La loi naturelle et les droits de l’homme de Pierre Manent
- Par Jean-Paul Jamet
Pages 49 à 56
Citer cet article
- JAMET, Jean-Paul,
- Jamet, Jean-Paul.
- Jamet, J.-P.
https://doi.org/10.3917/pes.370.0049
Citer cet article
- Jamet, J.-P.
- Jamet, Jean-Paul.
- JAMET, Jean-Paul,
https://doi.org/10.3917/pes.370.0049
Notes
-
[*]
Editions PUF, 22 euros, 2018. Pierre Manent a enseigné la philosophie politique à l’EHESS. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont Situation de la France (Editions Desclée de Brouwer, 2015) et Les métamorphoses de la cité (Editions Flammarion, 2010).
La loi naturelle doit devenir un aiguillon pour lutter contre les effets du laissez-faire, laissez-passer.
1Les extraits choisis par Jean-Paul Jamet du dernier ouvrage de Pierre Manent visent à donner l’essentiel de la pensée de l’auteur. Pour lui, la doctrine des droits de l’homme (et de l’individu) est devenue l’unique référence légitime pour ordonner le monde humain. La loi ne commande plus, ne dirige plus, n’oriente plus : elle autorise. L’institution n’est plus protégée, ni protégée par une loi s’imposant à l’individu. En revanche, ce dernier jouit d’un droit inconditionnellement opposable à l’institution, privant ainsi la vie individuelle comme la vie sociale de tout critère d’évaluation. La loi naturelle doit continuer de permettre de déterminer positivement les règles qui rendent une action juste et salutaire pour le bien commun. Elle doit devenir un puissant aiguillon pour lutter contre les effets du laissez-faire, laissez-passer et nous amener à redonner une dynamique à « l’urgence de ce qui est à faire ».
Une notion radicalement discréditée par la philosophie moderne
2Dans le premier chapitre de son livre, Pierre Manent s’interroge sur l’enjeu de la loi naturelle : « J’ai donc entrepris de traiter d’une notion – la loi naturelle – qui présente cette caractéristique d’avoir été radicalement discréditée par la philosophie moderne et d’être aujourd’hui l’objet du mépris unanime de l’opinion éclairée ».
3Nous vivons en Occident avec une contradiction indéniable : « Selon la direction de notre intérêt et de notre attention, tantôt nous recourrons sans hésitation à un critère universel, tantôt nous congédions toute pensée d’un tel critère et nous applaudissons également de cette résolution (…). Selon que nous agissons ou que nous regardons, selon que nous sommes citoyens ou observateurs, il semble que notre esprit change de forme, déroulant avec la même assurance des démarches opposées.
4(…) La philosophie des droits de l’homme fonde sa validité supérieure et finalement exclusive sur son universalité (…). En même temps (…), elle se heurte à la diversité des coutumes humaines, mais elle encourage paradoxalement celle-ci : telle conduite qu’elle réprouverait au nom des droits humains, elle est portée à la justifier, ou au moins à s’abstenir de la juger car le jugement risquerait de conclure à l’infériorité de cette manière de vivre, allant ainsi à l’encontre du principe d’égalité qui est au cœur des droits humains.
5(…) Cette division de l’esprit entre les droits humains que nous devons mettre en œuvre et les cultures diverses dont nous sommes tenus de déclarer l’égalité entraîne une incertitude, et finalement une infirmité du jugement (qui) nous jette dans une insurmontable perplexité qui tend à paralyser l’action collective.
Un « droit » qui n’est rien s’il n’est pas « naturel »
6(…) La doctrine des droits humains relève d’un « droit » qui n’est rien s’il n’est pas « naturel ». En effet, le titulaire, en tout cas le support des droits humains, c’est individu distingué et séparé des autres individus par la nature elle-même (…). Un tel individu peut être enrichi de toutes les déterminations ou qualités qui découlent de la vie sociale (…). C’est sa nature d’être vivant, et elle seule, qui a le pouvoir spécifique de faire de chacun un individu distinct et séparé, donc susceptible d’être un sujet de droits.
7(…) En rassemblant tout ce qui est naturel en l’homme dans l’individu séparé, en condensant la force et le sens de la nature dans son pouvoir séparateur, on vide l’ensemble du phénomène humain de toute autre détermination naturelle que la séparation des individus, on le « dénaturalise » radicalement. Une fois la validité ou l’autorité de la nature circonscrite dans le fait brut de la séparation radicale, ce qui est proprement humain peut être construit et/ou déconstruit à notre guise, puisque dépourvu d’une base naturelle dont nous devrions reconnaître la force déterminante ou inspirante.
