Souffrance sociale des usagers et malaise des travailleurs sociaux
- Par Serge Jacquinet
Pages 39 à 49
Citer cet article
- JACQUINET, Serge,
- Jacquinet, Serge.
- Jacquinet, S.
https://doi.org/10.3917/pp.008.0039
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Notes
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[1]
Responsable du service social des Mutualités Chrétiennes de Liège. Place du 20 août, 38. 4000 Liège. Tél. : 04 / 221 74 20 Fax : 04 / 221 73 14 Serge. Jacquinet@ cm. be
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[2]
La tête hors de l'eau, Bruxelles, Éditions EVO, Petite bibliothèque de la citoyenneté, 1998.
-
[3]
Les inégalités sociales en Belgique, Bruxelles, Éditions EVO, Petite bibliothèque de la citoyenneté, 1997.
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[4]
EHRENBERG A, La fatigue d'être soi,Paris, Éditions Odile Jacob.
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[5]
BERTOLOTTO Fernando, Travail social, insertion et maladie : réduire les inégalités, in Revue «Prévenir», juin 1995.
Introduction
1Il m'a été demandé de contribuer à la réflexion de votre revue consacrée à la souffrance sociale au départ d'une intervention que j'avais eu l'occasion d'effectuer lors d'un des ateliers organisés à l'occasion des États Généraux du travail social par l'Institut Cardijn en décembre 2002.
2Mon intervention d'alors avait pour thème : « L'usager, coproducteur dans la relation d'aide ». J'y faisais référence brièvement à une enquête réalisée en 1997 par le service social des Mutualités Chrétiennes et parue aux Éditions Vie Ouvrière sous le titre volontairement provocateur : « La tête hors de l'eau » [2].
3Cette publication résultait d'un long travail d'analyse et de réflexion au sein du service social mutualiste mené avec le soutien de deux sociologues - Abraham Franssen et Thomas Lemaigre - au départ de témoignages recueillis auprès d'une cinquantaine d'affiliés mutualistes ayant récemment connu un processus d'exclusion au départ d'une problématique de santé.
4Il s'agissait, outre de restituer une parole aux affiliés, d'adjoindre à la dure réalité des chiffres relatifs à la montée des inégalités en Belgique [3] le témoignage et le vécu des personnes elles-mêmes. Un croisement et un enrichissement des savoirs réciproques considérés comme indispensables pour penser l'action sociale mutualiste de demain.
5L'objet de ma contribution sera donc essentiellement de vous donner écho de cette aventure vécue au sein de notre service lorsqu'il fut décidé de nous mettre à l'écoute de nos usagers avec pour seule consigne de recueillir leur parole et de tenter d'en faire ultérieurement l'analyse.
6Au fur et à mesure de la présentation succincte des enseignements de cette recherche-action et plus particulièrement de ceux relatifs à la souffrance sociale telle qu'exprimée par nos affiliés, je tenterai quelques réflexions sur les liens qui m'apparaissent significatifs entre cette souffrance sociale jusque-là peu dite et le malaise identitaire exprimé par certains travailleurs sociaux eux-mêmes.
7Mais, tout d'abord, laissons la parole à nos usagers ! Risquons, nous aussi, cette plongée dans l'insuffisamment connu du vécu de la maladie et de l'exclusion sociale.
8« J'ai le sentiment d'avoir enfin rencontré des gens intéressants, des gens qui ont quelque chose à dire, de remarquable. » Témoignage d'un TS qui a réalisé les entretiens.
