CAMAU (Michel) et GEISSER (Vincent) (dir.), Habib Bourguiba, la trace et l’héritage, Paris, Karthala, Centre de science politique comparative/IEP d’Aix-en-Provence, 2004, 663 pages
- Par Béatrice Hibou
Pages 197b à 209b
Citer cet article
- HIBOU, Béatrice,
- Hibou, Béatrice.
- Hibou, B.
https://doi.org/10.3917/polaf.098.0197b
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- Hibou, B.
- Hibou, Béatrice.
- HIBOU, Béatrice,
https://doi.org/10.3917/polaf.098.0197b
1 Même s’il est issu d’un colloque organisé en septembre 2001, le livre dirigé par M. Camau et V. Geisser peut se lire comme une suite, ou plutôt un complément collectif à leur livre publié en 2003 sur le politique en Tunisie (Le Syndrome autoritaire. Politique en Tunisie de Bourguiba à Ben Ali, Paris, Sciences-Po). Extrêmement riche et fouillé, très divers, il en partage les mêmes qualités et les mêmes lacunes. Je vais être cruelle et ne développer ici que deux critiques. Pour la seule raison que la recension d’un livre collectif est toujours injuste et qu’elle l’est d’autant plus que les contributions ici sont nombreuses : il est concrètement impossible d’entrer dans l’analyse, et même dans la simple énumération de trente-cinq chapitres et de cinq entretiens.
2 Allons droit aux critiques, donc. Malgré le nombre et l’éventail des contributions, on ne peut que regretter l’absence de textes centrés sur les questions économiques et plus encore sur les subtilités de l’économie politique tunisienne. Comme l’introduction le mentionne, la rhétorique développementaliste a été importante dans les discours du Zaïm, Bourguiba se présentant comme le « tuteur du développement ». Plus important encore, les pratiques économiques ont constitué, et continuent à le faire, des rouages fondamentaux de l’exercice du pouvoir, en Tunisie comme ailleurs, des mécanismes centraux de l’autoritarisme tunisien. Il est dommage qu’un livre aussi complet néglige cette dimension. La seconde remarque relève plus de la démarche. Malgré l’esprit critique et l’analyse distanciée de la plupart des contributions, celles-ci restent majoritairement centrées sur la personne de Bourguiba, sur le Chef, l’homme d’exception, l’inspirateur, en négligeant les rapports sociaux, les relations de pouvoir internes à la société, bref, la banalité du pouvoir tunisien sous Bourguiba. Certains textes et les entretiens de « grands témoins » nuancent incontestablement cette remarque et apportent des contributions intéressantes à une meilleure connaissance de la société tunisienne et à une prise en compte plus complexe des rouages de l’État et du pouvoir. Mais, globalement, la lecture de cet ouvrage confirme la prééminence des analyses valorisant le pouvoir personnel et l’influence d’un individu, mettant en avant le leader et le leadership au détriment des modes de gouvernement et des processus sociaux ; autrement dit, « la Tunisie de Bourguiba » (ou, en creux, « la Tunisie de Ben Ali).
3 Mais je vais conclure en n’étant pas si cruelle que ça et en incitant les lecteurs à lire cet ouvrage, et ce pour au moins deux raisons : il constitue tout d’abord une contribution importante à la connaissance de l’héritage bourguibien et, plus généralement, du politique tunisien contemporain, y compris sur l’époque bourguibienne elle-même. Il est ensuite révélateur d’un contexte où Bourguiba est tout, où Bourguiba permet de parler d’un présent qu’il est difficile de décrypter, où « la trajectoire de Bourguiba devient l’unique prisme pour l’écriture de l’histoire » contemporaine (contribution de L. Pierrepont de Cock, p. 35).
4 Béatrice Hibou