La citoyenneté à table
Quelques gestes civiques vus de l’assiette
- Par Maïté Bouyssy
Pages 133 à 144
Citer cet article
- BOUYSSY, Maïté,
- Bouyssy, Maïté.
- Bouyssy, M.
https://doi.org/10.3917/parl1.022.0133
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- Bouyssy, M.
- Bouyssy, Maïté.
- BOUYSSY, Maïté,
https://doi.org/10.3917/parl1.022.0133
Notes
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[1]
Tous mes remerciements aux possesseurs de collections. Clichés A. Bidolet, Maïté Bouyssy, Jean-Pierre Chaline, et J. Rovet.
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[2]
À voir sur ce sujet : Maïté Bouyssy et Jean-Pierre Chaline (dir.), Un media de faïence, l’assiette historiée imprimée, Paris, Publications de la Sorbonne, 2012 ; Maïté Bouyssy, « Les premières assiettes de propagande napoléonienne », Bulletin des Musées Royaux d’Art et d’Histoire, no 81, publication du colloque Pôles de production et échanges belgo-luxembourgeois autour de la faïence fine (xviiie-xixe), Bruxelles, 2010, p. 129-151 ; Philippe Hamman, « Une entreprise de propagande bonapartiste, les assiettes à décors de Sarreguemines, 1836-1870 », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2006-2, p. 140-161.
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[3]
Voir la reproduction en couleurs dans le cahier iconographique en ligne (http://www.parlements.org/histoire_politique_en_images/n22_citoyennete_republique_ democratie_1789_1999.htm).
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[4]
Voir Maïté Bouyssy et Jean-Pierre Chaline (dir.), Un media de faïence, l’assiette historiée imprimée, Paris, Publications de la Sorbonne, 2012, p. 55 et 57.
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[5]
Maïté Bouyssy, « Des assiettes antiparlementaires ? », Parlement(s). Revue d’Histoire politique, HS no 9, p. 145-156.
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[6]
Voir la reproduction en couleurs dans le cahier iconographique en ligne (http://www.parlements.org/histoire_politique_en_images/n22_citoyennete_republique_ democratie_1789_1999.htm).
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[7]
Voir la reproduction en couleurs dans le cahier iconographique en ligne (cf. supra).
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[8]
Idem.
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[9]
Idem.
1L’image imprimée inscrite dans une assiette n’est pas une simple gravure [2]. Le support de faïence l’introduit à l’intérieur des maisons et, même non accrochée au mur ou exhibée sur un vaisselier, elle est passible des convenances de tables qui interdisent la polémique politique. Elle est ainsi moins présente que d’autres marqueurs idéologiques tels que la statuaire publique ou les emblèmes de la République. Plus concise que les historiettes exemplaires devenues la clé de voûte des ouvrages pédagogiques, elle participa néanmoins de la diffusion d’un discours supposé moyen qui révèle de nouvelles pratiques, certains apprentissages de la citoyenneté et l’accoutumance à la démocratie.
2L’assiette est dite « parlante », non du seul fait de l’inscription, la légende qu’elle arbore, mais parce qu’elle invite au commentaire, et ce partage des mots et des idées présenté comme infra-politique témoigne de la diffusion des gestes de la citoyenneté en milieu « médiocre », soit de petite bourgeoisie car ces séries peu chères ne sont destinées ni aux plus misérables ni à la bonne bourgeoisie. Les premiers déménagent leurs peu de biens à la cloche de bois, et on ignore s’ils se sont entichés un jour de quelque objet. Les seconds passent dès le Second Empire au service de porcelaine dure pour servir « à la russe » soit en disposant devant chaque convive autant d’assiettes qu’il y a de plats prévus. Le décor se borne alors au chiffre – ou aux armoiries – des hôtes.
