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De la question de savoir si la Terre vieillit, considérée d'un point de vue physique (1754)

Pages 13 à 30

Citer cet article


  • Kant, E.
(2011). De la question de savoir si la Terre vieillit, considérée d'un point de vue physique (1754) Philosophie, 110(3), 13-30. https://doi.org/10.3917/philo.110.0013.

  • Kant, Emmanuel.
« De la question de savoir si la Terre vieillit, considérée d'un point de vue physique (1754) ». Philosophie, 2011/3 n° 110, 2011. p.13-30. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-philosophie-2011-3-page-13?lang=fr.

  • KANT, Emmanuel,
2011. De la question de savoir si la Terre vieillit, considérée d'un point de vue physique (1754) Philosophie, 2011/3 n° 110, p.13-30. DOI : 10.3917/philo.110.0013. URL : https://shs.cairn.info/revue-philosophie-2011-3-page-13?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/philo.110.0013


Notes

  • [1]
    Issu du volume I des Kant’s Gessammelte Schriften, Vorkritischen Schriften (1747-1756), hrsg. von der Königlich Preusslichen Akademie der Wissenschaften, Berlin, Druck und Verlag von Georg Reimer, 1902, pp. 195-213. Nous nous sommes permis, dans le travail de mise en page, de revenir à la ligne plus souvent que ne le fait Kant, et de modifier parfois la ponctuation, pour des raisons de lisibilité. Les chiffres entres crochets renvoient à l’édition originale allemande ; les mots placés entre crochets sont des ajouts de notre plume rendus nécessaires pour la compréhension de la phrase. Les notes en bas de page sont toutes du traducteur, à l’exception d’une seule appelée par un astérisque.
  • [2]
    Voir la célèbre page du Cinquième soir des Entretiens sur la pluralité des mondes (1686) de Fontenelle : « Les anciens étaient plaisants de s’imaginer que les corps célestes étaient de nature à ne changer jamais, parce qu’ils ne les avaient pas encore vus changer. Avaient-ils eu le loisir de s’en assurer par l’expérience ? Les anciens étaient jeunes auprès de nous. Si les roses, qui ne durent qu’un jour, faisaient des histoires, et se laissaient des mémoires les unes aux autres, les premières auraient fait le portrait de leur jardinier d’une certaine façon, et de plus de quinze mille âges de roses ; les autres qui l’auraient encore laissé à celles qui les devraient suivre, n’y auraient rien changé. Sur cela elles diraient : ‘Nous avons toujours vu le même jardinier; de mémoire de rose, on n’a vu que lui ; il a toujours été fait comme il est : assurément, il ne meurt point comme nous ; il ne change seulement pas’. Le raisonnement des roses serait-il bon ? ». Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes, suivi de Digression sur les anciens et les modernes, R. Schackleton (éd.), Oxford, Clarendon Press, 1955, p. 141.
  • [3]
    Le thème des âges successifs du monde, associé à celui de son vieillissement (mundus senescit), est essentiellement d’origine patristique. Le schéma le plus influent pendant tout le Moyen Age semble avoir été le schéma septénaire conçu par saint Augustin dans le De Genesi contra Manicheos (388-389), qui se retrouve à la fin de la Cité de Dieu (413-426). Il ne concerne l’histoire terrestre que pour six âges, pensés en référence aux six jours de la création et aux six âges de l’homme. Le premier âge est celui où apparut la lumière et correspond à la petite enfance (infantia). Il va d’Adam à Noë par dix générations. Le second âge, celui du matin et de l’enfance (pueritia), s’étend de Noé à Abraham, par dix autres générations. Le troisième âge est semblable à l’adolescence (adolescentia) et au troisième jour où la terre fut séparée des eaux. Il s’étend d’Abraham à David en quatorze générations. Après le mauvais Saül, David ramène le matin et incarne la jeunesse (juventus). Ce quatrième âge finit avec les mauvais rois sanctionnés par la captivité de Babylone. Il équivaut au jour de la création des astres. C’est l’apogée de la vie humaine et de l’histoire. Le déclin commence en effet avec l’âge mûr (gravitas). C’est le jour de la création des poissons et des oiseaux, début de l’instabilité marine et aérienne. Seule une élite de justes se purifie. À la fin, apparaît Jésus. Le sixième âge, celui où vivent les hommes de l’époque d’Augustin, est le dernier de ce monde. C’est celui de la vieillesse (senectus). C’est aussi celui de la dissociation entre la cité terrestre et la cité de Dieu. Si le monde vieillit de plus en plus, l’homme nouveau, le chrétien, mène une vie de plus en plus spirituelle et commence à désirer les biens éternels. C’est le jour où Dieu créa « des reptiles doués d’âmes vivantes ». Ce sixième âge s’achève avec le retour du Christ. Le septième âge est celui du repos, du sabbat, à l’image du septième jour de la Création. Il échappe à la suite des âges car il ne connaît pas de déclin et débouche sur le huitième jour, l’éternité. Voir sur cette doctrine, A. Luneau, L’histoire du salut chez les pères de l’Église. La doctrine des âges du monde, Paris, Beauchêne, 1964. La corrélation entre le vieillissement de la Terre et la corruption de la nature morale de l’homme, à laquelle