Auguste Comte, les sciences d'application et la formation du peuple
- Par François Vatin
Pages 421 à 435
Citer cet article
- VATIN, François,
- Vatin, François.
- Vatin, F.
https://doi.org/10.3917/rphi.074.0421
Citer cet article
- Vatin, F.
- Vatin, François.
- VATIN, François,
https://doi.org/10.3917/rphi.074.0421
Notes
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[1]
Henri Gouhier, La jeunesse d’Auguste Comte, Paris, Vrin, 1933-1941. Gouhier clôt la « jeunesse » de Comte en 1824 au moment de sa rupture avec Saint-Simon ; nous la poursuivrons jusqu’en 1830 qui constitue le moment focal de notre analyse.
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[2]
Bruno Belhoste, Amy Dahan Dalmedico, Antoine Picon (éd.), La formation polytechnicienne. Deux siècles d’histoire, Paris, Dunod, 1994.
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[3]
Lettre à Valat du 17 avril 1818, in Auguste Comte, Correspondance générale et Confessions, 8 t., Paris-La Haye, EHESS-Vrin - Mouton, coll. « Archives positivistes », publiés de 1973 à 1990 (dorénavant cité Cor. et numéro du tome), t. 1 (1818-1840). P. Valat, polytechnicien de la promotion 1815, fut, comme Comte, licencié en 1816 ; il fit ensuite carrière comme ingénieur des Ponts et Chaussées, puis comme recteur d’académie.
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[4]
Voir H. Gouhier, op. cit., t. 1, p. 197 sq.
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[5]
Lettre à Valat du 13 octobre 1816, in A. Comte, op. cit., n. 5, ou Cor. I, p. 12-15.
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[6]
Lettre de recommandation du baron de Richemont à M. Crawfort, ministre et secrétaire du département de la Guerre des États-Unis d’Amérique, du 31 décembre 1816. Archives Maison Auguste-Comte.
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[7]
Hachette avait publié en 1799 la Géométrie descriptive de Monge ; il en avait déjà donné un Supplément en 1812. C’est au Second supplément, publié en 1818 chez Didot, qu’il a associé Comte en lui faisant traduire une partie d’un ouvrage anglais : les Elements of Geometry, Geometrical Analysis, and Plane Trigonometry, de John Leslie, 2e éd., Édimbourg, 1811 (Comte enrichit cet ouvrage de quelques notes personnelles).
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[8]
J.-P. N. Hachette, Traité élémentaire des machines, Paris, 1811 et 1819.
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[9]
Lettre à Valat du 17 avril 1818, op. cit.
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[10]
Lettre à Eichthal le 10 décembre 1824, lettre XXXIII, in A. Comte, Cor. I, p. 140-146.
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[11]
Note, in A. Comte, Cor. I, p. 395-396.
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[12]
Lettre à Eichthal du 6 avril 1825, in A. Comte, Cor. I, p. 158-161.
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[13]
Lettre à Valat du 18 janvier 1826, in A. Comte, Cor. I, p. 181-184.
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[14]
Pétition adressée à M. le Comte de Saint-Cricq, ministre secrétaire d’État au département du Commerce et des Manufactures pour un poste d’Inspecteur du commerce, 1828, in A. Comte, Cor. I, p. 199-201.
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[15]
Il s’agit probablement de l’École centrale des travaux publics qui ouvrit en 1829... mais sans Comte.
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[16]
Lettre à Eichthal du 9 décembre 1828, in A. Comte, Cor. I, p. 201-205.
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[17]
A. Comte, « Programme d’un travail sur les rapports des sciences théoriques avec les sciences d’application », repris du 3e volume de L’Industrie (1817), in Auguste Comte, Écrits de jeunesse, 1816-1828, Paris, Mouton, 1970 (dorénavant cité EJ), p. 55-61.
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[18]
A. Comte, « Entreprise des intérêts généraux de l’industrie ou société de l’opinion industrielle », repris du 3e volume de L’Industrie (1817), ibid., p. 62-68 (p. 67).
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[19]
Ce texte est d’inspiration très libérale ; il invite au développement d’une division harmonieuse du travail entre savants et praticiens, sans passer par l’État.
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[20]
A. Comte, « Programme d’un travail sur les rapports des sciences théoriques avec les sciences d’application », in A. Comte, EJ, p. 55-61 (p. 61).
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[21]
A. Comte, « Essais sur quelques points de la philosophie des mathématiques ». Manuscrit (1819), in A. Comte, EJ, p. 494.
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[22]
Lettre à Valat du 24 septembre 1819, in A. Comte, Cor. I, p. 51-62.
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[23]
A. Comte, Programme des travaux nécessaires pour réorganiser la société (1822), Paris, Vrin, 1996, p. 277.
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[24]
A. Comte, Système de politique positive, t. IV, 1854, reprint, Paris, Anthropos, 1979, p. 542.
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[25]
Ibid., p. 246.
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[26]
A. Comte, Cours de philosophie positive, leçon 2 (1830), Paris, Hermann, t. 1, 1975, p. 47.
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[27]
Nous avons traité ce point, dans une comparaison avec le cas de Cournot, in « Comte et Cournot, une mise en perspective biographique et épistémologique », Revue d’histoire des sciences humaines, no 8, 2003, p. 9-40.