1789-1870, le discours crypté répond à la suspicion politique
3Les assiettes historiées furent d’abord de prestige : la méthode de transfert de gravures sur céramique a été inaugurée et tout de suite adoptée pour un service de l’impératrice Joséphine. Outre des paysages, on a figuré les souverains et leur famille, une façon d’en diffuser l’image et de populariser, par la familiarité, la dynastie en cours. Le héros, cet être socialement hybride et quasiment panthéonisable, à l’instar des prestigieux maréchaux d’Empire, ne devint politique qu’avec l’interdiction de parler des temps de la Grande Nation ou de l’Empire. Ils appartinrent alors au libéralisme des patriotes dont la revendication de l’égalité, ne serait-ce qu’au service de la nation, perdure tant chez les acheteurs de biens nationaux qui formaient la nouvelle petite bourgeoisie, que dans la garde nationale, suffisamment frondeuse, pour être dissoute en 1827. Reconstituée dès la révolution de 1830, le geste civique et public devint alors celui du combat parisien et de la mort sur la barricade. Le citoyen-combattant anonyme connaît la gloire des représentations de l’assiette.
4C’est elle qui, hors tout dépôt légal, diffuse La Parisienne [3], tel un hymne national ou les poèmes gentiment irrévérencieux du chansonnier Béranger. Pour le reste, la morale en action régit la volonté éducatrice du temps et le rapport à l’autre n’y est que très rarement présenté en terme civique : la sphère privée engage souvent au mépris pour l’altérité, ce qui n’a rien de démocratique. La République, elle, est exclue même du champ semi public de la civilité de table.
5Seules les assiettes peintes purent donner des messages plus directs. Des slogans libéraux plus que franchement républicains furent diffusés dans le cadre d’une relative interconnaissance, même si Nevers par la Loire puis Quimper ont expédié en nombre et sur de longues périodes des productions dont ils avaient l’habitude. Nombreux sont les foyers de ces petites productions difficiles à identifier mais elles satisfaisaient des célébrations spécifiques, politiques ou non. L’esprit revendicatif et subtilement démocrate peut tenir au simple rappel d’une date comme dans les séries révolutionnaires.
6La Seconde République implique un tournant. L’assiette industrielle devient critique du fait révolutionnaire. Elle escamote le peuple dès qu’il n’est plus le soldat de la loi. Lebeuf et Milliet (Creil et Montereau), donna une série dotée d’ailes bleues ou noires qui portent des cartouches entourés de lauriers pour trois moments mémorables de 1848 : Février, Mai, et Juin. Le peuple républicain, masculin et bourgeois, n’apparaît que pour la fête de la Concorde.
7En mai, « l’envahissement » de l’assemblée se fait dans un désordre de drapeaux sombres (rouges ou noirs faut-il supposer), le président de séance se coiffant pour marquer que la séance ne peut se tenir (Fig. 1). Juin privilégie les troupes passées en revue par Cavaignac, puis « la prise de la barricade de la Porte Saint-Denis » et la « mort de l’archevêque », celle de Mgr Affre sur sa barricade, une scène triplement erronée : le malheureux fut atteint en contre-bas par une balle qui émanait du camp légal et il ne mourut en son évêché que trois jours plus tard. Peu importe, il ne s’agit pas de reportage. Seul l’ordre est avouable et l’assiette le solde par le plébiscite du 21 décembre 1851, huit millions de voix pour le prince-président quand une foule brandissant le bulletin du « oui » accourt vers une mairie pavoisée [4].
Faience de Creil et Montereau, L’envahissement de l’assemblée le 15 mai 1848, no 3 de la série « février, mai, juin », Lebeuf et Milliet, circa 1848
Faience de Creil et Montereau, L’envahissement de l’assemblée le 15 mai 1848, no 3 de la série « février, mai, juin », Lebeuf et Milliet, circa 1848
8Désormais meilleur marché, l’assiette imprimée se diffuse largement : ses propositions politiques et plastiques permettent de questionner la culture de l’image. Ses circuits de diffusion et sa réception, au contraire de la presse, n’excluent ni les domestiques, ni les femmes ni les enfants quand le journal dont l’abonnement annuel a pourtant chuté de 80 francs à 40 ou moins reste encore l’apanage du chef de famille, sauf en cas figuration « du monde à l’envers ». L’assiette historiée peut descendre à 1fr50 l’unité, et son usage donne longue vie à son texte qui, lu et relu, peut s’accommoder d’un niveau de lecture incertain dans une France encore très inégalement alphabétisée. Évidemment, chacun peut gloser, la répétition et la convivialité aidant au déchiffrage, le commentaire s’impose et c’est par l’assiette imprimée que la compréhension de l’image s’est diffusée jusqu’au fond des campagnes à un moment où les colporteurs d’estampe se raréfiaient et où l’affiche n’était encore qu’urbaine.
