’Amérique qui vient » sera progressiste si l’avenir politique du pays est simultanément « verrouillé » au profit des républicains.
20 La clé du changement selon C. Deroubaix est qu’il faut voter. C’est le message central du dernier chapitre de cet ouvrage publié quelques mois avant les élections de novembre 2016. Il souligne, chiffres à l’appui, que la victoire du Parti démocrate est subordonnée au taux de participation de ses électeurs. En effet, depuis 2008, ce taux ne cesse de décroitre, surtout aux élections de mi-mandat, ce qui favorise les républicains. Plutôt que de s’interroger sur les raisons de cet abstentionnisme, l’auteur présente l’évolution des sondage d’opinion et de la composition démographique de l’électorat qui montre que les électeurs démocrates en puissance sont numériquement très supérieurs aux électeurs républicains. Ainsi, à condition que les électeurs démocrates se mobilisent, C. Deroubaix estime comme la plupart des spécialistes et journalistes à l’époque que Hillary Clinton a clairement l’avantage dans l’élection de 2016, et que le scénario d’une victoire de Donald Trump est « mathématiquement hautement improbable » (142). On ne peut s’empêcher de ressentir une certaine amertume en lisant ces lignes aujourd’hui.
21 Dans la mesure où C. Deroubaix tente de combattre les idées reçues sur une Amérique éternellement conservatrice, en avançant des raisons concrètes pour croire à l’ouverture prochaine d’une nouvelle ère progressiste — sinon en 2016, alors pour bientôt —, cet ouvrage peut intéresser à la fois les spécialistes et les non spécialistes. De nombreux tableaux, graphiques et cartes en couleur renforcent l’argumentation, et le portrait d’une famille ou d’un individu représentatif de la « Amérique à venir » à la fin de chaque chapitre donne des visages concrets à cette Amérique.
22 Pour les lecteurs et lectrices exigeant·e·s, en revanche, quelques inexactitudes, des généralisations abusives et des écarts de méthodologie sont à regretter. L’ouvrage part du présupposé que « jeune » et « multicolore » riment avec « progressiste » - ce qui est fort discutable - et avance dès l’introduction que « [n]umériquement, c’est une certitude » que « cette Amérique nouvelle sera majoritaire » (12). Or, présenter une hypothèse d’emblée en termes de certitude, en partant d’un présupposé qui mérite d’être démontré au préalable, c’est le contraire d’une démarche scientifique. Certes, l’auteur laisse en suspens la question de savoir si cette « majorité jeune, multicolore et progressiste » prendra effectivement le pouvoir un jour, ce qui nuance quelque peu la certitude de cette « Amérique qui vient ». Il reste que, au fil de la lecture, on sent une tension constante entre l’optimisme de l’auteur et la rigueur scientifique de la démonstration. N’empêche, l’hypothèse de l’ouvrage vaut la peine d’être explorée davantage, même si aucune science ne pourra dire avec certitude que cette « Amérique qui vient » viendra.
23 Bradley Smith