Les évolutions du tourisme social : L’exemple de Tourisme et travail
- Par Sylvain Pattieu
Pages 17 à 22
Citer cet article
- PATTIEU, Sylvain,
- Pattieu, Sylvain.
- Pattieu, S.
https://doi.org/10.3917/parta.002.0017
Citer cet article
- Pattieu, S.
- Pattieu, Sylvain.
- PATTIEU, Sylvain,
https://doi.org/10.3917/parta.002.0017
Notes
-
[1]
Bertho-Lavenir C., (1999), La roue et le stylo, comment nous sommes devenus touristes, Paris, Odile Jacob, 138 p. ; Boyer M., (1996), L’invention du tourisme, Paris, Découvertes Gallimard, 160 p. ; Corbin A. (dir.), (1995), L’avènement des loisirs, 1850-1960, Paris, Aubier, 471 p. ; Rauch A., (1996), Vacances en France de 1830 à nos jours, Paris, Hachette, 280 p.
-
[2]
INSEE, (1975), Les vacances des Français en 1973, Paris, 46 p.
-
[3]
Prost A., (1987), « Frontières et espaces du privé », in Histoire de la vie privée, tome 5, De la Première Guerre mondiale à nos jours, Paris, Seuil, pp. 13-153. Antoine Prost donne comme exemple de cette révolution le nombre de campeurs, qui passe de 1 million en 1956 à 3 millions en 1959, 5 millions en 1962, plus de 7 millions en 1964.
-
[4]
Castel R., (1995) Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Fayard, pp. 519-601. Ce concept lui est inspiré de Michel Aglietta et Anton Bender, (1984), Les métamorphoses de la société salariale, Paris, Calmann-Lévy, 274 p.
-
[5]
Pattieu S., (2009), Tourisme et travail, de l’éducation populaire au secteur marchand, 1945-1985, Presses de Science po, 385 p.
-
[6]
Tourisme et travail, janvier 1972.
-
[7]
Tourisme et travail, octobre 1971.
-
[8]
Tourisme et travail, octobre 1949.
-
[9]
Tourisme et travail, juin 1972.
-
[10]
Tourisme et travail, septembre 1972.
-
[11]
Tourisme et travail, avril 1965.
-
[12]
Tourisme et travail, juin-juillet-août 1974.
-
[13]
Tourisme et travail, février 1973.
-
[14]
Tourisme et travail, février 1973.
-
[15]
Les vacances des Français en 1973, Paris, INSEE, 1975, p. 12, tableau 4.
-
[16]
Defrance J., (1995), Sociologie du sport, Paris, La Découverte, p. 24-26.
-
[17]
Les vacances des Français en 1973, op. cit., p. 31.
-
[18]
Tourisme et travail, novembre-décembre 1959.
-
[19]
« Dix autour d’une table ou l’art d’ouvrir les pistes blanches aux travailleurs lyonnais », Tourisme et travail, janvier 1960.
-
[20]
Entretien avec Pierre-Yves L. le 21 octobre 2004. Ouvrier à l’Arsenal de Lorient, syndiqué CGT, il est usager de Tourisme et Travail à partir de 1976, puis permanent à partir de 1982. Après la faillite de Tourisme et Travail, il travaille en tant que détaché syndical au sein de l’association Loisirs et Tourisme, qui a pris la suite de Tourisme et Travail à Lorient.
-
[21]
« La neige pour tous », Tourisme et travail, janvier 1963.
-
[22]
AD 93, 53 J 270, jugement du TGI de Paris, 1e chambre, 3e section, 1er juillet 1985.
-
[23]
Froidure J., (1997), Du tourisme social au tourisme associatif. Crises et mutations des associations françaises de tourisme, Paris, L’Harmattan, p. 147.
-
[24]
Archives confédérales de la CFDT, 8 H 1526, lettre de Gérard Bullat, 2 août 1984.
-
[25]
AC-CFDT, 8 H 1526, conférence des CECOREL régionaux, 12-12 octobre 1984.
