De l’ethnologie aux vacances, Ode à la démocratisation des voyages
- Par Luc Greffier
Pages 9 à 16
Citer cet article
- GREFFIER, Luc,
- Greffier, Luc.
- Greffier, L.
https://doi.org/10.3917/parta.002.0009
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- Greffier, L.
- Greffier, Luc.
- GREFFIER, Luc,
https://doi.org/10.3917/parta.002.0009
Notes
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[1]
L.B. Castel, (1751), cité par A. Fierro, (1983), La Société de Géographie 1821-1946, Paris, Champion, Centre de recherche d’histoire et de philologie, Ecole Pratique des Hautes Etudes, 346 p.
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[2]
P. C. F. Daunou, (1842), ibid. pour la référence.
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[3]
La barre des 1 milliard de voyageurs internationaux a été atteinte et dépassée en 2012 selon l’OMT.
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[4]
Les chiffres clés du tourisme en 2014. Source : http://www.entreprises.gouv.fr/etudes-et-statistiques/chiffrescles-tourisme
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[5]
« Terre inconnue » et « Terre sans maître ». C’est cette seconde expression qui a fait référence lors de la colonisation de l’Australie et qui s’est traduite par une négation absolue des populations aborigènes.
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[6]
Guiart J., (1985), Bronislaw Malinowski, journal d’ethnographe (compte rendu), Journal de la société des océanistes, vol. 41, n° 80, pp. 126-129.
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[7]
Stevenson R. L., (1879), Voyage avec un âne dans les Cévennes, Paris, Flammarion, 170 p.
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[8]
Selon l’enquête Pratique physique et sportive 2010, CNDS / direction des sports, INSEP, MEOS.
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[9]
Un billet d’avion Paris-Katmandou qui coûtait 5 000 francs en 1985, soit 1 395 euros en monnaie constante, peut être acquis aujourd’hui à partir de 450 à 500 euros. Cela représente sur 30 ans, une baisse de 68 à 64%.
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[10]
En référence au roman Déboire d’Augusten Burroughs (2007), Paris, Editions 10-18.
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[11]
« Vous êtes les premiers blancs à venir jusqu’au village », la citation dans le texte est en Bichlamar, langue partagée des habitants de l’archipel du Vanuatu, situé 1 750 km à l’Est de l’Australie (à prononcer phonétiquement).
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[12]
Expression utilisée pour dire l’importance de s’intégrer durablement dans une communauté pour en observer et comprendre les réalités.
1 Ils sont nés dans les années trente, ont eu 20 ans dans les années cinquante et sont octogénaires aujourd’hui. Ils sont nos parents ou grands-parents, peut-être nos bisaïeuls, ils ont découvert l’univers des vacances avant d’éprouver celles-ci avec leurs enfants ou leurs petits-enfants. Avec nous…
2 Leurs parents à eux étaient nés au début du 20ème siècle et avaient 20 ou 30 ans lors de la promulgation de la loi du 20 juin 1936 instituant le droit aux congés payés. Ils allaient en même temps être décimés par la seconde guerre mondiale et être les premiers à se libérer partiellement de la contrainte quotidienne du travail. « Avant quand un patron disait à un ouvrier « je te donne ton congé », c’était pour lui apprendre qu’il le foutait à la porte. Et maintenant, non seulement il était obligé de te donner ton congé pour que tu te reposes, mais en plus il était obligé de te payer » (Guedj, 1998). Ils ont expérimenté le voyage. Certains alors n’en sont pas revenus d’être partis « à la campagne, à la montagne, à la mer, n’importe où. D’être partis, tout simplement. On ne disait pas en vacances, c’était un mot de riches, mais congés payés. Le mot magique. Il mettait les choses cul par-dessus tête » (Ibid.).