8(…) De cette identité, ou similitude, répétée autant de fois que l’on compte d’individus séparés, il est impossible de tirer aucun commandement ou autre recommandation qui soit directement pratique ».
9Mais à quoi peut ressembler une vie « selon la nature » quand la dite nature ne comporte aucun trait proprement humain ? On aboutit à une « forme de vie qui se comprendrait plutôt comme le siège d’un effort incessant pour autoriser et encourager l’individu-vivant à recomposer tous les éléments significatifs du monde humain afin de les rendre conformes à l’idée qu’il se fait de lui-même, ce qui suppose que ces éléments ou déterminants de l’être-homme soient traités comme autant d’artefacts qui ne tiennent ensemble que par leur rattachement à l’individu-vivant. Le pouvoir de la nature ainsi comprise se traduit par l’artificialisation indéfinie du monde humain.
La nature commune est désormais sans crédit ni pouvoir
10(…) Cette recomposition du monde humain est présentée comme la concrétisation des droits humains et, bien sûr, comme l’accomplissement ultime de la liberté puisque chacun est désormais autorisé et encouragé à composer librement le bouquet de caractères constituant l’humanité qu’il s’est choisie ».
11Ainsi, « si certains éléments constitutifs du monde humain sont aujourd’hui radicalement dénaturalisés, privés de tout fondement, signification ou finalité naturels, c’est en particulier le cas du sexe devenu « genre », d’autres éléments reçoivent le traitement opposé. On pense en premier lieu à l’homosexualité. Sous le régime ancien de la loi naturelle, celle-ci était considérée comme un « désordre », ou une « déviation », engageant ultimement le choix de la personne au niveau le plus profond de la volonté, choix jugé contraire à la règle inscrite dans la nature physique et morale de l’être humain. Aujourd’hui, on exige que cette conduite où disposition soit regardée comme découlant d’une orientation aussi « naturelle » que l’orientation hétérosexuelle, comme un fait de nature sur lequel le sujet n’a pas de pouvoir et qui doit être regardé et respecté comme une partie constitutive de l’être même du sujet. (…) Ainsi, la dénaturalisation de l’identité sexuelle et la naturalisation de l’orientation sexuelle sont advenues ensemble.
12(…) Ainsi, si c’est toujours la nature qui commande ou prévaut, c’est désormais la nature propre de chacun, et non plus la nature humaine porteuse d’un ordre valant pour tous les membres de l’espèce à l’exception, purement contingente, d’un petit nombre dont la nature propre se détourne de la direction indiquée par la nature commune.
13La nature commune est désormais sans crédit, ni pouvoir ; en revanche, aucune considération ne peut valoir contre la nature propre de chacun, qui est à elle-même son fondement et sa justification.
Les leçons du mariage pour tous
14(…) Ces remarques peuvent contribuer à expliquer le succès prodigieux de la revendication du « mariage pour tous ». Comment une revendication si récente et qui ne concerne qu’une minorité d’une minorité, a-t-elle pu non seulement s’imposer si vite aux législateurs de nos pays, mais encore exercer un pouvoir d’intimidation et de déconsidération de l’adversaire ou de l’hésitant dont il n’y a guère d’exemple dans toute l’histoire des droits humains ?
15(…) La loi ouvrant le mariage aux couples de personnes du même sexe est une loi positive dont l’intention vise le sens même de l’ordre humain. Il s’agit d’obliger les sociétaires à reconnaître par leurs paroles et leurs actions qu’il n’y a pas de loi naturelle ou que le monde humain peut et doit être organisé sans référence à une loi naturelle.
16(…) Si une législation qui ne concerne directement qu’un très petit nombre de sociétaires a pu s’imposer en nos pays de manière si rapide et comme irrésistible, elle doit cet ascendant à l’ambition que j’ai dite métaphysique d’inscrire dans la loi positive la thèse selon laquelle l’ordre humain juste ou légitime exclut toute référence à une norme ou finalité naturelle.
Le citoyen désapprend à obéir et plus encore à commander
17(…) Si les hommes sont naturellement libres et égaux, cela signifie qu’ils répugnent essentiellement à obéir, qu’ils sont essentiellement récalcitrants. (…) La question de l’obéissance vient au premier plan, elle devient la question politique principale et pour ainsi dire la seule question politique : la science politique nouvelle et vraie, insiste Thomas Hobbes, est une science de l’obéissance » ». Or, l’Etat souverain est soumis à une ruineuse indétermination car il ignore qu’il est l’instrument de l’obéissance ou du commandement.