-
[26]
Rapports, 16e congrès de la CGT-FO, 1989, p. 472-473.
-
[27]
AD 93, 53 J 319, circulaire de la CNAF n° 24, 25 juin 1984.
-
[28]
AC-CFDT, 8 H 1675, 4 novembre 1985.
-
[29]
AC-CFDT, 8 H 1675, 19 novembre 1985.
-
[30]
AC-CFDT, 8 H 1675, 4 novembre 1985.
-
[31]
AC-CFDT, 8 H 1678, « Le plan social, document destiné aux pouvoirs publics », 21 novembre 1985.
-
[32]
AC-CFDT, 8 H 1675, étude CECOREL sur l’image de marque du tourisme social, 1986.
-
[33]
AC-CFDT, 8 H 1678, 21 novembre 1985.
-
[34]
AC-CFDT, 8 H 1678, 19 novembre 1985.
1 Dans L’Affaire Tournesol, célèbre volume des aventures de Tintin, les abords du château de Moulinsart sont envahis par une foule désordonnée de badauds et touristes plantant leurs tentes et répandant leurs papiers gras. Une telle opposition entre le château et les touristes témoigne du regard souvent condescendant porté sur le tourisme populaire. Elle rappelle les origines aristocratiques des pratiques touristiques, leur diffusion au sein des classes bourgeoises au cours du XIXème siècle et la fonction de distinction de ce tourisme des élites( [1]).
2 Le tourisme populaire a pourtant bien eu ses lettres de noblesse, ou plutôt ses motifs de fierté, d’autant plus qu’il trouve en France ses origines avec la date mythique de 1936, les grèves et des conquêtes sociales sans précédent. Pourtant, les départs en vacances d’ouvriers furent très limités en 1936 et dans les années postérieures, même s’il n’existe de statistiques nationales précises relatives au tourisme qu’à partir de 1964( [2]).
3 La « révolution estivale » évoquée par Antoine Prost, marquée par un développement large du tourisme dans toutes les couches de la population, ne s’accomplit donc qu’après-guerre et elle est rendue possible par la forte croissance économique( [3]). Ce développement d’un tourisme populaire représente un des éléments de l’instauration d’une « société salariale » qui a connu son apogée au cours des « Trente Glorieuses »( [4]). Cette société salariale, fruit d’un long processus, caractérisée par des protections nouvelles assurées ou garanties par un État social, correspond à un « irrésistible mouvement de promotion : accumulation de biens et de richesses, création de positions nouvelles et d’opportunités inédites, accroissement des droits et des garanties, multiplication des sécurités et des protections ». L’accès au tourisme participe de cette « promotion », de ces « positions nouvelles » et « opportunités inédites » : les législations sur les congés payés et l’augmentation du pouvoir d’achat grâce à la prospérité économique se conjuguent pour entraîner un développement des vacances au sein des milieux populaires, même si les taux de départ des ouvriers et employés restent inférieurs à ceux des cadres et professions libérales.
4 De façon inattendue, compte tenu d’une tradition syndicale française davantage tournée vers les revendications que vers les services, les confédérations syndicales ont été un acteur important de cette histoire. Elles ont contribué, à leur manière, à développer le tourisme en l’insérant dans une dimension politique plus globale. Durant les Trente Glorieuses, en effet, les confédérations syndicales souhaitent répondre à l’essor d’un besoin nouveau pour les salariés en mettant en place un dispositif vacancier appuyé sur des associations, conçues pour s’adresser aux comités d’entreprise institués par l’ordonnance du 22 février 1945( [5]). Elles envisagent le tourisme dans une optique d’éducation populaire et tentent de lui donner un sens dépassant la simple activité de loisir.
