Article de revue

Les mètres dans la mémoire

Pages 255 à 282

Citer cet article


  • Dell, F.
(2016). Les mètres dans la mémoire. Poétique, 180(2), 255-282. https://doi.org/10.3917/poeti.180.0255.

  • Dell, François.
« Les mètres dans la mémoire ». Poétique, 2016/2 n° 180, 2016. p.255-282. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-poetique-2016-2-page-255?lang=fr.

  • DELL, François,
2016. Les mètres dans la mémoire. Poétique, 2016/2 n° 180, p.255-282. DOI : 10.3917/poeti.180.0255. URL : https://shs.cairn.info/revue-poetique-2016-2-page-255?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/poeti.180.0255


Notes

  • [1]
    Mes vifs remerciements à Romain Benini, Matthieu Segui et Donca Steriade, qui ont lu une première mouture de ce texte. Leurs commentaires m’ont permis de grandement l’améliorer. C’est être aveugle que ne pas voir l’importance primordiale des travaux de Cornulier pour la métrique française. Les objections qu’on va lire sont celles d’un élève à son maître.
  • [2]
    Voir Cornulier (1982, p. 39) et Cornulier (1995, p. 21-30). J’utilise désormais les initiales TV, AP et MC pour faire référence à Théorie du vers, à l’Art poëtique et à l’article de 2012. Je n’ai pas vu le livre où cet article a paru. Je renvoie à la version numérique que Cornulier a publiée sur Internet sur sa page personnelle sous la rubrique « Ce qu’on appelle “mètre” d’un vers n’est pas sa mesure » (http://www.normalesup.org/~bdecornulier/mpm.pdf). Elle est paginée de 1 à 13.
  • [3]
    Les Châtiments, p. 59 (Paris, Gallimard, « Poésie »).
  • [4]
    Cornulier appelle « partie anatonique » la partie d’un vers qui contient sa tonique et tout ce qui précède.
  • [5]
    La mise en page particulière des recueils de poésie est le déclencheur le plus courant de la mise en mode « lecture des vers », mais il y en a d’autres, par exemple les parties sans italiques dans ce passage de ma fabrication : « On connaît le vers de Victor Hugo : Ris du vieux siècle qui passe ! Par ce vers, le poète nous exhorte, etc., etc. »
    La métrique ne prend en considération que les faits qui tiennent à la structure des textes. La mise en page ne relève pas de la métrique, même dans les cas où elle est un adjuvant indispensable à la perception des mètres ou de la forme strophique.
  • [6]
    J’ai formulé BijExp (10) comme une condition nécessaire. Comme on le verra à la note 22, c’est une condition nécessaire et suffisante pour le lecteur qui a adopté l’attitude mentale « lecture des vers ».
  • [7]
    Il s’agit des vers (6) et (7).
  • [8]
    Par exemple Kiparsky (1977) ; Hayes (1983, 1989, 2009) ; Prince (1989) ; Hanson et Kiparsky (1996) ; Fabb et Halle (2008) ; Blumenfeld (2015).
  • [9]
    Par exemple Verluyten (1989).
  • [10]
    Pour simplifier, je ferai abstraction du traitement spécial de la syllabe finale et je supposerai que les syllabes finales de vers sont toujours L.
  • [11]
    J’utilise « bijection ordonnée » dans le même sens que Cornulier. Etant donné deux suites A et B en bijection, la bijection est ordonnée si pour toute paire de termes (x, y) de A telle que y suit immédiatement x, le correspondant de y dans B suit immédiatement le correspondant de x.
  • [12]
    Romain Benini a attiré mon attention sur la rapide discussion de l’hexamètre qui se trouve dans TV, p. 65-66. L’auteur y présente l’hexamètre comme « un vers de 6 coups (de syllabes longues) à intervalles de 2 coups (de syllabes faibles) », c’est-à-dire qu’il inclut dans son analyse une condition non contextuelle analogue à (20a). Mais peut-être qu’il n’accepterait plus cette analyse aujourd’hui.
  • [13]
    Voir http://www.unc.edu/~oharaj/VeryBasicHexameter.html, site dû à James J. O’Hara, professeur d’études classiques à l’Université de Caroline du Sud.
  • [14]
    Voir Sers (2004), p. 18.
  • [15]
    Ibid., p. 198.
  • [16]
    La pensée de Cornulier a évolué sur ce point. Selon TV, p. 39, note 1, le lecteur qui reconnaît un vers comme étant un alexandrin « rapporte […] le vers à d’autres vers traditionnels, et non à un modèle abstrait […] ».
  • [17]
    Ce gabarit n’est autre que (4).
  • [18]
    Premières Poésies. Poésies nouvelles, Paris, Gallimard, « Poésie », 1976, p. 73-74.
  • [19]
    J’abrège désormais les noms des mètres. J’écris ns pour n-syllabes.
  • [20]
    Voir par exemple le chap. 3 de AP.
  • [21]
    Sur les vers « faux », voir TV, p. 37-38.
  • [22]
    Je suppose que toute expression dont le nombre syllabique est plus petit que 9 peut être un vers simple bien formé. Sauf erreur de ma part, Cornulier n’a pas explicité cette généralisation, mais elle me semble impliquée par sa conception générale des mètres dans la poésie littéraire française classique ; voir par exemple AP, p. 23 et TV, p. 73-74.
  • [23]
    Version simplifiée de la « contrainte de discrimination » de AP, p. 73.
  • [24]
    En outre l’organisation globale du poème dépend du seul poète, mais un mot changé par mégarde peut aussi être le fait d’un copiste ou de l’imprimeur.
    Romain Benini m’a fait remarquer que certains poèmes strophiques de Musset ne sont pas de forme cyclique. La condition (32) n’est d’aucun secours pour expliquer la détection des vers faux dans Le Saule, par exemple. Il n’en reste pas moins que ce poème a une « organisation globale » : il est tout entier en alexandrins. L’idée générale qui sous-tend ma discussion des vers faux reste valable : la présence d’un vers de quatorze syllabes au sein d’un poème qui ne contient par ailleurs que des alexandrins est un fait qui peut s’interpréter de différentes façons. Il faut expliquer pourquoi le lecteur préfère l’interprétation « Tiens ! Un vers faux ! ».
  • [25]
    Je fais abstraction d’une troisième espèce de conditions, celles qui décrivent la « langue des vers ».
  • [26]
    « Impression simple » est une notion qui ne va pas de soi. Tout comme celle d’une couleur, il peut sembler que la perception d’un / i / ou d’un / o / s’impose aux sujets parlants comme un donné inanalysable, mais les linguistes et les psychologues analysent les sons du langage en traits distinctifs. Je reconnais un zèbre ou une banane au premier coup d’œil. Peut-on en conclure que la vue d’un zèbre ou d’une banane produit dans mon esprit une impression simple ?
  • [27]
    On peut montrer – l’espace manque pour le faire ici – que contrairement à ce qu’il peut sembler, cette inférence n’est pas incompatible avec la contrainte de discrimination (33).
  • [28]
    Trois poèmes font exception à cette généralisation : Au moment de rentrer en France, IV-12 et VII-15 (p. 23, 139 et 256 dans la collection « Poésie », Gallimard). L’alexandrin est combiné avec 7s dans IV-12 et avec 3s dans les deux autres poèmes.
  • [29]
    Voir Dehaene (2010), en particulier p. 75-80 et 302-307 sur le traitement spécial des nombres plus petits que 4 dans les dénombrements. Sur les dénombrements dans les suites dont les termes se succèdent dans le temps, voir Repp (2007), dont certains résultats suggèrent que les suites de 5 ou de 7 événements sont plus difficiles à dénombrer que celles de 6 ou de 8.
  • [30]
    Ne pas confondre avec la question que Cornulier se pose dans TV, p. 32-35, qui est de savoir si la loi des 8 syllabes est due aux limites de notre mémoire ou à celles de notre capacité de différenciation.
  • [31]
    Contrairement à ce qu’implique Cornulier (MC, p. 9), leur analyse ne permet pas de pieds de trois syllabes en français.
  • [32]
    Sur leurs propositions concernant les vers français, voir Dell (2009).
  • [33]
    Voir Hayes (1989). Le gabarit utilisé par Hayes, une suite SWSWSWSW, est équivalent à (41a).
  • [34]
    Charpentreau (1976), p. 325.
  • [35]
    Voir Proto et Dell (2013).
  • [36]
    Voir Dell (2015).
  • [37]
    Je fais abstraction de la mise en page. Un texte en vers imprimé comme de la prose n’en reste pas moins un texte en vers, comme par exemple Des mal contents de Bonaventure des Périers, accessible sur le site Gallica.

1Dans Théorie du vers et dans l’Art poëtique, Benoît de Cornulier critiquait une conception de la métricité devenue courante dans les travaux de métrique générale, conception selon laquelle la métricité d’un vers tient à sa conformité à un modèle abstrait. Il est revenu à la charge dans les deux dernières sections d’un article paru en 2012 avec un argumentaire à peu près identique [2]. Dans ce qui suit, je conteste la validité des considérations développées dans l’article en question. Je montre que la conception du mètre comme modèle abstrait est préférable à celle que préconise Cornulier.