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[28]
Encore une fois, la comparaison avec Cournot est à cet égard suggestive.
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[29]
Sur Bergery, voir F. Vatin, Morale industrielle et calcul économiques dans le premier XIXe siècle : l’œuvre de Claude-Lucien Bergery (1787-1863), Paris, L’Harmattan, 2007.
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[30]
Voir H. Gouhier, Jeunesse, op. cit., t. 1, p. 169 sq.
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[31]
Pour un développement sur cette question, voir F. Vatin, « L’Association polytechnique (1830-1900) : “Éducation” ou “instruction” ? ou la place des sciences sociales dans la formation du peuple », Management et sciences sociales, no 3, 2007, pp. 245-296.
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[32]
Victor-Arsène Lechevalier (1795-1871 ; X 1813) était le frère de Jules Lechevalier Saint-André (1806-1862), saint-simonien passé au fouriérisme en 1832.
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[33]
Antoine Raucourt de Charleville (1799-1841), polytechnicien, ingénieur des Ponts, avait rencontré Prosper Enfantin à Saint-Pétersbourg en 1821 et fréquenté les milieux saint-simoniens, avec lesquels il rompt lors de la dérive religieuse du mouvement en 1832. La version la plus complète de sa doctrine est donnée dans son Cours normal de philosophie positive. Première partie : Physique philosophique de l’homme, Paris, Carilian-Gœury, 1834.
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[34]
A. Comte, lettre à Valat du 18 janvier 1826, lettre XLVI, in A. Comte, Cor. I, p. 188-194 (p. 193-194).
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[35]
A. Comte, ibid., lettre LXIV, p. 218-219.
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[36]
Voir Roger Hahn, Le système du monde. Pierre Simon Laplace. Un itinéraire dans la science, Paris, Gallimard, 2004, qui montre bien la filiation Laplace-Comte.
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[37]
A. Comte, Discours sur l’esprit positif (1844), Paris, Vrin, 1974, p. 170.171.
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[38]
A. Comte, lettre à Decan, maire du 3e arrondissement, en date du 3 janvier 1848, lettre CDLXXV, in A. Comte, Cor. IV.
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[39]
Le document existe sous forme manuscrite aux Archives de la Maison Auguste-Comte. Son plan détaillé avait fait l’objet d’une publication en placards ainsi que dans la Revue occidentale (voir Annie Petit, « L’œuvre de Pierre Laffitte. Bibliographie générale », in Pierre Laffitte (1823-1903). Autour d’un centenaire ; S&TP (Science et techniques en perspective), Louvain, Brepols, IIe série, no 8, fasc. 1, 2005, p. 21-45).
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[40]
Voir Annie Petit, « Pierre Laffitte professeur », in Pierre Laffitte (1823-1903), op. cit., p. 47-77.
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[41]
Un accord du rectorat a bien été obtenu en décembre 1876 et, à partir de 1879, Laffitte bénéficiera de la salle Gerson de la Sorbonne pour son enseignement dominical.
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[42]
Pierre Laffitte, 29e circulaire (1876), cité par A. Petit, « Pierre Laffitte professeur », op. cit., p. 51. Émile Laporte était avec Fabien Magnin le principal animateur du groupe des ouvriers positivistes.
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[43]
Nous avons vu en fait que ce cours n’avait ouvert qu’en 1831.
1Le positivisme comtien est en général associé à l’industrialisme du XIXe siècle, dans le sens le plus général que l’on peut donner à cette expression. Tout concourt à justifier cette idée : la formation polytechnicienne de Comte, ses relations avec Saint-Simon, sa contribution à la création en 1830 de l’Association polytechnique visant la formation ouvrière... Pourtant, une analyse plus fine des données tempère singulièrement l’analyse : Comte a fui le monde des ingénieurs auquel le destinait sa formation, il n’a jamais réalisé son grand traité sur l’industrie, promis dès 1817, et il a finalement très peu contribué à l’Association polytechnique, où il n’enseigna que six mois et, délibérément, une discipline, l’astronomie, qui ne pouvait avoir aucun intérêt pratique immédiat pour les ouvriers. Je voudrais éclairer cet apparent paradoxe en suivant trois pistes dont je montrerai qu’elles aboutissent aux mêmes conclusions : d’abord en revenant sur la biographie du jeune Comte, puis en examinant la distinction sciences théoriques / sciences d’application constitutive de son épistémologie, enfin en étudiant de plus près ce moment 1830 où Comte fut confronté au projet de formation ouvrière.
1. La jeunesse d’Auguste Comte ou comment ne pas devenir ingénieur
2Henri Gouhier a donné un récit suggestif de la jeunesse de Comte [1]. Je n’en retiendrai qu’une dimension : la façon dont Comte a fui, avec constance, le destin qu’il s’était lui-même tracé en entrant à l’École polytechnique à l’automne 1814. Cette école était destinée à donner à la nation des ingénieurs, d’abord pour les fonctions militaires, puis, la paix s’installant, pour des fonctions civiles, avec le développement des deux grands corps d’État : les Mines et les Ponts [2]. Sans doute, Polytechnique forma aussi les plus grands savants français du XIXe siècle. Mais la plupart des polytechniciens, même savants par ailleurs, occupèrent, au moins un temps, de telles fonctions industrieuses.
