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Article de revue

Faire des gays et des lesbiennes des citoyen·ne·s responsables. Construction élitaire d’un public minoritaire par un dispositif de démocratie participative à Boston au début des années 1980

Pages 59 à 82

Citer cet article


  • Bouvard, H.
(2019). Faire des gays et des lesbiennes des citoyen·ne·s responsables. Construction élitaire d’un public minoritaire par un dispositif de démocratie participative à Boston au début des années 1980. Participations, 25(3), 59-82. https://doi.org/10.3917/parti.025.0059.

  • Bouvard, Hugo.
« Faire des gays et des lesbiennes des citoyen·ne·s responsables. Construction élitaire d’un public minoritaire par un dispositif de démocratie participative à Boston au début des années 1980 ». Participations, 2019/3 N° 25, 2019. p.59-82. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-participations-2019-3-page-59?lang=fr.

  • BOUVARD, Hugo,
2019. Faire des gays et des lesbiennes des citoyen·ne·s responsables. Construction élitaire d’un public minoritaire par un dispositif de démocratie participative à Boston au début des années 1980. Participations, 2019/3 N° 25, p.59-82. DOI : 10.3917/parti.025.0059. URL : https://shs.cairn.info/revue-participations-2019-3-page-59?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/parti.025.0059


Notes

  • [1]
    Dans cet article, « homosexuel·le·s » et « gays et lesbiennes » sont utilisés de manière interchangeable, bien que cela ne soit pas le cas dans le dispositif (voir infra). Plus spécifiquement, on écrira « gay » lorsque l’adjectif qualifie directement un individu, et « gai » dans les autres cas de figure.
  • [2]
    Tenues les 28 avril, 3, 21, 23 juin et 6 juillet 1983, ces « roundtables » ont réuni chacune une douzaine de participant·e·s, soit une soixantaine au total.
  • [3]
    Dédiés à des sujets définis comme « sensibles », ces « special panels » se sont tenus les 5, 12 et 19 mai, 1er et 2 juin 1983, et ont réuni chacun une quinzaine de participant·e·s, soit une cinquantaine au total.
  • [4]
    Si aucun événement n’est spécifiquement dédié à l’épidémie de sida qui fait déjà rage à Boston à l’époque, c’est parce qu’est créée à cette époque une commission travaillant spécifiquement sur cette question et dépendant directement du cabinet du maire.
  • [5]
    Ces « neighborhood hearings » ont eu lieu les 25, 26 et 27 juillet 1983 à l’hôtel de ville de Boston.
  • [6]
    Diffusé à 5 700 exemplaires via le tissu associatif local ainsi que la presse communautaire. Près de 1 340 exemplaires du questionnaire sont retournés au 1er septembre 1983, soit un taux de réponse jugé très satisfaisant par l’équipe du Boston Project (23 %).
  • [7]
    Excepté les répondant·e·s au questionnaire, toutes les personnes qui ont participé au dispositif ont donc été expressément invité·e·s par l’équipe du pilotage du Boston Project (voir infra), sur proposition des comités consultatifs composés par cette même équipe de pilotage.
  • [8]
    Sauf mention contraire, tous les documents d’archive mentionnés sont issus du fonds Brian R. McNaught no 7590, hébergé à la Division of Rare and Manuscript Collections de la bibliothèque de l’Université Cornell.
  • [9]
    Éditée en plusieurs volumes sous le titre : Transcripts. The Boston Project. Toward an Agenda For Gay & Lesbian Citizens. Ci-après, ce document est simplement désigné par « Transcripts ». Toutes les traductions ont été effectuées par nos soins.
  • [10]
    Cette fonction est proche de celle d’« intermédiaire communautaire » décrite par Cesare Mattina (2016, p. 247), à ceci près qu’à Marseille elle ne donne pas lieu en tant que telle à rémunération.
  • [11]
    Ce que nous mettrons en lumière dans l’analyse du processus de recrutement.
  • [12]
    Dans la suite de l’article, par souci d’économie cette fonction sera désignée simplement par l’expression « agent·e de liaison ».
  • [13]
    Cette base électorale regroupe les « classes moyennes blanches progressistes n’ayant pas migré en banlieue », les Noir·e·s et les Italien·ne·s-Américain·e·s (Tissot, 2011, p. 78).
  • [14]
    Executive Order de Kevin White, juin 1982, carton 7, dossier 36.
  • [15]
    Carton 10, dossier 17.
  • [16]
    Mémorandum de Lisa Savereid à Kevin White du 10 mars 1982, p. 2, carton 7, dossier 35.
  • [17]
    Contrat de travail de Brian McNaught signé le 21 juin 1982, carton 7, dossier 34.
  • [18]
    Nous parlerons de « l’équipe de pilotage » du Boston Project pour faire référence à ces trois individus ainsi qu’aux autres membres du cabinet du maire qui suivent le dispositif de manière plus distante.
  • [19]
    Table ronde « Institutions Pénales », Transcripts, p. 676.
  • [20]
    Transcripts, p. 10 et 853.
  • [21]
    Mémorandum de B. McNaught à S. Marwell du 15 mars 1983, dossier 14, carton 7.
  • [22]
    Idem.
  • [23]
    Transcripts, p. 12.
  • [24]
    Toutes ces données sont compilées dans Transcripts, p. 859-862.
  • [25]
    Données du U.S. Census Bureau (Boston Redevelopment Authority Research Division, 2015).
  • [26]
    « Méthodologie du questionnaire », Transcripts, p. 853.
  • [27]
    A profile of Boston’s Gay and Lesbian Community, p. 25.
  • [28]
    Les seules informations présentes dans les archives du dispositif sur les participant·e·s sont le sexe, l’appartenance éventuelle à une organisation gay/lesbienne et la profession exercée lorsque celle-ci est pertinente quant à la thématique de l’événement. Si le niveau de diplôme n’est pas indiqué, un nombre assez important de participant·e·s sont désignés par leur titre, conformément à la tradition nord-américaine – PhD pour les docteur·e·s de l’enseignement supérieur, MD pour les docteur·e·s en médecine, JD pour les docteur·e·s en droit –, pour qu’on puisse établir la forte dotation globale en capital scolaire du public du dispositif.
  • [29]
    Cette tension n’est pas spécifique à l’équipe du dispositif mais renvoie à des luttes de définition propres au champ politique sur le fondement de la légitimité de la représentation politique. Voir Achin (2001).
  • [30]
    Transcripts, p. 10.
  • [31]
    Ibidem, p. 19.
  • [32]
    Panel spécial « Jeunesse, Handicap et Vieillesse », Transcripts, p. 363-364.
  • [33]
    L’étude de la réception du dispositif par les membres de la communauté gaie et lesbienne de la ville qui n’ont pas été invité·e·s à y participer, et notamment par les fractions plus radicales du monde militant tel le collectif Combahee River ou les journalistes qui travaillent à Gay Community News, amènerait sans doute à nuancer cette analyse. Une telle étude nécessiterait néanmoins de mobiliser d’autres types de sources (dépouillement de la presse, archives des groupes militants en question) que celles sur lesquelles s’appuie cet article.
  • [34]
    Transcripts, p. 4.
  • [35]
    Transcripts, p. 9.
  • [36]
    Ibidem, p. 13.
  • [37]
    Retranscriptions de la table ronde « Femmes », Transcripts, p. 477.
  • [38]
    Il y a un caractère paradoxal à ce que cette invisibilité fasse consensus chez tou·te·s les protagonistes du dispositif alors même que le harcèlement policier des lieux gais et lesbiens ainsi que les discriminations homophobes dans l’emploi public et le logement social sont dénoncées par les participant·e·s au cours des discussions, autant d’éléments qui permettent de questionner cette prétendue invisibilité des gays et des lesbiennes aux yeux des fonctionnaires de la ville.
  • [39]
    Transcripts, p. 14.
  • [40]
    Retranscriptions de la table ronde « Femmes », Transcripts, p. 500.
  • [41]
    Ibidem, p. 477. Cette injonction ne vient bien sûr pas que des pouvoirs publics : elle constitue aussi un élément du répertoire d’action d’une large frange du militantisme gay et lesbien de l’époque, dans sa version radicale comme réformiste (Stulberg, 2018), et un « National Coming Out Day » est par exemple même institué de façon annuelle à partir de 1988 (Smith, Haider-Markel, 2002, p. 46).
  • [42]
    Retranscriptions de la table ronde « People of Color », Transcripts, p. 604.
  • [43]
    Transcripts, p. 7.
  • [44]
    Par exemple en tant que membres des divers comités consultatifs.
  • [45]
    Transcripts, p. 7.
  • [46]
    Transcripts, p. 21.
  • [47]
    Compte rendu de la table ronde « Femmes », Transcripts, p. 471.
  • [48]
    Transcripts, p. 10.
  • [49]
    Pour la critique d’une conception additive et cumulative des rapports sociaux, voir les discussions autour du concept d’intersectionnalité (Bilge, 2010).
  • [50]
    Table ronde « People of Color », Transcripts, p. 579.
  • [51]
    Ibidem, p. 583.
  • [52]
    Date de la fête nationale étasunienne.
  • [53]
    Ibidem, p. 587.
  • [54]
    Extrait de la fiche de poste de l’agent·e de liaison (21 juin 1982). Carton 7, dossier 34. Nous soulignons.
  • [55]
    Ainsi que le suggèrent les documents conservés dans ses archives, notamment dans le dossier 18 du carton 7.
  • [56]
    À titre de comparaison, le Boston Project a un budget de fonctionnement de 50 000 dollars, ce qui représente environ 150 000 $ en 2019, compte tenu de l’inflation. Outre les salaires de Christie et Laforest (50 %), les dépenses engagées consistent essentiellement dans l’impression et la distribution des 5 700 questionnaires et des différents rapports issus du dispositif, dont le dernier est largement distribué en décembre 1983.
  • [57]
    La thèse en cours de l’auteur de cet article vise à retracer cette histoire et à restituer ces débats autour de la « bonne » représentation politique des gays et des lesbiennes.