2Voici le plan de cet article. Après de brefs préliminaires terminologiques (sect. 1), on présente les deux conceptions : Tc (théorie de la métricité par équivalence contextuelle), qui est celle avancée par Cornulier, et Tm (théorie de la métricité par conformité à un modèle abstrait), qui est actuellement très répandue dans les travaux de métrique générale (sect. 2). Prenant ensuite comme exemple l’hexamètre dactylique latin (sect. 3), on montre les difficultés que rencontre Tc dès qu’elle s’aventure hors de la poésie classique française. Les sect. 4-5 montrent qu’à condition de distinguer entre mémoire temporaire et mémoire à long terme, Tm est parfaitement conciliable avec le fait qu’en général sentir le mètre d’un vers français demande de pouvoir le comparer avec les vers voisins. La sect. 6 montre que si on considère les différents mètres simples du français comme autant de qualités incommensurables, on ne peut sans contradiction les comparer entre eux. La sect. 7 indique certains traits communs aux mètres poétiques, aux schèmes accentuels et aux mélodies, traits qui ne se laissent voir qu’à condition de recourir à des modèles abstraits. On termine en récapitulant brièvement les principales raisons de préférer Tm à Tc.

1 – Terminologie

3Avant de commencer, un mot sur les termes employés. La citation suivante résume bien le propos général de l’article de Cornulier :

d’un point de vue proprement rythmique – c’est-à-dire si on s’intéresse à l’effet mental pertinent dans la régularité des vers –, le rythme régulier d’un vers n’a pas des propriétés élémentaires de nombre. Ce n’est pas un nombre, et il est douteux que les notions de voyelle comptée, de mètre ou de mesure lui conviennent.
(MC, p. 10)
Considérons les vers ci-dessous. (1) et (2) sont des exemples utilisés par Cornulier (les deux derniers vers de l’ode de Ronsard Mignonne, allons voir si la rose) ; (3) est un vers 7-syllabes de Hugo [3] :

(1)
Comme à cette fleur, la vieillesse
(2)
Fera ternir votre beauté.
(3)
Ris du vieux siècle qui passe !

4Etre d’accord avec la position de Cornulier n’oblige pas à abandonner la terminologie traditionnelle. On peut continuer à dire « (1) et (2) ont même mètre » ou « e féminin en fin de vers ne compte pas pour la mesure » même si on est d’accord avec lui que la mesure d’un 8-syllabes est une qualité et non une quantité. Les mots mètre, mesure ou compter sont peut-être trompeurs, mais ce n’est pas sur eux que porte le débat. Le débat porte sur une certaine conception des entités métriques que ces mots véhiculent naturellement.

5De même, il n’y a pas de contradiction à soutenir qu’un mètre n’est pas un nombre et à écrire que (1) et (2) sont des 8-syllabes et (3) un 7-syllabes. 7-syllabes et 8-syllabes sont des étiquettes commodes, puisque la partie anatonique [4] des 8-syllabes a en fait huit syllabes et que celle des 7-syllabes en a sept, mais on pourrait remplacer 7-syllabes par carpe et 8-syllabes par lapin et rien ne serait changé dans la discussion de Cornulier ni dans la mienne.

6Pour Cornulier, les entités dont le nombre détermine la longueur syllabique sont les voyelles et non les syllabes. Par commodité, je remplace voyelle par syllabe. Ce changement est sans incidence sur le fond de la discussion.

2 – Conformité à un modèle vs équivalence contextuelle

7Les recherches en métrique générale ont pour but, entre autres, d’élaborer un système aussi restrictif que possible de notions et de principes qui puissent servir à décrire les traditions métriques à travers le monde. Ce système doit permettre de caractériser les points communs et les différences entre elles et aussi, au sein d’une même tradition, entre les époques, les genres et les poètes. Les travaux de Cornulier se situent clairement dans cette perspective, mais dans sa critique du mètre conçu comme modèle abstrait, il se cantonne à la poésie française classique et c’est à cette tradition que je me limite, sauf indication du contraire. Cornulier compare les mérites de deux conceptions de la métricité que j’ai appelées Tm et Tc. Il préconise Tc. Commençons par Tm.

8Dans Tm, une tradition métrique comporte une collection de mètres représentés chacun par un gabarit. Voici (légèrement simplifié) l’exemple utilisé par Cornulier, qui est le mètre du 8-syllabes :

(4)
Mètre 8-syllabes : x x x x x x x x

9En plus des gabarits, Tm comporte des conditions de correspondance, entre autres :

(5)
BijGab : Pour qu’une expression E soit un vers bien formé de mètre M, il faut que les syllabes de la partie anatonique de E puissent être mises en correspondance biunivoque (en bijection) avec les positions de M.

10Les vers (1) et (2) sont conformes au gabarit (4), comme le montrent les bijections ci-dessous :

(6)
Description de l'image par IA : Tableau avec deux lignes : "mètre" et "expression". "Expression" contient des mots français avec des barres verticales et des "x" au-dessus.
(7)
Description de l'image par IA : Tableau avec deux lignes : "mètre" et "expression". "mètre" contient des "x" au-dessus de chaque lettre de "fé-ra-ter-nir-vo-tre-beau-té".

11En revanche (3) n’est pas un 8-syllabes bien formé parce qu’on ne peut pas mettre les syllabes de sa partie anatonique en correspondance biunivoque avec les positions du gabarit (4) :

(8)
Description de l'image par IA : Tableau avec mesures en mètres et expressions correspondantes en français.

12L’ode de Ronsard Mignonne allons voir si la rose est une suite de vers 8-syllabes. Pour s’en assurer dans le cadre de Tm, on considère chaque vers isolément et on vérifie que sa partie anatonique peut être mise en bijection avec le gabarit (4).

13La condition BijGab (5) est une condition nécessaire pour qu’une expression soit un vers bien formé, mais il devrait aller de soi que ce n’est pas une condition suffisante pour que l’expression soit perçue comme un vers bien formé. Comme l’explique Cornulier (MC, p. 11), une expression de huit syllabes noyée dans de la prose ne fait pas un vers 8-syllabes. Pour qu’une expression puisse être perçue comme un vers bien formé, il faut évidemment que soient satisfaits certains prérequis pragmatiques hors desquels la question de considérer l’expression comme un vers ne se pose même pas. Il faut par exemple que les circonstances dans lesquelles le lecteur rencontre cette expression l’aient incité à adopter une attitude mentale particulière où l’esprit est attentif aux régularités métriques. Les circonstances qui peuvent inciter le lecteur à se mettre en mode « lecture des vers » sont peut-être un sujet de recherche intéressant, mais elles ne sont pas du ressort de la métrique [5].

14Du point de vue de Tm, en quoi consiste la collection des mètres de la poésie française classique ? Pour simplifier, limitons la discussion aux vers simples, c’est-à-dire à ceux dont la partie anatonique ne contient pas plus de huit syllabes (c’est ce que Cornulier fait de manière implicite). Il existe huit mètres simples. Il n’est pas nécessaire de fournir une liste de gabarits. La généralisation suivante suffit.

(9)
Il existe autant de mètres distincts que de suites de moins de neuf positions.

15Contrairement à ce que peut laisser croire ce qui précède, l’étiquette Tm ne recouvre pas une théorie unique, mais une famille de théories. Le trait commun par lequel ces théories s’opposent à Tc, c’est que pour déterminer la structure métrique d’un vers on considère ce vers sans prendre en considération les vers qui l’entourent et on examine s’il remplit les conditions qui définissent un certain mètre. Toutes les Tm ne présentent pas ces conditions sous la forme d’un gabarit. Pour Fabb et Halle (2008), par exemple, un mètre est une procédure qui construit une grille à partir du texte du vers. Si j’ai choisi une théorie à gabarits comme représentante des Tm, c’est pour suivre au plus près la discussion de Cornulier, mais il faut garder présent à l’esprit que le gabarit n’est qu’un des modèles abstraits concevables qui ont été proposés pour caractériser les mètres.

16Passons à la façon de voir de Cornulier, que j’ai appelée la Tc. La Tc ne postule pas de modèles abstraits. D’après la Tc, un vers est régulier par « équivalence contextuelle » avec les vers voisins. Voici comment Cornulier présente cette équivalence contextuelle (MC, p. 11 ; italiques miennes) :

17

Une expression de longueur anatonique 4, 5, 6, 7 ou 8 n’a pas un mètre, un rythme régulier, par cela seulement qu’elle a le nombre de voyelles qu’elle a. En poésie traditionnelle, elle est régulière, généralement et fondamentalement, par équivalence sensible avec des expressions voisines de même longueur. Ainsi, plutôt que de confronter le vers sorti de son contexte à un modèle abstrait, il serait pertinent de le confronter aux précédents :
Cueillez, cueillez votre jeunesse.
Comme à cette fleur, la vieillesse
Fera ternir votre beauté.
Pour constater, intellectuellement ou instinctivement, l’égalité de nombre syllabique de la partie anatonique de ces vers, il n’est pas nécessaire d’avoir recours à un modèle abstrait. Ajoutons qu’il n’est même pas nécessaire que la bijection soit obtenue progressivement, par comparaison des voyelles n-ièmes entre elles.

18Selon Cornulier, plutôt que d’invoquer des modèles abstraits comme (4), c’est sur « l’équivalence sensible » entre expressions de même longueur syllabique qu’il faut fonder « une analyse cognitive d’un rythme régulier » (MC, p. 12), et le seul moyen que son texte suggère pour établir l’équivalence sensible entre deux expressions voisines, c’est de mettre les syllabes de leurs parties anatoniques en bijection (en correspondance biunivoque). Pour faciliter la comparaison avec Tm, mettons Tc sous la forme suivante :

(10)
BijExp : Pour que deux expressions soient des vers de même mètre, il faut que les syllabes de leurs parties anatoniques puissent être mises en correspondance biunivoque (en bijection) [6].

