Emmanuel de Waresquiel, Fouché. Les silences de la pieuvre, Paris, Tallandier/Fayard, 2014, 830 p.
- Par Pierre Allorant
Pages 203b à 205b
Citer cet article
- ALLORANT, Pierre,
- Allorant, Pierre.
- Allorant, P.
https://doi.org/10.3917/parl1.022.0199b
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https://doi.org/10.3917/parl1.022.0199b
1 Rédiger une biographie de Fouché peut sembler un défi, tant le sulfureux Conventionnel et ministre de la Police de Napoléon et de Louis XVIII a alimenté la verve des historiens et des écrivains depuis deux siècles : chacun a en mémoire les formules ciselées de Balzac, de Dumas, de Zweig et bien entendu de Chateaubriand sur « le vice appuyé sur le bras du crime ». Précisément, Emmanuel de Waresquiel est un récidiviste en matière de biographies historiques qui ont fait date, son Talleyrand, « le prince immobile » ayant rencontré un succès mérité. Il ne pouvait résister au défi des « silences de la pieuvre », sous-titre emprunté au Hugo des Travailleurs de la mer, sans doute l’un des seuls choix contestables de l’ouvrage avec certains passages qui dérivent vers une psychologie rétrospective un peu hasardeuse, Fouché, inventeur de la police moderne, disposant de réseaux peu comparables à ceux de la moderne Camorra.
2 Dans son très convaincant avant-propos, l’auteur explique ses réticences à replonger dans l’exercice de style de la biographie, non seulement par lassitude envers les pièges et illusions du genre, mais aussi en souvenir du conseil de Jean Tulard au jeune historien : « N’écrivez jamais la biographie d’un homme que vous n’aimez pas ». Or, les motifs de ne pas aimer le glacial Fouché abondent, particulièrement dans la mémoire familiale d’Emmanuel de Waresquiel. Et cependant, le grand mérite de son livre est de nous faire découvrir un Fouché humain, « bon époux, bon père de famille », tel le modèle du citoyen de la République bourgeoise. Comment l’historien aurait-il pu résister à la tentation de fouiller dans l’aventure et dans les archives inédites, de l’un de ces rares personnages qui « inventent de nouvelles règles du jeu sans attendre la fin de la partie », entendez ici la fin de la décennie révolutionnaire, puis à nouveau lors de l’effondrement de l’Empire napoléonien et de son territoire européen ? De tels personnages traînent derrière eux une réputation sulfureuse, une légende noire tant auprès des héritiers que chez les contempteurs de la Révolution. Dans une atmosphère intermédiaire entre Une ténébreuse affaire et Le Souper, toute l’histoire et la puissance de l’instrument policier naissant se déploient autour du type et du mythe Fouché.
3 En plus des talents de biographe avérés de son auteur, cet ouvrage doit beaucoup de son caractère neuf à l’ampleur des sources inédites mobilisées grâce à la surrection miraculeuse du trésor de papiers et de documents familiaux spontanément livrés par les descendants d’un notaire de l’un des fils de Joseph Fouché. À côté de l’homme public, du Conventionnel puis du ministre survivant à tous les régimes, l’être privé, sensible et aimant, soucieux de l’avenir de ses enfants, abattu par leurs maladies ou leurs décès, apparaît. Les premiers chapitres tout particulièrement renouvellent le portrait de ce grand politique, éclairant son parcours par ses origines nantaises et son éducation religieuse : où l’on comprend que la Traite et l’Oratoire sont les deux matrices de la genèse de Fouché, le côté du négoce et le côté de l’éducateur zélé et du physicien, imprégné des idées des Lumières et passionné des récentes avancées de la science. Mais le collège oratorien fournit aussi, à Arras, l’opportunité de la rencontre et de l’intimité avec Robespierre et sa sœur Charlotte. Mais c’est à Nantes que Fouché revient faire son noviciat politique, à la Société des amis de la Constitution, où ses faiblesses oratoires sont masquées par une pensée républicaine charpentée. Désormais député de la Loire-Inférieure et allié par mariage à une vieille lignée de la noblesse de robe, l’homme nouveau de l’An I garde ses réseaux à l’Oratoire tout en devenant régicide, sorte de verso laid du beau recto Barère. De Nevers à Moulins puis à Lyon, le Montagnard en mission agit en proconsul de la Convention, s’appuyant localement sur les « apôtres de la régénération » des comités de surveillance, laissant habilement les sans-culottes départementaux se salir directement les mains, préférant être le metteur en scène des fêtes révolutionnaires. Mais à Lyon, ces fêtes prennent un tour tragique et sanglant, une « dimension sacramentelle et sacrificielle » qui lui vaut de devoir affronter Robespierre qui dénonce en lui l’un de ceux qui « ont embrassé la Révolution comme un métier et la République comme une proie ».
4 Après Thermidor, Fouché est décrété d’arrestation à l’été 1795, mais réussit à disparaître dans Paris jusqu’à l’abrogation de la mesure, capacité à se cacher qu’il utilise à nouveau en janvier 1799, en juillet 1810 et en mars 1815. En plus de ses talents pour rebondir dans sa carrière politique, le Directoire témoigne de ses qualités gestionnaires, mettant à profit les ventes de biens d’émigrés en Seine-et-Marne pour prendre de solides intérêts en guise de rémunération de son influence.
5 Les intrigues du remarquablement habile ministre de la Police pour survivre à chaque transition constitutionnelle, en faisant croire à chacun qu’il est indispensable à la bonne marche de l’État, sont sans doute davantage connues, mais ici subtilement éclairées et croisées avec les témoignages, souvent au vitriol, de ses meilleurs ennemis, anciens compagnons de route, de « l’imbécile » Carnot à Thibaudeau. Les longs chemins de l’exil et ses tentatives pathétiques de rentrer en grâce auprès de Louis XVIII renforcent l’humanisation de ce personnage de roman, qui réussit même à nous faire sentir que la mort à Trieste peut être aussi triste qu’une Mort à Venise. On referme à regret ce très beau portrait d’un grand politique, ce parcours si français qui en apprend beaucoup au lecteur sur la richesse de ce quart de siècle qui a bouleversé le monde et fondé la politique contemporaine.
6 Pierre Allorant