3Comte ne désira jamais devenir ingénieur, ainsi qu’il l’écrivit en 1818 à son ami Valat : « Je n’ai jamais été amoureux du métier d’ingénieur, dans quelque genre que ce soit. » [3] Il fut pourtant près de l’être à plusieurs reprises, et, à chaque fois, y échoua à sa grande satisfaction. La première manifestation de ce sort favorable fut le licenciement en avril 1816 de tous les élèves polytechniciens des promotions 1813, 1814 et 1815. Non sans quelque raison, la Restauration se méfiait de la jeunesse polytechnicienne, qui venait de s’enflammer pour Napoléon à l’occasion des Cent-Jours. Ce licenciement n’empêcha pourtant pas nombre des élèves de ces promotions d’être réintégrés dans les différents corps lors d’un concours ouvert à l’automne 1817 [4].
4Renvoyé dans sa famille à Montpellier, Comte retourne à Paris dès l’automne 1816. Il espère alors partir aux États-Unis avec le général Bernard, qui avait mission d’y créer une école analogue à Polytechnique. Le 13 octobre, il écrit, à Valat :
« Le général Bernard doit faire sentir la nécessité de l’enseignement de la géométrie descriptive pure et appliquée dans cette École, et il est sûr, m’a-t-il dit, d’obtenir qu’on l’y enseigne, parce que cette belle science est totalement inconnue aux ingénieurs américains, et tu sais combien elle leur serait nécessaire. [...] En conséquence, depuis un mois, dans les heures où je n’ai pas mes leçons, je travaille exclusivement à apprendre l’anglais et à me renforcer dans la géométrie descriptive et toutes ses applications, à l’architecture, à la peinture, à l’art militaire et au dessin des machines. » [5]
5Dans sa lettre de recommandation, le baron de Richemont insiste sur l’intérêt de Comte pour l’application des sciences aux arts :
« J’ai eu moi-même des occasions particulières et fréquentes d’apprécier la sagacité de ce jeune homme ainsi que son talent pour exposer et communiquer ses idées. Il joint à ces avantages le vif désir de se rendre utile, de même que l’ambition louable de se faire une honorable réputation dans les sciences et surtout dans leur application aux arts. Il sera très flatté de développer ces nobles inclinations sur un aussi beau théâtre que leur présente les États-Unis d’Amérique. » [6]
6Fort heureusement pour Comte, ce projet échoua, et il échappa aux sciences d’application aux États-Unis comme il y échappa en France, en renonçant à se présenter aux concours ouverts à l’automne 1817. En effet, en août, il avait fait la rencontre de Saint-Simon, ce qui a scellé son destin littéraire. Entre-temps, son ancien professeur à Polytechnique, Jean-Pierre Nicolas Hachette, avait cherché à l’associer à ses travaux de géométrie dérivés de ceux de Monge. Il lui fit traduire de larges passages d’un ouvrage de géométrie anglais [7], puis chercha à l’associer sans succès à la réédition de son Traité élémentaire des machines, initialement paru en 1811 [8]. Dans une lettre à Valat du 17 avril 1818, Comte expédiait en quelques mots sa collaboration avec Hachette : « J’ai fait avec Hachette un mauvais livre qui n’a rien rapporté » [9].
7Pourtant Comte n’en avait pas encore fini avec le fantasme d’une carrière « industrielle ». Dans une lettre du 10 décembre 1824 à Gustave d’Eichthal, il encourage ce dernier à embrasser une telle carrière, tout en s’en déclarant, avec un faux regret, personnellement incapable :
« Et, malgré cela encore, telle est l’énorme difficulté de conserver le caractère spirituel dans toute sa pureté au milieu d’une société toute temporelle, que je me surprends quelquefois à regretter de ne pas avoir embrassé une carrière industrielle, ou de ne pouvoir plus m’en former une, regret qui cependant, bien analysé, n’a pas le sens commun de ma part, car je n’aurais probablement réussi à rien. J’ai été sur le point, il y a sept ou huit ans, de devenir une sorte d’ingénieur chimiste dans une grande manufacture, ce qui, pour mon honneur, manqua heureusement. Je ne puis m’empêcher de sourire en me rappelant que, même à cette époque, je me faisais, en pensant à cette place, de beaux plans d’expériences chimiques, qui, pratiques dans leurs conceptions premières, dérivaient promptement à la théorie, et dont l’exécution m’aurait probablement, à moins de quelque heureux hasard, fait remercier tôt ou tard. » [10]
8L’orgueil caché sous ce constat d’incompétence n’échappa pas à Eichthal qui lui annonce en janvier suivant qu’il a trouvé une place dans un bureau et lui fait « le reproche de parler des affaires trop légèrement. Sans doute, elles n’exigent qu’une capacité fort commune, mais aussi beaucoup d’habitude et d’attention comme tous les métiers » [11].