1. « La tête hors de l'eau » ou lorsque des affiliés en invalidité nous font part de leur expérience de vie
9Le titre retenu pour cette publication était lui-même issu d'un des nombreux témoignages récoltés : « Vous vous noyez, ils vous sortent la tête hors de l'eau, mais ils ne vous sortent pas de l'eau. »
10Même si de nombreux témoignages faisaient écho au rôle positif joué par la mutualité et notre service social dans l'accompagnement social et administratif des personnes interrogées et constituaient en quelque sorte autant de gratifications narcissiques toujours utiles dans les moments de doute, plusieurs expressions recueillies auprès de nos affiliés témoignaient d'une certaine ambivalence quant aux dispositifs d'aide et de protection sociale mis en place au travers de notre législation et de nos modes opératoires : «Tout compte fait… », « il faut bien reconnaître… », « c'est vrai que… », « finalement… » Toutes ces paroles nous invitaient à une modestie plus grande face à l'ampleur de la tâche qui consiste à redonner une vraie place de sujet et de citoyen à cet affilié en détresse qui s'adresse journellement à nos services mutualistes.
11Premier enseignement de cette enquête : la maladie, l'accident n'apparaissent pas toujours nécessairement comme des facteurs déclencheurs d'un processus d'exclusion. Ils s'inscrivent dans une trajectoire et peuvent même constituer des modes de réponse, des solutions, certes insatisfaisantes, à des parcours de vie jusque-là marqués par la précarité et l'insécurité, qu'elle soit sociale, affective, matérielle ou autre.
12On peut aisément comprendre ce phénomène par ailleurs bien connu des médecins généralistes. En effet, on sait depuis longtemps qu'une épidémie de grippe dans un quartier peut entraîner des incapacités de travail très différentiées d'un habitant à l'autre et ce, sans explication médicale satisfaisante. C'est en grande partie l'état général et la situation sociale dans laquelle se trouve le patient qui expliquent ces divergences qui n'ont pas de réponse scientifique satisfaisante. Une grippe affectant une personne confrontée à un emploi du temps chargé et désireuse de reprendre son travail au plus tôt n'aura en toute vraisemblance qu'un impact limité, contrairement au même épisode rencontrant un terrain de fatigue, de stress ou de surcharge émotionnelle. Nous ne sommes donc pas tous égaux devant la maladie, ni devant sa durée. La souffrance sociale s'y exprime également.
13Deuxième enseignement, davantage en phase avec notre propos et qui constitua un étonnement pour les travailleurs sociaux que nous sommes, habitués à l'expression des difficultés concrètes liées à la maladie et à l'incapacité de travail qui en découle parfois : lorsque les personnes interrogées sont amenées librement à relater leur expérience de vie, ce ne sont pas les complications médicales, matérielles ou même financières qu'elles mettent généralement en avant mais ce sentiment diffus et destructeur de dévalorisation et d'inexistence sociale. La souffrance d'être reconnu invalide se double de la souffrance d'être en quelque sorte invalidé ! Le poids des mots renforce le poids des maux. « Je me suis demandé si tous les problèmes n'arrivaient pas du fait que moi, j'étais peut-être moins qu'un autre. »
14« Le plus grand des obstacles, c'est que vous ne savez pas vivre comme tout le monde. Vous n'avez pas assez pour vivre comme tout le monde. Se sentir humilié parce qu'on n'est rien ! » « Je voudrais être un individu dans la société, mais je m'aperçois que ce n'est pas évident du tout ».
15L'expression des personnes met en avant indubitablement des sentiments de dévalorisation, de disqualification sociale, de perte de dignité et d'estime de soi qui compromettent gravement leur capacité « d'être à soi » et, conséquemment, leur capacité à être sujets, acteurs de leur existence, de nouer des relations et de les entretenir.
16Paradoxalement, le « système social », les dispositifs sociaux, les intervenants eux-mêmes vont, bien souvent malgré eux, renforcer cette perte identitaire et contribuer aux difficultés inhérentes au dur travail d'exister des personnes touchées dans leurs corps mais aussi dans leur tête par la maladie.
17Mesure-t-on à leur portée exacte les souffrances personnelles et sociales infligées à des personnes fragilisées par notre société de la performance et de la responsabilité à tout prix ?
