Compte rendu

Jean-Claude Gens, Karl Jaspers, Paris, Bayard, 2003, 400 p., 34 E.

Pages 357zt à 432zt

Citer cet article


  • Tirvaudey, R.
(2005). Jean-Claude Gens, Karl Jaspers, Paris, Bayard, 2003, 400 p., 34 E. Revue philosophique de la France et de l'étranger, Tome 130(3), 357zt-432zt. https://doi.org/10.3917/rphi.053.0357zt.

  • Tirvaudey, Robert.
« Jean-Claude Gens, Karl Jaspers, Paris, Bayard, 2003, 400 p., 34 E. ». Revue philosophique de la France et de l'étranger, 2005/3 Tome 130, 2005. p.357zt-432zt. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-philosophique-2005-3-page-357zt?lang=fr.

  • TIRVAUDEY, Robert,
2005. Jean-Claude Gens, Karl Jaspers, Paris, Bayard, 2003, 400 p., 34 E. Revue philosophique de la France et de l'étranger, 2005/3 Tome 130, p.357zt-432zt. DOI : 10.3917/rphi.053.0357zt. URL : https://shs.cairn.info/revue-philosophique-2005-3-page-357zt?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rphi.053.0357zt


1 Cette forte et volumineuse biographie vient commémorer le 120e anniversaire de la naissance de Karl Jaspers (1883-1969). Le fait est heureux car la vie et l’œuvre de Jaspers sont entourées de confusions. Mais comment évaluer le sens de l’œuvre jaspersienne à partir de la situation historique globale ? Plus exactement, comment en vint-il à la philosophie après avoir soutenu sa thèse de médecine (« Nostalgie et crime », 1909) et exercé comme médecin assistant dans une clinique psychiatrique auprès de Franz Nissl ? Sans doute, des raisons occasionnelles interviennent. La mucoviscidose dont il était atteint dès l’enfance, la volonté de rester à Heidelberg contrarièrent sa carrière de praticien. « Mais, relève J.-C. Gens, son travail de recherche en psychiatrie lui avait fait toucher du doigt les limites de toute science, de sorte que cette expérience a négativement déterminé son orientation vers la philosophie » (p. 82). En effet, la question de l’aliénation mentale n’est intelligible que si l’on inscrit l’individu à l’intérieur de la totalité de son être. Aussi cet engagement dans la voie philosophique est-il la reprise d’une vocation ancienne à laquelle il avait d’abord pensé devoir renoncer.

2 Psychologie des visions du monde (1919), Strindberg et Van Gogh (1922), qui contribuèrent à la notoriété du psychiatre, préfigurent sa philosophie de l’existence qui viendra se préciser lors de la percée philosophique des années 1931-1932. Mais déjà 1913 marquait un tournant dans l’histoire de sa pensée avec la parution de Psychopathologie générale, son habilitation en psychologie, sa rencontre avec Husserl, sa découverte de Nietzsche, puis de Kierkegaard. À sa nomination comme professeur extraordinaire de philosophie (1920) suit une période de maturation (1921-1931) durant laquelle s’élaborent La situation spirituelle de notre époque (1931), Philosophie et Max Weber. L’Essence allemande dans la pensée politique, la recherche et la philosophie (1932).

3 C’est durant la période tragique (1933-1945) que le résistant silencieux connaît une émigration intérieure dans ce pénitencier qu’était l’Allemagne nazie. Il prononce pourtant une série de conférences donnant naissance aux ouvrages majeurs Raison et existence, La situation spirituelle de notre époque, Philosophie de l’existence. Dans le même temps, se dessinent les œuvres publiées après guerre telles que Les grands philosophes, Origine et sens de l’histoire.

4 Mais la grandeur du « penseur existentiel » apparaît lorsqu’il s’engage dans les problèmes politiques de son temps. Il s’implique dans la création du mensuel Die Wandlung, dont le prolongement sera la publication de La question de la culpabilité (1948) appelant à une « purification » de l’individu. Il participe aux Rencontres internationales de Genève en 1946 sur l’ « esprit européen », et en 1949 sur « Pour un nouvel humanisme » dans de vives discussions avec G. Lukács et H. Lefebvre. En 1948, celui qui incurve la conscience morale de l’Allemagne accepte, dans l’agitation fiévreuse des médias, le poste à l’Université de Bâle où cinq conférences seront regroupées dans La foi philosophique (1948). Ce long séjour bâlois sera entrecoupé de conférences tenues à Heidelberg (1950) qui paraîtront sous le titre de Raison et déraison de notre époque. Avec La bombe atomique et l’avenir de l’homme (1958), l’universaliste s’attache aux problèmes d’une histoire mondiale de la philosophie.

5 C’est dans les années 1960 qu’il acquiert un rayonnement médiatique sans précédent. Il entretient une polémique avec Buber à propos du concept de communication existentielle thématisé dans Philosophie, avec Barth sur la question du contenu religieux de la philosophie de l’existence, avec Bultmann sur le mythe, avec Buri sur la révélation et les dogmes de la tradition chrétienne. S’opère alors une mutation de son « apolitisme » d’avant la Seconde Guerre mondiale au « suprapolitique ». En effet, Jaspers se prononce pour une « révolution légale », c’est-à-dire non une révolution violente venant d’en haut, mais une révolution du mode de pensée politique qui s’effectue du bas. À l’occasion de la dénonciation du culte de la Bildung chez Goethe, dont le danger est de soustraire les Allemands à la conversion vers une authentique germanité, il se heurte au romaniste Curtius. Il entre directement dans la vie politique allemande avec Liberté et réunification (1960), moins dans le souci de penser les institutions que de rappeler l’esprit qui devrait les inspirer. Où va la République fédérale ? de 1966 poursuit la nécessité d’une rééducation politique des Allemands. Dans ces écrits politiques s’énonce la tâche de l’ « écrivain politique » qui consiste à éclairer les possibilités pratiques d’une situation en les pensant jusqu’à leurs conséquences ultimes. Et notre biographe de déceler leur inspiration weberienne. Prenant sa retraite en 1961, Jaspers se détourne du politique et n’a de cesse, jusqu’en 1968, d’examiner la conscience lorsqu’elle doit affronter un État criminel.

6 On consultera donc avec un vif intérêt cette biographie, à l’érudition aussi pertinente que sobre, qui est une invitation à lire ou relire Jaspers. Signalons que l’ouvrage comporte une bibliographie des cours et séminaires de Jaspers, un index des noms et un cahier photos.

7 Robert TIRVAUDEY.


Date de mise en ligne : 01/12/2007

https://doi.org/10.3917/rphi.053.0357zt