18« Dans la pénombre morale de l’Etat, le citoyen désapprend à obéir et plus encore à commander. Il désapprend ensemble les deux modalités de l’action humaine, spécialement la modalité principale, celle du commandement. L’empire de l’Etat est la cause d’un étiolement continu de l’action humaine, et inséparablement d’un obscurcissement croissant de la compréhension que nous avons de celle-ci.
19(…) L’Etat qui fait obéir ne commande pas à proprement parler. Du moins ignore-t-on quels principes motivent ou éclairent ses commandements, quelles finalités positives il poursuit.
20(…) Le dispositif étatique nous place en quelque sorte devant une obéissance sans commandement, ou dont le lien avec le commandement a quelque chose d’essentiellement indéterminé ». Le démembrement dont l’Etat moderne est à la fois le producteur et le produit a suscité l’apparition d’un spectre dans notre conscience intime, celui du sujet autonome.
21A ce sujet, l’auteur rappelle un propos de Thomas d’Aquin : « Chacun est à lui-même la loi » que « dans la mesure où il prend part à un ordre (collectif) réglé par quelque gouvernement ».
Commander et obéir réclament des agents différents
22Aussi liées qu’elles soient, « commander et obéir sont deux actions qualitativement différentes » qui réclament des agents différents et différemment disposés par rapport à l’action.
23(…) La perte de compréhension concrète de la différence qualitative entre le commandement et l’obéissance, l’occultation ou l’oubli du phénomène du commandement, partant de celui aussi de l’obéissance résultent d’un dispositif étatique ou le préparent. (…) Ayant pris le pli de l’Etat installé dans cette condition opaque où se mêlent des notions mutilées et confuses du commandement comme de l’obéissance, le sociétaire se donne forme et trouve crédit à ses propres yeux en se regardant comme celui qui se commande à lui-même, ou qui obéit à lui-même ». Ainsi « il se pose et se guinde dans cette condition imaginaire, celle du sujet ou de l’individu autonome, produit ignoré mais fidèle de la tyrannie inaperçue de l’Etat.
24(…) L’erreur du droit naturel moderne, son erreur irréparable, son erreur impardonnable parce qu’elle suppose un aveuglement volontaire, réside dans l’idée que l’on pourrait produire le commandement à partir d’une condition de non-commandement, à partir d’un état de nature, ou de liberté naturelle, qui ignorerait le commandement.
L’Etat moderne est légitimé par sa « représentativité »
25(…) Revenons au principe laissez faire, laissez passer, à la liberté de mouvement, à la liberté d’entreprendre qui définissent la liberté moderne, la liberté de l’individu-vivant.
26(…) Au début de XIXè siècle, on a pensé, dans divers secteurs de l’opinion, libérale comme socialiste, que les sociétés modernes pouvaient se passer de gouvernement dès lors que l’Etat, en installant et en garantissant le plan de l’égalité, permettait aux sociétaires de produire entre eux un ordre qui ne dépendait plus des commandements politiques mais un ordre spontané. (…) En installant et en garantissant le plan de l’égalité, l’Etat moderne rend tout gouvernement impossible en principe. Non seulement il délégitime ou éviscère les commandements sociaux, mais il ôte à tout gouvernement politique, à tout gouvernement proprement dit, sa condition de possibilité ».
Le consentement doit résulter du suffrage universel
27Or, « nous savons tous comment l’impossible gouvernement est devenu possible : il est devenu possible et légitime en devenant représentatif. Le gouvernement représentatif est la plus grande invention de la politique moderne ».
28(…) Première remarque. Appliquée à une communauté politique, à un corps politique pris dans son entièreté, la notion de représentation est singulièrement confuse, en tout cas fort indéterminée. (…) Nous nous trouvons comme devant un problème de mathématiques projectives : étant donné un ensemble indéfini d’ensembles à représenter, lesquels choisir pour que la représentation du Tout soit la plus fidèle ou judicieuse possible et comment les projeter de la manière la plus exacte où le plan de leur représentation deviendra visible ?
29Deuxième remarque : la représentativité d’un gouvernement n’était légitime que s’il avait reçu le consentement des citoyens ou de leurs représentants. « Ce qui signifie en pratique que le consentement doit résulter du suffrage universel, car toute autre modalité se révèle « indéfendable » à l’usage.
30(…) Troisième et dernière remarque. Le principe de consentement apporte une solution simple et radicale au problème de l’obéissance. Nous ne devons l’obéissance, nous n’avons d’obligation d’obéir qu’à ceux au gouvernement de qui nous avons préalablement et explicitement consenti.
31(…) Le principe du consentement, s’il recueille toute la légitimité politique, tend à exclure de la considération, ou conduit à traiter superficiellement, une question majeure de la vie pratique, celle des vertus propres à celui qui gouverne ou commande.