Kant fera de nouveau allusion à la fin de son essai, constituait un lieu commun sous la plume des moines et des clercs du Haut Moyen Âge, et a été de nouveau très discutée au début du xviie siècle en Angleterre par les philosophes, naturalistes et théologiens jusqu’à la publication en 1616 du livre le plus emblématique de cette controverse écrit par Godfrey Goodman, The Fall of Man and the Corruption of Nature, Proved by the Light of our Natural Reason, auquel George Hakewill répondit en 1626 en soutenant la thèse inverse d’une restauration constante de la nature dans un livre à grand succès intitulé An Apologie of the Power and Providence of God in the Governement of the World – vaste débat dont l’on trouvera quelques échos dans le Telluris theoria sacra (1681) de T. Burnet et dans les Discourses of Earthquakes and Subterraneous Eruptions (1667-1694) de R. Hooke. Sur ce point précis voir R. W. Hepburn, « George Hakewill : The Virility of Nature », Journal of the History of ldeas, 1955, n° 2, p. 135-50, et, sur la relation plus générale entre la pensée cosmologique à l’âge classique, certains thèmes religieux et l’idée d’un processus entropique anticipant la formulation du principe du même nom par Clausius en 1865, voir H. S. Kragh, Entropic Creation : Religious Contexts of Thermodynamics and Cosmology, Aldershot, Ashgate, 1988.
  • [4]
    Voir la fameuse ouverture des Digressions sur les anciens et les modernes (1688) de Fontenelle : « Toute la question de la prééminence entre les anciens et les modernes étant une fois bien entendue, se réduit à savoir si les arbres qui étaient autrefois dans nos campagnes étaient plus grands que ceux d’aujourd’hui ». Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes, suivi de Digression sur les anciens et les modernes, ibid., p. 161.
  • [5]
    Fontenelle, ibid.
  • [6]
    Il est probable que l’autorité sur laquelle s’appuie ici Kant ne soit autre qu’Albrecht von Haller, dont le traité Primae linae physiologiae in usum Praelectionum Academicarum (1747) contient une discussion intéressante du processus de vieillissement dans sa partie conclusive.
  • [7]
    Voir l’Histoire générale de la terre et théorie du ciel (1755) : « La formation d’un globe céleste, qui passe de l’état fluide à l’état solide, produit nécessairement de telles inégalités sur sa surface. Lorsque la surface se durcit, en même temps que dans la partie encore liquide les masses des matériaux pesants plongent vers le centre, les particules de l’air (…) qui se trouvent entremêlées dans ces matériaux en sont chassées, se rassemblent sous l’écorce devenue solide, et y produisent des cavités énormes (…), dans lesquelles finalement l’écorce supérieure s’effondre en se plissant-de mille manières, formant ainsi des plateaux élevés et des chaînes de montagnes, en même temps que des vallées et les lits de vastes océans », trad. fr. C. Wolf, Paris, Gauthiers-Villars, 1886, p. 216, n. 1.
  • [8]
    Voir « Von der Ursachen der erderschütterungen bei Gelegenheit des Unglückes, welches die westlichen Länder von Europa des vorigen Jahres betroffen hat » (1756), où Kant se sert du même principe d’explication pour rendre compte des tremblements de terre de 1755. Voir aussi dans le cours de géographie, E. Kant, Géographie, trad. fr. M. Cohen-Halimi, M. Marcuzzi et V. Seroussi, Paris, Aubier, 1999, pp. 177-179.
  • [9]
    Croyance assez largement partagée au xviiie siècle, à laquelle Kant se réfère presque toujours en l’attribuant à Linné. Voir E. Kant, Géographie, ibid., p. 160 et p. 212.
  • [10]
    Voir Hérodote, Histoire, II, 13, trad. fr. A. Barguet, dans Hérodote et Thucydide, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1964, p. 146. Rappelons qu’une coudée correspond à environ 52 centimètres.
  • [11]
    Telle est la théorie défendue par Edmond Halley, dont Kant a très certainement eu connaissance. Voir Edmond Halley, « A Short Account of the Cause of the Saltiness of the Ocean, and of the Several Lakes that Emit no Rivers ; with a Proposal, by Help thereof, to Discover the Age of the World », Philosophical Transactions of the Royal Society of London, 1715, n° 29, pp. 296-300. L’identification des auteurs des autres hypothèses invoquées ci-dessous est faite par Kant lui-même dans la suite du texte.
  • [12]
    Soit six cents coudées, autrement dit 312 mètres.
  • [13]
    Dans l’hypothèse où l’âge de la terre serait de six mille ans – hypothèse traditionnelle, d’origine biblique, que Kant reprend donc tacitement ici à son compte.
  • [14]
    Soit 0,0283 mètre cube.
  • [15]
    Johann Gottschalk Wallerius (1709-1785), chimiste et minéralogiste suédois, professeur à l’université d’Uppsala. Ce dernier a établi que l’eau de mer contenait 1/30e de sel aux abords de Karlskron ; qu’elle en contenait 1/16e aux abords de Warberg ; et 1/10e aux abords de Udewalla et Gullmarsberg. Voir Hydrologie, ou description du règne aquatique, p. 80, publié dans le second tome de Minéralogie, ou description générale des substances du règne minéral (1753), trad. fr. par le baron d’Holbach. Ces chiffres ne correspondent pas à ceux qu’indique Kant. Il se peut qu’il se réfère à un autre texte que celui-là.