1Le Boston Project est un dispositif de démocratie participative mis en place dans la capitale de l’État du Massachusetts en 1983. Piloté par le cabinet du maire démocrate Kevin White, il se traduit par une vaste consultation de près de deux mille Bostonien·ne·s homosexuel·le·s [1], avec pour objectif affiché de recenser les difficultés que ces dernier·ère·s rencontreraient pour bénéficier des services publics de la Ville, et de proposer des solutions pour y remédier.

2Le dispositif se décline en quatre volets différents. Sont ainsi organisées cinq tables rondes [2] (« Femmes », « People of Color », « Éducation », « Institutions pénales », « Artistes »), trois « panels spéciaux » [3] (« Relations entre la communauté et la police », « Jeunesse, handicap & vieillesse » et « Santé & hôpitaux » [4]), et trois « auditions de quartier » [5], ces dernières visant à documenter la diversité des expériences des habitant·e·s gays et lesbiennes en fonction de leur quartier de résidence. Le quatrième et dernier volet consiste en la passation d’un questionnaire anonyme de trois pages [6] dont l’objectif est de permettre la caractérisation sociodémographique de la population gaie et lesbienne de Boston, d’évaluer son degré de participation politique, et de recenser les violences (« physical and verbal abuse ») et discriminations dont les répondant·e·s se jugent victimes, notamment en matière d’emploi et de logement.

3En amont de chaque table ronde et de chaque panel spécial, un comité consultatif composé en partie de responsables municipaux (« City of Boston department heads, commissionners, and other key staff members ») est constitué avec pour mission de sélectionner l’intégralité des participant·e·s du dispositif [7]. En outre, chacun de ces comités consultatifs doit rédiger à l’issue du dispositif un bilan des échanges qui se seront tenus ainsi que formuler des « recommandations ». Ces recommandations sont des propositions de politiques publiques municipales destinées à assurer aux Bostonien·ne·s gays et lesbiennes un « accès aux services de la ville complet et sur un pied d’égalité avec les autres administré·e·s » (« full and equal access to City services »), ainsi qu’à améliorer la relation conflictuelle qu’ils et elles entretiendraient avec les pouvoirs publics.

4Cet article entend reconstituer « les modalités de fabrication » (Blondiaux, Fourniau, 2011, p. 15) d’un « nouveau » public de l’action publique, à travers le dispositif de démocratie participative qu’est le Boston Project. Ce public est désigné dans le dispositif à travers la catégorie de « citoyen·ne·s gays et lesbiennes » (« gay and lesbian citizens »). Il s’agit donc ici de mettre au jour les logiques sociales et politiques qui sous-tendent ce processus de catégorisation et de construction d’un public. Quel est le profil des participant·e·s et est-il conforme aux ambitions affichées par les concepteurs et conceptrices du dispositif ? À quelle(s) conception(s) de la citoyenneté et de l’homosexualité le Boston Project s’adosse-t-il, et quel type de participation est-il attendu de la part de ce « nouveau » public ? Enfin, quelle est la conception des rapports sociaux véhiculée par cette catégorisation d’un public minoritaire ?

Encart méthodologique

Pour répondre à ces questions, cet article se fonde sur un matériau archivistique. Un volume important de documents relatifs au Boston Project a en effet été conservé [8] : outre les plus de mille pages de retranscription intégrale [9] des événements du dispositif et les différents rapports qui en ont rendu compte, ces archives témoignent également de l’ensemble du travail préparatoire à la tenue de la consultation. Ainsi, de nombreuses notes de service échangées entre employé·e·s de la Ville permettent par exemple de retracer l’élaboration des différents volets du dispositif, ainsi que les logiques présidant à la sélection des participant·e·s.
L’analyse du type de participation attendu par les pouvoirs publics de la part des gays et des lesbiennes de la ville à l’occasion du Boston Project ne peut être comprise si l’on ne travaille pas en amont sur les logiques qui ont présidé au recrutement, au printemps 1982, du Mayor’s Liaison to the Gay and Lesbian Community, un employé municipal justement chargé de concevoir et de mettre en œuvre ce dispositif de démocratie participative.
En effet, les documents rendant compte de cette procédure de recrutement ont été remarquablement conservés. Ainsi, l’on dispose des dossiers de candidature complets (curriculum vitae, lettres de motivation) des vingt-cinq personnes ayant postulé à cet emploi, ainsi que des fiches d’évaluation détaillées des prestations des candidat·e·s retenu·e·s pour un premier, puis un second entretien d’embauche. Les critères d’évaluation de ces prestations sont le fruit d’un travail de concertation entre certain·e·s responsables d’associations gaies et lesbiennes et le cabinet du maire de Boston. Comparer les profils et les évaluations des candidat·e·s recalé·e·s et des candidat·e·s retenues à chaque phase du recrutement permet de saisir la façon dont l’entourage du maire reçoit, perçoit et gère la demande sociale de participation émanant de porte-parole de la « communauté » gaie et lesbienne de la ville.
Ces documents d’archive ont ceci de précieux qu’ils donnent accès aux « coulisses de la participation » (Blondiaux, Fourniau, 2011, p. 21). Ils présentent néanmoins un certain nombre de limites : en effet, ils rendent difficile la reconstitution des caractéristiques et des trajectoires sociales de la plupart des acteurs et actrices du dispositif, et ne permettent pas, contrairement à des approches ethnographiques, d’observer la dynamique des discussions et des interactions entre participant·e·s.