18Nous savons bien que notre identité est pour grande partie liée au regard des autres et à la place qui nous est assignée socialement. Que devient cette identité lorsqu'elle s'affuble de vocables tels que « invalide », « minimexé », « allocataire », « assisté », « demandeur d'aide »… ? Que devient l'individu contemporain lorsqu'il est assigné à résidence, contrôlé, sommé de se mettre v en projet, de s'activer, invité à sans cesse continuellement agir et s'impliquer, être « on the move » alors que ses forces l'abandonnent et que le marché le relègue parmi la cohorte toujours plus grande des « normaux devenus inutiles » ?
19Sans argent suffisant pour vivre, juste pour survivre, sans support identitaire et relationnel, sans statut social valorisant et avec moins de repères normatifs qu'hier, l'invalidation identitaire semble bien être le premier danger qui guette la personne en incapacité.
20Du constat objectif du peu de moyens mis à sa disposition pour en sortir, l'invalide, le minimexé, le chômeur en vient à questionner la valeur de son existence même. Il doute, à commencer de lui-même, de ses compétences, de ses capacités.
21Cette dévalorisation à ses propres yeux est accentuée bien souvent par la perte du réseau socioprofessionnel et la disparition progressive et insidieuse des espaces et relations sociaux contribuant à sa réalisation identitaire. Les ruptures sentimentales ou les séparations et divorces accompagnent bien souvent la maladie de longue durée et amplifient à leur tour cet isolement social déstructurant. La perte du lien social redouble en quelque sorte la menace de perte d'identité. Et ce phénomène peut toucher tant l'invalide confronté à la maladie de longue durée que le cadre licencié en difficulté de réinsertion professionnelle. Cette expérience de vie, nous pouvons la rejoindre. Plus seul qu'hier, nous voici en effet chacun d'entre nous plus vulnérable. L'essor de la demande de protections, tant civiles que sociales, et l'exigence accrue de plus de sécurité méritent d'être lus au départ de cette vulnérabilité ressentie par la plupart de nos contemporains.
22En réponse à sa solitude, ressentie ou réelle, d'homme moderne, en réponse à sa fragilité et à celle de ses liens sociaux, notre société de protections a probablement contribué et contribue encore, malgré elle et paradoxalement, au renforcement de l'individualisme contemporain. Il semble pourtant que l'accumulation toujours plus grande de richesses et de protections multiples soit incapable de répondre à l'angoisse de perdre pied, de perdre ce qui serait à considérer comme nos acquis. Pire, plus nous sommes sécurisés socialement, plus l'angoisse de perdre paraît nous submerger. Libérés du joug des appartenances collectives, nous sommes tous et toutes invités à être l'auteur de notre vie, l'acteur de notre devenir. Nous devenons chaque jour davantage responsables de notre réussite et de nos échecs professionnels, affectifs, familiaux, de notre santé et même de notre vie la plus intime. Tout nous invite à la performance sans limite et sans fin. Dans ces conditions, comment survivre lorsque survient la maladie ? Comment rester fort lorsque la faiblesse nous atteint?
23La maladie peut être lue alors comme la rupture du fil trop tendu d'une existence mise sous pression sociale trop importante. Elle peut être appréhendée comme la conséquence d'une injonction excessive faite à l'individu d'être pleinement responsable de ses actes en permanence et quels que soient les événements parfois douloureux qui traversent sa vie.
24Ce nouvel individualisme et le changement qui affecte le lien social qui l'accompagne n'épargnent en réalité personne. La maladie guette tout aussi bien, même si davantage, le chômeur de longue durée que le cadre de la société multinationale sommé de s'ajuster en permanence entre le « trop » et le « pas assez ». D'où l'importance constatée aujourd'hui par nos médecins conseils du nombre d'affections liées au stress excessif telles que dépression, toxicomanies, troubles compulsifs, burn-out… Autant de troubles liés à l'insuffisance ou à l'abus, au dur travail d'exister, à « la fatigue d'être soi » [4]. Que faire lorsque le corps ne veut plus de cette exigence sociale, de ce rythme effréné valorisé par une société de l'action et de l'avoir au détriment de l'être ? A contrario, que faire lorsque le corps manifeste son refus d'un temps d'inactivité imposé en raison d'un trop jeune âge ou d'un âge qualifié de trop avancé, et ce, indépendamment des habiletés et aspirations sociales légitimes des personnes ?
