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Compte rendu

LEWIN (André), Ahmed Sékou Touré (1922-1984). Président de la Guinée, Paris, Karthala, 2009-2010, 8 tomes, 1 950 pages

Pages 233f à 243f

Citer cet article


  • Diop, M.
(2012). LEWIN (André), Ahmed Sékou Touré (1922-1984). Président de la Guinée, Paris, Karthala, 2009-2010, 8 tomes, 1 950 pages. Politique africaine, 125(1), 233f-243f. https://doi.org/10.3917/polaf.125.0233f.

  • Diop, Moustapha.
« LEWIN (André), Ahmed Sékou Touré (1922-1984). Président de la Guinée, Paris, Karthala, 2009-2010, 8 tomes, 1 950 pages ». Politique africaine, 2012/1 N° 125, 2012. p.233f-243f. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-politique-africaine-2012-1-page-233f?lang=fr.

  • DIOP, Moustapha,
2012. LEWIN (André), Ahmed Sékou Touré (1922-1984). Président de la Guinée, Paris, Karthala, 2009-2010, 8 tomes, 1 950 pages. Politique africaine, 2012/1 N° 125, p.233f-243f. DOI : 10.3917/polaf.125.0233f. URL : https://shs.cairn.info/revue-politique-africaine-2012-1-page-233f?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/polaf.125.0233f


1 Cet ouvrage monumental retrace la vie et la politique de Sékou Touré, premier président de la République de Guinée. Son auteur, le diplomate français André Lewin connaît bien la Guinée de Sékou Touré, pour avoir contribué à la normalisation de ses relations diplomatiques avec la France, avant d’y être envoyé comme ambassadeur. Son livre résulte de sa thèse de doctorat d’histoire, soutenue en 2008 à l’Université d’Aix-en-Provence. Le travail s’appuie sur de nombreux témoignages et archives, notamment des sources guinéennes, sénégalaises, allemandes, suédoises et onusiennes. L’auteur a également exploité les archives du Quai d’Orsay, du ministère de la France d’Outre-Mer, d’Aix-en-Provence, de Jacques Foccart et de Michel Debré.

2 La vie de Sékou Touré, sa naissance, sa marche vers le pouvoir et jusqu’à sa mort en 1984, sont restituées ici finement. L’auteur montre comment la naissance du personnage, ses liens de parenté, sa formation et les frustrations ressenties dans son parcours ont façonné sa vision politique et ses relations avec ses adversaires, en Guinée comme à l’étranger. Né en 1919 (et non en 1922 comme l’affirme la biographie officielle) à Faranah, dans le cercle de Dabola, Touré était le cadet d’une famille de huit enfants ; son père était commerçant itinérant – la surdité de sa mère explique, selon André Lewin, pourquoi Sékou Touré parlait si fort. De sa filiation contestée avec l’almamy Samory Touré, volontiers affichée par Sékou Touré, Lewin rapporte une légende : « des marabouts malinkés auraient affirmé, peu avant la naissance de Sékou, qu’un descendant de Samory viendrait un jour chasser les Français de la terre de Guinée. Du 29 septembre 1898, date de la capture de Samory par les troupes françaises, au 28 septembre 1958, date du référendum pour l’indépendance, six décennies se sont écoulées. Les thuriféraires de Sékou en feront donc “l’homme que l’Afrique attendait depuis 60 ans“ » (vol. i, p. 25). Élève brillant et assidu à l’école régionale de Kissidougou puis à l’école professionnelle Georges-Poiret de Conakry, il aurait été empêché de suivre des études supérieures, d’où sa frustration et son mépris à l’égard des intellectuels. Employé aux postes et télécommunications, Touré y crée le Syndicat des PTT, très proche de la CGT française, participe à Bamako au congrès fondateur du Rassemblement démocratique africain en 1946 et crée le Parti démocratique de Guinée. Le 2 août 1953, il est élu conseiller territorial de Beyla, non sans conflits avec l’administration coloniale. Le 28 septembre 1958, la Guinée dit « non » au projet de la communauté franco africaine. Le rejet par la seule Guinée du projet du général de Gaulle a marqué en profondeur les relations du pays avec le monde francophone et la vie et l’avenir du peuple guinéen.

3 L’auteur retrace alors les difficultés rencontrées par Touré au plan international, en particulier avec la France, la Côte d’Ivoire et le Sénégal, difficultés qui vont entraîner un tournant répressif en Guinée et l’établissement de liens privilégiés avec les États communistes et socialistes et avec les mouvements de libération nationale, de l’Algérie à la Namibie. La Guinée a ainsi été le premier pays d’Afrique occidentale à entretenir des relations avec la République populaire de Chine, et Conakry a reçu Frantz Fanon, Mehdi Ben Barka, Nelson Mandela, Miriam Makeba et son époux Stokely Carmichael… C’est à Conakr y qu’Amílcar Cabral a établi le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert, et c’est là qu’il a été assassiné le 20 janvier 1973.