  • [16]
    À comparer avec le cours de géographie physique : E. Kant, Géographie, ibid., pp. 110-11.
  • [17]
    Eustachio Manfredi (1674-1739), mathématicien et astronome italien, fondateur de l’Académie des Sciences de l’Institut de Bologne.
  • [18]
    Voir Eustachio Manfredi, « De maris altitutidine aucta », Bononiensi scientiarum et artium instituto academia comentarii, 1745, 2, 1re partie, p. 237-47.
  • [19]
    Un pouce égale 2,6 centimètres. Le plancher se situait donc à environ 20 centimètres en-dessous du niveau de la mer.
  • [20]
    Soit environ 25 centimètres.
  • [21]
    Nicolas Hartsoecker (1656-1725), mathématicien, physicien, biologiste néerlandais, est notamment l’auteur d’une série de livres contenant des prédictions qui ont été assez largement diffusées au xviiie siècle. Voir Conjectures physiques (1706), Suite des conjectures physiques (1708), Éclaircissements sur les conjectures physiques (1710), Seconde partie de la suite des conjectures physiques (1712).
  • [22]
    Voir Herman Boerhaave, Éléments de chimie (1752), tome I, p. 421. Sur les expériences de Boerhaave, voir G. A. Lindeboom, Herman Boerhaave : the Man and his Work, Londres, Methuen, 1968, pp. 337-339.
  • [23]
    Voir Stephen Hales, Vegetable Staticks or some Account of some Statical Experiments on the Sap in Vegetables (1727). Hales prétendait qu’il était possible de collecter de grandes quantités d’air par la décomposition par la chaleur de nombreuses substances ; pour lui les airs recueillis ne différaient pas de l’air atmosphérique. L’ouvrage de Hales eut un grand retentissement et fut traduit en français en 1735 par Buffon.
  • [*]
    Voir l’Académie Royale des Science de Paris, mémoires de physique, traduction Steinwehrsche, tome 2, p. 246.
  • [24]
    Kant se réfère ici à l’article de Giacomo Filippo Maraldi, « Diverses observations de physique générale », Histoire de l’Académie Royale des Sciences. Année MDCCIV. Avec les mémoires de mathématique & de physique pour la même année, Paris, 1706, p. 8-10. Giacomo Filippo Maraldi (1665-1729), mathématicien et astronome franco-italien, a décrit les tremblements de terre qui ont frappé l’Italie en 1702-1703 pendant lesquels une eau de source blanchâtre a jailli en abondance pendant une quart d’heure en provoquant une inondation locale.
  • [25]
    Cette ville, qui répond aujourd’hui au nom de Pas??k, se situe en Pologne à 80 kilomètres au sud-est de Danzig (Gdan?k) et à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Königsberg (aujourd’hui Kaliningrad, en Russie).
  • [26]
    « Esprit recteur » : Boerhaave avait donné ce nom au liquide odorant qu’on obtient de la distillation des végétaux aromatiques. C’est ce qu’on a aussi nommé « arôme », qui paraît n’être autre chose que l’huile essentielle dissoute dans l’eau distillée. Les eaux distillées chargées des principes volatils des végétaux sont rangés de nos jours dans la catégorie des hydrolats.
  • [27]
    Sur la liaison entre les eaux obtenues par distillation et la « cinquième essence », d’origine aristotélicienne, voir R. P. Multhauf, The Origins of Chemistry, Londres, Oldbourne, 1966, pp. 208-15.
  • [28]
    Kant semble envisager un cycle de production et de destruction de la matière organique, par la médiation de ce « Protée de la nature » qu’est le phlogistique. Dans sa dissertation sur le feu de 1755 intitulée « Meditationum quandarum de igne succincta delineatio, quam speciminis causa amplissimae facultati philosophicae » (dans Kant’s Gessammelte Schriften, vol. I, ibid., p. 371-84), Kant avance la thèse que « tout corps est maintenu solidaire en ses parties solides en vertu d’une matière élastique comme par un ruban. Les particules élémentaires s’attirent les unes les autres par cette matière intermédiaire, et sont maintenus ensemble bien plus fermement qu’elles ne pourraient le faire si elles se touchaient directement les unes les autres » (proposition IV). L’on se souvient que Newton lui-même parle, à la fin du Scholie général des Principia (1687) d’un « esprit très subtil qui pénètre à travers tous les corps solides, et qui est caché dans leur substance » (trad. fr. Mme du Chastellet). Il se peut que Kant ait eu à l’esprit cet « éther » newtonien, mais il se peut aussi qu’il ait songé à Hales ou à Boerhaave, comme semble le suggérer ce paragraphe qui mentionne sans les nommer les « chimistes ».
  • [29]
    Voir, par exemple, parmi les œuvres faisant usage de cette hypothèse et dont Kant a pu avoir connaissance, William Whiston, A New Theory of the Earth, from its Original, to the Consummation of all Things Where the Creation of the World in Six Days, the Universal Deluge, and the General Conflagration, As laid down in the Holy Scriptures, Are Shewn to be Perfectly Agreeable to Reason and Philosophy, Londres, 1725 ; Johann Heyn, Specimen Cometologiae Sacrae, Leipzig, 1742 ; Buffon, Histoire naturelle, générale et particulière, 44 volumes, Paris, 1749-1804, vol. I, p. 133-36. Voir le cours de géographie où certains de ces auteurs sont cités, Géographie, ibid., p. 212.