3 Pendant que ceux-là prenaient pied précautionneusement dans l’univers vacancier, d’autres, plus aguerris, avaient fait du voyage le sens de leur vie si ce n’est leur activité professionnelle. Ces derniers étaient anthropologues, ethnologues, sociologues, découvreurs de sociétés, moins souvent des géographes, qui tentaient ensuite, à leur retour, de nous expliquer ce qu’ils avaient vu, mais aussi ce qu’ils en avaient compris. Ainsi, des noms plus ou moins connus ravivent nos mémoires de lycéens, d’étudiants ou de lecteurs, tant ils ont pu nous faire rêver ou nous déconcerter. Alexandra David-Neel (1868-1969), Marcel Mauss (1872-1950), Bronisław Kasper Malinowski (1884-1942), Marcel Griaule (1898-1956), Margaret Mead (1901-1978), Paul-Emile Victor (1907-1995), Claude Levi-Strauss (1908-2009), bien d’autres encore qui ont su écrire et décrire leurs voyages, analyser et banaliser leurs expériences.
4 Ces deux univers de pratiques ont très rapidement rassemblé et différencié deux familles opposées, celle des profanes et celle des savants voyageurs. Les premiers avec comme horizon leur région, cette échelle territoriale qui sera bien plus tard qualifiée d’espace vécu par Armand Fremont (1976), les seconds, la planète Terre. À une époque où ils n’étaient que quelques centaines, quelques milliers peut-être, disséminés de par le monde à pratiquer le voyage international et explorer des sociétés inconnues, se préfigurait déjà le potentiel distinctif du voyage.
5 Mais même au sein des élites, et déjà au 18ème siècle, les affrontements n’étaient pas absents. De fait, les géographes et les voyageurs se défiaient : « les géographes ne sont que des artistes ; les voyageurs, marins ou autres sont les vrais savants, les inventeurs, les créateurs de la science géographique( [1]) » (Fierro, 1983, p. 4). En bref, il y avait les sédentaires qui discouraient et les mobiles, qui eux se confrontaient aux réalités du monde et faisaient partager leurs découvertes et aventures. « Sans voyage, sans expédition lointaine, il n’y a pas de science géographique( [2]) » (Ibid, p. 4). Si le savant dans son cabinet élaborait intellectuellement la connaissance géographique, c’était le voyageur qui, à l’essence de la découverte, lui fournissait les matériaux nécessaires. Ce qui était « noble » était alors sédentaire, l’explorateur mobile qui s’effaçait dans la brume du voyage était « vulgaire ».
6 Ce statut de voyageur international, tout autant controversé que rarissime jusqu’au début du 20ème siècle, s’applique aujourd’hui à plus d’un milliard( [3]) de personnes. Le chiffre est tellement conséquent qu’il devient impalpable. Un milliard, c’est 16 fois la population française, tout autant que le nombre de passagers transitant annuellement par l’aéroport Paris-Charles-de-Gaulle. Ces chiffres qui font tourner la tête restent pourtant abstraits. Imaginons-nous à la place d’un de ces enfants qui entrent sur la pelouse du stade de France en tenant la main d’un sportif célèbre un soir de match international. 80 000 spectateurs sont là devant ses yeux. Les voit-il ? Un milliard c’est l’équivalent de 12 500 stades mis côte à côte, c’est deux millions d’avions Airbus A380 en pleine charge ! Ces données mondiales, si nous les ramenons à l’échelle de notre pays, nous indiquent que ce sont plus de 24 millions de voyages à l’étranger qui ont été réalisés par les Français en 2014, alors qu’au cours de la même période nous avons enregistré plus de 83 millions d’arrivées de touristes internationaux( [4]).
7 L’exceptionnel d’hier est devenu le commun d’aujourd’hui. Nous avons potentiellement chacun plus de portes d’accès au monde que les quelques savants-voyageurs cités précédemment. La révolution des transports suivie de celle de l’internet, la globalisation économique et du système bancaire, la diffusion de la pratique des langues étrangères et l’internationalisation de l’anglais, mettent la planète à notre porte. Nous avons virtuellement presque six milliards de voisins. Qu’en faisons-nous ?