19Plutôt que de considérer chaque vers hors de son contexte et de le comparer à un modèle abstrait, il faut le comparer à un vers voisin ou à un vers occupant une position analogue au sein du poème. Voici une correspondance biunivoque qui montre que (1) et (2) ont même mètre :

(11)
Description de l'image par IA : Table avec deux lignes: "expression" et mots français avec tirets.

20Les vers (1) et (3) n’ont pas même mètre parce qu’il n’y a pas moyen de mettre leurs parties anatoniques en bijection :

(12)
Description de l'image par IA : Table avec deux lignes: expressions et mots correspondants en français.

21Avant de continuer, quelques conventions qui permettent de simplifier l’expression. Désormais, pour faire court, je m’exprimerai en faisant abstraction des syllabes féminines finales. « Cette expression (ou ce vers) a n syllabes » voudra dire que la partie anatonique de cette expression (ou de ce vers) a n syllabes, ou encore, quand j’écrirai « Ces deux expressions peuvent être mises en bijection », il faudra comprendre qu’une bijection est possible entre les syllabes de leurs parties anatoniques. En outre j’emprunte à Cornulier le terme « nombre syllabique » pour désigner le nombre de syllabes de la partie anatonique d’une expression. Comme Cornulier j’appellerai 1-syllabe, 2-syllabes, 3-syllabes et ainsi de suite les vers ou les mètres dont le nombre syllabique est 1, 2, 3 et ainsi de suite.

3 – La charge de la preuve est aux tenants de Tc

22Quelles raisons Cornulier a-t-il de préférer Tc à Tm ? Tout compte fait, il en donne une seule dans l’article de 2012. Il remarque que dans des scansions comme (6)-(7) la correspondance biunivoque entre syllabes et positions est ordonnée, la nième syllabe étant associée à la nième position, ce qui impliquerait selon lui une équivalence systématique entre les nièmes syllabes de deux vers successifs :

23

Cette implication n’a aucun support observationnel. Personne n’a jamais signalé le moindre indice du fait qu’en écoutant par exemple une diction lente, un auditeur « arrivé » à la 6e voyelle du dernier 8-voyelles de Ronsard (dans « vo-tre ») la percevrait comme équivalente à la 6e voyelle du précédent (dans « la vieillesse »).
(MC, p. 11) [7]

24Comme l’auteur ne précise pas en quoi pourrait consister cette perception d’équivalence ni quels indices pourraient suggérer son existence, cette citation contient tout au plus l’ébauche d’un argument. Il est vrai, en tout cas, que s’il s’agit simplement de déterminer s’il y a égalité entre le nombre de syllabes de deux suites, n’importe quelle bijection fait l’affaire, ordonnée ou non. (Parmi les 40 320 bijections possibles entre les syllabes de (1) et (2), une seule, celle représentée en (11), est ordonnée.)

25A défaut d’autres arguments, il peut sembler que Tc ait sur Tm l’avantage de la simplicité. S’il s’agit seulement d’établir des équivalences en nombre syllabique dans la poésie française classique, pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? Pourquoi passer par des abstractions (les gabarits) alors qu’il est possible de s’en tenir à des correspondances directes entre portions de texte ?

26Reste à voir de quel côté se trouve la simplicité quand on se place dans la perspective de la métrique générale. Je crains que la possibilité d’opérer par correspondances directes entre expressions ne soit qu’une illusion due aux circonstances particulières de la métrique de la poésie française classique. Pour l’instant, en dehors de la métrique française, les travaux de métrique générale les plus intéressants utilisent des modèles abstraits pour caractériser les mètres [8]. C’est pour cette raison que ces modèles abstraits ont fait leur apparition dans des travaux sur les vers français [9]. En métrique comme ailleurs, la généralité ne s’obtient pas sans un certain degré d’abstraction.

27Bien sûr, on ne doit pas exclure a priori la possibilité d’une métrique générale qui ne recourrait pas à des modèles abstraits de mètres et serait fondée sur des correspondances directes entre vers comme celles invoquées par Cornulier, mais la charge de la preuve est aux partisans d’une telle métrique. Des bijections entre vers sont peut-être suffisantes pour les vers classiques français, mais comment éviter d’avoir recours à des entités abstraites dans des cas comme celui du mètre anglais que Fabb et Halle (2008, p. 67) appellent loose iambic ou dans celui de l’hexamètre dactylique ? Voyons par exemple comment Tm s’y prendrait dans le cas de l’hexamètre dactylique latin (désormais hexamètre tout court) et comparons son analyse avec celle de Tc.

28Rappelons d’abord les faits dans leurs grandes lignes. La versification latine repose sur la distinction entre syllabes longues (L) et syllabes brèves (B), les longues comptant pour deux mores et les brèves pour une seule. Schématiquement, pour être un hexamètre dactylique bien formé, une expression latine doit pouvoir s’analyser en une suite de six pieds de quatre mores chacun, de telle façon que chaque pied commence par une syllabe longue. Les deux dernières mores du pied peuvent être celles d’une syllabe longue ou de deux syllabes brèves, sauf dans le dernier pied, qui doit être une suite LL, une syllabe B finale pouvant y être comptée comme L [10]. On met traditionnellement ces généralisations sous la forme de diagrammes comme (13).

(13)
Description de l'image par IA : Six sections, chaque section contient "L" en haut, "BB" au milieu, et "L" en bas, séparées par des lignes verticales.

29Illustrons avec les vers 1 et 6 du premier chant de l’Enéide, dont le texte figure en (14) et la scansion en (15).

(14)
  1. ārma virumque canō Trōjæ quī prīmus ab ōrīs
  2. īnferretque deōs Latiō, genus unde Latīnum
(15)
Table avec lettres L et B, numéros 1 à 6, texte en français.

30(16) ci-dessous est une caractérisation possible de l’hexamètre dans le cadre de Tm. Pour être un hexamètre bien formé, une expression doit remplir, entre autres, les conditions suivantes (la raison d’être des encadrements sera expliquée plus bas) :

(16)
Hm (Hexamètre dactylique latin selon Tm) :
  1. Gabarit :
    1. Une suite de six pieds, chacun une suite x x x x (quatre positions).
  2. Conditions de correspondance :
    1. Bijection ordonnée [11] entre les mores de l’expression et les positions du gabarit.
    2. La syllabe initiale de chaque pied est L (deux mores).

31Les conditions de Hm (16) font partie du modèle abstrait qui sert à examiner séparément chaque vers de l’Enéide. En proposant Hm mon but n’est pas de contribuer aux recherches en métrique latine mais de présenter un exercice aussi simple que possible conçu pour donner une idée des questions qui se posent dès que Tc s’aventure hors des bornes de la poésie littéraire française classique.

32Voyons comment Tc s’y prendrait pour caractériser l’hexamètre. Pour décider si un vers quelconque Vi est bien formé, Tc mettrait ce vers en correspondance avec un autre vers de l’Enéide. Appelons ce vers Ve (Ve pour « vers étalon »), et pour fixer les idées, choisissons le vers (15a) pour jouer ce rôle. La condition BijExp (10) qui nous a servi dans le cas du français ne peut pas nous servir ici parce que le nombre de syllabes n’est pas constant d’un hexamètre à l’autre : (15a) a quinze syllabes et (15b) en a seize. Le nombre de mores, en revanche, est invariable. Les hexamètres comportent tous exactement vingt-quatre mores, comme l’implique (16a). On pourrait donc poser la condition suivante :

(17)
Hc-1 (Hexamètre dactylique latin selon Tc, première version) :
On doit pouvoir établir une bijection entre les mores de Vi et celles de Ve.

33Comme le vers étalon a vingt-quatre mores, en vertu de cette condition, toute expression qui ne comporte pas exactement vingt-quatre mores n’est pas un hexamètre bien formé. Mais la condition n’est pas assez restrictive. Considérons une expression latine de vingt-quatre mores où les poids syllabiques seraient distribués de la façon suivante :

(18)
Description de l'image par IA : Six lignes verticales avec "BBL" en haut et des numéros de 1 à 6 en bas.

34Les vingt-quatre mores de (18) peuvent être mises en bijection avec celles de Ve, mais (18) n’est pas un hexamètre bien formé. Numérotons les mores d’un hexamètre de 1 à 24. Dans un hexamètre bien formé, les mores de rang 1, 5, 9, 13, 17 et 21 appartiennent à une syllabe L dont elles sont la more initiale. C’est ce qu’expriment (13) et (16) en découpant le vers en pieds de quatre mores qui commencent par une syllabe L. Or (18) n’a pas cette propriété. Pour l’exclure, on pourrait remplacer Hc-1 (17) par la version suivante, plus restrictive, qui comporte trois conditions (leur ordre est indifférent) :

(19)
Hc-2 (Hexamètre dactylique latin selon Tc, deuxième version) :
  1. On doit pouvoir découper exhaustivement Vi et Ve en tranches successives (pieds) de quatre mores.
  2. On doit pouvoir établir une bijection entre les mores de Vi et celles de Ve.
  3. La syllabe initiale de chaque pied est L (deux mores).