9Le 6 avril 1825, ne voyant toujours pas se profiler la carrière professorale qu’il espère, Comte manifeste à Eichthal son désarroi : « Je vois, quoique un peu tard, que la simple manifestation de capacité n’est pas suffisante, et que, dans ce siècle tout pratique, le savant pur, sans un peu d’industrialisme, ne saurait se tirer d’affaire. Je tâcherai dorénavant de conformer ma conduite à ce véritable état de choses, autant que mon caractère pourra le permettre. » [12] Mais, assurément, son caractère ne lui permettait pas, comme il l’affirme encore l’année suivante à Valat : « Si j’avais mis dans la direction industrielle la dixième ou la vingtième partie de la force d’esprit et de la ténacité que j’ai consacrées à suivre ma vocation philosophique, je serais certainement tiré d’affaires dès à présent pour toute ma vie. Malheureusement il n’en a pas été et il ne pouvait en être ainsi, car il y a, dans l’homme, des choses qui s’excluent absolument. » [13]
10Comte va pourtant tenter une dernière fois une carrière de praticien, comme Inspecteur du commerce. Il présente à cet effet en juin 1828 une pétition à M. le comte de Saint-Cricq, ministre secrétaire d’État au département du Commerce et des Manufactures :
« Le pétitionnaire, après avoir terminé son éducation en 1814, 1815 et 1816 à l’École polytechnique, où il croit pouvoir dire qu’il a toujours compté au rang des élèves les plus distingués, s’est constamment occupé de la culture des sciences physiques et mathématiques, considérées surtout dans leurs relations générales et spéciales avec les besoins de la société. Ses recherches et méditations ont eu, depuis dix ans, pour objet particulier l’application de l’étude des connaissances positives au perfectionnement de l’économie publique, sur laquelle il a commencé à publier quelques écrits qui ont été favorablement accueillis par les esprits sages et réfléchis. [...]. Depuis la création d’un ministère du Commerce et des Manufactures, le pétitionnaire éprouve un vif désir de donner à son zèle et à ses travaux une direction pratique, en les consacrant d’une manière spéciale, sous les ordres de Votre Excellence, au développement que promet à la France cette utile institution. » [14]
11Il accompagne cette supplique d’une série impressionnante de recommandations de Charles Dupin, Alexandre de La Borde, Ternaux, Thénart, Arago, Chaptal, Fourier, Poinsot et Guizot, lequel n’hésite pas à écrire :
« Je me joins avec plaisir à tant d’honorables témoignages ; M. Comte, avec qui je me suis souvent entretenu, m’a toujours paru un homme d’un esprit très élevé et en même temps très applicable ; il est au niveau de la science et au courant de la pratique. Je ne doute pas qu’il ne rendît à l’administration qui se l’attacherait les plus grands services. »
12Cette tentative ne fut pas plus couronnée de succès que les précédentes, le poste n’ayant finalement pas été créé. Comte se félicite, le 7 décembre 1828, de « cet heureux échec » dans un courrier à Eichthal, auquel il fait part de nouvelles espérances : un poste de professeur de mathématiques dans une « École industrielle » [15]. Sans doute, ce poste aussi n’est pas pour lui à la mesure de son talent mathématique, mais il espère pouvoir le faire évoluer :
« On s’occupe actuellement d’organiser à Paris, en dehors de l’Université, une École industrielle pour l’éducation des classes supérieures de l’industrie. Le cours de mathématique dans cette université libre m’a été proposé et j’ai accepté. [...] L’enseignement n’est pas aussi élevé que je l’aurais voulu, même pour un tel établissement ; mais le besoin de ménager les préjugés des parents oblige à se restreindre d’abord dans des limites assez étroites, que j’espère bien reculer successivement en quelques années jusqu’au point convenable. » [16]
2. Sciences théoriques et sciences d’application
13Ce fut la dernière tentative de Comte pour trouver un emploi « ordinaire », indépendamment de ses diverses tentatives malheureuses d’obtention d’une chaire à Polytechnique. En fait, dès 1817, il avait théorisé ces dix ans d’échec professionnel, en développant, dans ses contributions à L’Industrie de Saint-Simon, la distinction entre « sciences théoriques » et « sciences d’application » [17] :
« Nous croyons avoir démontré, dans les articles précédents, la nécessité de deux grands travaux encyclopédiques, l’un pour les sciences théoriques, l’autre pour les sciences d’application. [...] Ces deux genres de travaux sont relatifs aux intérêts les plus élevés de la société ; ils ont pour but de préparer l’établissement d’un nouvel ordre des choses, du système positif, du régime industriel. » [18]
14Ces deux ordres de science sont alors mis par Comte à égalité, mais, dans l’esprit de la saine division du travail recommandée par Smith [19], il considère qu’ils sont dévolus à deux classes de savants différentes :
15« La division des sciences de la théorie et des sciences d’application est des plus frappantes encore sous le rapport des capacités que chacun de ces deux ordres de travaux exige dans les hommes qui s’y livrent. Non seulement il y a dans tout et partout une théorie et une pratique, mais il y a surtout des théoriciens et des praticiens ; des hommes qui ne sont susceptibles que de combiner des idées, abstraction faite de toute application ; d’autres qui ne sont propres qu’à appliquer les résultats des recherches scientifiques. » [20]
16Il est inutile de se demander dans laquelle des deux classes se plaçait Comte. En 1819, dans un manuscrit qu’il n’a finalement pas publié, il précise sa vocation : non pas mathématicien (type de savant qu’il considère encore comme besogneux), mais philosophe des mathématiques [21]. Dans un courrier à Valat, il précise son projet en traçant ce qui semble bien préfigurer son cours de philosophie positive. Il ne sera pas le philosophe d’une science en particulier, mais le philosophe des philosophies particulières des sciences particulières. En surplombant le savoir, en ne s’embarrassant pas des détails propres à chaque discipline, il pourra mettre la science sur la juste voie en dégageant des connexions qui échappent aux spécialistes rivés sur leurs objets particuliers. Mais, précise-t-il, il ne s’agit pas de poursuivre le projet chimérique de Condillac et des Idéologues, celui d’une science propre de la logique ou de l’esprit humain. La philosophie des sciences, telle qu’il la conçoit, ne peut être élaborée a priori ; elle émerge a posteriori grâce à une démarche inductive effectuée sur les corpus scientifiques développés. C’est pourquoi il faut partir des sciences les plus avancées et d’abord des mathématiques :