5Nous commencerons par resituer le Boston Project dans le contexte national et local de mise à l’agenda politique des questions gaies et lesbiennes au début des années 1980, puis nous retracerons la genèse du dispositif afin de montrer qu’il vient en partie répondre à une demande de participation qui émane de leaders communautaires. Nous examinerons ensuite l’ambition affichée par l’équipe du Boston Project de prendre en compte le caractère hétérogène de la catégorie « citoyen·ne·s gays et lesbiennes ». Nous confronterons cette ambition aux propriétés sociales effectives des personnes sélectionnées pour participer au dispositif et montrerons que ce recrutement obéit en réalité à la logique élitaire qui traverse le dispositif.

6Enfin, nous analyserons les présupposés normatifs de la catégorisation sur laquelle s’appuie le dispositif : en enjoignant aux gays et aux lesbiennes de systématiquement sortir du placard pour jouir d’une citoyenneté pleine et entière, le Boston Project entend faire d’elles et eux des citoyen·ne·s « responsables ». Le but avoué de déconflictualiser la relation que ces dernier·ère·s entretiendraient avec les pouvoirs publics s’appuie sur une lecture psychologisante et in fine individualisante des rapports de pouvoir dans lesquels cette population est prise.

Un contexte de politisation des questions gaies et lesbiennes

7Le Boston Project est un dispositif participatif qui intervient dans un contexte de politisation des questions posées par les populations gaies et lesbiennes et d’institutionnalisation du recours à la participation comme technologie de gouvernement par le maire de la capitale du Massachusetts.

La mise à l’agenda national et local des enjeux liés aux minorités sexuelles

8À partir du milieu des années 1970, le mouvement gai et lesbien étasunien se structure, s’institutionnalise et commence à se professionnaliser. Plusieurs organisations nationales sont créées telles que le Human Rights Campaign Fund ou la National Gay and Lesbian Task Force (Smith, Haider-Markel, 2002, p. 104-110) et une manifestation nationale est organisée en octobre 1979 à Washington. La compétition électorale est également investie par la frange réformiste du mouvement : des groupes ad hoc sont créés au sein des sections locales puis des organes centraux des deux principaux partis politiques pour peser sur la représentation des intérêts des gays et des lesbiennes : les Gay Democratic Clubs d’un côté, les Log Cabin Republicans de l’autre (Smith, Haider-Markel, 2002, p. 158-167). Enfin, au plus haut niveau du pouvoir politique, une délégation de porte-parole du mouvement est reçue à la Maison-Blanche pour la première fois en 1977 par une proche collaboratrice du président Carter (Mattingly, Boyd, 2013).

9Dans le même temps que le mouvement se consolide au niveau national et essaie d’établir des liens avec les institutions étatiques, on assiste à une municipalisation des enjeux politiques et juridiques. D’une part, des candidat·e·s ouvertement gays ou lesbiennes concourent de façon inédite dans des élections locales, parfois avec succès (Riggle, Tadlock, 1999 ; Haider-Markel, 2010). D’autre part, alors que des dizaines de villes et de comtés se dotent de dispositions légales interdisant les discriminations à l’emploi ou au logement au motif de l’orientation sexuelle, la nouvelle droite chrétienne, menée par sa figure emblématique Anita Bryant, monte autant de campagnes locales destinées à systématiquement revenir sur ces mesures (Stulberg, 2018, p. 36-38).

10Si Boston n’est pas directement concernée par ces attaques de la droite chrétienne car elle n’a pas voté les dispositions légales contre lesquelles celle-ci se mobilise, la ville n’en est pas moins un foyer d’activisme militant. D’une part, la frange radicale du mouvement trouve une audience nationale à travers le journal Gay Community News ou le collectif Combahee River, composé en grande partie de lesbiennes noires. D’autre part, des signes d’intégration au jeu politique institutionnel sont montrés par toute une partie de la « communauté » gaie et lesbienne de la ville. Ce terme, qui est employé à la fois par les porte-parole associatifs et par les responsables politiques, s’inscrit dans un vocabulaire politique étasunien où les « communautés », surtout ethno-raciales, constituent des catégories de l’action publique autant que des clientèles politiques (Bonnet, 2010). Il naturalise un groupe social qui ne va pas de soi, et Christophe Broqua montre bien « le caractère indéfiniment ambivalent de cette notion » de communauté, « entre réalité et projection », (Broqua, 2005, p. 129). Mais parler de projection ou « d’invention » ne revient cependant pas pour autant « à dire que ces communautés n’ont pas de réalité tangible et sont totalement imaginaires ». À Boston comme à Marseille, une fois « inventées par des processus d’interaction entre acteurs […] de la société urbaine et élites politico-institutionnelles », « ces “communautés” produisent des effets sur la structuration de la société urbaine et des équilibres sociaux et politiques au sein de la ville » (Mattina, 2016, p. 223).

11S’il est difficile de caractériser socialement cette communauté gaie et lesbienne bostonienne, en raison du prisme institutionnel des sources mobilisées dans cette enquête et de l’absence de travaux académiques sur lesquels s’appuyer décrivant le paysage associatif et militant gai et lesbien de Boston au début des années 1980, il est néanmoins possible de tracer les contours de cette communauté : celle-ci est composée des multiples bars, restaurants et autres établissements commerciaux à destination d’une clientèle gaie et/ou lesbienne et pour l’essentiel situés dans le quartier en cours de gentrification du South End ; et d’autre part des nombreuses organisations d’autosupport, notamment dans le secteur médico-social comme le Fenway Community Health Center (1971), ou tournées vers le plaidoyer et la représentation des intérêts politiques, comme les Gay & Lesbian Advocates & Defenders (1978) ou la Boston Lesbian and Gay Political Alliance (1982). Ces dernières organisations accompagnent souvent les tentatives de leaders communautaires gays et lesbiennes pour intégrer la scène partisane locale dans les années 1970 : ainsi, Elaine Noble, activiste lesbienne, est élue à la Chambre des Représentants de l’État du Massachusetts dès 1974. C’est dans ce contexte de montée en puissance de l’activisme gai et lesbien à Boston que Brian McNaught est embauché au printemps 1982 en tant que Mayor’s Liaison to the Gay and Lesbian Community.

En amont du dispositif : contexte participatif local et genèse du Boston Project

12À l’époque de ce recrutement, la fonction d’agent·e de liaison [10] est déjà institutionnalisée aux États-Unis. Au niveau fédéral, elle existe alors depuis quelques années au sein du Bureau des relations publiques (Office of Public Liaison) où il s’agit de jouer un rôle d’intermédiaire entre le président et son cabinet d’une part, et des groupes d’intérêts divers et variés d’autre part. Dans les grandes villes étasuniennes, des postes d’agent·e de liaison sont également progressivement créés. À cet échelon, le poste consiste le plus souvent, avec une dimension passablement clientéliste, à assurer la promotion de l’édile dans telle ou telle communauté – le plus souvent conçue en termes ethno-raciaux –, mais également à faire remonter au cabinet les doléances des administré·e·s et à pacifier les éventuels conflits. De fait, la fonction semble servir essentiellement à réguler l’expression des mécontentements et la participation citoyenne des groupes minorisés [11], et, en période électorale, à tenter de mobiliser la communauté concernée en faveur de l’édile.