35La condition (19c) exclut les suites comme (18). La condition (19a) est un moyen de créer des repères qui permettent à la condition (19c) d’identifier la première syllabe de chaque pied. Quant à (19b), ce n’est autre que Hc-1 (17).

36Pour faciliter la comparaison entre Hc-2 (19) et Hm (16), les conditions de Hm et Hc-2 qui concernent la même propriété métrique sont étiquetées avec la même lettre minuscule.

37Hc-2 (19) ne couvre qu’une partie des propriétés métriques spécifiées par Hm. Un hexamètre bien formé a exactement six pieds. Hc-2 (19) permet certes d’établir la relation « a le même mètre » entre les vers de l’Enéide, mais comme la condition (19a) ne dit rien du nombre de pieds, Hc-2 est également compatible avec un poème dont tous les vers seraient faits de sept pieds dactyliques, et non de six. Pour remédier à cela on peut remplacer Hc-2 par une nouvelle version, qui ne diffère de la précédente que par le fait que la condition (19a) demande que les pieds soient au nombre de six :

(20)
Hc-3 (Hexamètre dactylique latin selon Tc, troisième version) :
  1. On doit pouvoir découper exhaustivement Vi et Ve en six tranches successives (pieds) de quatre mores.
  2. On doit pouvoir établir une bijection entre les mores de Vi et celles de Ve.
  3. La syllabe initiale de chaque pied est L (deux mores).

38Arrivés à ce point, comparons les versions successives de Hc avec Hm (16). A mesure des remaniements, ces versions ressemblent de plus en plus à Hm. Chaque remaniement a consisté à introduire dans Hc des conditions dont la satisfaction peut être déterminée en examinant chaque vers pris hors de son contexte. Les encadrements ont été mis dans Hm, Hc-2 et Hc-3 pour attirer l’attention sur les conditions de cette sorte, que je qualifie de non contextuelles pour les distinguer des conditions comme (20b), qui font référence à la correspondance entre deux vers et que j’appelle des conditions contextuelles. La condition (20b) n’est autre que Hc-1 (17), la version initiale de Hc.

39Ainsi, Tc se trouve devant l’alternative suivante. S’il s’agit simplement de déterminer si une expression donnée est « de même mètre » que les vers de l’Enéide, il suffit d’invoquer Hc-1 (17), mais Hc-1 laisse inexprimées la plupart des propriétés que possède nécessairement un hexamètre. En revanche, si on adopte la version Hc-3 (20), on a beau prétendre rester dans le cadre de Tc, l’analyse qu’on adopte diffère en fait très peu de Hm (16).

40Si un tenant de Tc objecte que ce qui fait problème ici, ce n’est pas Tc en tant que cadre général, mais c’est la formulation particulière que j’ai choisie pour caractériser l’hexamètre dans le cadre de Tc, à savoir Hc-3, qu’il remplace Hc-3 par une caractérisation de son choix, et voyons si cette caractérisation évite les conditions non contextuelles contenues dans Hc-3 [12].

41Voyons par exemple s’il serait possible de remplacer la condition (20c), qui est non contextuelle, par une autre qui fasse crucialement référence à la correspondance entre les deux vers. C’est un fait que lorsqu’on met les mores de Vi et Ve en bijection ordonnée, cette bijection établit par contrecoup une bijection ordonnée entre les syllabes initiales des pieds des deux vers, et que dans cette bijection les termes appariés sont tous L. Cette bijection est représenté par les parties encadrées de (21).

(21)
Deux lignes de texte latin avec des annotations L et B dans des cases. Chaque mot est séparé et annoté sous chaque ligne.

42Les parties non encadrées du diagramme ne font pas partie de la correspondance entre syllabes L initiales de pied et ne sont figurées que pour faciliter la comparaison avec (15).

43Le cas de la correspondance entre syllabes L figurée en (21) nous aide à mettre le doigt sur une différence fondamentale de point de vue entre Tm et Tc. Le débat entre les deux points de vue ne porte ni sur l’existence de correspondances régulières entre vers de même mètre ni sur le rôle de ces correspondances dans la perception du mètre, mais sur leur statut au sein du cadre théorique. Pour Tm, les correspondances régulières entre vers de même mètre sont des faits qui découlent de l’analyse proposée : comme un hexamètre doit remplir les conditions du modèle abstrait Hm (16), il est inévitable que lorsqu’on compare deux hexamètres quelconques on observe la correspondance entre syllabes L figurée en (21). Dans le cadre de Tc, en revanche, et pour se conformer à l’esprit général d’une théorie fondée sur l’équivalence contextuelle, la correspondance entre les syllabes encadrées dans (21) devrait être due à une condition contextuelle du même genre que (20b) qui demanderait qu’on puisse mettre en correspondance biunivoque certaines syllabes L de Vi et Ve. Or, il n’en est rien. Dans Hc-3 cette correspondance découle de la conjonction des conditions (20a) et (20c), qui sont l’une et l’autre non contextuelles.

44S’il existe un cadre théorique qui soit conforme à l’esprit général de Tc et où la correspondance entre syllabes L figurée en (21) soit due à une condition contextuelle, ce cadre reste à découvrir. Si on objecte que c’est déformer la pensée de Cornulier que de présenter son point de vue sous la forme de Tc, reste à savoir ce qu’il met exactement sous les mots « équivalence contextuelle » et en quoi son point de vue diffère de Tc.

45En conclusion, de quelque façon qu’on s’y prenne pour les formuler, certaines des propriétés définitoires d’un mètre sont des relations qui caractérisent la structure de chaque vers considéré isolément. Tel est par exemple le cas de (20a) et (20c). Que ses tenants en soient conscients ou non, un cadre théorique qui oblige à inclure ces conditions dans une grammaire métrique recourt à des dispositifs qui sont équivalents à des modèles abstraits de vers.

46L’hexamètre présente encore une autre difficulté à Tc : tous les hexamètres sont équivalents en ce sens que deux hexamètres quelconques peuvent être mis en correspondance de manière à remplir les conditions de Hc-3 (20), mais cette équivalence n’est pas la seule propriété des hexamètres qui soit pertinente du point de vue métrique. Quoique bien formés, les hexamètres dont le cinquième pied est une suite LL sont relativement rares et leur fréquence est un des indices du style d’un poète. Cette fréquence est par exemple 1/410 dans l’Enéide alors qu’elle est 1/14, soit presque trente fois plus, chez Catulle dans les Noces de Thétis et Pélée[13], avec en outre des variations significatives au sein de ce poème [14]. Prenons par exemple (22), qui est le vers 15 des Noces[15], et mettons ses mores en bijection avec celles du vers (14a). Cette correspondance est représentée en (23), où (23a) est identique à (15a).

(22)
æquoreæ mōnstrum Nērēides admīrantēs
(23)
Description de l'image par IA : Tableau de texte avec des lettres et des chiffres, disposé en colonnes et lignes, incluant des descriptions en braille.

47Les expressions syllabées en (23a) et (23b) ont beau remplir les conditions de Hc-3, elles n’étaient pas métriquement équivalentes aux yeux des poètes latins, puisque la norme était un cinquième pied de forme LBB. Pour décrire ce qui les distingue du point de vue métrique, il faut faire référence à la forme syllabique du cinquième pied, une propriété qu’on ne peut pas établir au moyen de la simple bijection more à more. Plutôt qu’un ensemble dont tous les points sont interchangeables, les hexamètres bien formés forment une aire qui a un centre et une périphérie. Les vers dont le cinquième pied est de forme LBB sont plus proches de l’hexamètre archétype que ceux dont le cinquième pied est LL, un peu comme la mouette ou l’hirondelle est plus conforme que la poule ou l’autruche à l’image qui se présente spontanément à nous quand nous entendons le mot oiseau prononcé hors contexte.

48Dans Hc, les deux objets mis en correspondance sont de même nature. Ils jouent des rôles symétriques dans la correspondance et la seule distinction que la bijection entre expressions permette, c’est l’opposition binaire entre conformité et non-conformité à un mètre donné. Dans Hm, en revanche, il y a un rapport asymétrique entre le modèle abstrait de mètre et l’expression dont on veut déterminer la métricité. Tous les vers d’un poème en hexamètres sont comparés au même modèle, et outre le fait de distinguer entre les expressions qui sont des hexamètres bien formés et celles qui n’en sont pas, on peut envisager d’attribuer à chaque hexamètre bien formé un nombre qui mesurerait son degré de ressemblance avec le modèle. Une telle mesure est en principe hors de portée de Hc.

49S’il s’agissait seulement de réfuter le point de vue de Cornulier, on pourrait s’arrêter ici car l’essentiel est dit : Cornulier n’a pas donné d’arguments qui montrent la supériorité descriptive de Tc sur Tm, et hors du champ de la poésie française classique la Tc n’est pour l’instant qu’un projet qui attend sa réalisation. Mais il vaut la peine de réfléchir plus avant au fait qui est à l’origine de la façon de voir de Cornulier : sauf exception, les lecteurs n’ont pas d’appréhension intuitive du mètre d’un vers français qui leur est présenté hors de son contexte. A première vue, ce fait peut sembler difficile à concilier avec une conception du mètre comme modèle abstrait. On va voir que le conflit n’est qu’apparent.