« Il résulte de là que les prétendues observations faites sur l’esprit humain considéré en lui-même et a priori sont de pures illusions ; et qu’ainsi tout ce qu’on appelle logique, métaphysique, idéologie, est une chimère, une rêverie, quand ce n’est point une absurdité. [...] Ce n’est donc point a priori, dans sa nature, que l’on peut étudier l’esprit humain et prescrire des règles à ses opérations ; c’est uniquement a posteriori, c’est-à-dire d’après ses résultats, par des observations sur des faits qui sont les sciences. C’est uniquement par des observations bien faites sur la manière générale de procéder dans chaque science, sur les différentes marches que l’on y suit pour procéder aux découvertes, sur les méthodes en un mot, que l’on peut s’élever à des règles sûres et utiles sur la manière de diriger son esprit. Ces règles, ces méthodes, ces artifices, composent dans chaque science ce que j’appelle sa philosophie. [...] Il faut donc qu’il y ait pour chaque science en particulier une classe de savants uniquement occupés d’en observer les méthodes, de les comparer, de les généraliser et de les perfectionner, et, en sus de tout cela, une classe de philosophes généraux occupés uniquement de même à observer ces différentes philosophies, à les comparer, à les généraliser, à les perfectionner par leurs rapports mutuels. J’ai choisi les mathématiques de préférence, d’abord parce que c’est la science que je possède le plus en détail, ensuite parce qu’étant la plus avancée, elle est précisément celle qui doit avoir le plus besoin de philosophie et pour laquelle on peut mieux la faire. » [22]
17En 1822, Comte présente son Programme des travaux nécessaires pour réorganiser la société. Dans cet opuscule, il annonce « trois séries de travaux » : l’établissement de « la philosophie positive », d’abord ; celle du « système d’éducation positive », ensuite ; enfin, « l’exposition générale de l’action collective que, dans l’état actuel de toutes leurs connaissances, les hommes civilisés peuvent exercer sur la nature pour la modifier à leur avantage, en dirigeant toutes leurs forces vers ce but, et en ne considérant les combinaisons sociales que comme des moyens d’y atteindre » [23]. Fidèle à ce programme de jeunesse, après avoir consacré toute son œuvre à la philosophie positive, il annonce encore en 1854, à la fin de son Système de politique positive, un Système de morale positive ou Traité de l’éducation universelle pour 1857-1858 et un Système d’industrie positive ou Traité de l’action totale de l’Humanité sur la planète pour 1861 [24]. S’il rédigea les principes de sa morale positive dans la Synthèse subjective, parue en 1856, il ne réalisa jamais son Industrie positive. On ne dispose à ce sujet, sur les quatre gros volumes du Système, que de deux pages très allusives, où il reconnaît sa dette à l’égard de ses lecteurs : « Mais l’ensemble des actions de l’homme sur la nature peut et doit être systématisé d’après celui des spéculations correspondantes. Tel est l’objet propre d’un traité projeté dès l’origine de ma carrière, de nouveau promis en terminant mon ouvrage fondamental, et même au début de celui-ci. Son exécution constituera ma dernière construction [...]. » [25]
18Est-ce seulement la mort prématurée de Comte en 1857 qui nous a privé de cette « dernière construction » ? On peut en douter. En fait, tout au long de sa vie intellectuelle, Comte semble avoir, vis-à-vis de cette dimension du savoir humain, pratiqué la même logique d’évitement que celle qui lui avait si bien réussi pour ne pas devenir ingénieur. Ce projet, sans cesse réaffirmé dans sa légitimité, est sans cesse repoussé. La dimension psychologique de l’affaire est congruente avec les principes théoriques mêmes que Comte met en œuvre : ce savoir industriel ne pourra être valablement élaboré qu’une fois que les sciences théoriques elles-mêmes auront été épistémologiquement bien assises :
« Entre les savants proprement dits et les directeurs effectifs des travaux productifs, il commence à se former de nos jours une classe intermédiaire, celle des ingénieurs, dont la destination spéciale est d’organiser la relation de la théorie et de la pratique. [...] Le corps de doctrines propre à cette classe nouvelle, et qui doit constituer les véritables théories directes des différents arts, pourrait sans doute donner lieu à des considérations philosophiques d’un grand intérêt et d’une importance réelle. Mais un travail qui les embrasserait conjointement avec celles fondées sur les sciences proprement dites serait aujourd’hui tout à fait prématuré ; car ces doctrines intermédiaires entre la théorie pure et la pratique directe ne sont point encore formées. » [26]
19Il n’y a pas lieu de chercher à trancher entre le psychologique et l’épistémologique dans l’échec du projet de Traité d’industrie de Comte. Que celui-ci ait élaboré une philosophie conforme à son tempérament propre est une évidence. Mais n’est-ce pas le cas de tout philosophe ? Plus que d’autres assurément, il s’enferme souvent dans le système de ses convictions, cherchant à ramener la science à sa philosophie, plutôt que sa philosophie à la science [27]. Il serait abusif pourtant de voir dans la philosophie de Comte une simple rationalisation visant à justifier sa propre pratique. Comme toute grande pensée, elle survit aux conditions psychologiques de sa genèse. Ce que je veux souligner ici est que si, d’une part, Comte ne pouvait probablement pas, « psychologiquement », écrire son Traité d’industrie positive (c’est-à-dire y consacrer le temps et l’énergie nécessaires), pas plus qu’il n’avait pu auparavant réussir une « carrière industrielle », d’autre part, la philosophie des sciences qu’il élaborait le lui interdisait dogmatiquement. Il eût en effet fallu attendre la « fin de l’histoire des sciences » avant de pouvoir passer à l’étude de leurs applications. Par ailleurs, de ce fait, Comte s’interdisait de penser l’apport des sciences pratiques à la théorie, ce qui lui fera notamment « manquer » la mécanique industrielle et son prolongement thermodynamique, mais aussi, par exemple, proscrire le calcul des probabilités [28].