13Au début des années 1980, à Boston, la participation des habitant·e·s à la « refondation urbaine et politique » de leurs « quartiers » constitue un axe majeur de la politique « réformatrice » et « modernisatrice » menée par le maire démocrate de l’époque (Tissot, 2011, p. 66-68). Les quatre mandats successifs de Kevin White (1968-1983) sont en effet marqués par l’institutionnalisation du « recours à la concertation » : celui-ci crée par exemple des mairies de quartiers ainsi qu’un Office of Public Service censé traiter les doléances des administré·e·s vis-à-vis des services municipaux (Tissot, 2011, p. 78). Ce bureau coordonne notamment l’action des agent·e·s de liaison attribué·e·s aux communautés asiatique, africaine-américaine ou hispanique de la ville.

14Le recrutement d’un·e « agent·e de liaison du maire avec la communauté gaie et lesbienne » [12] s’inscrit dans le contexte d’institutionnalisation croissante et de gain en influence sur la vie politique locale du mouvement gai et lesbien. Il répond également à une dynamique d’extension à cette population de la base électorale [13] du maire Kevin White. Celui-ci, qui avait déjà pris en juin 1982 un arrêté interdisant les discriminations en fonction de l’orientation sexuelle dans les emplois et services publics [14], publie l’année suivante une proclamation reconnaissant officiellement la période du 11 au 25 juin 1983 comme les « Gay Pride Weeks » [15]. À cette occasion, il appelle de ses vœux la population gaie et lesbienne de la ville à développer son estime de soi (« self-esteem ») et son esprit d’appartenance communautaire (« community spirit »).

15Si cette « reconnaissance symbolique » (Mattina, 2016, p. 224) de la communauté gaie et lesbienne s’apparente en partie à une démarche de type clientélaire émanant du maire de Boston, l’embauche de l’agent de liaison répond cependant à une demande émanant de la « communauté ». Ainsi, alors qu’un premier agent de liaison avait été embauché par Kevin White à la fin de l’année 1979, le poste avait été rapidement supprimé suite à un référendum réduisant le budget de la municipalité d’un quart (Vrabel, 2014, p. 204) et « contraignant » le maire à licencier 2 500 employé·e·s de la Ville. Un regroupement d’associations gaies et lesbiennes se mobilise dès l’été 1981 pour que le poste d’agent de liaison soit réinstauré. À la tête de cette coalition se trouve une avocate nommée Katherine Triantafillou qui prétend parler au nom de l’ensemble de la communauté [16]. Le cabinet du maire, qui met en doute l’assise de cette prétention à la représentation, prend alors soin d’inviter d’autres représentant·e·s d’organisations gaies et lesbiennes aux réunions de travail qu’il organise, notamment le Massachusetts Gay Political Caucus ou l’association d’homosexuel·le·s catholiques Dignity.

16Ce processus débouche sur la rédaction d’une fiche de poste et sur le recrutement de Brian McNaught comme agent de liaison du maire avec la communauté gaie et lesbienne. Son contrat de travail, qui reprend les éléments de la fiche de poste sur laquelle leaders communautaires et entourage du maire s’étaient mis d’accord, préfigure en partie ce qui deviendra le Boston Project : le contrat met en effet l’accent sur « le développement de mesures proactives destinées à obtenir l’intégration, la représentation et l’égalité de traitement de la communauté gaie et lesbienne de Boston dans le secteur de l’emploi et des services publics municipaux », ainsi que sur « la formulation de conseils auprès des agences municipales pour remédier aux problèmes affectant la communauté gaie et lesbienne de Boston » [17]. « Concession procédurale face à la pression exercée par des mouvements sociaux » (Talpin, 2016, p. 277 ; Blatrix, 2000), le Boston Project s’inscrit également dans une logique d’extension du périmètre des clientèles politiques du maire de Boston, ce que sa mise en œuvre par Brian McNaught, agent de liaison directement rattaché au cabinet du maire, suggère. Pour concevoir et mettre en place le dispositif, ce dernier embauche Lisa Christie, doctorante à l’Université de Boston, et Gary Laforest, chargé d’études dans l’évaluation des politiques publiques [18].

Un dispositif attentif à l’hétérogénéité du public mais qui se révèle élitaire dans la sélection des participant·e·s

17Le public du Boston Project est construit par les concepteurs et conceptrices du dispositif comme intrinsèquement pluriel et traversé par de multiples logiques de différenciation interne. Ce processus de catégorisation n’en débouche pas moins sur une sélection des participant·e·s selon une logique élitaire.

Une catégorie naturalisée dont l’hétérogénéité constitue un enjeu central du dispositif

18La lecture des documents préparatoires au dispositif aussi bien que celle des retranscriptions des panels et des tables rondes qui le composent signalent une conception relativement naturalisée de la population qui est invitée à participer, la catégorie de « gays et lesbiennes » semblant aller de soi dans le Boston Project.

19Ainsi, cette catégorie n’est l’objet de discussion ou d’explicitation ni en amont du dispositif, lors du recrutement de l’agent de liaison ou dans la phase de conception du Boston Project par les services municipaux, ni pendant la consultation, au cours de laquelle elle est employée par les participant·e·s. Seul moment de flottement autour des frontières de la catégorisation, la table ronde du 23 juin 1983 portant sur les « institutions pénales » voit régner une certaine confusion sur la pertinence d’inclure les « travestis » incarcérés dans le périmètre de la réunion : ces derniers font-ils partie de la population cible du dispositif, à savoir les « citoyen·ne·s gays et lesbiennes » ? Brian McNaught, en concepteur et responsable du Boston Project, intervient alors pour borner et renaturaliser les contours de ce groupe :

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« L’immense majorité des transsexuels et des travestis sont hétérosexuels […] statistiquement l’immense majorité des gens qui s’habillent en portant les vêtements de l’autre sexe, ce qui s’appelle le travestissement, sont hétérosexuels. C’est un fétichisme, et ça ne dit pas grand-chose de leur orientation sexuelle. L’orientation sexuelle est déterminée avant l’âge de 5 ans […], on ne peut pas la contrôler ni dire d’où elle vient […] les transsexuels sont des gens qui pensent être nés dans le mauvais corps. […] Ça, c’est l’identité de genre, ça n’a rien à voir avec l’orientation sexuelle. » [19]

21Ce sont donc surtout les divisions internes à la population appelée à participer qui sont mises en scène. L’usage de l’expression « gays et lesbiennes » plutôt que du terme « homosexuel·le·s » dans la communication faite autour du dispositif montre en effet d’emblée l’attention portée par l’équipe du Boston Project à l’hétérogénéité de son public. Ainsi, tout au long de l’élaboration et de la mise en œuvre du dispositif, la pluralité des populations gaies et lesbiennes, en termes de race, de genre, de handicap, d’âge ou encore de lieu de résidence, est prise en compte. En témoigne le fait que chacun de ces axes de différenciation fasse l’objet d’un traitement ad hoc (voir supra). Cette attention est justifiée à plusieurs reprises par l’équipe du Boston Project par le fait que les besoins des lesbiennes, des homosexuel·le·s non blanc.he.s, non valides, jeunes ou âgé·e·s courraient le risque d’être occultés si leurs expériences décrites comme « spécifiques » ne faisaient l’objet de discussions séparées.

22Cette volonté de rendre justice à l’hétérogénéité de la population cible du Boston Project correspond de la part de l’équipe du dispositif à un souci revendiqué de peindre une image « fidèle » et « représentative » [20] de la communauté et de ses besoins. Cette volonté reflète les débats qui agitent déjà à l’époque les cercles d’activistes gays et lesbiennes, certain·e·s dénonçant le monopole relatif détenu par les hommes blancs en termes de représentation de ce groupe minoritaire dans les médias.

