Maria Gyemant (dir.), Psychologie et Psychologisme, Paris, Vrin, coll. « Problèmes et controverses », 2015, 261 p., 25 €.
- Par Patrick Cerruti
Pages 595a à 639a
Citer cet article
- CERRUTI, Patrick,
- Cerruti, Patrick.
- Cerruti, P.
https://doi.org/10.3917/rphi.164.0595a
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- CERRUTI, Patrick,
https://doi.org/10.3917/rphi.164.0595a
1 Jakob Friedrich Fries soutenait que toute la philosophie depuis Wolff est victime d’un « préjugé de la preuve » qui veut qu’une inférence ne renvoie qu’à une autre inférence sans égard pour la vérité première immédiate qu’elle présuppose. Dans ses écrits contre Kant, il adaptait son analyse à la déduction critique : en elle, affirmait-il, le préjugé de la preuve prend la forme d’un « préjugé du transcendantal », qui fait croire que la connaissance transcendantale est a priori, alors qu’elle est fondamentalement de nature psycho-empirique. Kant ne s’est pas explicitement demandé quel genre de connaissance était la connaissance transcendantale (p. 67). Mais d’où pouvait-il tenir sa théorie des facultés sinon de l’expérience interne ? Seule la conscience de soi immédiate lui a permis de découvrir les pouvoirs nécessaires à l’acquisition des connaissances (p. 74). La déduction critique relève de la psychologie, d’une « pure physique expérimentale de l’intérieur », d’une « critique anthropologique de la raison » (p. 69).
2 Avec cette analyse, Fries donne le coup d’envoi d’un Psychologismusstreit, d’une « querelle du psychologisme » qui alimentera une grande part des débats dans l’université allemande de la seconde moitié du xixesiècle. Cette querelle, dont le présent volume rappelle les enjeux, sera à l’origine aussi bien de la phénoménologie que de la philosophie analytique et fera encore sentir ses effets quand les sciences cognitives affirmeront que la philosophie n’a pas à se mélanger avec la psychologie pour ce qui est de l’épistémologie (p. 79).
3 Le tournant psychologique, tel qu’il prend forme dans les travaux de Wundt notamment, tend à faire de la psychologie, élevée au rang de science exacte, une authentique philosophie première. Il obéit au « commandement d’antispéculation » de Beneke, qui vise à traiter les problèmes philo- sophiques d’une manière scientifique (p. 14). Mais, si l’on ramène tout ce qui se produit dans la pensée à la seule psychologie empirique, ne s’expose-t-on pas, comme le remarquait Brentano, à confondre causes et raisons, lois de la nature et lois logiques (p. 88) ou, plus fortement, ne court-on pas le risque, en réduisant la logique à ses aspects psychologiques, d’en faire une simple technologie ? Une « thérapie antipsychologiste » (p. 247) n’est-elle pas nécessaire qui, comme celle de Frege, ferait comprendre que « la pleine reconnaissance de l’idéalité de la pensée permet, mieux qu’on ne l’avait jamais fait, c’est-à-dire de façon plus cohérente, de faire droit à la naturalité du psychique » (J. Benoist, p. 228) ?
4 Plusieurs contributions du présent volume prennent aussi appui sur cette querelle du psychologisme pour éclairer le contexte historique de la naissance de la phénoménologie. Une figure originale ressort particulièrement, celle du psychologue Carl Stumpf. Si, pour lui, la théorie de la connaissance doit se construire sous le contrôle de la psychologie et si la psychologie est indispensable à la logique, elle n’en est pas le fondement. Il faut rejeter tout psychologisme qui ferait dériver les critères de vérité du mécanisme des fonctions psychiques. La connaissance ne se réduit pas à un simple processus psychologique, même si l’analyse psychologique peut et doit éclairer l’origine et le sens des concepts. « La psychologie descriptive exerce une certaine contrainte sur la logique et la théorie de la connaissance », au sens où il est impossible que quelque chose soit vrai sur le plan de la théorie de la connaissance et faux sur le plan de la psychologie (A. Dewalque, p. 100). On peut dès lors subodorer une certaine influence sur Husserl au moment où celui-ci consentira quelques concessions au psychologisme dans la deuxième édition des Recherches logiques, puis quand il engagera son tournant noématique (p. 198).
5 Plus généralement, il se trouve que, chez Husserl, l’intérêt pour le fonctionnement concret des représentations n’est pas incompatible avec la critique du psychologisme (p. 175). Les recherches en psychologie pure ne sont pas incompatibles avec la logique pure, mais « doivent nécessairement être cohérentes avec celle-ci » (M. Gyemant, p. 165). C’est ce que Husserl appelait lui-même la duplicité de la phénoménologie : elle s’oppose à tout naturalisme, mais se présente comme une psychologie descriptive, comme une description absolue, qui, par exemple, peut emprunter à Mach ce qui, chez lui, se démarque de l’approche des sciences de la nature par son caractère descriptif (pp. 134, 139). Rien n’empêche même que la phénoménologie serve de propédeutique à la psychologie empirique, en décrivant analytiquement certains phénomènes ou certains vécus (p. 145). Mais c’est toujours trahir le sens de la positivité que de mettre la description philosophique au service du phénoménisme. C’est ce que Husserl voulait dire quand il s’écriait : « C’est nous qui sommes les véritables positivistes » (p. 159).
6 Patrick Cerruti