25À l'écoute des personnes interrogées, les stratégies semblent nombreuses et très diversifiées.
26La première consiste à résister, à tenir bon: il s'agit en quelque sorte de (se) donner le change. À défaut de reconnaissance sociale positive, la personne fait reposer sa définition de soi sur d'autres qualités : morales, sociales, humaines au sens large. « Je suis une battante. Je suis une bonne mère… » Il faut en quelque sorte sauver les apparences, sauvegarder une identité positive et un statut social : «Non, je suis en congé de maladie, parce que ça me gêne quelque part de dire à quelqu'un d'autre : je suis invalide. Je dis : je suis en congé de maladie. »
27« Plutôt crever que d'aller au CP AS, je préfère manger de la terre que d'aller demander. »
28La deuxième pourrait être qualifiée d'accommodation: le temps passant, la résistance diminue, il ne reste alors plus qu'à assumer la situation, à s'en accommoder, à s'adapter à la baisse.
29« Je ne sais pas, je ne sais pas dire. Moi, dans ma tête, je pense toujours qu'il y aura des jours bons, que ça ira mieux toujours plus tard.»
30Il s'agit de réaménager sa vie, de renoncer à ce qui ne semble plus possible. Alors que dans la résistance, la personne se réfère toujours à un avenir vu positivement comme possible, ici la référence au passé prédomine le discours. « On avait une petite vie pépère ! » C'est la nostalgie, le sentiment d'échec. Le temps de la justification. Ce travail de deuil qui débute s'effectue par une forme de rationalisation qui attribue ce qui se passe à des causes extérieures sur lesquelles la personne n'a pas de prise.
31La figure de la victime prévaut et permet à la souffrance de s'exporter et de se dire plus librement. L'angoisse est toujours là mais tout est fait pour « ne devoir rien à personne ! ».
32« Je suis en stand-by comme je dirais, oui, c'est un beau mot : stand-by. » Le troisième mode de gestion identitaire de l'invalidation sociale consiste à reconstruire son identité sur d'autres bases. Il ne s'agit plus ici de réintégrer la norme sociale envers et contre tout, ni seulement de s'accommoder de la situation, mais de redéfinir les principes mêmes de légitimité de son existence. «Je n'étais plus rien aux yeux de la société. »
33Puisque la société ne veut plus de moi, je vais me réaliser autrement. Ce travail exige un important investissement sur soi : il s'agit de se mettre en quelque sorte à distance, de se prendre pour objet de travail, de relativiser en quelque sorte ce à quoi jusqu'à présent j'attachais de l'importance.
34« J'ai acquis une autre qualité de vie, une autre vision des choses et je dis : c'est vous qui êtes en marge de moi parce que vous ne savez pas ce que c'est que vivre et apprécier la vie, et apprécier un clair de lune, un petit moment de bonheur. »
35« Il y a des gens qui n'acceptent pas la façon dont j'ai changé. »
36La tension identitaire peut cependant s'avérer insoutenable. « Je n'ai rien à cacher ni rien du tout d'ailleurs, je suis pauvre, je suis malheureux, je suis triste, je suis tout seul, j'essaie d'avoir des contacts sociaux le mieux que je peux, mais… je suis tout seul, je suis tout seul. »
37Les personnes peuvent alors perdre pied, ne plus avoir le sentiment d'exister pour et par elles-mêmes. L'angoisse les submerge et leur fait douter d'ellesmêmes.
38« Je me suis demandée si tous les problèmes n'arrivaient pas du fait que, moi, j'étais peut-être moins qu'une autre. »
39Le retour en arrière s'avérant utopique ou impossible, c'est le lâcher prise, la destruction de soi, la dépendance.« Est-ce que j'ai encore un avenir ? » « Chez moi, c'étaient les médicaments, l'alcool, les couteaux. Et puis voilà, on se coupait, c'était de l'autodestruction. »
40Cette situation est également perceptible au travers de certains commentaires des travailleurs sociaux : « Madame a renoncé à se battre depuis longtemps. »
41À ces différents modes de gestion identitaires correspondent différentes étapes de l'invalidation, différents profils de personnes malades, appelant l'un et l'autre à des stratégies d'intervention différenciées.