Les quatres monnaies du voyageur, $ollar, £ivre, €uros & Yen
Les quatres monnaies du voyageur, $ollar, £ivre, €uros & Yen
8 Nous voyageons. Pas tous bien sûr, mais massivement quand même. Alors comment en est-on arrivé là ? Pourquoi partons-nous ? « Parce que tout le monde s’en va. Parce que les autres partent, parce que c’est la mode » (Bertho-Lavenir, 1999, p. 9). Et cela peut sembler vraiment étrange à tous ceux, majoritaires, qui sont encore aujourd’hui sédentaires. En effet, « Le côté véritablement intrigant du tourisme, c’est qu’il n’est fondé sur aucune nécessité. Aucune rationalité. Rien ne nous oblige à arpenter les routes, admirer les églises, marcher en montagne, rien sauf l’air du temps, un désir que l’on croit individuel mais qui est partagé au même moment par des milliers d’autres. Les vacances ? Un acte gratuit et impératif, (….) une aimable contrainte » (Ibid.). Ainsi rien ne nous oblige à partir en vacances, rien sauf l’idée que l’on s’en fait. Rien de nous contraint à quitter notre domicile principal pour quelques nuits, à nous installer ou pérégriner à quelques kilomètres ou milliers de kilomètres.
9 Nous sommes ainsi devenus voyageurs, initiés par un principe de mobilité éprouvé au quotidien lors des déplacements pendulaires qui nous conduisent de notre résidence principale vers notre lieu de travail, puis qualifiés peu à peu par l’affirmation de nos pratiques vacancières.
10 80 ans après les congés payés, nous sommes allés au monde, et, dans une sorte de cheminement réversible, le monde est venu à nous, via les multiples écrans de notre quotidien. De la simple webcam qui nous montre en quasi temps réel ce qui se passe ici ou là, qui nous ouvre les portes de destinations rêvées (Samarkand, Valparaiso, Pondichéry, Ushuaia, etc.), à la plus sophistiquée ou exploratoire des émissions télévisées qui nous plonge dans la vie de telle ou telle micro société, nous pouvons tous faire virtuellement notre voyage en terre inconnue, avant de nous y engager physiquement. Il nous suffit de quelques clics de touchpad ou de quelques pressions sur un écran tactile pour découvrir des destinations, réserver des transports, des hébergements, des activités, consulter des données météorologiques, et puis, en quelques heures d’avion, nous retrouver sur ces lieux préalablement appréhendés.
11 Mais ce processus de massification des voyages, la vulgarisation de notre passeport comme clé d’accès au monde, sont souvent critiqués, en particulier par ceux qui regrettent le temps où ce monde était à eux seuls, le temps passé où ils pouvaient se penser explorateurs, se croire unique en des lieux symboliques qu’ils considéraient prétentieusement comme vierges. Nous pouvons ainsi lire ou aisément imaginer des récits de voyage du type : « J’étais le seul au sommet du Machu Picchu, seul au milieu des cambodgiens à Angkor, seul encore à assister au rite de passage d’âge chez les Maasaïs, etc. Et aujourd’hui, quel sacrilège, ces sites préservés sont envahis de hordes de touristes ». Il y a là tout autant une quête d’un temps passé, dépassé, que l’illusion perdue d’un idéal de virginité territoriale de la part de ceux qui se pensaient seuls, à en oublier parfois que les lieux-dits qu’ils visitaient, s’ils étaient peut-être des « Terra incognita » pour eux, n’étaient pas des « Terra nullius »( [5]). Ces lieux étaient habités, et leurs habitants étaient bien plus qu’un accessoire dans le décor de leur voyage.