4 – La mémoire du contexte

50Tc ne peut pas faire complètement l’économie des modèles abstraits de mètre, car les lecteurs familiers de poésie classique peuvent reconnaître hors contexte certains mètres comme l’alexandrin. Ce fait oblige Cornulier, dans AP, p. 77-78, à reconnaître que les mètres en question peuvent être entreposés comme des modèles abstraits dans la mémoire à long terme des lecteurs [16]. Dans AP, l’auteur ne nous dit rien de la forme de ces modèles abstraits, sans doute parce qu’il ne leur accorde qu’un statut marginal. En effet, c’est l’équivalence contextuelle qui est d’après lui « le principe fondateur du mètre » (AP, p. 78). Empruntant ce terme à AP, p. 77, je dirai qu’un mètre est stéréotypé pour tel ou tel lecteur si ce lecteur peut le reconnaître quand on lui présente hors de leur contexte des vers composés sur ce mètre. Le fait de supposer des modèles abstraits de vers dans le cas des mètres stéréotypés sans dire en quoi exactement ces modèles consistent est à mes yeux une faiblesse rédhibitoire de Tc. Dans le cadre de Tm, en revanche, il est possible de proposer une conception unifiée de tous les mètres, stéréotypés ou non, tout en rendant compte de l’importance du contexte dans la perception des mètres. C’est ce que nous allons voir maintenant.

51Par analogie avec la description des langues, appelons « grammaire métrique » la description des aspects métriques d’une tradition poétique ou de la production d’un poète. Ce qu’une grammaire métrique est censée décrire, c’est une compétence, un savoir qui rend les poètes et leurs lecteurs capables d’interpréter les vers comme des vers, c’est-à-dire de leur attribuer une structure métrique. Dire qu’un lecteur sent le mètre des vers d’un poème, c’est dire qu’il attribue à chaque vers une structure métrique. Dans le cadre de Tm, appelons « scansion »une correspondance entre une expression et une structure métrique. (6), (7) et (8) sont des scansions, les deux premières bien formées et la troisième non.

52Essayons d’imaginer comment fonctionnerait un automate conçu pour scander les vers de n’importe quel poème français conforme aux canons de la tradition classique. Supposons que notre automate comporte une grammaire métrique de type Tm. Cette grammaire contient la condition BijGab (5) et la condition (9), mais le gabarit (4) n’y figure pas. Soumettons l’ode de Ronsard à l’automate. Le poème commence ainsi :

(24)
  1. Mignonne allons voir si la rose
  2. Qui ce matin avait déclose
  3. Sa robe de pourpre au soleil,

53L’automate entame la scansion du poème avec une mémoire vierge de tout gabarit. Pour attribuer une structure métrique au premier vers, l’automate crée de toutes pièces un gabarit en associant une position métrique à chacune des syllabes de (la partie anatonique de) l’expression Mignonne allons voir si la rose :

(25)
Description de l'image par IA : Deux lignes avec des lettres et des flèches, alignées horizontalement, indiquant des correspondances entre les lettres des deux lignes.

54En scandant le premier vers, l’automate crée le gabarit (25a) [17]. Ce gabarit est conforme à la condition (9), qui définit les gabarits licites. L’automate entrepose ce gabarit dans sa mémoire puis passe au deuxième vers et vérifie qu’il existe une bijection entre le gabarit (25a) et l’expression qui ce matin avait déclose, et ainsi de suite jusqu’au dernier vers du poème. Une fois le dernier vers scandé, le gabarit (25a) est effacé de la mémoire.

55L’automate que nous venons de décrire, appelons-le A, est conçu pour mimer les opérations mentales d’un lecteur pour qui 8-syllabes n’est pas un mètre stéréoptypé, autrement dit un lecteur qui n’est pas capable d’identifier les vers 8-syllabes comme des 8-syllabes quand on les lui présente hors de leur contexte. Imaginons maintenant un automate B conçu pour mimer un lecteur pour qui 8-syllabes est un mètre stéréotypé. En quoi B devrait-il différer de A ? Supposons que les automates ont non pas une, mais deux mémoires, une mémoire temporaire, qui est remise à zéro chaque fois que le lecteur arrive à la fin d’un poème, et une mémoire à long terme, qui contient la grammaire métrique. Supposons que la mémoire à long terme de A ne contient aucun gabarit alors que dans celle de B est entreposé le gabarit (4) qui définit le mètre 8-syllabes.

56La seule différence entre les deux automates réside dans le contenu de leur mémoire à long terme et ils procèdent exactement de la même manière pour scander un poème. Après avoir créé le gabarit (25a) pour scander le premier vers, ils passent en revue les gabarits entreposés dans leur mémoire à long terme. A ne trouve rien dans la sienne, mais B y trouve le gabarit (4), qui est identique à (25a). Bref, B reconnaît le mètre 8-syllabes, comme on reconnaît un visage familier ou une lettre de l’alphabet.

57Ainsi donc, dans le cadre de Tm, tous les mètres, stéréotypés ou non, sont représentés par un modèle abstrait. Les mètres stéréotypés diffèrent des autres par le fait qu’une copie de leur modèle abstrait est inscrite dans la mémoire à long terme. Le rôle de la mémoire temporaire est d’enregistrer les propriétés du contexte qui sont pertinentes pour la suite de la scansion du poème. La mémoire temporaire de l’automate a la même fonction que l’équivalence contextuelle de Tc, c’est-à-dire que la condition BijExp (10).

58A la différence de Tc, Tm permet une conception unifiée de la perception des mètres et de leur fixation éventuelle dans la mémoire comme des stéréotypes : c’est le même gabarit qui intervient quand un mètre est perçu (scansion, mémoire temporaire) et quand il est reconnu (mémoire à long terme).

59Voyons maintenant comment un automate procède pour scander les vers d’un poème à deux mètres. Voici les deux premières strophes de la Ballade à la lune de Musset [18] :

(26)
(i)(ii)
aC’était, dans la nuit brune,Lune, quel esprit sombre
bSur le clocher jauni,Promène au bout d’un fil,
cLa lune,Dans l’ombre,
dComme un point sur un i.Ta face et ton profil ?

60L’automate commence par associer une position à chaque syllabe de l’expression c’était, dans la nuit brune, créant ainsi le gabarit (27a), qu’il met dans sa mémoire temporaire :

(27)
Description de l'image par IA : Ligne avec lettres et flèches, c'est-à-dire, dans, la nuit, brune.

61Ce gabarit permet de scander sans encombre le vers suivant, mais donne une scansion mal formée pour le troisième vers :

(28)
Description de l'image par IA :

62Tout en conservant le gabarit (27a) dans sa mémoire temporaire, l’automate en crée un second en procédant comme pour le premier vers, c’est-à-dire en associant une position à chaque syllabe de l’expression la lune :

(29)
Description de l'image par IA : Lignes verticales avec flèches et lettres "a", "b", "x", "la", "lu-", "ne".

63Au moment d’examiner le quatrième vers du poème, l’automate a dans sa mémoire temporaire deux gabarits, (27a) et (29a). C’est le premier qui peut être mis en correspondance terme à terme avec l’expression comme un point sur un i.

64L’automate n’ajoute un nouveau gabarit dans sa mémoire temporaire que lorsqu’il rencontre un vers qu’il ne peut pas mettre en bijection avec un des gabarits déjà présents dans cette mémoire. Quand il est arrivé à la fin d’un poème monométrique, sa mémoire temporaire contient un seul gabarit ; à la fin d’un poème à deux mètres elle contient deux gabarits, et ainsi de suite. Les gabarits présents dans la mémoire temporaire sont forcément différents les uns des autres. Il est inutile de les comparer pour s’en assurer. Le problème de la régression infinie soulevé dans la note 17 de MC ne se pose pas.

65En plus des gabarits qui caractérisent les différents mètres présents dans un poème, la mémoire temporaire enregistre la façon dont ces mètres sont arrangés en suites. Elle enregistre par exemple le fait que la forme de la première strophe du poème de Musset est [6s 6s 2s 6s] et non [6s 2s] ou [6s 2s 6s 6s] [19]. Pour les régularités dans la succession des mètres, on peut concevoir un dispositif analogue à celui qui opère pour les arrangements de syllabes au sein des vers. Montrons comment un tel dispositif pourrait opérer dans un cas simple, celui des poèmes à forme strophique où les strophes sont séparées par des blancs, comme c’est le cas dans l’ode de Ronsard et dans la Ballade à la lune.

66Arrivé au blanc qui sépare la première strophe de (26) de la suivante, l’automate enregistre dans sa mémoire temporaire le gabarit de strophe [6s 6s 2s 6s]. Il procède ensuite à la scansion de la deuxième strophe. De même que pour scander le deuxième vers d’un poème l’automate commence par essayer le gabarit de vers qu’il a créé pour scander le premier vers, de même, pour en scander la deuxième strophe, il commence par essayer le gabarit de strophe qu’il a créé à l’issue de la scansion de la première strophe. Dans le cas qui nous occupe, c’est donc en se servant du gabarit de strophe [6s 6s 2s 6s] que l’automate attaque la scansion de la seconde strophe. Il essaie d’en scander les quatre vers en utilisant les gabarits 6s et 2s dans l’ordre spécifié par le gabarit de strophe. Comme la tentative aboutit sans encombre, l’automate peut passer à la scansion de la troisième strophe sans ajouter un deuxième gabarit de strophe dans sa mémoire temporaire.

67J’ai supposé que les gabarits de strophe sont de simples suites de mètres, alors que ce sont des structures plus complexes [20], mais cette simplification est sans incidence sur mon propos.