5 L’association Tourisme et travail, née en 1944, très proche de la CGT depuis la guerre froide, est parmi ces dispositifs syndicaux celui qui a le plus d’influence, du fait de l’hégémonie cégétiste dans de nombreux comités d’entreprise. Elle sera donc au centre de notre analyse. Elle connaît à partir des années 1960 et dans les années 1970 un essor important, avant de disparaître en 1985 suite à des difficultés financières. Cette évolution témoigne d’un changement plus général dans la conception du tourisme social. Elle est valable pour d’autres associations. La CFTC, puis la CFDT après la scission de 1964 et la CGT-FO constituent en effet également leurs propres associations de tourisme : INVAC (INvestissements VACances), OCCAJ (Organisation Centrale des Camps et Activités de Jeunesse), VVF (Village Vacances Familles), Promtour… L’accès aux vacances participe alors de la dignité ouvrière, et va de pair avec un développement sans précédent, en France, du tourisme dans les milieux populaires. Il s’agit ici de revenir sur cette histoire parfois méconnue ou oubliée et de comprendre les mutations qui ont affecté de telles associations.
Développer des vacances pour les milieux populaires
6 Dans les années 1960, les catégories des ouvriers et des employés sont largement représentées dans les centres de vacances de l’association Tourisme et Travail. À l’inverse, les catégories moyennes et surtout supérieures sont absentes. Des disparités statistiques existent entre les centres de l’association, preuve d’une certaine spécialisation en fonction du type de public accueilli, sans doute selon les tarifs pratiqués ou les entreprises concernées. Ces précisions nuancent mais ne remettent pas en cause la composition populaire du public des centres de Tourisme et travail et notamment la forte représentation des ouvriers.
7 Au cours des années 1970, les statistiques, plus nombreuses, confirment les enseignements des rapports préfectoraux. Dès 1972, Tourisme et travail publie des chiffres tirés des fiches remplies par les vacanciers. Le dépouillement de 2 043 fiches remplies dans 15 villages vacances donne le résultat suivant : 29% d’employés, 22% d’ouvriers professionnels, 6% d’ouvriers spécialisés, 5% d’enseignants, 4,5% d’agents de maîtrise( [6]). La proportion d’ouvriers spécialisés par rapport aux ouvriers qualifiés, dans une des seules séries statistiques qui apporte cette précision, laisse apparaître une nette surreprésentation des franges supérieures du monde ouvrier. Même dans cette période favorable, l’accès aux vacances des populations les plus démunies socialement et culturellement reste donc difficile, malgré une bonne dose de volontarisme.
8 Tourisme et travail développe également des activités d’élite que l’association veut mettre à la portée de tous. Offrir prestige et confort permet à une organisation liée au mouvement syndical de faire la preuve de la capacité du monde ouvrier à accéder par ses propres moyens, sans paternalisme patronal, à des avantages matériels. Une partie du travail de propagande de Tourisme et travail consiste, passant outre l’obstacle financier, à affirmer la légitimité populaire à pratiquer certaines activités. Il s’agit de permettre « la pratique de sports considérés autrefois comme des sports « réservés » »( [7]). L’adjectif populaire est accolé à des sports qui traditionnellement ne le sont pas : « Le ski, un sport populaire », titre ainsi Tourisme et travail( [8]). Équitation, croisières, voile : par ses réalisations, Tourisme et travail se flatte de faire accéder à ces activités un public inhabituel.
9 En se mettant « à l’heure du grand galop », l’association permet au cheval de ne pas être seulement un « instrument de parade et de luxe », l’équitation étant auparavant réservée à une élite( [9]). Elle cherche à « démontrer que l’équitation peut être un sport populaire »( [10]). En matière de voile, certains centres de vacances, comme celui d’Audierne, offrent la possibilité d’une initiation( [11]). Au Havre, le CNPH (Club Nautique Populaire Havrais), est créé par Tourisme et travail et trois comités d’entreprise. L’association et les CE achètent six bateaux, et « des copains passent le CAEV (Certificat d’Aptitude à l’Enseignement de la Voile) », avec une volonté claire de se démarquer de la SRH (Société des Régates Havraises) et de la SNH (Société Nautique Havraise), autres associations de voile de la ville qualifiées de « clubs d’élite »( [12]). Claude Petit, responsable local de Tourisme et travail, inscrit la création de ce club nautique populaire dans l’effervescence de l’après-68.