« Nous ne sommes pas des touristes, nous vivons ici », musée historique d’Amsterdam
« Nous ne sommes pas des touristes, nous vivons ici », musée historique d’Amsterdam
12 Il ne s’agit pas ici de nier les processus de transformation des sociétés et des territoires, à l’œuvre sous l’influence des mobilités liées à la massification du tourisme. Bien sûr que le monde a changé et continue de changer sous l’impact des activités de voyage d’agrément, de la Grande-Motte à Bali, de Marrakech à Marne-la-Vallée. Mais il est tout autant nécessaire de relativiser les effets induits par les déplacements touristiques en comparaison de ceux qui ont été et sont encore générés par les envahissements guerriers ou coloniaux, d’Alexandre le Grand à la conquête de l’Ouest américain, en passant par l’épopée des conquistadores, par les migrations en cours et à venir face aux impacts des conflits armés ou à ceux du changement climatique. Non, contrairement à ce que certains clament, le tourisme n’est pas une arme de destruction massive, ce n’est pas le tourisme qui a mis les Indiens en réserves, qui a tenté d’éradiquer la culture aborigène, qui détruit la forêt primaire et les populations qui l’habitent…
13 Face à la critique facile de tous ceux qui se voient dépossédés du pouvoir distinctif des voyages, nous pouvons opposer les vertus sociales de la démocratisation des vacances et de la découverte du monde, de la rencontre de l’Autre. Mais cette lutte pour la valorisation et la vulgarisation du voyage d’agrément n’est ni récente, et loin d’être terminée. Jules Payot (1933) dans un ouvrage intitulé Les Alpes éducatrices, mon Chamonix illustrait déjà au début des années trente la puissance transformatrice du tourisme en écrivant « Les touristes qui n’ont pas connu Chamonix avant l’arrivée du chemin de fer et surtout l’invasion des automobiles, auront quelque peine à comprendre la pensée de Ruskin quand il parle de « la grande paix qui descend des neiges éternelles ». L’argumentaire de cet ancien recteur honoraire de l’Université d’Aix-Marseille devient plus radical lorsqu’il affirme, quelques pages plus loin dans son ouvrage, que « Chamonix était délicieux avant l’invasion des barbares ». Cette façon de nommer les touristes, il la justifie par analogie : « D’ailleurs, l’excitation passagère que les barbares d’autrefois cherchaient dans l’alcool et les combats, nos nouveaux barbares la cherchent dans la succession rapide et superficielle des sensations, dans le mouvement et l’agitation fébriles ». Cette disqualification finalement facile du touriste anonyme, du visiteur populaire renvoyé à la lie de l’humanité (des « barbares » de Jules Payot aux « rats » représentés sur une œuvre exposée dans le musée historique d’Amsterdam - cf. photo p. 11), est prise beaucoup plus au sérieux lorsqu’elle concerne des élites sociales ou culturelles, des personnages charismatiques.
14 Ainsi, la publication en 1967 du recueil des mémoires de Bronislaw Malinowski (décédé en 1942) par sa seconde femme, Valetta, a suscité une vive émotion dans l’univers de l’anthropologie. Pourquoi ? Parce que l’ouvrage apporte la preuve que hors de ses habitudes et de son quotidien, Malinowski, le savant fondateur de l’anthropologie, est avant tout un être humain comme bien d’autres. « Malinowski redescendu sur terre devenait un homme comme les autres, aussi raciste sur le moment que ses contemporains( [6])» (Guiart, 1985, p. 126). A lire son journal, ceux qui ont voyagé partageront sûrement certains de ses sentiments du quotidien au grand dam des autres qui se désoleront de « lire des propos futiles d’un si grand homme » ou qui considèreront qu’ « il n’est pas particulièrement passionnant de voir un homme intelligent dire des idioties à longueur de pages » (Ibid.).
15 Finalement, dans nos récits privés de voyages et de vacances, ceux tant décriés par les « sachants obséquieux d’aujourd’hui », nos idioties, nos passions, nos angoisses, ne seraient-elles pas le reflet tout autant que le terreau de notre intelligence ? Ne seraientelles pas autant d’invitations renouvelées au voyage ? N’y aurait-il pas là un appel à raconter des histoires, et plus particulièrement une incitation à œuvrer pour divulguer notre histoire, quitte à la mettre en scène ?