Si quelqu’un veut savoir si un objet doit être dit vieux, ou très vieux, ou encore jeune, il ne doit pas l’estimer en fonction du nombre des années pendant lesquelles cet objet a duré, mais en fonction de la relation qui existe entre le nombre d’années pendant lesquelles cet objet a duré et [la totalité] du temps pendant laquelle il doit durer. La même durée de temps qui, pour un certain genre de créatures, peut être dite constituer un grand âge peut tout à fait ne pas l’être pour un autre genre de créatures. Le temps au cours duquel un chien vieillit permet à peine à un être humain de sortir de l’enfance, et les chênes et cèdres du Liban n’ont pas encore atteint la maturité cependant que les tilleuls ou les sapins ont vieilli et se sont flétris. Les hommes se trompent lourdement lorsqu’ils essaient de prendre pour unité de mesure de l’âge de la grandeur des Œuvres de Dieu la séquence des générations humaines qui se sont succédées pendant une [période] particulière de temps. Il est à craindre que cette manière de juger soit analogue à celle des roses dont parle Fontenelle évaluant l’âge de leur jardinier. « Notre jardinier », disent-elles, « est un homme très âgé ; de mémoire de rose, il est le même que celui qu’il a toujours été ; il ne meurt pas, il ne change même pas ». Si l’on considère la permanence presque infinie qui caractérise les Œuvres de la création dans ce qu’elles ont de plus grand, l’on en vient à croire que le passage de cinq ou de six mille ans dans la durée de temps impartie à la Terre n’est peut-être pas même équivalent à une année dans la vie d’un être humain…


Date de mise en ligne : 21/12/2011

https://doi.org/10.3917/philo.110.0013

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