L’accès aux vacances participe alors de la dignité ouvrière
L’accès aux vacances participe alors de la dignité ouvrière
Brochure catalogue Tourisme et travail, été 1975
Brochure catalogue Tourisme et travail, été 1975
10 Dans la plupart des cas, ces pratiques prestigieuses sont limitées mais elles existent : la voile ou l’équitation restent des exemples très localisés dans quelques centres ou associations locales, pour un nombre réduit de participants. Tourisme et travail se félicite que des ouvriers de l’usine BSN-Gervais-Danone, située près de Saint-Étienne, découvrent l’équitation : mais ils ne sont que quatre, accompagnés par un étudiant.
11 Ces pratiques ont avant tout une fonction symbolique, il s’agit de prouver la possibilité pour des vacanciers populaires d’y accéder en développant largement des exemples rares. Le ski doit cependant être distingué d’autres activités, même s’il participe des mêmes fonctions symboliques. En effet, sa pratique a connu avec Tourisme et travail une diffusion sans commune mesure avec celle de l’équitation ou de la voile.
Le ski populaire : une activité d’élite á la portée de tous ?
12 Le 11 décembre 1971, 300 skieurs lyonnais, issus des comités d’entreprise de la ville, partent avec Tourisme et travail à La Plagne dans un « train charter( [13]) ». Cette opération est un succès pour une association qui souhaite ne pas « abandonner les stades de neige aux promoteurs et aux privilégiés de la fortune », « leur disputer chaque perche, chaque télécabine (…) au nom des droits du peuple tout entier à disposer d’espace, de soleil, d’air pur régénérateur ». Cet exemple n’est pas isolé : en 1973, les associations locales ou unions départementales de Tourisme et travail (à Saint-Étienne, dans la Loire, à Grenoble, Chambéry, en Savoie, dans le Rhône et à Lyon, en Isère) organisent des séjours semblables, même si le nombre de travailleurs qui partent chaque week-end varie( [14]). Dans ce domaine, Tourisme et travail est parvenue à développer cette conception d’activités de prestige mises au service de tous. A partir de la fin des années 1950, les thèmes de la « neige pour tous » ou du « ski pour tous » font florès dans le vocabulaire et les activités de l’association.
13 Par l’accès aux vacances de neige, Tourisme et travail souhaite permettre à ses vacanciers d’accomplir un acte pionnier. Au début des années 1970, le ski alpin est encore une pratique sportive où les cadres supérieurs, patrons et professions libérales sont largement surreprésentés( [15]). Cette situation perdure d’ailleurs encore au milieu des années 1980( [16]). Les inégalités socioprofessionnelles de départ en vacances d’hiver sont encore plus fortes que pour les vacances d’été( [17]). Entre le 1er octobre 1972 et le 30 septembre 1973, 11,3 % des professions libérales et cadres supérieurs sont allés aux sports d’hiver contre 3,6 % des employés et 1,9 % des ouvriers et personnels de service.
14 Dans une publicité de Tourisme et travail parue en 1969, le « premier pas sur la neige inconnue » des vacanciers populaires est comparé sans hésitation au « premier pas sur la Lune » comme symbole d’une « vie nouvelle », celle des « vacances d’hiver ». L’image du premier pas sur le sol lunaire mise en parallèle avec celle du premier pas sur la neige n’obéit pas seulement à une logique de ressemblance entre les deux empreintes : l’entreprise de conquête de la Lune a constitué l’enjeu d’une lutte de prestige, dans le cadre de la conquête spatiale, entre les États-Unis et l’URSS. De la même manière, la conquête des vacances d’hiver par les classes populaires, si elle n’est pas à proprement parler une lutte sociale, est « une bataille à gagner »( [18]).