16 N’est-ce pas ce que fait en 1878 cet écossais qui entreprend la traversée à pied des Cévennes avec un âne ? L’année suivante il publie Travels with a donkey in the Cévennes( [7]), le récit de son aventure. Les 200 000 licenciés de la Fédération Française de Randonnée Pédestre (FFRP), les 35 millions de Français pratiquant( [8]) la « marche/balade – randonnée – trekking » ne sont-ils pas des Robert Louis Stevenson en puissance ? Tout le monde n’a bien sûr pas la puissance narrative nécessaire pour passer de l’expérience vécue à la restitution sublimée de celle-ci, mais tout le monde peut ressentir les effets du voyage dans son corps, dans ses muscles, dans sa tête. Tout le monde peut, à la manière de Nicolas Bouvier, entrapercevoir, à l’occasion des aventures de vacances, cette part de nous généralement inaccessible : « le voyageur est une source continuelle de perplexités. Sa place est partout et nulle part. Il vit d’instants volés, de reflets, de menus présents, d’aubaines et de miettes.» (Bouvier, 2001). Mais quel bonheur de se mettre en situation pour récolter ces miettes, qui nourrissent, au filtre de notre regard, notre univers culturel de façon dynamique (Laplantine, 1996). Et quel bonheur ensuite de pouvoir les partager !
17 Il y a ici une exhortation aux voyages, et ce d’autant plus que l’abolition relative des distances, la baisse des coûts du transport( [9]), l’augmentation de la durée des temps libres, nous invitent au départ. Pourtant, si certains voyagent, d’autres non. Car, au-delà des contraintes économiques, on ne rompt pas avec ses habitudes facilement, on ne devient pas voyageur naturellement, on ne quitte pas son univers culturel sans viatique. Il y a là un apprentissage insensible, parfois inconscient, éminemment social. Nous ne rêvons pas tous de faire un voyage « Autour du Monde » à la manière de Laurent Mauvignier. « Rencontrer une fille tatouée au Japon, sauver la vie d’un homme sur un paquebot en mer du Nord, nager avec les dauphins aux Bahamas, faire l’amour à Moscou, travailler à Dubaï, chasser les lions en Tanzanie, s’offrir une escapade amoureuse à Rome, croiser des pirates dans le golfe d’Aden, tenter sa chance au casino en Slovénie, se perdre dans la jungle en Thaïlande, faire du sport jusqu’en Floride » (Mauvignier, 2014, 4eme de couverture). Nous avons aussi peut-être les rêves de nos moyens. Passer une semaine en bord de mer avec ses enfants, en famille, avec ses amis, peut être une aventure tout autant jubilatoire et extraordinaire qu’une pérégrination lointaine. Si les vacances sont l’occasion de la rencontre avec le pittoresque, n’oublions pas que le pittoresque, - étymologiquement ce qui est digne d’être peint -, est surtout une question de posture. Le voyageur blasé à 20 000 km de chez lui explorera et appréciera son environnement moins bien que le curieux au coin de sa rue.
18 Quoi de mieux alors pour aiguiser son regard que de se consacrer à l’organisation matérielle de son désir de voyage ? Face à l’offre aujourd’hui pléthorique des fournisseurs de vacances, se pose en effet la question de notre propre capacité à faire des choix, y compris en s’excluant volontairement des propositions toutes organisées pour élaborer notre propre projet vacancier. Accordons-nous avec ces propos écrits par Stefan Zweig en 1926 qui considérait, dix ans même avant la promulgation de la loi sur les Congés payés, le voyage comme une expression de soi. « Le voyage doit être dissipation, sacrifice de l’ordre au hasard, du quotidien à l’extraordinaire, il faut qu’il représente la forme la plus intime, la plus originale de notre goût ». L’écrivain poursuit sa pensée en s’engageant personnellement dans un combat, celui de l’apologie du voyage organisé par soi-même, qu’il érige comme un rempart face à un « nouveau mode de fonctionnement bureaucratique, automatisé, les déplacements de masse, l’industrie du voyage ».