9Comme les faïenciers sont des industriels qui investissent dans des fours onéreux, ils ont à défendre une position infiniment plus capitalistique que celle de l’éditeur imprimeur. Pourtant, ils misent autant que ce dernier sur le désir d’achat du chaland. La bonne anticipation ne veut pas dire forger l’opinion, mais la détecter et la suivre même si les grands noms, David Johnston à Bordeaux et Alexandre de Geiger à Sarreguemines furent des bonapartistes avérés. La geste de Louis-Napoléon n’en fut que mieux célébrée et les rébus qui diffusaient les phrases de la légende napoléonienne, seraient-ils d’aspect égalitaire et donc progressiste, renforcent l’adhésion au régime. Seules les fabriques de Grigny et Arboras près de Lyon, qui sont nées de capitaux saint-simoniens, offrent une production passible d’interprétations plus ouvertes. Les luttes patriotiques de l’Europe entière, de Garibaldi aux Hongrois, permettent de contourner la stigmatisation des faits révolutionnaires de 1848. La mise en scène des personnages rend possible à des interprétations doubles : le plus sot n’est point celui qui y paraît et, le cas échéant, la tendresse ponctue d’apitoiement le faible et le malheureux ailleurs raillé et infériorisé. Le degré zéro de la politique réduite à la compassion offre la trace résiduelle d’une éducation à la démocratie. Partout ailleurs, l’assiette est bien-pensante, politiquement conformiste et, en fin de siècle, elle laisse place à la blague facile mais d’un point de vue de rhétorique perverse. La culture de masse et la dévalorisation d’un support banalisé n’engendrent pas la démocratie dans ce media (et non média, le vecteur d’une pensée éditoriale). La rhétorique du mépris stigmatise insidieusement l’autre, le benêt, les paysans, le pauvre hère, le mendiant ou le colonisé, mais aussi le simple garde national que remplace le troufion à l’heure du service militaire pour tous (1889). Cela donne bien idée des enjeux de société mais dans un cadre conservateur très éloigné de toute éducation démocratique à la citoyenneté, car la révolution et la république, sans même parler de démocratie, n’y sont présentées qu’avec suspicion.
L’assiette en mal de République
10Le triomphe de la République et sa conquête des institutions suscitèrent de rares séries, car la politique est, par définition, mésentente. Un même dessinateur a œuvré pour une série de Choisy-le-Roi (HB, Hautin et Boulenger) « L’électeur » qui met en scène les élections de 1876 et donné une autre pour Vieillard (Bordeaux) intitulée « le scrutin de liste pour rire » (1886) avant que la série de Choisy (toujours HB) ne donne, en fin de siècle et sous une forme lentille, une série polychromée intitulée « le candidat ». La marque de l’usine lisible au dos donne des datations moins précises que la critique interne de l’image, tant l’actualité politique et plus encore électorale se périment rapidement. Les deux dernières séries ayant déjà été plus précisément commentées dans un précédent Parlements [5], regardons la première qui évoque le moment Mac Mahon, qu’elle ait été ou non lancée pour les législatives de 1876 ou au vu de ses résultats. Noire, les ailes ornées de frises géométriques assez sommaires et aux raccords négligés, sa facture est très proche de la geste de Mac Mahon qui nourrit une autre série. Le message du dessinateur et de son commanditaire le faïencier est précis. La droite divisée va faire le succès des radicaux, pour ne pas dire des républicains. La morale de l’histoire est cinglante, le score sans réplique : Union radicale, 843, Conservateurs 4, Abstentions, 1307, bulletins blancs 152.