Couverture de Tourisme et travail 1969
Couverture de Tourisme et travail 1969
15 La courte durée permet de proposer des tarifs moins élevés. Pour ces week-ends, il est possible d’organiser des départs en car, avec l’économie potentielle d’une ou deux nuits passées dans le car pendant le voyage. Rien d’étonnant dès lors à ce que la pratique du ski soit une des premières activités de ce type proposée aux vacanciers de Tourisme et travail.
16 Dans sa défense du ski populaire, Tourisme et travail s’oppose à ses deux adversaires favoris, les pouvoirs publics et le secteur lucratif, accusés de négliger voire mépriser le tourisme social en défendant les privilèges d’une minorité aisée. Outre ses adversaires traditionnels, Tourisme et travail doit aussi convaincre ses partenaires habituels, les comités d’entreprise, de l’intérêt du ski populaire. Tourisme et travail est en effet confrontée à une contradiction, relative à la diversité du public auquel elle s’adresse. Pour une frange du public ouvrier, le ski et les vacances à la neige correspondent à de nouvelles aspirations, de nouveaux désirs liés notamment au fait que le ski est « un sport à la mode »( [19]). En même temps, une partie des comités d’entreprise ne considère pas les vacances d’hiver comme une priorité, préférant concentrer ses revendications sur une quatrième semaine de vacances l’été. Tourisme et travail doit à la fois convaincre les réfractaires que les vacances à la neige constituent un besoin, pas un luxe, et proposer aux convaincus des formules propres à les satisfaire.
17 Les séjours à la neige proposés par Tourisme et travail ont été capables de séduire des vacanciers populaires qui ne seraient sans doute pas partis sans l’association. Pierre-Yves L., ouvrier à l’Arsenal de Lorient, raconte avec émotion : « On partait le vendredi soir dans la nuit, on arrivait très tôt le matin làbas, on chaussait les skis, on essayait d’en faire quand on était débutant (…). Le samedi soir il y avait une sortie, une soirée dansante, le lendemain re-ski, on reprenait le car le soir pour rentrer aux aurores sur Lorient. C’était des week-ends très éprouvants surtout quand il fallait reprendre le travail le lundi matin. Mais c’était des week-ends très à la mode. Sur un week-end, avec les amis de Tourisme et travail, on avait dénombré 71 cars en même temps »( [20]).
18 Cette description révèle les ambiguïtés de la politique de Tourisme et travail en ce qui concerne les sports d’hiver. Leur caractère « très à la mode » permet à Tourisme et travail d’être en pointe des désirs de certains adhérents et les séjours connaissent un indéniable succès auprès d’une partie de son public vacancier. Leurs conditions éprouvantes limitent néanmoins ce type d’activités essentiellement aux plus jeunes, comme Pierre-Yves L., âgé d’une trentaine d’années à l’époque. Une partie des ouvriers reste exclue des loisirs à la neige proposés par Tourisme et travail. En 1963, un délégué du comité d’entreprise Chausson l’avoue : « Nous ne touchons absolument pas les ouvriers travaillant sur les chaînes ; à cause des prix d’une part et, d’autre part, parce que notre organisation de sports et loisirs n’est pas très connue de ces gars-là : ils sont constamment pris par leur travail et n’ont pas la possibilité, comme ceux de certains ateliers de fabrication par exemple, de parler entre eux ; ils sont donc très difficiles à contacter »( [21]).
19 Ce constat confirme l’hypothèse émise au regard des données statistiques, celle d’une association centrée sur l’élite ouvrière des ouvriers qualifiés. Elle prouve également la fonction de démocratisation du tourisme remplie, malgré les limites évoquées, par de telles associations de tourisme social.
