Frédéric Manzini, Spinoza : une lecture d’Aristote, Paris, puf, 2009, 334 p., (coll. « Épiméthée »).
- Par Julie Henry
Pages 563u à 587u
Citer cet article
- HENRY, Julie,
- Henry, Julie.
- Henry, J.
https://doi.org/10.3917/rphi.114.0563u
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- Henry, J.
- Henry, Julie.
- HENRY, Julie,
https://doi.org/10.3917/rphi.114.0563u
1 L’objet de cet ouvrage, issu d’une thèse dirigée par J.-L. Marion, est de réévaluer l’influence exercée de façon sous-jacente par Aristote sur Spinoza. Prenant appui sur la bibliothèque de Spinoza ainsi que sur la confrontation de ses thèses et critiques à l’édition du Stagirite en sa possession, l’A. soutient qu’Aristote servit tout à la fois de repoussoir, de lexique, de contrepoint et de référence à Spinoza, en dépit des affirmations de ce dernier selon lesquelles l’autorité d’Aristote n’aurait que peu de poids pour lui. Quelques désaccords peuvent surgir dans l’analyse du contenu des concepts, d’autres lectures étant envisageables, mais c’est là affaire d’interprétation ; d’un point de vue philologique, le travail d’érudition est rigoureux et incontestable : étude des catalogues, relevés des occurrences, analyse des différentes éditions et des différents courants aristotéliciens. Peut-être aurait-on simplement souhaité que l’A. expose la méthode mise en œuvre dans le lien établi entre preuve philologique locale et interprétation générale, afin de légitimer plus avant le passage de l’une à l’autre. Mais cet ouvrage tient une thèse forte, défendue de part en part : l’influence d’Aristote et des différentes interprétations auxquelles sa philosophie a donné lieu au cours des siècles est bien plus grande dans la construction du système spinoziste que Spinoza lui-même n’a voulu le laisser penser.
2 L’A. se lance dans une grande traversée des principaux domaines philosophiques (éthique, théorie de la connaissance, métaphysique), en déclinant dans chacun la thèse mentionnée. Il lit ainsi comme point commun des éthiques aristotélicienne et spinoziste le souhait de définir la vie bonne comme attractive et non impérative, et souligne le fait que Spinoza aurait pu voir en Aristote un précurseur dans sa tentative de fonder une éthique scientifique. Mais c’est pour aussitôt relever que Spinoza préfère ne voir là que convergence accidentelle et non parenté profonde. Le moment le plus convaincant de cette réflexion est probablement celui où l’A., par le biais d’études philologiques et d’analyse de la réception d’Aristote à l’âge classique, montre que la morale spinoziste a finalement « un caractère plus grec que moderne dans ses fondements » (p. 72) : Spinoza trouverait ainsi dans les commentaires thomistes le moyen de s’opposer aux chrétiens modernes, faisant de l’éthique une « science pratique » (p. 114) et donnant de nouveau droit de cité aux fins que l’on se propose et à la contingence. La primauté reconnue à la lettre (reprise des termes) sur l’esprit (contenu des concepts) est un choix de l’A., dans sa volonté de lire l’influence aristotélicienne dans toute la pensée spinoziste, mais l’on pourrait poursuivre la réflexion en s’interrogeant également sur la manière dont Spinoza réinvestit ces concepts en une lecture singulière.
3 Dans la deuxième partie, consacrée aux trois genres de connaissance, une grande place est accordée aux aristotéliciens médiévaux, ce qui présente le grand intérêt de nous faire connaître avec « quel Aristote » Spinoza était en dialogue, ou encore quelle figure d’Aristote était à sa disposition au cours de la constitution de sa propre pensée. De nombreuses précisions textuelles et philologiques sont ainsi apportées dans de longues notes érudites, citant Suarez, saint Thomas, Avicenne, Averroès ou encore Maïmonide. Après avoir évoqué l’attention commune accordée à l’imagination, le modèle puisé chez Aristote d’une science démonstrative, ou encore la question de l’éternité, dépouillée chez l’un comme chez l’autre de toute connotation religieuse, l’A. se propose de poser différemment les grandes problématiques spinozistes grâce au détour par Aristote (p. 181) ; ainsi en va-t-il par exemple de la conception du troisième genre de connaissance comme habitus. La conclusion est alors la suivante : dans la théorie spinoziste de la connaissance, « l’épistémologie aristotélicienne est sans cesse présente, même si c’est souvent pour être discutée et contestée » (p. 201).
4 La troisième et dernière partie, consacrée à la métaphysique, expose les diverses interprétations auxquelles a donné lieu la pensée aristotélicienne, se traduisant par des courants aristotéliciens distincts : averroïste, padouan, chrétien… Selon l’A., Spinoza fait « jouer l’authentique Aristote contre l’interprétation réductrice qu’en ont donnée Maïmonide et les juifs » (p. 232) ; il a ainsi voulu renouer avec l’idée d’une nature vivante, productrice, active. L’A. reconnaît toutefois que, en reprenant des définitions aristotéliciennes et en en réinvestissant les questionnements, Spinoza aboutit à des conclusions opposées, en faisant des choses singulières des modes et non des substances, ou encore transgresse des interdits, par le biais du concept de causa sui. Ce qui ne l’empêche pas de conclure que, bien qu’« étranger à l’élaboration scolastique de l’ontologie comme telle, [Spinoza] est peut-être paradoxalement le plus fidèle des aristotéliciens […] parce qu’il est celui qui procède effectivement à la transformation de la métaphysique (générale) en ousiologie » (p. 301).
5 La force et la faiblesse de cet ouvrage résident dans la conviction d’une influence directe d’Aristote sur Spinoza et dans la ferme volonté d’en convaincre le lecteur : cela donne lieu tout à la fois à de précises études philo- logiques et textuelles, et à des réinterprétations de la pensée spinoziste parfois contestables ; la reprise de certaines notions ou discussions philoso- phiques qui constituaient des topoï à l’âge classique n’est pas toujours le signe évident d’une influence directe, et l’essentiel réside dans la place qu’on leur accorde et le sens qu’on leur donne dans un système de pensée singulier. Les confrontations élaborées dans cet ouvrage sont suffisamment fécondes et les analyses auxquelles elles donnent lieu suffisamment intéressantes pour qu’on puisse se permettre d’être plus nuancé dans les conclusions tirées et les jugements portés, y compris sur les grands commentateurs. Il n’en reste pas moins que cet ouvrage nous invite à réévaluer l’influence aristotélicienne ainsi qu’à repenser le rapport de Spinoza à ses prédécesseurs comme à ses contemporains. interlocuteur laïc en morale, contrepoint à l’égard de Descartes en métaphysique, repoussoir quand il s’est agi d’affirmer et de préciser ses propres positions, Aristote est sans conteste l’une des grandes figures présentes à l’esprit de Spinoza dans l’élaboration de sa philosophie.
6 Julie Henry