68Nous sommes maintenant mieux armés pour comprendre comment le contexte aide à la détection des vers mal formés [21]. Tout poème présente au moins deux niveaux d’organisation, le vers et le poème pris comme un tout, et sans cette organisation à deux niveaux il ne serait pas possible de détecter des accrocs au mètre dans les vers simples en français. Revenons à l’ode de Ronsard, qui est une suite de sixains monométriques en 8s. Voici le dernier vers de la deuxième strophe.

(30)
Que du matin jusques au soir !

69Imaginons qu’une erreur d’édition ait changé ce vers en Que du matin jusqu’au soir, expression à laquelle il manque une syllabe pour être conforme au gabarit (25a). Ne trouvant pas dans sa mémoire temporaire de gabarit approprié pour scander cette expression, l’automate en créerait un :

(31)
Description de l'image par IA : Deux lignes avec des flèches pointant vers le bas sous des "x" alignés au-dessus de mots français.

70Cette scansion de l’expression fautive comme un vers 7s obligerait l’automate à ajouter le gabarit (31a) au gabarit (25a) déjà présent dans sa mémoire temporaire [22]. En outre, au gabarit de strophe [8s 8s 8s 8s 8s 8s] entreposé en mémoire à l’issue de la scansion de la première strophe viendrait s’ajouter un nouveau gabarit, [8s 8s 8s 8s 8s 7s]. Le contenu de la mémoire temporaire serait alors en contradiction avec deux conditions que je suppose faire partie de la grammaire métrique mise en œuvre par l’automate :

(32)
Dans un poème de forme strophique, toutes les strophes sont conformes au même gabarit de strophe.
(33)
Deux mètres qui ne diffèrent que d’une syllabe ne peuvent se succéder [23].

71(32) et (33) sont des simplifications grossières, mais elles suffisent pour faire voir l’idée générale. Alors que la condition BijGab (5) concerne chaque vers considéré isolément, les conditions (32) et (33) sont de portée plus globale en ce sens qu’elles règlent l’agencement des mètres au sein du poème. L’alternative aux deux infractions « globales » qu’implique la scansion (31), c’est de supposer une infraction à BijGab en considérant l’expression que du matin jusqu’au soir comme un vers 8s mal formé :

(34)
gabarit (25a)  Description de l'image par IA : Lignes horizontales et verticales sur "que", "du", "ma-", "tin", "jus-", "qu'au", "soir".

72Pourquoi les lecteurs préfèrent-ils (34) à (31) ? Pourquoi préfèrent-ils supposer un défaut dans la forme d’un vers plutôt que dans celle du poème pris comme un tout ? Cette préférence me semble tenir au fait qu’en poésie littéraire tout au moins, une inadvertance de la muse dans un vers est plus plausible qu’une inadvertance dans l’organisation globale du poème [24].

73La distinction entre mémoire temporaire et mémoire à long terme vaut évidemment aussi pour les poésies de tradition orale. Dans celles-ci, la récitation d’un poème est une suite d’événements dont s’évanouissent sans recours toutes les propriétés qui ne sont pas enregistrées dans la mémoire temporaire des auditeurs au fur et à mesure de la récitation. Dans la lecture silencieuse d’un poème écrit, en revanche, la trace permanente du poème sur la page écrite peut jouer le rôle d’une extension de la mémoire temporaire du lecteur. On aimerait savoir comment cette ressource est mise à profit pour la perception de certaines formes strophiques complexes.

5 – Les grammaires métriques : savoir implicite vs perception

74Du fait de l’extrême étroitesse du domaine empirique pour lequel il a été conçu, l’automate de scansion dont il vient d’être question est réduit au minimum. Il vaut pourtant la peine de faire une pause pour prendre une vue d’ensemble du dispositif présenté dans la section précédente, car son organisation générale reste valable quand on s’abstrait des circonstances particulières aux vers simples de la poésie française classique.

75Ce dispositif s’articule en deux composants, une grammaire métrique et un automate de scansion. La grammaire métrique représente un certain savoir entreposé dans la mémoire à long terme. L’automate est censé mimer les opérations mentales qui permettent à un lecteur de percevoir la structure métrique d’un poème. (Ce lecteur peut être le poète lui-même en train de s’assurer de la métricité des vers qu’il écrit.)

76La grammaire métrique est un ensemble de conditions de bonne formation. Ces conditions sont de deux sortes. Les conditions du premier type définissent conjointement les formes poétiques licites. Elles circonscrivent l’ensemble des mètres et des arrangements de mètres qui donnent lieu à des poèmes bien formés. (9), (32) et (33) sont des conditions de ce type. Les conditions de l’autre espèce règlent la correspondance entre les gabarits et les expressions, tant au niveau des vers qu’à celui de portions de texte plus larges. BijGab (5) fait partie des conditions de ce type [25].

77Dans la plupart des traditions poétiques, la mémoire à long terme contient, en plus des conditions du premier type, une collection de gabarits. Ces gabarits représentent les mètres et les formes strophiques traditionnels.

78L’automate de scansion attribue une structure métrique à tout texte qu’on lui soumet, c’est-à-dire qu’il met les vers et les strophes du texte en correspondance avec des gabarits. Cet automate a la capacité de créer des gabarits, de les mettre en correspondance avec le texte et de vérifier que gabarits et correspondances remplissent les conditions de la grammaire métrique.

79Les grammaires métriques diffèrent selon les traditions poétiques, les époques et les individus, mais il n’y a qu’un automate de scansion, le même pour toutes.

80Le dispositif dont on vient de tracer les linéaments repose sur une distinction fondamentale, celle entre un savoir (une grammaire métrique) et les opérations qui mettent ce savoir en œuvre dans la perception (l’automate de scansion). L’automate engendre des représentations, les scansions, qui sont des correspondances entre expressions et structures métriques, et c’est la grammaire métrique qui spécifie les conditions de bonne formation des scansions. Ainsi, les scansions sont impliquées aussi bien dans la grammaire métrique que dans l’automate de scansion, mais cela n’autorise pas à brouiller la distinction entre savoir implicite et mécanismes de perception. Le raisonnement suivant est tentant, mais il est erroné :

(35)
Paralogisme n° 1 : en général on ne peut pas percevoir les mètres hors contexte, donc le rapport au contexte doit faire partie des propriétés définitoires des mètres.

81Si une grammaire métrique caractérise un savoir entreposé dans le cerveau d’un individu, il existe autant de grammaires métriques que de lecteurs-auditeurs de poésie. Les linguistes qui décrivent une langue font abstraction de certaines variations en posant un locuteur natif idéal dont il s’agit de caractériser la compétence. Pour une tradition musicale, certains chercheurs ont recours à une abstraction analogue et posent un auditeur expérimenté idéal (experienced listener, fluent participant) auquel ils attribuent la compétence qu’il s’agit de décrire. Peut-on procéder à une telle idéalisation en métrique ? Rien n’empêche de le faire pour certaines traditions orales, mais si on poursuit l’analogie entre compétence métrique et compétence linguistique dans le cas de la poésie littéraire française, les « lecteurs chevronnés de vers réguliers » dont parle Cornulier (MC, p. 10) ressemblent moins aux locuteurs natifs d’une langue qu’aux apprenants d’une seconde langue. Il y a des différences importantes entre les grammaires des locuteurs natifs du français, mais en tout cas tous ont acquis une grammaire complète de la langue qu’ils parlent. On ne peut pas en dire autant des lecteurs de poésie classique du xxie siècle. Puisque les métriciens s’efforcent de ne laisser inexprimée aucune des régularités que recèlent les œuvres qu’ils étudient, la compétence métrique qu’ils essaient de reconstituer ne peut être que celle des individus qui ont produit ces œuvres : Ronsard, Hugo, Verlaine. Cela n’empêche pas qu’on puisse tirer des renseignements précieux du comportement des lecteurs chevronnés de vers réguliers, comme le fait Cornulier. C’est que la grammaire métrique qu’ils ont acquise recouvre en partie celle des poètes : les données à partir desquelles les lecteurs acquièrent une grammaire métrique, ce sont les productions des poètes.

82En obligeant à être explicite, la présentation du mécanisme de scansion décrit plus haut permet d’éviter un paralogisme qui me semble être à l’origine de la position de Cornulier. Ce paralogisme peut s’énoncer ainsi :

(36)
Paralogisme n° 2 : si un certain mètre, disons l’alexandrin, est stéréotypé pour Dupont, c’est qu’un modèle abstrait de l’alexandrin est inscrit dans la mémoire de Dupont. Sinon, autrement dit si Dupont est incapable d’identifier les alexandrins comme des alexandrins quand on les lui présente hors de leur contexte, c’est qu’un modèle abstrait de l’alexandrin ne joue aucun rôle dans la compétence métrique de Dupont.

83Le paralogisme consiste à supposer que les modèles abstraits de mètre ne peuvent résider que dans la mémoire à long terme.

84En plus des gabarits de strophe dont il a été question plus haut, qui concernent l’arrangement des mètres, il faut en poser d’autres qui concernent celui des rimes. Pour pouvoir constater que le troisième vers de la Ballade à la lune rime avec le premier (voir [26a, c]), l’automate doit mettre la suite -une en mémoire temporaire avant de passer à la scansion du deuxième vers. Quand Cornulier envisage l’existence d’un « modèle déposé de terminaison » et présente cette hypothèse absurde comme découlant de Tm (MC, p. 11 et AP, p. 25, note 6), il est victime du paralogisme mentionné plus haut : il ne distingue pas entre la mémoire temporaire, qui est effacée quand le lecteur arrive à la fin d’un poème, et la mémoire à long terme, qui peut varier d’un lecteur à l’autre.