Une crise généralisée du tourisme social
20 Dans les années 1980, le tourisme associatif lié au secteur syndical entre en crise. Le 1er juillet 1985, le tribunal de grande instance (TGI) de Paris déclare Tourisme et travail en cessation de paiement à la date du 24 juin 1985, décision qui touche également au cours de l’été un grand nombre d’associations locales( [22]). Inquiète pour les vacances de ses comités d’entreprise, la CGT parvient à préserver centres et activités en créant Touristra, société commerciale qui a pour vocation d’offrir aux comités d’entreprise plusieurs formules de vacances : centres, circuits, séjours à l’étranger. La CGT est parvenue à sauver un dispositif vacancier, au prix de sa transformation d’association en société commerciale. Les causes de cette transformation sont multiples. Sans doute y a-t-il eu des problèmes de gestion interne de l’association. Mais pèsent également le développement du chômage, le déclin syndical, les difficultés économiques des entreprises qui rejaillissent sur les CE.
21 La disparition de Tourisme et travail n’est pas qu’un simple épiphénomène cégétiste mais révèle les difficultés de l’ensemble du secteur du tourisme social. Elles s’inscrivent dans une temporalité nouvelle, marquée par la crise, et correspondent à un changement de politique des pouvoirs publics en matière de tourisme social. Les mesures mises en place dans les années 1980 sont révélatrices d’une orientation davantage tournée vers des aides individualisées pour ceux qui n’ont pas accès au tourisme. Le Chèque-Vacances, « nouveau maillon de la chaîne des aides à la personne », est avant tout un chèque loisirs( [23]). Ceux qui les reçoivent ont le libre choix de son utilisation et, plus que le tourisme social, c’est le tourisme lucratif qui en bénéficie. Ils constituent une aide à la personne qui risque d’« éloigner une clientèle familiale jusqu’ici relativement captive du tourisme social »( [24]). L’usage de ce qui était perçu comme une avancée sociale est, du point de vue des associations, détourné.
22 À partir de 1983, les choix impliqués par le tournant de la rigueur du gouvernement de Pierre Mauroy renforcent ces évolutions. Dans le même temps se produit un « désengagement financier des pouvoirs publics et des grands organismes sociaux »( [25]). Les aides de l’État et de la CNAF (Caisse Nationale des Allocations Familiales) diminuent à partir de 1983. Selon les différentes estimations, elles sont réduites de la moitié ou des deux tiers par rapport à leur montant moyen des dix années précédentes. La CGT-FO observe « une évolution des subventions d’investissements d’une valeur de 180 millions en 1978 à moins de 50 millions en 1987 », en francs constants( [26]). La CNAF prône le « développement d’une politique plus sociale et décentralisée d’aide aux vacances et aux loisirs »( [27]). Elle refuse clairement de privilégier le secteur social par rapport au secteur lucratif.
23 Le coup est très dur pour le tourisme social. En 1985, VVF connaît un plan de restructuration( [28]) et Léo Lagrange fait face à un gros endettement( [29]). La même année, l’INVAC entre en crise à cause d’une baisse des investissements : de 22 millions en 1982 à entre 9 et 12 millions en 1985( [30]). L’OCCAJ, en faillite, est rachetée à 60 % par la Caisse des dépôts et consignations et à 40 % par le Club Méditerranée.
24 Les mutations importantes de l’industrie touristique, l’effondrement du marché des souscriptions, le passage d’un marché peu porteur et peu concurrentiel, à un marché quasi-saturé et extrêmement concurrentiel, la réduction de la capacité financière des CE, due à la crise économique, l’abondance et la diversité des produits offerts aux CE, la régression relative de la place de la conviction idéologique, constituent des causes extérieures identifiées dans la crise du dispositif vacancier cédétiste ( [31]).
25 Le tourisme social souffre également d’une « image de qualité médiocre », d’une « clientèle de purs consommateurs », d’« une évolution des mentalités prônant les mérites de l’efficacité économique »( [32]). S’y ajoutent des causes internes : « insuffisances gestionnaires », « absence de véritable fonds de garantie », « immobilisations trop importantes », « politique commerciale pas assez dynamique », « gestion plus politique que professionnelle », « lourdeur de fonctionnement des instances », « mise en place des délégations régionales »( [33]). Dans une période plus difficile, la gestion associative semble révéler ses limites.