23Le public du dispositif est ainsi censé refléter, à travers le « capital corporel identitaire » des participant·e·s, c’est-à-dire leurs « attributs sociaux biologisés » (Achin, Dorlin, Rennes, 2008, p. 12), la diversité de la communauté gaie et lesbienne. C’est notamment ce que montrent les échanges internes au cabinet du maire : dans un mémorandum, Brian McNaught demande ainsi explicitement à un de ses collègues des recommandations de « représentant·e·s pour les communautés noires et asiatiques » [21] à inviter pour la table ronde « People of color ». Censée incarner les « préoccupations des Noir·e·s » [22], une participante est ainsi sélectionnée après que McNaught a fait ratifier ce choix par plusieurs de ses collègues au cabinet du maire. En dehors de ces arrangements de coulisse, l’équipe de pilotage du Boston Project fait publiquement état des dilemmes auxquels elle a été confrontée, déplorant par exemple ses difficultés à faire participer des lesbiennes noires à la consultation, tout en insistant sur leur volonté de ne pas faire de ces personnes de simples alibis (« tokenize » [23]).

24Cette prise en compte des mécanismes de différenciation internes à la communauté gaie et lesbienne reste cependant relativement aveugle aux clivages liés au niveau d’instruction et à la position dans les rapports de classe, ce qui est peu surprenant dans un contexte étasunien où ce rapport de domination est moins systématiquement thématisé que d’autres, comme la race ou le genre (Stulberg, 2018). Par conséquent, les logiques qui président au recrutement des participant·e·s au Boston Project sont largement d’ordre élitaire (Leferme-Falguières, Van Ranterghem, 2001, p. 63-65).

Un recrutement élitaire du public du dispositif

25Pour le montrer, nous pouvons examiner successivement les caractéristiques sociodémographiques des répondant·e·s au questionnaire et celles des participant·e·s aux différentes tables rondes et panels thématiques.

26Sur les 1 340 répondant·e·s au questionnaire, quatre sur cinq sont des hommes et plus de neuf sur dix se définissent comme blanc·he·s. La moitié a entre 25 et 34 ans, plus de deux tiers sont diplômé·e·s a minima d’une licence et près des trois quarts occupent un emploi salarié à temps plein. Près de la moitié des répondant·e·s touchent un revenu annuel supérieur à 20 000 $, confortable pour l’époque. Enfin, 11 % travaillent dans le secteur de la finance, de la banque et des assurances et la même proportion exerce une profession liée au secteur médical, surtout en tant que personnel d’encadrement [24]. On peut comparer ces chiffres aux données du recensement disponibles pour l’année 1980 : à cette date, 68 % des habitant·e·s de Boston se déclaraient comme blanc·he·s, 47 % étaient des hommes, seul·e·s 20 % détenaient une licence, et 33 % avaient entre 20 et 34 ans [25].

27Il est difficile d’interpréter ces données : on peut en effet se demander si les gays et les lesbiennes de la ville devraient présenter les mêmes caractéristiques sociodémographiques que la population générale, la sociologie de l’homosexualité ayant mis en évidence les conséquences biographiques entraînées par la découverte et le vécu d’une orientation sexuelle minoritaire, à la fois en termes de trajectoire migratoire (vers les grandes villes notamment) ou de (sur)investissement scolaire et professionnel (Pollak, 1982 ; Giraud, 2012). Si ces analyses peuvent en partie expliquer la part importante des individus très diplômés dans les répondant·e·s au questionnaire par rapport à l’ensemble des habitant·e·s de Boston au début des années 1980, l’ampleur des écarts constatés invite à faire malgré tout l’hypothèse que les jeunes hommes blancs diplômés sont bel et bien surreprésentés parmi les répondant·e·s au questionnaire par rapport à leur poids réel dans la population gaie et lesbienne de la ville.

28Cette surreprésentation tient peut-être au mode de diffusion du questionnaire, qui induit un certain nombre de biais. En effet, les 5 700 questionnaires ont presque tous été distribués à leurs membres, adhérent·e·s ou client·e·s par une trentaine d’organisations gaies et lesbiennes telles que des établissements commerciaux, des associations de convivialité ou des groupes militants. Seul·le·s les personnes fréquentant ce type de lieux ou engagé·e·s dans ce type de regroupements affinitaires sont donc susceptibles de répondre au questionnaire et donc de participer au dispositif, ce qui est conditionné par un certain nombre de paramètres : pouvoir vivre relativement ouvertement son orientation sexuelle, faire de cette dernière un élément important de son identité, avoir du temps et de l’énergie à consacrer à des réseaux de sociabilité reposant en priorité sur cette appartenance subculturelle (la « communauté » gaie) plutôt que sur une appartenance ethnique ou nationale (la « communauté » portoricaine par exemple).

29L’équipe du Boston Project, dont on a vu qu’elle s’était fixé l’objectif de la « représentativité » du public du dispositif, anticipe dans la phase de conception du questionnaire la sous-représentation d’individus « qui auraient peur de recevoir des brochures gaies ou lesbiennes à leur domicile » ou qui « n’auraient pas les ressources financières pour payer les frais d’adhésion à une organisation gaie ou lesbienne » [26], individus qu’elle suppose majoritairement non blanc·he·s. Elle tente de remédier à ce qu’elle voit donc comme un problème en sollicitant notamment directement quelques groupes gais et lesbiens de la ville spécifiquement destinés aux minorités raciales, comme la Black Men’s Association, le Comite Latino de Lesbians y Homosexuals de Boston, ou les Boston Asian Gay Men and Lesbians [27].

30Néanmoins, ces trois groupes, aux effectifs possiblement réduits, ne distribuent que 3,7 % de l’ensemble des questionnaires quand deux associations de plaidoyer (Massachusetts Gay Political Caucus et Boston Lesbian/Gay Political Alliance) diffusent plus de la moitié de ces 5 700 questionnaires. Malgré l’absence de données sur la composition sociale de ces deux associations, on peut raisonnablement faire l’hypothèse que le profil de leurs membres ne reflète pas celui des membres de la « communauté » dans son ensemble, en s’appuyant notamment sur les acquis de la sociologie du militantisme en général et du militantisme gai et lesbien en particulier : par exemple, une étude menée par des sociologues étasuniens sur près de 800 participant·e·s à une Gay Pride dans quatre États du nord-est des États-Unis en 1998 révèle que la moitié des répondant·e·s à leur questionnaire sont âgé·e·s de moins de 35 ans, près des trois quarts sont blanc·he·s, et deux tiers sont diplômé·e·s du supérieur avec un revenu annuel supérieur à 35 000 $, c’est-à-dire encore une fois largement au-dessus du revenu médian de l’époque (Smith, Haider-Markel, 2002, p. 21-27). Malgré les biais méthodologiques inhérents à ce type d’enquête, la forte similitude entre ces résultats et le profil des répondant·e·s au questionnaire du Boston Project suggère que la surreprésentation d’hommes blancs fortement diplômés parmi ces dernier·ère·s reflète les caractéristiques sociales des membres les plus visiblement engagé·e·s de la communauté gaie et lesbienne, ce que l’équipe de pilotage du dispositif avait anticipé mais n’a pu contrebalancer.