6 – Les mètres simples ne sont pas dépourvus de structure

85On ne peut pas laisser passer sans commentaire les considérations de Cornulier sur le caractère non numérique des rythmes réguliers de la poésie française classique. Cornulier ne nie pas que les différences entre les mètres français soient déterminées par les nombres syllabiques qui définissent ces mètres, mais il nie que l’impression produite par ces mètres ait les propriétés d’un nombre. Pour lui, dans la poésie française classique, « la régularité sensible » (MC, p. 13) du rythme d’une expression est « une impression simple », « une qualité » (MC, p. 12). Cornulier compare les impressions produites dans l’esprit des lecteurs par le rythme des différents mètres avec les couleurs, qui sont produites dans l’esprit par les différentes longueurs d’onde qui frappent la rétine [26].

86Une Tm qui représente les mètres simples du français par des gabarits comme (4) est en conflit avec le « principe binaire (ou ternaire) » (MC, p. 9), qui interdit des groupements de plus de deux ou trois unités. Cornulier propose une solution radicale à ce problème : selon lui, un mètre comme le 8s produirait dans l’esprit une impression simple. N’étant pas un groupement, ce mètre ne pourrait pas enfreindre le principe en question.

87Je ne conteste pas la pertinence de la distinction que Cornulier fait entre le nombre syllabique d’une expression et l’impression (« l’expérience mentale » MC, p. 11) que ce nombre syllabique provoque, mais contrairement à ce que suggère l’analogie avec les couleurs, cette impression a des propriétés qui la rapprochent de la perception des longueurs. On va voir que même sur le plan cognitif, les mètres simples forment un ensemble totalement ordonné.

88Un vers 8s a une syllabe de plus qu’un vers 7s, qui a lui-même une syllabe de plus qu’un vers 6s, et ainsi de suite. On peut ainsi ranger les mètres simples en une suite 8s, 7s, 6s, 5s…, tout comme les nombre entiers de la suite 8, 7, 6, 5… Cela est vrai indépendamment de la théorie métrique qu’on adopte. C’est ce que faute de mieux j’appellerai la réalité comptable, par opposition aux représentations que notre cerveau construit lorsqu’il est confronté à cette réalité. Que les représentations mentales des mètres simples forment une suite analogue à celle des nombre entiers, c’est ce qu’implique la « prépondérance du long », une généralisation formulée dans AP, p. 72.

89D’après la prépondérance du long, la fréquence des vers simples croît en fonction de leur nombre syllabique. Voici les rapports entre les fréquences des mètres simples dans un relevé de ces mètres chez Hugo (AP, p. 72) :

(37)
3s < 4s < 5s < 6s < 7s < 8s

90Supposons que chacune des inégalités de (37) soit statistiquement significative. On peut en inférer que le poète était sensible à la différence de nombre syllabique entre deux termes adjacents de (37). De sa représentation mentale des mètres 6s, 7s et 8s, il découlait que 7s était cognitivement plus long que 6s, mais cognitivement moins long que 8s[27]. J’emploie l’adverbe « cognitivement » pour indiquer que la relation « plus long que » dont il s’agit ici concerne les représentations mentales des mètres et non leur réalité comptable – pour reprendre l’analogie de Cornulier, c’est une relation entre couleurs et non entre longueurs d’onde. (37) montre que l’ensemble des mètres simples compris entre 3s et 8s est totalement ordonné par la relation « cognitivement plus long que ».

91Cet ordre total s’exprime naturellement dans le cadre d’une grammaire métrique de type Tm où les modèles abstraits de mètre sont des suites de positions régies par la condition (9), mais il n’en va pas de même pour Tc. Dans le cadre de Tm, en effet, un mètre est d’autant plus long (cognitivement) que le gabarit qui le représente comporte de positions X. Dans le cadre de Tc, où les mètres sont des qualités inanalysables, l’ordre 3s, 4s, 5s, 6s… n’est ni plus ni moins arbitraire que l’ordre 6s, 3s, 5s, 4s… Si on veut comparer les longueurs des mètres dans le cadre de Tc, il faut y introduire la relation « cognitivement plus long » par des stipulations indépendantes de l’équivalence contextuelle. On touche ici à une propriété générale des mètres simples dans le cadre de Tc : la condition BijExp permet de les distinguer entre eux, mais elle ne permet pas de les comparer entre eux.

92Cette propriété rend probablement Tc intenable. En effet, considérons le fait que, dans Les Châtiments, dans les strophes bâties sur deux mètres dont l’un est un alexandrin, l’autre mètre est 8s ou 6s dans l’écrasante majorité des cas [28]. Si cette généralisation peut être étendue à d’autres recueils de Hugo, ne suggère-t-elle pas que les mètres 8s et 6s ont en commun des propriétés qui les distinguent d’autres mètres comme 7s ou 5s ? Mais comment cela se pourrait-il, puisque selon Tc les mètres simples sont des qualités incommensurables ?

93Notons en passant que pour arriver à cette généralisation sur les combinaisons de mètres, il a fallu être en mesure de considérer que deux vers 8s tirés de deux poèmes différents ont même mètre. Prenons par exemple les deux vers 8s suivants : Pourquoi me parles-tu dans l’ombre ? et Marche à la gloire à reculons !, qui apparaissent aux pages 35 et 313 de l’édition Gallimard, « Poésie », des Châtiments. Il y a équivalence contextuelle entre ces deux expressions à condition de prendre « équivalence contextuelle » comme voulant dire :

(38)
Le lecteur, ayant tiré les deux expressions de leur contexte, peut utiliser l’une comme contexte de l’autre et établir entre elles une correspondance qui satisfait BijExp (10).

94Les formulations de Cornulier ne laissent pas soupçonner que c’est en ce sens assez particulier qu’il faut prendre « contextuel ». A moins d’interpréter le mot de cette façon, il est impossible de compter le nombre de mètres simples distincts en français et de dire qu’il y en a exactement huit.

95Représenter les mètres simples comme des nombres entiers ou des suites xxx… de positions indifférenciées enfreint le « principe binaire (ou ternaire) » (MC, p. 9). Ce principe me semble solidement établi en phonologie et les recherches récentes des psychologues sur notre « sens des nombres » ne font que renforcer sa plausibilité [29]. Si j’ai utilisé des suites xxx… comme gabarits, c’est seulement pour fixer les idées et pour faciliter la discussion de l’article de Cornulier. Je n’ai pas de propositions originales à faire concernant la structure des mètres français.

96La procédure de scansion décrite dans la section 5 comporte trois opérations élémentaires qui sont pertinentes du point de vue du dénombrement des syllabes dans les expressions et dans les mètres : (a) quand l’automate crée un gabarit nouveau, associer un X à chaque syllabe d’une expression, comme en (25), (b) entreposer ce gabarit dans la mémoire temporaire et (c) quand l’automate scande une expression en se servant d’un gabarit présent dans la mémoire temporaire, mettre en bijection les syllabes de l’expression et les positions du gabarit, comme en (6)-(7). La raison d’être du « principe binaire (ou ternaire) » semble être de rendre possible l’opération (b) : le gabarit doit être encodé sous une forme qui permette sa mise en mémoire [30].

97Un grand mérite du livre de Fabb et Halle (2008), du point de vue de la métrique française, c’est d’attirer l’attention sur le fait que les opérations mentales impliquées dans le dénombrement des syllabes d’un vers 6s ou 7s demandent à être explicitées. Les auteurs proposent une procédure de dénombrement pour les vers français et ils présentent des arguments en sa faveur [31]. Leur analyse n’est pas sans défauts [32], mais pour l’instant personne à ma connaissance n’en a proposé d’autre.

7 – Les mètres poétiques, des mélodies sans isochronie ni contour mélodique

98Les pages qui précèdent présentent des raisons de préférer Tm à Tc. Dans la variété de Tm qui a servi d’exemple, les gabarits sont des suites de positions indifférenciées (xxx…). Pourquoi cette conception des modèles abstraits de mètre plutôt qu’une autre ? Vers la fin de la section 3.2 de son article, Cornulier juge superflus les schémas de la forme xxx… et suggère que des nombres feraient aussi bien l’affaire. Cornulier a raison, au moins tant qu’on reste dans le champ étroit de la poésie française classique. S’il ne s’agit que de rendre compte d’inégalités de longueur comme celles de (37), les diagrammes xxx… ne sont pas nécessaires. On pourrait se contenter d’utiliser les nombres entiers de 1 à 8. Ces entiers pourraient aussi remplacer les gabarits dans l’automate de scansion. L’automate compterait les syllabes des expressions au lieu de mettre ce xpressions en bijection avec des gabarits. Il suffirait de reformuler BijGab (5) et (9) de la façon suivante :

(39)
Un mètre simple est un nombre entier compris entre 1 et 8 (remplace (9)).
(40)
Pour qu’une expression E soit un vers bien formé de mètre n, il faut que la partie anatonique de E comporte exactement n syllabes (remplace BijGab).

99Bref, au lieu de mettre les expressions en bijection avec des gabarits xxx…, on les mettrait en correspondance avec la suite des nombres entiers.