26 À l’instar de l’OCCAJ, devenue propriété du secteur marchand avec son rachat partiel par le Club Méditerranée, les associations de tourisme social connaissent alors des évolutions entrepreneuriales. Dès 1985, l’INVAC envisage de mettre en place un « conseil de crise »( [34]). Cette « administration provisoire » a pour vocation d’être dirigée par « un homme de l’extérieur (ou une femme) super compétent en matière de gestion et de suivi comptable, un homme fort ne se laissant pas influencer pas le côté affectif de notre mouvance ». L’association fait appel à des « organismes financiers » pour « revaloriser et dynamiser le service commercial », définir de « nouveaux créneaux de clientèle ».
27 De 1977 à 1983, les catégories socioprofessionnelles des vacanciers de l’INVAC connaissent une évolution spectaculaire : la catégorie des ouvriers, contremaîtres et agents de maîtrise, qui représentait avant 1980 près de la moitié des vacanciers dans les villages de vacances, n’en constitue ensuite que le quart. En revanche la proportion de « techniciens, cadres moyens et supérieurs » augmente fortement jusqu’à atteindre environ 50% de l’effectif. Le tourisme social se recentre vers le marché des classes moyennes et perd ainsi une partie de son identité historique et de sa mission.
28 Cette politique constitue un véritable bouleversement des principes du tourisme social. Elle marque en effet un changement de public, puisque les fractions solvables du salariat deviennent la cible prioritaire, et un changement de méthodes puisque l’opposition au secteur marchand se trouve largement relativisée. Ce destin de l’INVAC et des autres associations de tourisme social dessine les faiblesses du secteur, les contradictions et les tensions de son évolution.
29 Au registre des difficultés, on peut relever la difficile adaptation à une concurrence renforcée, les erreurs de gestion internes de directions au départ davantage militantes que professionnelles et la mauvaise estimation de la situation économique. Les contradictions résident dans la tension entre le projet originel, celui d’un tourisme construit en opposition avec le secteur lucratif, en direction d’un public populaire, et les changements entrepreneuriaux qui affectent les associations.
30 Le tourisme social toutefois ne peut être tenu comptable d’évolutions économiques qui le dépassent largement. On peut simplement constater que désormais, il n’apparaît plus, sauf à la marge, comme un élément d’un projet politique plus général d’affirmation des classes populaires, mais comme une manière de proposer des vacances aux plus démunis, dans un contexte où l’accès aux vacances a stagné voire s’est réduit.
Pour aller plus loin…
- AGLIETTA, Michel, BENDER, Anton, (1984), Les métamorphoses de la société salariale, Paris, Calmann-Lévy, 274 p.
- BERTHO-LAVENIR, Catherine, (1999), La roue et le stylo, comment nous sommes devenus touristes, Paris, Odile Jacob, 138 p.
- BOYER, Catherine, (1996), L’invention du tourisme, Paris, Découvertes Gallimard, 160 p.
- CASTEL, Robert, (1995), Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Fayard, 490 p.
- CORBIN, Alain, (dir.), (1995), L’avènement des loisirs 1850-1960, Paris, Aubier, 471 p.
- DEFRANCE, Jacques, (1995), Sociologie du sport, Paris, La Découverte, 126 p.
- FROIDURE, Jean, (1997), Du tourisme social au tourisme associatif. Crises et mutations des associations françaises de tourisme, Paris, L’Harmattan, 188 p.
- INSEE, (1975), Les vacances des Français en 1973, Paris, 46 p.
- PATTIEU, Sylvain, (2009), Tourisme et travail, de l’éducation populaire au secteur marchand, 1945-1985, Presses de Science po, 385 p.
- PROST, Antoine, (1987), « Frontières et espaces du privé », in Histoire de la vie privée, tome 5, De la Première Guerre mondiale à nos jours, Paris, Seuil, pp. 13-153.
- RAUCH, André, (1996), Vacances en France de 1830 à nos jours, Paris, Hachette, 280 p.