11L’électeur est moins présenté comme analphabète ou berné qu’inconscient et égoïste : les petits repus que l’on brocarde refusent d’aller voter par temps de pluie (tandis que Madame lit le journal) mais par beau temps, ils partent à la campagne. La dénonciation inscrit le geste électoral dans le monde commun. Tous les moments y figurent : on fait campagne en diffusant des bulletins de vote et des tracts alors dénommés des feuilles volantes, puis on n’hésite pas à se planter devant les murs d’affiches politiques. Le traitement des conflits inégalement avoués s’adosse aux types convenus : l’homme de poids ne veut pas voter légitimiste, le gandin en retrait est républicain, c’est le rejeton des nouvelles couches émergentes et il rit sous cape.
12Le conservateur bonapartiste ou légitimiste porte une longue gabardine militaire et refuse un bulletin de vote ou un tract orléaniste d’un geste proche de la très contemporaine quenelle (Fig. 2). Ces stéréotypes sont compris de tous ; le siècle les a mis en roman et sur les planches du théâtre, ils circulent entre les genres et de Paris à la province, à grande vitesse et bien la presse à un sou. Devant les résultats, les six personnages présents semblent perplexes mais cela sanctionne, serait-ce dans une veine conservatrice, l’intérêt porté au vote. Peu importe le citoyen figuré en lourdaud au geste emphatique, tel l’homme un peu hirsute qui prétend voter « carrément » : cela n’en prouve que mieux l’implantation du suffrage universel masculin et l’aval donné à la démocratie. L’éducation au vote oppositionnel fut d’ailleurs paradoxalement légitimiste en 1863, en Bretagne, et les dessinateurs qui constituent un prolétariat de l’intelligentsia le sont facilement quand ils ne sont pas d’avant-garde.
Voter pour un Orléaniste, plutôt pour un Radical, no 2 de la série « l’électeur », Hautin et Boulenger, Choisy-le-Roi, circa 1876
Voter pour un Orléaniste, plutôt pour un Radical, no 2 de la série « l’électeur », Hautin et Boulenger, Choisy-le-Roi, circa 1876
13Lorsque l’intrusion du scrutin de liste en 1886 perturbe le lien des notables à leur électorat, des bordeaux (Vieillard) présentent un milieu semi rural, celui de « la petite ville » ou du canton avec ses ethnotypes villageois, le boulanger, son mitron et le jardinier [6].
14La série donne idée du dépit et du désarroi des élites classiques réduites au soliloque, presque des glossolalies. Leurs propos insignifiants les fondent dans le décor : ils ne sont plus les référents d’un peuple sceptique, attentiste et malicieux. Les conciliabules, autant dire des formes informelles de débat montrent combien l’élection au suffrage universel masculin est passée dans les mœurs, quitte à brocarder le programme qui s’impose avec le scrutin de liste. L’aile d’un beau bistre contraste avec le noir des images centrales ; elle interpelle des « citoyens » et des « électeurs ». Le traitement assez raffiné joue de signes discrets : la ruche vide et le poulet pelé insinuent la fin des temps de l’aigle napoléonien, mais point de condamnation du suffrage universel. Elles confirment seulement l’orientation du message car elles organisent et rassemblent les scènes centrales où chacun discourt et observe : la démocratie est en marche peu importe que les commentaires puissent se lire comme un persiflage ironique aux tonalités désabusées ou attentistes.
15La dernière série polychrome appartient aux temps de la « révision » (constitutionnelle) ; de forme dite lentille, on y applique le calque désormais colorié en une seule fois, ce qui abaisse le coût de la main d’œuvre. Le peuple des travailleurs, tronches à peine esquissées mais formes abondantes et silhouettes goguenardes, n’y est plus automatiquement grugé. Pour finir, ce sont eux qui, loin d’être obtus, deviennent les référents omniprésents dans l’espace proposé. Ce sont eux qui regardent avec distance « le candidat » et lui imposent quelques tribulations. La variété de l’offre a remis en cause une autorité passible de bizutage, au moins le temps du spectacle : la démocratie de façade est là, la République stabilisée quoi que l’on ait à penser de ses crises.
16Faute de message second donné par l’aile, la série oriente les légendes explicites qui en prennent une importance accrue et peuvent jouer à l’encontre du dessin. Le décalage crée habituellement un effet comique. Aucune image n’est neutre ni solitaire, chaque proposition s’inscrit dans un contexte et selon des codes connus.