42Ainsi, la personne, confrontée à la maladie survenant brusquement comme un accident dans une vie jusque-là marquée par la réussite sociale et/ou personnelle, peut-elle se contenter d'une aide et d'un accompagnement social de soutien temporaire, surtout de type informatif. Il s'agit de fournir à la personne toutes les infos susceptibles d'être utilisées par elle pour lui permettre de se réinsérer rapidement à la fois socialement et professionnellement. Il s'agit de consolider sa remise en route, de lui faire confiance pour qu'elle se l'accorde à elle-même.
43À l'opposé, le malade, désaffilié et ne bénéficiant plus depuis longtemps des conditions d'un accès aux soins réels, va réclamer une assistance sociale soutenue en réponse à une maladie faisant partie d'un processus de destruction lent souvent enclenché depuis l'enfance et prenant place dans un parcours vécu comme une liste interminable d'échecs personnels et de déqualifications sociales.
44Même s'il n'y pas de « bonnes » ou de « mauvaises » façons de réagir à cette invalidation progressive, même s'il n'y a pas de « bon » ou de « mauvais » malade, force est de constater que ces divergences n'entraînent pas forcément les mêmes interventions, ni les mêmes niveaux de compréhension et d'investissement de la part des intervenants sociaux.
45La maladie remue en effet en nous des affects profonds et les façons d'y faire face nous interpellent et nous bousculent tant elles font écho parfois à nos propres angoisses existentielles, à nos propres refoulements.
46Contentons-nous ici de noter que cet investissement différencié, mais toujours exigeant mentalement, du travailleur social en fonction du malade qui s'adresse à lui, reste peu pris en compte par les institutions et les pouvoirs subsidiants qui se contentent bien souvent d'enregistrer des données statistiques rendant peu compte d'une réalité de travail parfois très variable au sein d'une même région, d'un même service, d'un même travailleur social.
47Cette insuffisance de reconnaissance officielle peut cependant être ressentie comme un défaut de reconnaissance tout court par les travailleurs sociaux les plus impliqués dans ces processus d'accompagnement individuels lourds et ajouter à leur malaise identitaire. À l'invalidation identitaire subie par les malades répond alors, de façon quasi symétrique, le défaut de reconnaissance ressenti par le travailleur social au sein de son institution. Ce malaise est d'autant plus vrai que les espaces d'intervision et de supervision ne sont pas encore vraiment reconnus comme indispensables par les employeurs pour soutenir dans la durée de tels investissements, et, lorsque ceux-ci sont rendus possibles, les travailleurs sociaux eux-mêmes résistent parfois à les rejoindre par crainte peut-être de dévoiler leurs difficultés, pourtant légitimes, à encaisser tant d'expressions de souffrances quotidiennes.
48Par ailleurs, ce doute identitaire des usagers n'est pas sans faire également penser au malaise des travailleurs sociaux eux-mêmes qui s'expriment au travers des questionnements réguliers sur les finalités de leur travail, soit qu'ils en soient les auteurs, soit que cette critique vienne de l'extérieur (après la question du sens et du pourquoi adressée aux travailleurs sociaux en 1972 par la revue « Esprit », le questionnement pose aujourd'hui la question de son utilité : « À quoi sert donc le travail social? »). Cette mise en cause continue des intervenants sociaux sur leurs compétences propres dans un champ social de plus en plus ouvert, sur leur statut, sur leur rôle -- entre aide et contrôle -- sur leur place au sein de la relation d'aide… nourrit un climat d'incertitudes et de doute que je pense largement injustifié et exagérément critique et qui rend plus difficile encore l'exercice d'un métier par ailleurs suffisamment exigeant.