31L’analyse des participant·e·s aux différents volets du dispositif hors questionnaire confirme ce recrutement élitaire du public du Boston Project. Sur les 167 personnes invitées à une table ronde, un panel spécial ou une audition de quartier [28], 55 % sont des hommes et 45 % des femmes, ce qui témoigne du souci de l’équipe du dispositif qui les a sélectionné·e·s de tendre vers une certaine parité numérique. En revanche, on constate que près des trois quarts des participant·e·s sont des cadres supérieur·e·s du secteur public ou appartiennent aux professions libérales ou intellectuelles. Ainsi, près de 20 % occupent des fonctions d’encadrement ou de direction dans le secteur public ou parapublic ; 10 % sont des professionnel·le·s du droit (essentiellement des avocat·e·s) ; 10 % travaillent dans le secteur médical et paramédical comme infirmier·ère·s, psychologues ou psychiatres ; et 15 % dans le secteur du travail social. Enfin, 12 % sont artistes, 8 % enseignant·e·s (essentiellement des universitaires) et 4 % journalistes. L’absence ou la quasi-absence de retraité·e·s, chômeurs et chômeuses, étudiant·e·s, ouvrier·ère·s ou employé·e·s est remarquable.

32Cette forte dotation en capital scolaire et social ainsi que cette place relativement haute occupée dans la hiérarchie des emplois par les participant·e·s fait en partie écho aux propriétés des candidat·e·s considéré·e·s pour le poste d’agent·e de liaison lors du processus de recrutement engagé au printemps 1982 par le cabinet du maire de Boston. Ainsi, la comparaison des curriculum vitae des candidat·e·s recalé·e·s d’emblée et des candidat·e·s convoqué·e·s à un entretien d’embauche révèle que les second·e·s se distinguent des premier·ère·s par des titres scolaires en moyenne plus élevés, obtenus dans des disciplines plus nobles et des universités plus prestigieuses. De même, les candidat·e·s appartenant aux fractions élevées de la hiérarchie socioprofessionnelle (cadres supérieurs, haut·e·s fonctionnaires, chef·fe·s d’entreprise) sont systématiquement convoqué·e·s pour un entretien d’embauche, alors que tou·te·s les petit·e·s employé·e·s sont recalé·e·s à ce stade de la procédure de recrutement. L’existence de plusieurs candidat·e·s au poste d’agent·e de liaison n’appartenant pas aux catégories sociales supérieures montre bien que l’équipe du Boston Project aurait pu solliciter des participant·e·s au profil moins élitaire que celui des porte-parole finalement invité·e·s à participer.

33L’élimination précoce et systématique par l’entourage du maire de ces candidatures renseigne ainsi sur le type de participation attendu par les pouvoirs publics de la part de la population gaie et lesbienne de la ville. Tout comme la majorité des personnes invité·e·s à participer au dispositif, les candidat·e·s ayant atteint la dernière étape du processus d’embauche ressemblent aux « élites associatives communautaires privilégiées, plutôt intégrées aux classes moyennes (et moyennes supérieures) urbaines » que Cesare Mattina décrit comme les principaux relais des politiques clientélaires au niveau municipal (2016, p. 224). Le Boston Project peut donc s’appréhender également comme un dispositif visant à reconnaître et à légitimer certains leaders communautaires au détriment d’autres, et à identifier de potentiels relais politiques pour le maire de Boston.

Des participant·e·s « expert·e·s » ajusté·e·s aux attentes du dispositif

34Ce recrutement d’élites fortement dotées en capital culturel et social s’explique ainsi par le sens du terme de « représentant·e » dans le vocabulaire [29] des concepteurs et conceptrices du dispositif. Ce rôle, auquel il est attendu que les participant·e·s au Boston Project se conforment, consiste d’une part comme on l’a vu à refléter autant que possible la « communauté » en termes de capital corporel identitaire, dans une acception « miroir » de la représentation (Achin, 2001), mais également à se faire les porte-parole des « besoins » des populations gaies et lesbiennes, à porter un discours expert sur les situations et les problématiques rencontrées par celles-ci.

35En effet, c’est officiellement en leur qualité d’« expert·e·s » que les participant·e·s au dispositif y sont convié·e·s, pour leur capacité à endosser le rôle de « représentant·e·s informé·e·s et capables » (« knowledgeable and capable representatives » [30]) et leurs qualités de « leadership ». Ce dernier terme n’est jamais explicitement défini mais il suppose la capacité à prendre des initiatives, porter la parole du groupe, et surtout formuler des recommandations « réalistes » et « pragmatiques » [31], c’est-à-dire à anticiper les attentes de l’institution en adoptant son vocabulaire et ses cadres de pensée au moment de formuler des recommandations de politique publique.

36Tous ces éléments permettent de comprendre la sélection sociale particulièrement drastique de participant·e·s au surplus déjà largement ajusté·e·s aux attentes de l’équipe du dispositif. Le compte rendu des tables rondes et des panels indique que la majorité des participant·e·s y interviennent en tant que porte-parole d’une organisation gaie et lesbienne. Loin d’être de simples « profanes », les participant·e·s au Boston Project sont donc des acteurs et actrices « déjà investis dans la vie de leur cité » (Flamant, 2016, p. 253), tout comme les personnes handicapées dans les instances de démocratie participative étudiées par G. Gourgues (2013).

37Si un principe de représentation-miroir semble avoir implicitement cours dans le dispositif – tous les participants invités à témoigner à la table ronde « Femmes » étant par exemple des participantes –, la façon dont est définie cette « expertise » par l’équipe de pilotage du Boston Project amène cependant cette dernière à y déroger dans plusieurs cas : ainsi, dans les volets du dispositif portant sur les « jeunes », les « personnes âgées », ou encore les institutions pénales, on ne compte respectivement ni « jeune », ni « personne âgée », ni détenu·e ou ancien·ne détenu·e. À la place, ce sont des professionnel·le·s du travail social, des membres des professions médicales ou juridiques, qui sont en charge de formuler les problématiques auxquelles leurs « usager·ère·s » sont confronté·e·s. Ceci montre bien qu’à chaque fois que l’équipe de pilotage du Boston Project, en lien avec le comité consultatif de la table ronde ou du panel spécial en question, a sélectionné et invité des individus à participer au dispositif, les savoirs experts reposant sur la possession de capitaux culturels et professionnels ont systématiquement ou presque primé sur les « savoirs d’usage » (Nez, 2011).

38Cette sélection des participant·e·s sur un mode élitaire n’est que peu remise en cause au cours du dispositif. Ainsi, un journaliste de Gay Community News, une publication au ton relativement radical (Hoffman, 2007), invité à rappeler les agressions homophobes subies par la communauté gaie et lesbienne de Boston au cours des mois précédents, refuse le statut d’« expert » qui lui est attribué et proclame plutôt sa légitimité à intervenir par son « expérience » vécue de l’« oppression » et de « violences systémiques ». De même, un participant au volet portant sur les personnes handicapées, lui-même travailleur social valide, met l’organisation du Boston Project face à l’absence de personnes handicapées gaies ou lesbiennes et conteste la qualité d’expert qui lui est assignée : « Les personnes handicapées sont leurs propres expertes. Elles savent ce dont elles ont besoin, elles savent ce qu’elles veulent » [32]. Pour ce participant, ce sont l’« expérience » et le « savoir d’usage » qui devraient primer sur l’expertise reposant sur un statut professionnel. Ces deux exemples mis à part, le rôle auquel l’équipe du Boston Project assigne les participant·e·s semble faire consensus [33].