« L’important c’est le chemin, pas seulement la destination. »
« L’important c’est le chemin, pas seulement la destination. »
19 Le défi contemporain que la modernité nous lance est celui de mesurer notre capacité à préserver un petit bout d’aventure dans notre univers très organisé, de résister à la tentation de ce que l’on nomme aujourd’hui le all inclusive : « Ne nous en remettons pas aux soins de ces si pratiques agences qui nous voyageront comme des marchandises, continuons à voyager (…) à notre guise, vers le but que nous avons choisi nous-mêmes. C’est là en effet l’unique moyen de découvrir non seulement le monde extérieur mais aussi notre univers intérieur » (Zweig, 1926/2000, pp.165-172). L’essentiel dans tout cela serait non plus la destination, mais le chemin parcouru, qu’il soit géographique, à la surface de la Terre, ou intellectuel, en nous-même. Nicolas Bouvier, quarante ans plus tard, le dira à sa façon : « Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ou vous défait » (1963/2004, p. 84).
20 Ainsi, l’aventure présente des risques, et pour les atténuer, depuis 80 ans, des humanistes, des associations, des syndicats font office de guide sur les itinéraires escarpés de ce cheminement vacancier. Et l’on peut dire qu’il y a une œuvre magnifique à accompagner ce processus singulier et chaque fois renouvelé qui fait de chacun de nous des citoyens du monde.
21 Pouvons-nous imaginer le précipice ouvert entre sédentarité et nomadisme, entre celui qui a expérimenté le voyage et qui a intégré des automatismes à ce sujet, et celui qui découvre tout d’un univers inconnu, avec ses lois, ses codes, ses pratiques ? N’avons-nous jamais ressenti de l’irritation lorsque dans une file d’attente la personne située devant nous a besoin de toutes les explications nécessaires pour accomplir ce que nous allons faire par quasi réflexe ? N’avons-nous jamais souri aux paroles ou comportements décalés d’un individu qui, pour la première fois, fait ce que nous faisons par habitude ? Avons-nous si facilement incorporé notre statut de voyageur que nous en oublions que, pour nous aussi, il y a eu une première fois, que nous avons aussi été hésitants, renonçant parfois peut-être face à l’incompréhension d’une situation ?
22 Si l’on peut penser que l’appréhension du monde se fait pas à pas, chacun de ces pas, y compris le premier, est capital. À ce titre, et d’un point de vue anthropologique, il n’y a pas à hiérarchiser petits ou grands départs, courts ou longs séjours, il y a des départs et des séjours, des ruptures spatiales dans un continuum vital. Chacun alors ayant pensé ses arbitrages en termes de temps, de distance, de coût, devient pour quelques jours ou quelques semaines, un explorateur en puissance, s’offre l’opportunité de s’imprégner et parfois d’assimiler des univers exogènes.
« La lance et le téléphone », archipel du Vanuatu
« La lance et le téléphone », archipel du Vanuatu
23 Et cette exploration, de nous-mêmes ou du monde, nous humanise, dans le sens où elle nous rend notre condition d’Homme libre, et c’est là que réside l’essentiel. Nous sommes convaincus avec Pablo Waichman (1993) que le temps libre n’existe pas, que le temps libre est une absurdité théorique, que le temps reste le temps, mais ce qui importe, l’enjeu fondamental, c’est que l’Homme se libère. Il y a là quelque-chose d’éminemment subversif, les vacances et le voyage sont ces espaces-temps durant lesquels peut se jouer ce processus libératoire, que l’on pourrait qualifier de déterritorialisationreterritorialisation (Deleuze, 1972).