20Ainsi, Auguste Comte, l’ancien élève de Polytechnique, le disciple de Saint-Simon, le philosophe que l’on associe en général, et souvent de façon péjorative, au « positivisme » entendu comme la pensée prosaïque du siècle de l’industrie, ne cessa lui-même jamais de fuir l’industrie, dans sa vie personnelle, comme dans ses écrits. Quand, en 1830, il participa à la formation de l’Association polytechnique destinée à former les ouvriers parisiens, ce fut pour les élever vers les astres en leur donnant un cours d’astronomie.
3. 1830 ou le rendez-vous manqué
21Les 17 et 19 août 1830, l’Association polytechnique de Paris tient son assemblée constitutive et élit un bureau provisoire composé de Blanc, Aymé Dubois, Auguste Comte et Victor Lechevalier. On a souvent insisté sur la présence de Comte dans cette association, symbole de la formation du peuple au XIXe siècle. Pourtant, Comte n’y joua finalement qu’un rôle bref, mineur et un peu à contre-emploi.
22La création, dans l’enthousiasme des barricades de Juillet, de l’Association polytechnique répond avec retard dans la capitale au mouvement de formation ouvrière lancé par Charles Dupin en 1824 depuis le Conservatoire et illustré à Metz sous la houlette de Claude-Lucien Bergery (1785-1862), ingénieur polytechnicien qui y organise, de 1825 à 1835, un riche ensemble de cours publics [29]. Mais l’Association polytechnique, exclusivement composée de polytechniciens, vise aussi à constituer une forme d’amicale des anciens élèves de Polytechnique ; on reconnaît ici l’influence de Comte, qui déjà avait, lors du licenciement de Polytechnique, créé avec quelques-uns de ses camarades une éphémère association d’élèves, ce qui lui avait valu, un temps, une surveillance policière [30]. D’ailleurs, les élèves des promotions licenciées jouèrent un rôle important dans l’association, comme si ceux-ci avaient un attachement particulier à la culture polytechnicienne dont le pouvoir politique avait voulu les priver.
23Je ne peux développer ici le récit des avatars de l’Association dans le contexte troublé des années 1830, marquées par l’agitation républicaine et la propagande saint-simonienne [31]. Après six mois d’activité, l’Association polytechnique se dissout sous l’effet des luttes politiques. Ce n’est que dans cette première période, durant l’hiver et le printemps 1831, que Comte y donna son cours d’astronomie. Après ce premier échec, Victor Lechevalier [32] crée l’Association libre pour l’instruction du peuple, très engagée dans l’opposition au régime, qui se donne pour objet l’ « éducation » du peuple (sa formation idéologico-morale) et non seulement son « instruction » (sa formation technique). L’insurrection républicaine ratée de juin 1832 amène le gouvernement à fermer tous les cours publics. L’Association libre ne s’en releva pas. En 1835, un des autres promoteurs de l’Association polytechnique, puis de l’Association libre, Antoine Raucourt, crée l’Institut de morale universelle pour propager ses principes d’ « éducation positive », fondés sur une philosophie dérivant de Condillac, de Tracy et de Cabanis, et avec l’ambition explicite de réconcilier la science avec la religion révélée [33]. Raucourt créa une revue, L’Éducateur (1836-1839), mais ne put lui non plus relancer les cours publics. Entre-temps, l’Association polytechnique s’était reconstituée sur une base apolitique en s’engageant auprès de Guizot, ministre de l’Instruction publique, à ne délivrer que des enseignements techniques. C’est sous cette nouvelle forme qu’elle devint une institution quasi publique de formation populaire et traversa sans encombre les régimes successifs de la monarchie de Juillet, du Second Empire et de la IIIe République.