17Comme aucune niche commerciale ne doit être abandonnée, les héros de la science et du progrès, les inventeurs satisfont une clientèle qui ne se contente ni de l’histoire sainte, ni de celle de ses saints, moins encore de gaudrioles. Cette forme de célébration rejoint les séries sur les expositions universelles en 1867, puis, de 1878 et celle de 1889 qui célèbre le Centenaire de 1789 autant que la ville de Paris. Gien comme Sarreguemines inondèrent la France de ces productions de plus en plus académiques. L’épiphénomène politique du général Boulanger, dont la propagande circule par images d’Épinal et chromos n’appartient pas au genre de l’assiette mais s’y lit en creux. Une série polychrome de Sarreguemines, alors non française, actuellement exposée au Musée de la Révolution française de Vizille (U§ C, accrochables car au dos des trous permettent de faire passer ficelle ou fil de fer) présente successivement les événements révolutionnaires : Ouverture des États-Généraux (5 mai 1789), Serment du Jeu de Paume (20 juin 1789), Prise de la Bastille (14 juillet 1789), L’abandon des privilèges (4 août 1789), 1re fête de la Fédération (14 juillet 1790), Enrôlement des volontaires (22 juillet 1792), Le roi jure et accepte la Constitution (13 septembre 1791), Bataille de Valmy, Le comité de salut public, Carnot à la bataille de Wattignies (16 septembre 1793), Le Vengeur (1er juin 1794), et cela se termine sur une brochette « Les grands généraux de la République, Carnot, Masséna, Latour d’Auvergne, Marceau, Desaix, Hoche, Augereau, Kellermann, Kléber », soit neuf noms qui questionnent la nature consensuelle et la raison de cette orientation [7].
18A priori, l’éclectisme républicain préside à ce choix pour l’été 1789 et la première fête de la fédération, mais la suite n’est pas exactement celle des hauts reliefs du piédestal de la statue de la République à Paris, place du même nom où la majorité municipale radicale a choisi une sélection plus strictement orientée vers l’établissement des républiques. En assiette, le message dirimant est que le pouvoir militaire doit obéir au civil. Qu’il soit violent et prévaricateur, comme le furent Masséna et Augereau, n’importe plus : ils furent exemplaires sur le plan de la fidélité au gouvernement. L’actualité décide de la facilité qui met côte à côte des victoires et combats, falsifiés ou non, Le Vengeur prenant la même place que Fleurus. On récuse ainsi, à bas bruit, l’aventure boulangiste, il suffit de gloser pour saisir le sens du discours sur l’armée et des chefs.
19La commémoration permet de célébrer au fil de séries monochromes des « grands hommes » avec épisodes édifiants qui entourent leur portrait qu’ils soient présidents de la République (Fig. 3), ou à titres divers, pères fondateurs de la République ou hommes politiques marquants. Léon Gambetta, Alfred Naquet [8], Ferdinand de Lesseps ou Émile Zola [9] et Jaurès peuvent également devenir des « têtes » aimablement caricaturées par des artistes talentueux, tel André Gill vers 1880. Lepetit et d’autres reprendront cet ablatif absolu de la « figure » à mi-chemin de l’adulation et de la détestation, ce qui dit bien à quel point l’image, sur assiette ou pas, reste une proposition passible d’un usage et de réceptions multiples.
Sadi Carnot selon le dispositif de célébration des grands hommes propre à Sarreguemines, Belle Epoque
Sadi Carnot selon le dispositif de célébration des grands hommes propre à Sarreguemines, Belle Epoque
20C’est ainsi que l’assiette historiée, media (support plus que mode de communication) qui a véhiculé peu ou prou tous les faits de société du xixe siècle n’a représenté la vie politique que de façon prudente et souvent sceptique. Cette manière assez boulevardière, parfois indirecte, n’interdit nullement de l’insérer dans les processus d’acculturation de masse à la citoyenneté. Le propre de l’image inscrite dans le temps collectif de l’échange verbal est de permettre une dialogie dont la parole participe au débat démocratique. Le temps extensible de l’appropriation démultiplie l’écart possible au conformisme passéiste des propositions constatées et permet d’en gauchir le message proposé.