24 Le voyage nous offre une possible confrontation à l’altérité, qu’elle soit distante ou de proximité. Cette confrontation reste incertaine, elle peut tout autant nous grandir que nous renvoyer à notre condition, elle peut exacerber notre envie de vivre et de dire que l’on vit, ou nous faire fuir. Et pour affirmer notre existence, nous photographions, en numérique bien sûr, tout et tout le temps, envoyons des selfies à nos amis histoire de bien leur confirmer notre présence en des lieux exotiques et nos rencontres avec des gens surprenants. Nous leur raconterons à notre retour nos joies et nos peines, nos « boire et déboires( [10]) », nos routes et déroutes, nos étonnements et lassitudes. La vie quoi ! Celle de notre lot commun, celle qui fait ce que nous restons partagés entre liberté individuelle et contraintes sociales, même s’il se trouve que nous sommes pour un temps dégagés en partie des lourdeurs du quotidien. Les sens en alerte et ouverts aux autres, les vacances et les voyages sont cette occasion de ressentir le sentiment d’exister en étant accueilli et bien accueilli, que ce soit par le sourire de notre loueur de meublé à Palavasles-Flots ou par un chef de tribu qui apprécie notre passage en nous assénant : « Yu namba wan waetman I kam long villij blong mitufala( [11])».
25 Mais au-delà de la coutume d’accueil, au-delà de l’exotisme lié à la distance géographique et culturelle des parties en présence, l’étonnement se cache parfois dans la présence d’objets ordinaires telle celle d’un téléphone portable accroché par une liane à la ceinture d’un danseur en tenue traditionnelle. (cf. photo p. 14).
26 Dans tous les cas, les grandes envolées discursives des voyageurs, et ce texte en premier lieu, se dissolvent dans la réalité, dans l’expression de soi, dans ce que Gérard Blitz appelle « l’êtreté ». À ce titre, les questions matérielles de confort et de bien-être méritent d’être posées et plus particulièrement lorsque le choix se présente entre dormir dans un hôtel classé ou une case en matériaux naturels, sur un matelas confortable ou sur une simple natte tressée, dressée à même le sol, au mieux sur un bas flanc de bambou.
27 Plus encore, la dimension alimentaire risque d’apparaître comme un véritable enjeu lorsqu’il s’agit de consommer des mets qui peuvent agir comme de véritables répulsifs du fait de leur nature, de leur état ou apparence, qui pourraient ne pas correspondre à nos goûts habituels. Et nous découvrons alors que, sans nécessairement parcourir la planète, parfois à notre porte, tout ce qui est biologiquement comestible n’est pas toujours culturellement mangeable.
28 Si au cours de nos voyages nous n’allons pas jusqu’à « faire le village( [12]) » pour reprendre l’expression de Bronislaw Malinowski, rien ne nous empêche de nous fondre dans un paysage ou de nous laisser imprégner par l’ambiance d’une place, d’une rue. Sous réserve de faire un peu d’effort pour s’oublier, nous pouvons interroger nos perceptions et les sentiments qui en découlent. Même si nous papillonnons de-ci de-là, nous récoltons, consciemment – ou pas – des petits bouts de réalités multiples, distinctes et complexes. Il nous reste ensuite à les assembler comme les pièces d’un puzzle pour voir se dessiner une image plus ou moins complète d’un tissu social et culturel. Même si les pièces manquantes sont vraisemblablement très nombreuses, rien ne nous empêche, à la manière des impressionnistes, de poser quelques touches colorées sur la toile immense de nos vacances. Au-delà des motivations esthétiques empreintes d’affectivité, ce qui caractérise le voyageur, c’est vraisemblablement son intérêt pour la compréhension des choses dans une double perspective, celle de la prise en compte de sa propre réalité en tant que visiteur, tout autant que celle de ceux qu’il visite.
29 Avec Remo Guidieri (1985, 4ème de couverture) qui se demande s’il existe un « bonheur de l’ethnographe, de cet individu débarqué là où personne ne l’attend, chargé de s’émerveiller, ou plus simplement d’espionner ses hôtes ? », avec Pierre Perier (2009) qui considère les vacances comme une forme élémentaire du bonheur, on peut à notre tour poursuivre cette idée et affirmer d’expérience que le bien-vivre passe aussi par des voyages qui transcendent les frontières du quotidien. Et ces voyages, nous devrions les essentialiser, les considérer comme des amis, leur accorder toute notre gratitude tant il nous construisent, parfois à notre insu, tant ils nous laissent des traces sur et dans le corps, une peau hâlée, des cheveux plus clairs, des tensions dans les muscles, mais aussi parfois des petites blessures ou un inévitable décalage de nos différentes horloges internes.
