Frédéric Monier, Olivier Dard et Jens Ivo Engels, Patronage et corruptions politiques dans l’Europe contemporaine, 2. Les coulisses du politique à l’époque contemporaine. xixe-xxe siècles, Paris, Armand Colin, coll. Recherches, 2014, 281 p.
- Par Pierre Allorant
Pages 209d à 212d
Citer cet article
- ALLORANT, Pierre,
- Allorant, Pierre.
- Allorant, P.
https://doi.org/10.3917/parl1.022.0199d
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https://doi.org/10.3917/parl1.022.0199d
1 Issu d’un colloque sur « Faveurs et corruption » tenu à Metz en 2012, ce volume constitue le second volet d’une étude qui se propose de dévoiler les coulisses du politique contemporain, période où jeux d’influences et corruptions participent du processus de modernisation d’une vie politique marquée par le poids croissant des médias. En portant l’accent sur des phénomènes longtemps considérés comme marginaux, ces travaux, au carrefour des sciences sociales, mais impulsés par l’histoire comparée, souhaitent mettre en lumière les relations de pouvoir entre les citoyens d’en bas et les gouvernants.
2 À première vue, la structure de l’ouvrage est très classique : après une introduction méthodologique, indispensable et stimulante, sur « l’outillage comparatiste » de Frédéric Monier et Jens Ivo Engels (ce dernier curieusement oublié par la table des matières) les trois parties découpées chronologiquement (les deux moitiés du xixe puis le xxe siècle) déroutent toutefois par leur ampleur inégale, en dépit de la justification avancée pour ce découpage de la variation du « seuil de tolérance ». La diversité des thèmes, des auteurs et des terrains monographiques témoigne de l’ambition d’un ouvrage qui s’inscrit dans un programme européen de recherches, partant d’une comparaison franco-allemande mais sans s’y restreindre, au risque parfois de l’absence de continuité diachronique ou d’un aspect de mosaïque (Pourquoi l’Europe centrale, très présente dans les deux premières parties, disparaît-elle dans la troisième ?).
3 Sur le premier xixe siècle, Adeline Beaurepaire-Hernandez montre comment la prétention politique révolutionnaire de substituer la capacité et le mérite à la naissance et à la fortune ne résiste guère au tournant napoléonien. Les enjeux du clientélisme se manifestent à travers les « ambiguïtés des faveurs » dans le cursus honorum des notables. Le cas de François Tonduti de l’Escarene illustre le grand écart entre la posture publique affectée et les pensées intimes révélées au miroir de leur correspondance privée. Les attentes de l’administration centrale portent sur la capacité, la fortune et l’influence sur les concitoyens. La multiplication des tableaux statistiques préfectoraux offre au pouvoir impérial un outil de sélection des hauts fonctionnaires adapté à la reconnaissance du capital social et symbolique conceptualisé par Bourdieu. L’étendue du réseau de sociabilité familial et relationnel est un gage de l’influence, du crédit local du notable qui rejaillira sur le régime. Le clientélisme, élément essentiel d’attribution des postes sous le Premier Empire, peut emprunter des cheminements complexes, voire paradoxaux, du fait de tensions entre notabilité locale et carrière nationale. La tentative de fidélisation politique des « masses de granit » au régime napoléonien échoue, son serviteur temporaire se reconvertissant ici aisément au profit de la Restauration puis du royaume de Piémont Sardaigne.
4 Sollicitation d’une faveur et recommandation sont également au cœur de la communication de Stéphane Soupiron. La correspondance de Lenoir, secrétaire particulier du maréchal Davout, permet de saisir de près les usages de la sollicitation de la recommandation d’un puissant protecteur, art d’obtenir des places qui subit un « procès en dénigrement » après 1815. La contribution de Nathalie Dompnier a le mérite d’aborder de front le cœur de la problématique de l’ouvrage, en se plaçant au moment-clé de l’acclimatation de la France au suffrage universel sous « la plus longue des Républiques » : à l’inverse des approches de droit électoral et de science politique, qui s’en tiennent à isoler la corruption électorale en la définissant normativement comme l’achat de suffrages contre argent ou avantages, elle défend une vision plus large de la domination électorale, poreuse à l’échange local, à la pression mutuelle, à des influences évolutives sous la IIIe République. Faveurs et corruption politiques, loin d’être des invariants anthropologiques, s’ancrent dans le tissu des relations sociales locales et les échanges festifs des campagnes électorales participent au processus de légitimation des élus à travers des dons collectifs perçus comme obligatoires.