49Comment en effet s'engager dans la relation d'aide, oser parler avec quelqu'un de choses graves, ouvrir un vrai dialogue, oser un conseil, entendre et se laisser interpeller par une question d'ordre plus existentiel, conforter ou soutenir une personne en difficulté confrontée à ses propres doutes… quand ce même doute nous envahit nous-mêmes en tant que professionnels ?
50Si nous voulons rejoindre et accompagner la personne en souffrance, il y a lieu, me semble-t-il, de nous interroger sur ce malaise identitaire tout comme sur une certaine souffrance au travail qui risquent d'occulter l'expression de la souffrance des usagers. Il y a lieu de nous interroger également sur les fondements de ces doutes qui nous assaillent en tant qu'intervenants sociaux. Ne sont-ils pas l'expression d'un métier hautement symbolique qui se caractérise par un travail continuel sur le sens ou l'absence de sens donné à notre « vivre ensemble »? Ce malaise identitaire des travailleurs sociaux ne doit à mon sens pas déboucher sur une perte de confiance exagérée dans notre fonction et notre métier, soumis à rude épreuve sous la pression d'un lien social qui change. Notre confiance en nous-mêmes et en nos compétences est aujourd'hui indispensable si nous voulons reconnaître et valoriser les compétences de nos usagers. Sans confiance en nous, comment faire confiance aux autres ?
2. Face à cette pluralité de souffrances exprimées, quelles stratégies mettre en place ?
51Nous l'avons vu, la maladie exprime souvent de façon très diversifiée une souffrance sociale réelle et cette souffrance prend mille visages. Elle peut constituer elle-même une forme de réponse à cette souffrance. Dans ce cas, on pourrait la qualifier de « libératoire ».
52Dans ces situations, il convient de s'interroger sur l'attitude la plus indiquée. S'agit-il de contribuer à la réinsertion rapide de la personne dans son environnement, au risque de la voir s'engager dans un processus plus morbide ou de lui laisser le temps de mettre des mots sur ce qu'elle vit et d'interroger simplement la solution retenue pour en sortir ?
53À l'opposé, la maladie peut ne constituer qu'une expression continuée d'un mode d'existence sociale jusque-là caractérisé par une faible intégration sociale. C'est la « maladie-métier [5] » qui reste socialement préférable au chômage, surtout lorsque celui-ci devient de longue durée et est de plus en plus réprouvé socialement.
54Ces différents modes d'expression de la maladie appellent un nouveau type de travail social davantage stratégique et personnalisé. Jusqu'il y a quelques années, le travail social mutualiste se caractérisait essentiellement par un accompagnement normatif de la personne en incapacité. On parlait alors des droits et des devoirs de la personne en incapacité. Le profil sociosanitaire plus homogène des personnes en incapacité de longue durée et les conditions économiques des années 60 faisaient en sorte que le travailleur social était perçu comme un agent d'intégration, distributeur de droits et d'avantages sociaux divers, un métier somme toute assez valorisé et valorisant en soi. Aujourd'hui, le travailleur social est, malgré lui, tenu à rencontrer des personnes aux besoins diversifiés et ce dans un contexte socioéconomique et culturel beaucoup plus difficile. Les situations auxquelles il est lui-même confronté bousculent ses propres certitudes. Les témoignages de vie qu'il reçoit l'interrogent et les réponses à y apporter ne vont plus de soi. Il en ressort une évolution attendue de son rôle : de distributeur de droits et d'avantages sociaux, il est appelé à reconnaître des compétences, à distribuer des qualifications sociales, de la reconnaissance identitaire. Dans quelle mesure cette évolution n'est-elle pas pour les travailleurs sociaux eux-mêmes source de difficultés, vivant par ailleurs eux-mêmes les mêmes difficultés ? Comment se préparent-ils à cette évolution ? Comment leurs employeurs intègrent-ils cette perspective dans leurs réflexions et dans l'attribution de budgets suffisants face à cette nouvelle attente sociale ? Autant de questions qui apparaissent aujourd'hui incontournables si l'on veut éviter que la souffrance des professionnels, leur propre malaise identitaire, ne viennent à masquer la souffrance des personnes qui s'adressent à eux en quête de reconnaissance et de valorisation personnelle. Ne dit-on pas que « la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a » ?