Une exhortation aux voyages
Une exhortation aux voyages
30 Si, comme le proclame Francisca Matteoli (2015, p. 74), « la meilleure façon de connaître le monde est de claquer la porte de chez soi, de regarder loin vers l’horizon et de se mettre à marcher » alors oui, claquons nos portes en gardant une pensée pour Paul Eluard (1953, p. 83), lui qui avait bien compris qu’ « Il ne faut pas de tout pour faire un monde. Il faut du bonheur, et rien d’autre ». Belle ode aux voyages !
Pour aller plus loin…
- BERTHO-LAVENIR, Catherine, (1999), La roue et le stylo. Comment nous sommes devenus touristes, Paris, Odile Jacob, 438 p.
- BOUVIER, Nicolas, (1963), « L’Usage du Monde », in Nicolas Bouvier Œuvres, Paris, Editions Quarto Gallimard, 2004, 1417 p.
- BOUVIER, Nicolas, (2001), Chronique Japonaise, Paris, Editions Petite Bibliothèque Payot/Voyageurs, 272 p.
- DELEUZE, Gilles, & GUTTARI, Félix, (1972), L’anti-OEdipe, Capitalisme et Schizophrénie, Paris, Editions de Minuit, 470 p.
- ELUARD, Paul, (1953), Poésie ininterrompue II, Le château des pauvres, Paris, Editions Gallimard, 92 p.
- FREMONT, Armand, (1976), La région, espace vécu, Paris, Editions Flammarion, 222 p.
- FIERRO, Alfred, (1983), La Société de Géographie 1821-1946, Paris, Champion, Centre de recherche d’histoire et de philologie, Ecole Pratique des Hautes Etudes, 346 p.
- GUEDJ, Denis, (1998), Le théorème du perroquet, Paris, Edition du Seuil, 654 p.
- GUIART, Jean, (1985), « Bronislaw Malinowski, journal d’ethnographe (compte rendu) », Journal de la société des océanistes, vol. 41, n° 80, pp. 126-129.
- GUIDIERI, Remo, (1985), quatrième de couverture de Bronislaw Malinowski, Journal d’ethnographe, Paris, Le Seuil, 305 p.
- LAPLANTINE, François, (1996), La description ethnographique, Paris, Editions Armand Colin, 127 p.
- MALINOWSKI, Bronislaw, (1985), Journal d’Ethnographe, Paris, Le Seuil, 320 p.
- MATTEOLI, Francisca, (2015), Map stories, histoire de cartes, Vanves, Editions du Chêne, 174 p.
- MAUVIGNIER, Laurent, (2014), Autour du monde, Paris, Les Editions de Minuit, 371 p.
- PAYOT, Jules, (1933), Les Alpes éducatrices, mon Chamonix, par Jules PAYOT, recteur honoraire de l’Université d’Aix-Marseille, Aixen-Provence, Edition originale à compte d’auteur, 264 p.
- PERIER, Pierre, (2009), « Une forme élémentaire du bonheur », in Ethnologie des gens heureux, Collection Ethnologie de la France, cahier n° 23, Paris, Editions de la Maison des sciences de l’homme, pp. 49-58.
- STEVENSON, Robert Louis, (1879/2013), Voyage avec un âne dans les Cévennes, Paris, Editions Flammarion, 192 p.
- WAICHMAN, Pablo, (1993), Tiempo libre y recreacion, un desafio pedagogico, Buenos Aires, Ediciones Pablo Waichman, 165 p.
- ZWEIG, Stefan, (1926/2000), « Voyageurs, ou voyagés ? », in Voyages, Paris, Editions Belfond, 187 p.