Les « citoyen·ne·s gays et lesbiennes » : une catégorisation déconflictualisante et responsabilisante

Des « victimes » qu’il s’agit de « responsabiliser » en les enjoignant à sortir du placard

39Contrairement à d’autres populations sommées de participer car rendues responsables de leur déviance vis-à-vis des normes de citoyenneté locales (Palomares, Rabaud, 2006, p. 138), la catégorisation de « citoyen·ne·s gays et lesbiennes » dans le Boston Project repose en partie sur l’assignation au statut de « victimes » d’un manque de considération, d’injustices, et de discriminations, et qui « vivent dans la peur » [34]. Cette situation est généralement subsumée sous un terme, celui de « disenfranchisement ». Celui-ci s’inscrit dans un champ lexical du droit et de la citoyenneté abondamment mobilisé dans la communication autour du dispositif. Si le concept de disenfranchisement est un terme généralement utilisé pour désigner une privation des droits civils et civiques (notamment le droit de vote), il a un sens moins précis ici : il s’agit pour un individu de se voir refuser les droits et les privilèges qui devraient être les siens (« denied their rights and privileges ») dans ses interactions quotidiennes avec l’administration et les services publics [35].

40Ce n’est alors pas tant la citoyenneté politique des gays et des lesbiennes de Boston – c’est-à-dire « le droit de participer à l’exercice du pouvoir politique » en tant que représentant·e ou électeur·rice (Marshall, 1950, p. 8) – ni leur citoyenneté civile (liberté de parole, de religion, etc.) qui est en jeu dans le dispositif, que leur citoyenneté sociale. Ce terme renvoie à un éventail de droits qui vont « du droit à un bien-être et une sécurité économiques minimums au droit de partager pleinement l’héritage social et de vivre la vie d’un être civilisé conformément aux standards existants dans la société » (idem). Comme le martèle Lisa Christie, membre de l’équipe de pilotage du dispositif, les « citoyen·ne·s gays et lesbiennes » sont des « contribuables » [36] qui « payent leurs impôts » et « vont à l’Église ou au temple » [37] mais qui sont « invisibles » aux yeux de l’administration en raison de leur réticence à « sortir du placard » au cours de leurs interactions avec les employé·e·s de la Ville. Ces dernier·e·s ne prendraient ainsi pas assez en compte cette population au moment d’élaborer des politiques publiques. Cette dénonciation de l’« invisibilité » sociale des gays et des lesbiennes rappelle les discours de certaines femmes lesbiennes pour justifier de leur prise en compte spécifique dans les conférences de femmes au Brésil étudiées par Marie-Hélène Sa Vilas Boas (2015, p. 154).

41Remédier à cette prétendue « invisibilité » [38] passe donc pour l’équipe du dispositif par une injonction à ce que les Bostonien·ne·s gays et lesbiennes fassent systématiquement leur coming out, ce qui signifie révéler publiquement leur homosexualité. Il s’agit ainsi de « responsabiliser » – le terme est employé à de nombreuses reprises – les gays et les lesbiennes qui participent au dispositif, et à travers eux l’ensemble de la communauté. Ainsi leur est-il régulièrement rappelé que tant que leurs problèmes ne seront pas formulés clairement auprès des autorités municipales, se plaindre de discriminations restera vain. C’est du « donnant-donnant » [39], et il ne faut pas en attendre trop des pouvoirs publics, notamment en matière de financement [40]. Pour sortir de l’« invisibilité », le silence n’est pas permis, conclut Lisa Christie de l’équipe du Boston Project : « Nous devons nous exprimer, nous devons prendre des rendez-vous avec les responsables politiques, et nous devons rappeler que “nous sommes partout” » [41].

42Ainsi, lorsque la question de la difficulté pour les gays et les lesbiennes non blanc·he·s à voir leurs intérêts pris en compte est soulevée par un participant à la table ronde « People of Color », la réponse apportée par Brian McNaught consiste en un rappel à l’ordre d’une citoyenneté normative reposant sur cette injonction au « coming out » : ce n’est selon lui qu’en sortant du placard et en étant « honnête » vis-à-vis de qui l’on est, que les gays et les lesbiennes racialisé·e·s verront leur quotidien s’améliorer [42].

Combattre les « préjugés » pour mettre fin aux « discriminations » : déconflictualiser et psychologiser les rapports de pouvoir

43L’objectif explicite des tables rondes et des panels est d’arriver à un « consensus » [43] autour des recommandations formulées, et donc de déconflictualiser la relation supposément teintée de méfiance entre agent·e·s de la Ville et « citoyen·ne·s gays et lesbiennes ». Cette méthode de concertation visant au consensus, classique dans les dispositifs de démocratie participative, éclaire la conception des rapports sociaux auxquels le Boston Project s’adosse : il s’agit d’éduquer, de sensibiliser, de former, d’engager un dialogue entre membres des groupes minoritaire et majoritaire, et non pas d’établir un rapport de force ou d’obtenir réparation.

44Cette dimension pédagogique, à savoir faire dialoguer ces deux populations perçues comme se défiant l’une de l’autre, est un des objectifs affichés du Boston Project. Ainsi est-il attendu que les responsables des services municipaux qui assistent au dispositif [44] trouvent dans ce cadre une occasion de se défaire de leurs « stéréotypes » envers les gays et les lesbiennes [45]. Quant à ces dernier·ère·s, le but est avant tout de les socialiser, pour celles et ceux qui ne le seraient pas déjà, aux cadres de pensée et d’action de la citoyenneté municipale. Cela passe par une injonction à transformer les « témoignages » qu’ils et elles sont invité·e·s à produire en « recommandations » formulées dans le langage des politiques publiques (« translate that testimony into practical policy recommendations » [46]).

45Derrière cet objectif pédagogique réside une volonté de déconflictualiser les rapports qu’entretiennent communauté gaie et lesbienne et pouvoirs publics, quitte à euphémiser la violence des relations de pouvoir qui organisent cette relation. Cette grammaire participative déconflictualisante est un élément récurrent des dispositifs de ce type (Palomares, Rabaud, 2006, p. 139 ; Carrel, 2013) et le Boston Project n’y fait donc pas exception.

46Ainsi, si les rapports de domination peuvent bien être nommés et désignés explicitement dans le dispositif (« racisme », « sexisme », « homophobie »), ils sont cependant généralement décrits comme un ensemble de préjugés, de stéréotypes potentiellement préjudiciables aux deux groupes qu’ils délimitent. Par exemple, le sexisme peut être défini lors d’une table ronde comme l’ensemble des « discriminations fondées sur le genre de quelqu’un » [47], sans que les groupes sociaux qui en bénéficient ou en pâtissent soient désignés. Bien que le vocabulaire de la diversité ne soit que peu employé dans le dispositif, on retrouve néanmoins la volonté de ne pas pointer du doigt des « coupables », mais au contraire de mettre en valeur les contributions des « victimes » qui enrichissent le reste de la société (Bereni, 2009).

47Si ces discriminations sont pensées comme se manifestant prioritairement dans des rapports interpersonnels, il ne faut cependant pas en conclure que le Boston Project affiche une conception purement interindividuelle des rapports sociaux et s’inscrirait dans une complète « dépolitisation de la participation » (Talpin, 2016, p. 270 ; Palomares, Rabaud, 2006, p. 146) : McNaught affiche bien par exemple sa volonté d’appréhender ces rapports de pouvoir comme relevant d’une logique « systémique » [48]. Néanmoins, il s’agit dans les faits moins pour lui d’avoir une discussion sur la façon dont ces rapports de pouvoir fonctionnent et s’articulent éventuellement entre eux, que d’identifier une accumulation de handicaps liés, dans une conception additive des discriminations [49], au statut doublement voire triplement minoritaire des lesbiennes, des personnes non blanches et/ou en situation de handicap, etc.