4 Le régime guinéen s’est radicalisé, lançant une Révolution culturelle socialiste entre 1968 et 1984. L’économie a été nationalisée pour lutter contre la bourgeoisie locale. L’opposition interne a été écrasée, ses principaux chefs accusés de complots. Les coups d’État qui ont renversé ses amis Kwame Nkrumah, Modibo Keïta, Patrice Lumumba et Ahmed Ben Bella, ont amené Touré à se méfier des militaires. C’est surtout la tentative portugaise du 22 novembre 1970 contre Conakry qui a déclenché en Guinée la phase la plus répressive.

5 Cette répression massive a fortement dégradé l’image de Sékou Touré et de la Guinée. Lewin ne conteste d’ailleurs pas le caractère brutal du régime guinéen ni l’existence de traces de comportement paranoïde chez Touré. Mais il met en avant certains facteurs : son entourage familial, qui l’a poussé « dans le sens de la rigueur » (vol. i, p. 16), ou bien encore la menace représentée par Houphouët-Boigny. L’auteur rejette l’hypothèse selon laquelle le recours au « complot permanent » par Sékou Touré était un moyen de se débarrasser de ses opposants. Selon lui, une révolution aussi radicale que celle de la Guinée ne pouvait pas manquer de susciter de véritables complots. Lewin préfère d’ailleurs s’interroger sur la position du général de Gaulle : « comment l’homme qui a dit “non“ en juin 1940 n’a-t-il pas compris le “non“ de Sékou Touré […] ? […] l’attitude du général, et sans doute plus encore l’interprétation qu’en faisaient ses collaborateurs, ses ministres, ses services secrets, ont joué un rôle notable dans l’évolution totalitaire et répressive de la jeune république de Guinée, dans celle du régime révolutionnaire, dans l’esprit et l’attitude de Sékou Touré lui-même » (vol. i, p. 18).

6 Avec la réconciliation entre Touré, Houphouët-Boigny, Senghor et les autorités françaises en 1978, le président guinéen a repris place sur la scène internationale. Il a pris part au règlement de différents conflits africains et arabo-islamiques. Le 9 mai 1982, il est « réélu » président pour la cinquième et dernière fois. Il retourne en France, pour la première fois depuis 1958, le 16 septembre 1982. Sékou Touré, découvrant sa maladie, aurait demandé à son médecin s’il avait « des chances de vivre assez longtemps pour réparer le mal qu [’il avait] pu faire à [s]on peuple » (vol. vii, p. 285). Il meurt aux États-Unis le 26 mars 1984.

7 Cet ouvrage fouillé et bien écrit souffre de quelques redites dues à l’approche résolument chronologique adoptée par l’auteur. Ce choix de présentation ne facilite pas la lecture et demande un effort de navigation entre les différents volumes. Le personnage de Sékou Touré continue de diviser les Guinéens, les uns le considérant comme un héros de l’indépen-dance et de l’unité africaine, les autres comme un tyran. Cette division s’est exprimée notamment lors du cinquantenaire de l’indépendance, en 2008 : pour les uns, cette commémoration visait à couvrir les crimes de Touré, tandis que les autres voulaient célébrer sa victoire contre la colonisation française. Le président Conté a opté pour cette dernière thèse, en baptisant le nouveau palais présidentiel « Sékhoutouréya » (la maison de Sékou Touré). Cette lutte des mémoires s’est encore exprimée lors de l’élection présidentielle de 2010 et elle a une place dans les conflits actuels à Conakry.

8 Beaucoup de Guinéens reprocheront à l’auteur son empathie, voire sa sympathie pour Sékou Touré. André Lewin a-t-il su maintenir la distance critique nécessaire ? Les réactions et les critiques qui ne manqueront pas aideront peut-être à mesurer contradictoirement la véracité des témoignages, des sources exploitées et des interprétations de l’auteur. L’ouvrage d’André Lewin est en tout cas une contribution exceptionnelle à la connaissance de l’histoire politique de la Guinée. Avec sa publication et l’avènement du premier président démocratiquement élu dans ce pays depuis 50 ans, le débat sur l’écriture de l’histoire commune de la Guinée est lancé…

9 Moustapha Diop


Date de mise en ligne : 15/12/2012

https://doi.org/10.3917/polaf.125.0233f