32On peut aussi éclairer l’oubli de la question pratique dans le régime représentatif de la façon suivante : le gouvernement représentatif se présente comme le gouvernement de la société par elle-même. (…) Alors la question du gouvernement est pour ainsi dire magiquement résolue, ou elle ne vient point à la conscience, puisque la société ne saurait vouloir mal se gouverner, puisque l’idée du gouvernement de soi par soi rapproche jusqu’à la confusion les gouvernés et les gouvernants de sorte que la question spécifique du gouvernement ne peut se faire jour.
33(…) Aussi considérables donc que soient les innovations propres à la politique moderne, avec d’une part l’Etat garant de l’égalité des droits et, d’autre part, le gouvernement représentatif, innovations qui placent l’individu comme le citoyen dans un dispositif qui obscurcit ou même occulte la question de l’action et de la règle intrinsèque de l’action, la vie politique, même dans les conditions modernes, s’actualise et culmine dans les actions de ceux qui gouvernent. Si celui qui gouverne est toujours parmi nous un « représentant », « notre » représentant, ce trait est pour ainsi dire un caractère récessif, car le gouvernant est essentiellement un agent ou un agissant, dont l’être est tout entier dans l’action qu’il conduit, et qui ne saurait être jugé avec pertinence et justice que selon les critères ou les règles de l’action. Si la loi naturelle doit être capable de guider et juger l’action, son pouvoir d’éclairement et sa juridiction doivent s’étendre à l’action par excellence qu’est l’action politique, l’action pour la chose commune.
Des principes pratiques restant implicites ou « en puissance »
34(…) La notion de loi naturelle n’inclut ni ne réclame une définition exhaustive de toutes les institutions dans lesquelles les êtres humains cherchent les biens humains.
35La loi naturelle doit plutôt nous fournir un critère simple et concret pour nous aider à déterminer si la nature humaine est susceptible de trouver un accomplissement satisfaisant dans l’institution, ou le régime politique, ou en général le cadre d’action considéré ». La loi naturelle présente « l’avantage que, tout en comportant des critères concrets permettant d’apprécier la conformité de l’institution ou de la conduite à la loi naturelle, elle laisse à l’agent comme à l’évaluateur toute latitude d’explorer les voies du perfectionnement, ou plutôt elle encourage l’un et l’autre à parcourir les voies du perfectionnement. Il importe que la loi naturelle, loin de prendre la forme d’un discours théorique et assertorique confondant, et gâtant l’un par l’autre, le régime ordinaire et le régime parfait de l’action ou de l’institution, elle garde en quelque sorte la potentialité et la réserve des principes pratiques : ceux-ci restant implicites ou « en puissance ».
36(…) L’indication de principes modestes laisse toute sa place à la description motivante, voire enthousiasmante, de réalités pratiques excellentes, tandis que la position d’une loi parfaite ne peut garder utilement la vie pratique ordinaire ni donner une idée sincèrement désirable de l’excellence ou de la perfection pratique.
Le rôle central de commandement dans la vie pratique
37(…) En nous abandonnant de plus en plus complètement à l’inertie du laissez-faire, laissez-passer, nous avons perdu de vue le rôle central du commandement dans la vie pratique, y compris et spécialement le rôle commandant la loi comme règle de l’action commune. Nous mettons notre foi dans le postulat qu’une certaine inaction, ou une certaine abstention, est à l’origine des plus grands biens.
38(…) La grammaire de la vie humaine s’est réduite pour nous au pâtir et au jouir. Entre ces deux modes de la passivité qui ont toute notre attention et qui fournissent la matière de tous nos nouveaux droits, nous n’avons plus de place pour l’agir. Au commencement de l’arc du développement moderne, nous avons délibérément abandonné la loi qui commande et donne la règle de l’action, en faveur de l’Etat qui organise les conditions de l’action, une action désormais jugée non selon sa règle ou sa fin mais selon ses effets. Depuis lors, la règle de l’action n’a cessé de s’étioler et l’action de s’amoindrir tandis que les effets de nos activités, amplifiés par nos abstentions, devenaient toujours plus écrasants. L’animal agissant est aujourd’hui prisonnier du dispositif si audacieux et si ingénieux qu’il avait construit pour échapper à l’urgence, et se soustraire à la difficulté, de la question pratique.
39(…) L’humanité occidentale, en tout cas européenne, semble vouloir se rassembler tout entière non pour faire quelque grande chose nouvelle mais pour refuser d’entendre la question : que faire ? Pourtant, cette passivité où nous mettons notre orgueil ne saurait durer indéfiniment. A mesure que croissent les effets du laissez-faire, laissez-passer, croît l’urgence de ce qui est à faire.