55La souffrance sociale exprimée au travers de ces parcours d'exclusion doit interpeller les responsables sociaux et politiques et interroger les nouvelles politiques sociales et leur adéquation, particulièrement dans le champ de la politique de santé. Si l'incapacité, en dehors de l'accident, est de plus en plus souvent l'expression voilée d'une souffrance sociale réelle, liée au monde du travail et à ses exigences de performance ou à l'inactivité forcée de longue durée, comment éviter que les dispositifs sociaux et législatifs mis en place pour y répondre n'ajoutent à cette souffrance vécue ? Comment mettre en place des dispositifs et des modes d'intervention sociale plus respectueux des parcours individuels, évitant de mettre sous pression des personnes déjà en proie à des processus de déqualification, tant personnelle que socioprofessionnelle ?
56À défaut de ce questionnement, le travailleur social mutualiste risque bien de se trouver de plus en plus souvent dans une position de « manager », invitant avec force des personnes, souvent fragilisées, à être encore et toujours plus acteurs de leur propre vie, entrepreneur de leur avenir socioprofessionnel, toujours plus responsables, y compris de leur faillite personnelle, de leurs échecs, de leurs défaillances. Se faisant, la maladie risque alors d'être lue essentiellement comme un problème d'ajustement individuel et non plus comme l'expression d'une société en proie au culte de la performance et de la libre concurrence exacerbée entre individus, ajoutant ainsi au poids de l'exclusion sociale celui des nouveaux devoirs d'intégration.
57Afin de répondre à cet enjeu social, le travailleur social mutualiste est invité à endosser un rôle de passeur plutôt que de douanier. Il s'agit de conduire et d'accompagner la personne et son entourage éventuel à de nouveaux équilibres de vie satisfaisants, à passer au besoin sur l'autre rive, à (re)trouver une place dans la société, à commencer par sa famille bien souvent bousculée par l'incapacité de longue durée d'un de ses membres, à retrouver une réelle utilité sociale au travers d'activités sociales valorisantes et respectueuses de ses capacités et envies personnelles. Il s'agit aussi de défendre un statut social aujourd'hui menacé, de faire en sorte que les revenus de remplacement accordés aux malades leur permettent de vivre dignement et pas seulement de faire face à leurs coûts de soins. Il s'agit en quelque sorte pour le travailleur social de choisir à nouveau son camp et de retrouver une conscience fière de son rôle et de sa mission éminemment sociale. Il s'agit de sortir d'un malaise qui, comme le disait si bien Abraham Franssen, « renvoie directement au ‘‘ malaise ‘‘ de la société ». Au-delà de ces objectifs, il s'agit surtout de mettre en place des dispositifs d'intervention susceptibles de faire écho aux trajectoires individuelles différenciées, d'éviter, tant que faire se peut, que le filet de protection sociale qui permet aux personnes de ne pas s'écraser ne devienne une nasse de laquelle on ne s'échappe que par miracle. Il s'agit également d'un travail modeste, il ne produit pas de résultat spectaculaire ! Cette humilité, si peu en accord avec notre temps, est loin d'être une faiblesse mais est une condition pour durer dans la profession et probablement la seule voie pour impulser et mener à bien des projets et des actions plus qualitatifs que statistiques.
58À la personne qui a vécu un accident douloureux de santé mais bénéficie des aptitudes et des compétences pour réintégrer rapidement la vie professionnelle, il faut offrir toutes les chances de sa réintégration rapide, y compris en suscitant plus activement le monde de l'entreprise et en y adjoignant, si besoin est, les moyens nécessaires.
59À la personne pour qui la maladie exprime une difficulté d'adaptation dans une société de la sur-performance, il faut pouvoir entendre sa souffrance, la reconnaître et trouver des alternatives plus positives à sa « maladie-libération ». Au malade pour qui le statut d'invalide apparaît comme préférable à celui de chômeur socialement disqualifié, il faut oser reconnaître d'autres compétences, valoriser d'autres types d'activités ou de contributions sociales.