24Si le nom de Comte apparaît encore en juillet 1832 comme vice-président de l’Association polytechnique, il n’y eut en fait plus aucune activité. Il reprit bien son cours d’astronomie en 1833, mais « à titre privé », et c’est sous cette forme qu’il le poursuivit pendant près de vingt ans. Son retrait s’explique aisément : la formation professionnelle des ouvriers ne l’intéressait pas plus que le métier d’ingénieur. On dispose à ce sujet d’un témoignage suggestif de sa part. En novembre 1825, dans une correspondance avec Valat, alors ingénieur des Ponts à Rodez, il lui enjoint de s’inscrire dans le mouvement lancé par Dupin depuis le Conservatoire. Mais, dans sa réponse aux questions de Valat, il montre qu’il ne conçoit pas cet enseignement comme à visée professionnelle, mais bien idéologique :
« Je ne puis te donner, du moins en ce moment, aucun conseil positif sur le cours que je t’ai engagé à faire. Mais je t’exhorte toujours très vivement à l’exécuter, soit pour toi, soit pour le public. À te dire le fond de ma pensée, je ne pense pas que les cours de ce genre puissent être faits convenablement aujourd’hui, car les conceptions très spéciales qui se rapportent à ce genre d’enseignement manquent encore absolument ; c’est un milieu entre la théorie pure et la pratique pure, qui n’est pas encore nettement déterminé. [...] Je ne suis donc étonné de l’espèce d’hésitation que tu éprouves, mais je te conseille fort de passer outre, en pensant que la cause réelle de cet embarras ne tient pas à toi, mais essentiellement à l’état présent de l’esprit humain, qui n’est vraiment pas encore mûr pour un enseignement méthodique de ce genre. En attendant, considère que tout ce qui pourra entrer d’idées positives dans la tête du peuple sera, dès ce moment et pour l’avenir, politiquement très utile, n’importe pour ainsi dire la manière qu’elles s’y rendent, et cela suffit ; ne t’embarrasse pas du reste. [...] L’essentiel, c’est que les ouvriers se frottent à la science pour prendre en dégoût toute théologie et toute métaphysique et qu’en même temps ils contractent l’habitude de voir dans les savants leurs pères spirituels ; le temps fera le reste et mettra de l’ordre dans une chose où aujourd’hui il ne peut guère y en avoir, et qui n’en est pas moins, à mes yeux, d’une importance majeure. » [34]
25Quand, le 14 décembre 1830, Comte écrit au président de l’Association polytechnique pour lui proposer un cours d’astronomie, il reprend exactement les mêmes arguments :
« Quoiqu’un tel cours ne puisse être aux ouvriers d’un usage immédiat, son utilité n’est pas douteuse, puisqu’il a pour but de leur donner des notions justes et nettes sur un sujet qui, même involontairement, fixe l’attention de tous les hommes, et sur lequel, par conséquent, à défaut d’idées saines ils en ont nécessairement d’absurdes, qui exerce inévitablement une influence funeste sur le système général de leur intelligence. [...] Mais il ne saurait encore être en notre pouvoir d’organiser pour les ouvriers une série régulière d’études scientifiques ; et, jusque-là, je suis convaincu que nous devons essentiellement nous attacher à répandre parmi eux des notions positives, propres à éveiller dans leur esprit le goût et le besoin d’études rationnellement dirigées sur toutes les branches fondamentales de la philosophie naturelle. Le cours que j’offre me paraît éminemment propre à une semblable destination. » [35]
26Dans la perspective laplacienne, l’astronomie, plus que toute autre discipline, pouvait, pour Comte, opérer dans les esprits la révolution mentale qu’il espérait [36]. Après les mathématiques proprement dites, elle constituait la base de sa « pyramide des sciences » et donc la discipline la plus tôt passée à l’ « état positif », ainsi qu’il l’énonce en 1844 dans son Discours sur l’esprit positif :
« Cette prépondérance nécessaire de la science astronomique dans la première propagation systématique de l’initiation positive est pleinement conforme à l’influence historique d’une telle étude, principal moteur jusqu’ici des grandes révolutions intellectuelles. Le sentiment fondamental de l’invariabilité des lois naturelles devait, en effet, se développer d’abord envers les phénomènes les plus simples et les plus généraux, dont la régularité et la grandeur supérieures manifestent le seul ordre réel qui soit complètement indépendant de toute modification humaine. Avant même de comporter encore aucun caractère scientifique, cette classe de conceptions a surtout déterminé le passage décisif du fétichisme au polythéisme, partout résulté du culte des astres. » [37]
27Rappelons que Comte a publié ce discours comme « Introduction » à son Cours d’astronomie populaire, celui-là même qu’il avait commencé à enseigner en janvier 1831 pour l’Association polytechnique. Il profita en effet de cette tribune tolérée par les autorités pour introduire progressivement l’enseignement de sa philosophie positive à titre d’ « introduction » à son cours d’astronomie. En 1848, à la veille de la nouvelle révolution, il fait une démarche auprès du maire du 3e arrondissement pour qu’on l’autorise à substituer en totalité l’enseignement de la philosophie positive à celui de l’astronomie et avoue qu’il en avait déjà pris de facto la liberté, depuis de nombreuses années :