5 Un louable souci comparatiste se traduit par une ouverture aux réalités européennes, anglaises, allemandes et même roumaines. On y apprend ainsi que la formation des partis roumains modernes, contemporaine de la République opportuniste, se fait sous l’angle du patronage, le clientélisme facilitant leur acceptation comme institutions d’encadrement des élections et de gouvernement. Comme en Corse, le clientélisme privé y est ressourcé par la distribution des postes publics, les alliances familiales locales sont prolongées par les affiliations partisanes nationales mais, au contraire des caciques espagnols, sans s’opposer au réformisme modernisateur de l’État central.
6 De la Belle époque à l’entre-deux-guerres, Marnix Beyen nous ouvre les portes d’un lieu plein de vie de la politisation, au croisement du local et du national : la permanence parlementaire de deux grands élus parisiens, le mathématicien Paul Painlevé et l’avocat socialiste Marcel Sembat, à la faveur de leurs carnets de visiteurs. Bien que floue, cette « photo de groupe » des utilisateurs des réceptions parlementaires donne un aperçu inédit des motivations et des dynamiques politiques des transactions entre ces élus et leurs concitoyens d’en bas, ces petites gens de Paris venus au « marché des faveurs », mais aussi portant des revendications d’un groupe et s’appropriant un langage et des informations politiques.
7 La IIIe République est favorisée par le nombre d’éclairages, y compris en miroir : elle fait l’objet de la communication commune de Julie Bour et de Volker Koehler qui met en parallèle ses pratiques de recommandations et de clientélisme avec celles de la République de Weimar. L’article est l’occasion d’une mise au point historiographique comparée en matière de patronage. Des pistes sont ouvertes par la comparaison des pratiques de Jules Develle, secrétaire de Grévy puis sous-préfet, député, sénateur et ministre, et du maire de Cologne puis chancelier Adenauer. À partir d’héritages familiaux, des réseaux politiques se construisent et distribuent les « remerciements » à leur clientèle, républicaine dans la Meuse, catholique à Cologne.
8 Curieusement, les métamorphoses les plus contemporaines de la corruption ne rencontrent que des illustrations péninsulaires et méditerranéennes, de l’Espagne franquiste à l’Italie du Tangentopoli, la « cité des pots de vin » nettoyée à grandes eaux par « l’opération mains propres ». L’intérêt des trois contributions réunies n’est pas en cause, du rôle clé de l’architecte municipal dans la confusion des intérêts publics et privés au temps du boom immobilier espagnol, à l’approche cartographique très éclairante de la corruption urbaine, du caciquisme provincial du Levant et de l’Andalousie, et des mafias internationales au xxie siècle. Mais le passage sous silence de la France de 1940 à nos jours ne manquera pas de surprendre, comme si, de la République gaullienne aux reliefs de la dernière campagne présidentielle de 2012, les liaisons dangereuses de l’affairisme, du financement des partis et des campagnes électorales, mais aussi l’émergence des collectivités territoriales n’avaient pas profondément scandé notre vie politique, comme en témoignent les travaux de Jean Garrigues…Sans doute encore la matière de manifestations scientifiques et d’ouvrages à venir.
9 À l’issue d’un ouvrage aussi riche, les trois pages de conclusion laisseront peut-être le lecteur sur sa faim, comme l’admet d’ailleurs Olivier Dard, mais elles ont le grand mérite d’ouvrir largement le champ à de nouvelles recherches, déjà utilement balisées par une mise au point bibliographique.
10 Pierre Allorant