60Enfin, il m'apparaît important de pouvoir développer un accompagnement social de qualité pour tous ceux et celles pour qui la maladie fait partie d'un lent processus de destruction de soi et dont la figure emblématique moderne est sans nul doute celle du clochard.
61Pour ceux-là, le travailleur social doit à mon sens réhabiliter la personne à ses propres yeux d'abord, à ceux d'autrui ensuite, même si l'un ne va pas sans l'autre. Ce travail ne peut s'envisager que par le biais d'un réinvestissement du corps, de ses émotions, afin de retrouver une « estime de soi » sans laquelle rien ne peut être construit de solide dans la durée.
Conclusion
62En mettant le projecteur sur l'ambivalence des dispositifs sociaux, les obstacles administratifs auxquels les personnes en incapacité doivent faire face au quotidien, les contradictions de discours des intervenants et des politiques qui assignent à résidence surveillée des personnes d'abord désireuses de retrouver rapidement un travail ou une activité socialement utile…, notre service social a voulu que la mutualité soit plus que jamais solidaire des malades et de leur dur travail d'exister.
63Nous sommes bien là dans un processus d'éducation permanente. Un processus qui ne concerne pas que le travail social ! Comment arriver au sein de la mutualité (et de l'ensemble des institutions ) à une approche plus intégrée et plus globale des difficultés et souffrances exprimées par nos affiliés et à l'instauration d'un rapport plus égalitaire, voire d'alliance explicite, avec eux ? Quel équilibre entre les logiques administratives et celles de l'humain ? Quel rôle l'associatif mutualiste peut-il jouer dans la création d'espaces de paroles et le relais des problématiques rencontrées ? Quels modèles organisationnels développer, notamment dans le cadre de notre animation locale mutualiste, pour permettre aux gens, là où ils sont, de se réapproprier la Mutuelle et de s'y positionner comme acteurs ?… Autant de questions, autant de chantiers aujourd'hui ouverts. Nous avons aussi voulu appeler l'ensemble des travailleurs sociaux à des formes d'alliances renouvelées avec les « usagers faibles », en faisant de l'assistant social un allié non ambigu du malade. Pour que la souffrance sociale puisse se travailler, il faut qu'elle puisse d'abord se dire, il faut qu'elle puisse être entendue. Cet enseignement, nous l'avons vu, est valable tant pour l'usager que pour le travailleur social lui-même. Cette expression doit lui permettre de sortir de son propre malaise d'intervenant social, souvent écartelé entre sa fonction de contrôle et sa fonction d'aide. Cette expression n'a pas pour unique finalité de soulager le travailleur social, ce qui ne serait déjà pas si mal, mais de permettre de mieux répondre au sentiment d'assujettissement de l'usager lui-même.
64Permettant au malade d'être davantage sujet qu'objet d'interventions et de soins, le travailleur social mutualiste est ainsi lui-même invité à être davantage acteur, à reconnaître l'usager dans ses compétences et à l'inviter à être lui-même en retour « coproducteur de la relation d'aide ».
65Avec recul, je pense pouvoir dire qu'en rendant la parole aux usagers, notre mutualité a contribué à reconnaître le rôle et la fonction exercés par ses travailleurs sociaux. Elle a clairement assigné aux travailleurs sociaux une fonction noble au sein de la mutualité, une fonction susceptible de lever en eux certains doutes, afin qu'ils puissent mieux encore faire confiance aux compétences des personnes qui s'adressent à eux.
66« Si je peux encore ajouter quelque chose, je dirais, pourvu que ça change et le plus vite possible. » Extrait du témoignage de Monsieur C. ancien chauffeur de la baleine Europe.
Mots-clés éditeurs : accom, destruction de soi, é, égie, épendance, ésaffiliation, individualisme, lien social, modation, reconnaissance sociale