« En vous demandant, comme de coutume, pour mon enseignement gratuit, la libre disposition de la plus grande salle des Petits-Pères, tous les dimanches, de midi à trois heures, depuis le 30 janvier jusqu’à la fin de juillet, je dois, cette année, vous soumettre loyalement la modification exceptionnelle que je me propose d’essayer. Sans renoncer réellement au cours d’astronomie que j’ai fait pendant dix-sept ans, je voudrais tenter cette fois de le remplacer par un cours philosophique sur l’histoire générale de l’humanité, pour donner au peuple une juste idée de l’intime liaison du présent avec l’ensemble du passé, afin de concevoir sans utopie l’avenir social. Ce nouveau cours ne serait, au fond, que le développement plus complet et plus méthodique du préambule philosophique que j’ai de plus en plus étendu chaque année avant de commencer l’exposition astronomique, et qui, l’an dernier, remplit douze longues séances, sans exciter la moindre réclamation. Si cet essai réussit, je compterais, dans les années suivantes, faire alterner le cours astronomique et le cours historique. » [38]
4. Épilogue : Pierre Laffitte et la Société positiviste d’enseignement populaire
28Comte semble avoir mis une rare constance à échapper aux « sciences d’application » sous le triple registre de l’activité professionnelle personnelle, de leur théorisation dans son système des sciences et de l’enseignement en direction des classes ouvrières. Sur ce dernier registre, sa position n’était pas fondamentalement différente de celles d’autres fondateurs de l’Association polytechnique comme Lechevalier ou Raucourt. Mais, si ceux-ci en conclurent qu’il fallait associer aux enseignements techniques des enseignements de nature sociale, d’histoire pour Lechevalier, de morale pour Raucourt, la position de Comte, en 1830, était plus contournée. Il ne jugeait pas alors sa philosophie assez mûre pour pouvoir servir d’emblée de base à un enseignement social didactique et jugeait d’ailleurs non sans raison que le climat politique exigeait de la prudence. C’est pourquoi il opta pour un enseignement d’astronomie, le plus propre à son sens à faire progresser l’esprit positif dans les têtes populaires.
29La suite de l’itinéraire de Comte montre toutefois qu’il finit par rejoindre, sur le terrain de la morale et de la religion, la posture qui était celle de Raucourt dans les années 1830. Le titre qu’il propose en 1854 pour son traité de morale à venir semble d’ailleurs bien renvoyer à Raucourt : Système de morale positive ou Traité de l’éducation universelle. En revanche, sa théorie de l’industrie resta peu ou prou au point où il l’avait envisagée dès 1817. Dans la dernière période de sa vie, Comte revint sur la question ouvrière, sous l’influence de ses disciples ouvriers menés par Fabien Magnin, mais il ne reprit pas pour autant le travail sur l’industrie, promis depuis l’époque de la collaboration avec Saint-Simon. À la faveur de la révolution de 1848, il lança un nouveau mouvement, en reprenant curieusement l’intitulé choisi par Lechevalier en 1831 : « Association libre pour l’instruction positive du peuple dans tout l’Occident européen », dont la proclamation le 25 février 1848 resta sans suite.
30Il revint à son fidèle disciple, Pierre Laffitte, de tenter de mettre en œuvre ce projet de Comte à partir des brèves indications fournies dans le Système de politique positive. Donné de 1886 à 1889, ce cours comprend trois parties : « 1 / Théorie de la terre ; 2 / Théorie de l’Humanité ; 3 / Théorie de l’Industrie ou Réaction systématique de l’industrie sur la Terre. » [39] Cet enseignement fait partie de la liste impressionnante de cours assurés par le successeur de Comte depuis la mort du maître, dans l’appartement de la rue Monsieur-le-Prince et dans d’autres lieux [40]. L’instauration de la IIIe République avait permis un début de reconnaissance institutionnelle de l’enseignement positiviste. En 1876, en effet, Laffitte put le faire bénéficier de la loi du 12 juillet 1875 sur l’enseignement supérieur libre [41]. Il crée à cet effet la Société positiviste d’enseignement populaire. Lors de la création de cette société, les ouvriers positivistes défendaient encore le principe de l’éducation plus que de l’instruction du peuple :
« [Laporte] a fait ressortir d’une manière remarquable que ce qui importait pour le Prolétariat, même au point de vue de son bien-être matériel, était de le perfectionner surtout comme homme beaucoup plus que comme ouvrier. Par suite un enseignement qui l’initie à l’ensemble des connaissances humaines, surtout sociales et morales, est surtout la chose nécessaire, bien plus qu’un enseignement professionnel, qui, en ne le perfectionnant que comme ouvrier, peut être plus dangereux qu’utile. » [42]
31En 1893, Laffitte relance la Société positiviste d’enseignement populaire et demande sa reconnaissance d’utilité publique. Il publie à cette fin un épais dossier, où il fixe l’origine symbolique de cette société en 1830, date de l’ouverture du cours d’astronomie de Comte [43]. Ce dossier fournit une liste impressionnante de cours et conférences des positivistes, données depuis 1876 à Paris et en province dans des cadres divers, et notamment sous l’égide des Associations polytechnique et philotechnique. Sous la houlette de Pierre Laffitte et dans le contexte de la IIIe République triomphante, le positivisme parvenait ainsi à s’approprier une histoire glorieuse de la formation populaire, à laquelle Comte avait sans doute contribué, mais de façon très modeste et assez particulière.