100L’utilité de représentations comme les diagrammes xxx… est évidente dès qu’on sort du domaine étroit de la poésie française classique. Représenter les mètres simples par des nombres entiers, c’est peut-être ce qu’il y a de plus simple quand on limite son champ de vision à la poésie française classique, mais ce n’est pas ce qu’il y a de plus éclairant. Dans le cadre de la métrique générale, on veut pouvoir décrire les mètres de la poésie française en se servant des mêmes notions qui sont nécessaires pour en décrire d’autres plus complexes qui ont cours dans d’autres traditions. Or, les chercheurs qui étudient le pentamètre iambique anglais, par exemple, ne présentent pas les régularités qu’ils découvrent sous forme de relations entre des nombres.

101Les gabarits utilisés plus haut pour les mètres simples du français sont des suites de positions indifférenciées. Ces gabarits ont été adoptés pour concentrer la discussion de l’article de Cornulier sur l’essentiel, mais il est probable que même dans le cas du français les gabarits appropriés distinguent deux sortes de positions, fortes et faibles, comme ceux des autres traditions poétiques, l’anglaise par exemple. Voici le gabarit d’un tétramètre trochaïque anglais et sa correspondance avec un des premiers vers de Hiawatha, de Longfellow [33].

(41)
Description de l'image par IA : Lignes avec des "x" au-dessus et mots en dessous.

102Le gabarit (41a) est ce qu’on appelle une grille métrique. Les positions fortes y sont figurées par une colonne de deux X, et les positions faibles par un seul X. Dans la grammaire métrique dont ce gabarit fait partie, les conditions qui règlent la correspondance entre les expressions et le gabarit ne se limitent pas à requérir une correspondance terme à terme entre positions et syllabes. Il existe en outre des conditions qui interdisent aux positions faibles d’être occupées par certaines syllabes accentuées ; voir Hayes (1989) pour des détails.

103L’affinité entre syllabes accentuées et positions métriques fortes n’est pas due au hasard. Les mètres et les systèmes accentuels des langues ont en commun une composante rythmique dont le principe est l’alternance entre événements forts et événements faibles au sein d’une suite. Se basant sur des considérations qui n’ont rien à voir avec la métrique, les phonologues ont proposé d’utiliser des diagrammes de même nature que (41a) pour représenter le schème accentuel des expressions. Voici par exemple comment on représente la distribution des accents dans une des prononciations possibles du syntagme to the purple clouds of sunset si on suit les propositions de Liberman et Prince (1977) :

(42)
Description de l'image par IA : Lignes verticales et horizontales formant des cases avec des "x" et des mots en dessous.

104Le schème accentuel (42a) fait partie de la représentation phonologique du syntagme to the purple clouds of sunset. Comme mètre et schème accentuel sont l’un et l’autre représentés par une grille, les conditions qui règlent la correspondance entre une expression et un mètre consistent pour une bonne part à exiger un certain degré de congruence entre les deux grilles. Voici par exemple cette correspondance pour le vers de Hiawatha :

(43)
Description de l'image par IA : Deux schémas de nuages avec des croix, étiquetés "mètre" et "schème accentuel".

105Une autre parenté que les diagrammes comme (4) et (41a) permettent de mettre en lumière, c’est celle entre les mètres poétiques et le rythme des airs de musique. Alors que les mètres poétiques ne spécifient que la nature des positions et leur ordre de succession, les gabarits qui représentent le rythme des mélodies règlent en plus l’espacement entre les positions. Ces gabarits sont isochrones, c’est-à-dire que la durée qui sépare deux positions contiguës doit être telle qu’on la perçoive comme partout la même. Prenons par exemple le premier vers de la chanson enfantine Encore un carreau d’cassé. Dans un recueil de chansons, ce vers est noté comme dans l’encadré en (44) [34] :

(44)
Description de l'image par IA : Partition musicale avec mélodie et expression, texte "en- core un car- reau d'cas-sé".

106Quels que soient les avantages pratiques de la notation musicale standard, cette notation n’est pas des plus éclairantes pour l’analyse des rythmes musicaux. Plutôt que (44), j’adopterai la représentation suivante, qui suit les propositions de Lerdahl et Jackendoff (1983) en ce qui concerne la structure musicale :

(45)
Description de l'image par IA : Tableau avec trois lignes (a, b, c) de symboles X et mots en anglais et en français, reliés par des lignes verticales.

107La partie encadrée du diagramme, (45ab), est équivalente à la partition musicale (44a). Elle met en correspondance un contour mélodique (une suite de degrés de la gamme, voir ceux de (45b)) et un schème rythmique (45a). Le schème rythmique est une suite de positions perçues comme uniformément espacées dans le temps. (Si ces positions ne sont pas uniformément espacées dans la page imprimée, c’est uniquement par commodité typographique.) Alors que les gabarits des mètres poétiques ne distinguent que deux sortes de positions, le rythme des mélodies en distingue généralement au moins trois [35]. (45) distingue entre des positions fortes, qui sont figurées par une colonne de trois X, des positions mi-fortes (deux X) et des positions faibles (un seul X).

108Un air peut être siffloté ou joué sur un instrument. Il peut aussi servir de gabarit à un texte. L’air impose alors au texte son rythme et son contour mélodique. (45ab-c) représente la correspondance entre l’air et les paroles quand on chante l’expression encore un carreau d’cassé sur l’air (45ab).

109Le schème rythmique des cris scandés comme Un tel, une chanson ! appartient à une catégorie intermédiaire de gabarits : il est isochrone comme les mélodies, mais dépourvu de contour mélodique, comme les mètres poétiques.

110En adoptant des représentations comme (41a) et (45a), on se donne les moyens de caractériser exactement les ressemblances et les différences entre mètre poétique et rythme musical ainsi que celles entre poésie métrique et parole chantée. Les mètres poétiques sont des objets de même nature que les mélodies, mais de forme très appauvrie [36]. A la différence des mélodies, les mètres poétiques ne sont pas isochrones et sont dépourvus de contour mélodique.

111Tout comme une mélodie, un mètre poétique est extérieur au matériau linguistique avec lequel on le met en correspondance. Un mètre limite le choix des mots et leur arrangement au sein du texte, mais il ne limite pas la réalisation audible de ce texte, autrement dit il n’impose pas une manière de dire les vers. En revanche, les mélodies contraignent non seulement les textes, mais aussi leur réalisation. Cette différence entre les mètres et les mélodies découle de leur organisation différente : dans le gabarit encadré en pointillé dans (45), le contour mélodique (45b) impose certains rapports entre les hauteurs mélodiques des syllabes, et l’isochronie impose certaines relations entre les durées qui séparent leurs attaques. Rien de tel dans un mètre comme (41a), qui se contente de requérir une expression de huit syllabes dont les accents sont distribués d’une certaine façon.

112Alors que la mélodie d’un texte chanté a des corrélats qui sont indépendants du texte (la hauteur musicale, par exemple), dans la poésie littéraire les indices qui permettent au lecteur de percevoir le mètre proviennent tous de la structure du texte [37]. C’est en ce sens seulement qu’on peut dire que le mètre poétique est « immanent » au texte (voir TV, p. 39). Cette « immanence » n’empêche pas de concevoir le mètre comme un modèle abstrait extérieur au texte.

113Récapitulons pour terminer les principales raisons de préférer Tm à Tc (je les donne dans leur ordre d’apparition).

114A. Pour l’instant le champ d’application de Tc est confiné à la poésie française classique. La discussion de l’hexamètre dactylique latin n’est pas de bon augure quant aux possibilités d’étendre Tc à d’autres traditions métriques.

115B. Tc ne propose pas de caractérisation explicite des mètres stéréotypés, ce qui lui interdit de dire en quoi consistent les ressemblances et les différences entre les mètres stéréotypés et les autres.

116C. Tc est muette sur les similitudes entre mètre poétique et mètre musical, et aussi sur celles entre ces deux sortes de mètre et les schèmes accentuels des expressions. Or, ces similitudes limitent considérablement le champ des correspondances possibles entre mètres et expressions, en poésie aussi bien que dans le chant.

117L’emprise de Tc sur certains esprits me semble due aux paralogismes (35) et (36), à quoi il faut probablement ajouter le fait qu’il est difficile de garder toujours présent à l’esprit le sens très particulier qu’il faut donner à contexte dans l’expression équivalence contextuelle ; voir (38).

Travaux cités

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  • Charpentreau Simonne (1976), Le Livre d’or de la chanson enfantine, Paris, Editions ouvrières.
  • Cornulier Benoît de (1982), Théorie du vers, Paris, Seuil.
  • Cornulier Benoît de (1995), Art poëtique, Lyon, Presses universitaires de Lyon.
  • Cornulier Benoît de (2012), « Si le mètre m’était compté… Sur la notion fallacieuse de mesure du vers », in Grammaire, lexique, référence, regards sur le sens. Mélanges offerts à Georges Kleiber pour ses quarante ans de carrière, Louis de Saussure, Andrée Borillo et Marcel Vuillaume (éd.), Berne, Peter Lang, p. 355-376.
  • Dehaene Stanislas (2010), La Bosse des maths (2e éd. revue et augmentée), Paris, Odile Jacob.
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  • Hanson Kristin et Kiparsky Paul (1996), « A parametric theory of poetic meter », Language, n° 72, p. 287-335.
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  • Hayes Bruce (1989), « The prosodic hierarchy in meter », in Paul Kiparsky et Gilbert Youmans (éd.), p. 201-260.
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Date de mise en ligne : 24/11/2016

https://doi.org/10.3917/poeti.180.0255