Hartmut Rosa, Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive, traduction de Thomas Chaumont, Paris, La Découverte, 2012 (édition originale Nordic Summer University Press, Suède, 2010), 153 pages, 16 €
- Par Gérard Chazal
Pages 385g à 394g
Citer cet article
- CHAZAL, Gérard,
- Chazal, Gérard.
- Chazal, G.
https://doi.org/10.3917/rphi.123.0385g
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- Chazal, G.
- Chazal, Gérard.
- CHAZAL, Gérard,
https://doi.org/10.3917/rphi.123.0385g
1 Hartmut Rosa prolonge ici un ouvrage sur le même thème paru en français chez le même éditeur en 2010 et intitulé Accélération. Une critique sociale du temps (cf. compte rendu dans la Revue, 2010, no 4, p. 543). La première partie de ce nouveau livre définit l’accélération et en développe trois catégories en étroite interaction : l’accélération technique liée aux performances de nos machines dans tous les domaines, l’accélération du changement social qui touche principalement la famille et le travail (multiplication des divorces et changements fréquents de profession), l’accélération du rythme de vie, qui fait que nous avons souvent l’impression de courir perpétuellement contre la montre. D’où, selon le vocabulaire de Walter Benjamin, une multiplication des expériences (Erlebnissen) mais finalement très peu d’expériences constitutives de l’identité et de l’histoire personnelle (Erfahrungen). Deux causes de cette accélération sont mises en avant : l’idéologie de la compétitivité liée aux formes ultralibérales du capitalisme et au culte de la performance et la fin de l’illusion religieuse d’une poursuite de la vie au-delà de la mort poussant à allonger son temps de vie en multipliant le nombre d’expériences dans une même durée, les avancées techniques n’étant qu’une condition de l’accélération sociale.
2 Dans la deuxième partie de l’ouvrage, l’auteur confronte ses analyses aux différentes versions de la théorie critique, principalement à Jürgen Habermas (Théorie de l’agir communicationnel) et à Axel Honneth (La Lutte pour la reconnaissance). Hartmut Rosa montre comment l’accélération provoque des dysfonctionnements d’une part dans la communication entre les hommes et entre l’homme et le monde, d’autre part dans le désir de reconnaissance sociale qui anime légitimement chaque individu. L’accélération de la vie est un pouvoir totalitaire dans la mesure où elle exerce une pression sur les volontés et actions de chacun, où elle affecte tous les individus, nul ne pouvant lui échapper, où elle est présente dans tous les domaines et, enfin, où il s’avère très difficile de la critiquer et de la combattre sans prendre le risque d’être exclu de la vie sociale et marginalisé. Cette caractérisation justifie le recours au concept d’aliénation.
3 Dans sa troisième partie, l’auteur jette les bases d’une critique de l’accélération sociale qui, selon lui, a trahi les promesses de la modernité, celle des Lumières. Ces promesses visaient à promouvoir la démocratie et l’autonomie politique grâce à la science et au progrès technique. Ce qui devait nous libérer s’est finalement retourné contre notre liberté jusqu’à nous déposséder de nous-mêmes. C’est dans ce cadre que Hartmut Rosa réintroduit le concept de l’aliénation. Il y a aliénation chaque fois que nous sommes conduits à faire « volontairement » quelque chose dont, fondamentalement, nous n’avons ni l’envie, ni le désir, ni une véritable volonté (p. 113).
4 La forme ramassée de l’ouvrage, en quatorze courts chapitres, non seulement ne nuit pas à la clarté de l’exposé, mais lui donne une véritable force de conviction. Le style est toujours clair, sans jargon. Nous avons là un livre dont la lecture s’avère particulièrement stimulante, une analyse utile et pertinente, et l’on ne peut qu’encourager non seulement les philosophes et les sociologues, mais chaque citoyen à le lire et, d’une manière ou d’une autre, le prolonger par leurs propres réflexions.
5 Gérard Chazal