48Ainsi, lors de la table ronde portant sur les minorités raciales, la « facilitatrice » est une psychologue spécialisée dans le traitement des femmes « venant d’horizons culturels variés » [50]. Son exercice de la modération induit que les rapports sociaux, quand bien même ils puissent faire l’objet par les participant·e·s de formulations mettant en exergue leur caractère « systémique », soient régulièrement ramenés à des attitudes individuelles, ainsi qu’à des difficultés de communication entre groupes. Ici, comme dans le reste du dispositif où plusieurs professionnel·le·s de santé mentale interviennent pour mener les débats, un cadrage psychologisant enjoint aux participant·e·s de résoudre leurs problèmes par le « dialogue » pour favoriser la prise de conscience individuelle des dominant·e·s plutôt que par l’engagement d’un rapport de forces par les dominé·e·s. Ainsi, la facilitatrice de la table ronde sur les minorités raciales insiste-t-elle à plusieurs reprises sur le fait que les Blanc·he·s devraient activement s’impliquer dans la lutte contre le racisme qui les « opprime » et « limite leur pensée » [51], preuve d’une conception de la race qui symétrise les positions des groupes sociaux qu’elle délimite.

49Au cours de la même table ronde, un participant invité en sa qualité de membre du Comite Latino de Lesbians y Homosexuals de Boston manifeste sa volonté d’adopter un style davantage confrontationnel lorsqu’il dénonce l’homophobie dont il est victime. Plusieurs membres du comité de pilotage le somment alors aussitôt de délaisser la « colère » pour le « dialogue » et la pédagogie : « Se faire connaître et exprimer ses besoins et ses désirs […], c’est ça que nous célébrons le 4 juillet » [52], lui rétorque un policier blanc hétérosexuel invité à assister à la table ronde. Ce dernier prend même l’exemple des Black Panthers pour illustrer la contre-productivité d’une telle approche qu’il décrit comme « violente » [53].

50Cette insistance sur la pédagogie et la déconflictualisation des rapports entre services municipaux et communauté gaie et lesbienne était déjà discernable dans le processus de recrutement de l’agent·e de liaison. Ainsi, la fiche de poste, élaborée en concertation avec des leaders communautaires, listait les qualités dont l’agent·e de liaison devait faire état lors des entretiens d’embauche :

  • Aisance dans la communication orale et écrite
  • Capacité de plaidoyer, de lobbying, et qualités de formateur·trice
  • Expérience : notamment à travailler en bonne entente avec un éventail de personnes diversement sensibilisées aux questions gaies et lesbiennes
  • Capacité à travailler de façon indépendante et à agir en tant que représentant·e
  • Connaissance des lois qui concernent les droits des gays et des lesbiennes [54]

51Malgré cette élaboration concertée, un dernier item est cependant ajouté après coup sur les fiches d’évaluation des entretiens d’embauche, sans donc avoir été discuté au préalable avec les porte-parole du mouvement gai et lesbien : « réalisme politique, compréhension des règles bureaucratiques, sens tactique ».

52Ce dernier critère semble avoir particulièrement pesé dans l’évaluation des candidat·e·s au poste d’agent·e de liaison. Ainsi, celles et ceux qui ont décroché un entretien d’embauche se distinguent par la mise en scène dans leurs lettres de motivation de leur capacité de négociation, de médiation et de résolution de conflit, se dépeignant par exemple l’un comme « réaliste » et « prudent », l’autre comme « coopérative » et « constructive ».

53De même, à l’étape suivante du processus de recrutement qui est celle des entretiens d’embauche, les prestations des candidat·e·s qui mettent en scène leur talent de diplomate, de négociateur·trice, de médiateur·trice et leur expérience dans la résolution de conflits sont fortement valorisées par l’entourage du maire. En attestent les annotations manuscrites sur les fiches d’évaluation remplies pour chaque prestation par les membres du comité de recrutement. Le cadrage déconflictualisant du Boston Project est peu surprenant dans la mesure où le dispositif est conçu et mis en place par un employé du cabinet du maire, Brian McNaught, précisément choisi parmi un pool de candidat·e·s parce qu’il incarnait le mieux le type de participation politique relativement domestiquée et inoffensive attendue par le maire et son entourage de la part de la communauté gaie et lesbienne de la ville.

Conclusion

54Le Boston Project n’est pas le tout premier dispositif participatif à destination des populations homosexuelles aux États-Unis. En 1976 déjà, la Commission des Droits de l’Homme de la ville de San Francisco avait organisé une consultation similaire, dont il semble que McNaught se soit en partie inspiré [55]. Cependant, ce dispositif n’avait duré qu’une semaine, ne disposait pas de budget de fonctionnement et n’avait impliqué qu’une cinquantaine de personnes au total. Le Boston Project est donc un dispositif participatif inédit tant par son ampleur logistique [56] que par le caractère transversal et ambitieux pour l’époque des propositions qui en sont issues.

55À titre d’exemple, le rapport final du dispositif préconise que des sessions obligatoires de formation soient mises en place à destination de tou·te·s les employé·e·s de la Ville afin de les sensibiliser aux questions liées aux minorités sexuelles. Il est également réclamé au maire de Boston que celui-ci nomme dans toutes les institutions de la Ville (« Boards », « Commissions », etc.) des « citoyen·ne·s gays et lesbiennes » de manière à garantir leur « visibilité » dans l’espace public municipal et leur inclusion dans la fabrique des politiques publiques municipales. Enfin, le dispositif se revendique être un « modèle » qui a vocation à être imité dans le reste du pays. Comme l’attestent les nombreuses lettres reçues par Brian McNaught, un certain nombre d’élu·e·s ou de collaborateurs et collaboratrices d’élu·e·s lui écrivent en effet pour lui faire part de leur volonté de dupliquer le dispositif dans leur circonscription. De futures recherches pourraient ainsi porter sur les dispositifs, qui, dans d’autres endroits des États-Unis, ont également contribué à faire des gays et des lesbiennes des publics de l’action publique, voire des clientèles politiques.

56Aucune des recommandations issues du Boston Project ne sera cependant mise en œuvre par le maire Kevin White, pour la bonne et simple raison que celui-ci ne se représente pas aux élections municipales de l’automne 1983. Quant à son successeur, s’il embauche lui aussi un Mayor’s Liaison to the Gay and Lesbian Community, le monopole de la représentation politique des intérêts des gays et des lesbiennes à Boston se voit désormais remis en question. En effet, l’élection en 1983 d’un conseiller municipal ouvertement gay, et militant de cette cause, David Scondras, permet d’ouvrir le débat sur ce que doit être la « bonne » représentation politique des populations gaies et lesbiennes au niveau local : ces dernières devraient-elles s’en remettre à des agent·e·s de liaison nommé·e·s par des édiles locaux dans une logique souvent clientélaire ou bien devraient-elles s’attacher à faire élire un·e militant·e ouvertement homosexuel·le issu·e de leurs rangs ? Ce débat ne fera que s’intensifier au cours des années 1980, avec la prolifération dans les grandes villes nord-américaines de clubs démocrates gays et lesbiens et de candidatures d’activistes ouvertement homosexuel·le·s qui tentent par ailleurs de se légitimer au sein du parti démocrate [57].

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Mots-clés éditeurs : Boston, Boston Project, catégorisation, citoyenneté locale, clientélisme, États-Unis, groupes minorisés, minorités sexuelles, participation, psychologisation des rapports sociaux, public, représentation politique

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Date de mise en ligne : 12/12/2019

https://doi.org/10.3917/parti.025.0059