Article de revue

Benjamin Franklin : de la science à l'action politique

Pages 15 à 21

Citer cet article


  • Audouze, J.
(2012). Benjamin Franklin : de la science à l'action politique. Parlement[s], Revue d'histoire politique, 18(2), 15-21. https://doi.org/10.3917/parl.018.0015.

  • Audouze, Jean.
« Benjamin Franklin : de la science à l'action politique ». Parlement[s], Revue d'histoire politique, 2012/2 n° 18, 2012. p.15-21. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-parlements1-2012-2-page-15?lang=fr.

  • AUDOUZE, Jean,
2012. Benjamin Franklin : de la science à l'action politique. Parlement[s], Revue d'histoire politique, 2012/2 n° 18, p.15-21. DOI : 10.3917/parl.018.0015. URL : https://shs.cairn.info/revue-parlements1-2012-2-page-15?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/parl.018.0015


Notes

  • [1]
    Walter Isaacson, Benjamin Franklin: an American Life, Simon Schuster, 2003.
  • [2]
    Jean Audouze (éd.), Moi, Benjamin Franklin. Citoyen du monde, homme des Lumières, Paris, Dunod, 2006.
  • [3]
    Élise Marienstras et Naomi Wulf, Révoltes et révolutions en Amérique, Paris, Atlande, 2005, p. 47.
  • [4]
    Susan Mary Alsop, Les Américains à la Cour de Louis XVI, Paris, Jean-Claude Lattès, 1983 (1982).
  • [5]
    Joël Cornette, Absolutisme et Lumières 1652-1783, Paris, Hachette, 2000, p. 193.
  • [6]
    Cité par Yves Pouliquen, Félix Vicq d’Azyr, Les Lumières et la Révolution, Paris, Odile Jacob, 2009, p. 97.
  • [7]
    Et non gouverneur, dans la mesure où ce titre remplace celui de président de l’État après la fin du troisième mandat de Franklin à ce poste.
  • [8]
    Élise Marienstras et Naomi Wulf, Révoltes et révolutions en Amérique, Paris, Atlande, 2005, p. 171.
  • [9]
    Édouard Laboulaye (éd.), Correspondance de Benjamin Franklin, Paris, Hachette, 1866, t. 2 (1775-1790), p. 516.
  • [10]
    Cette phrase apparaît, en fait, en latin (« Eripuit coelo fulmen sceptrumque tyrannis ») au revers d’une médaille à l’effigie de Franklin, exécutée par le graveur Augustin Dupré en 1784 et 1786 et dont un exemplaire est conservé à Paris au Musée Carnavalet.

1Quelques hommes jouent à eux seuls un rôle historique dans le déclenchement des révolutions ou des transformations profondes des sociétés auxquelles ils appartiennent. C’est le cas, par exemple, de Mirabeau au tout début de la Révolution française, du général de Gaulle et de son appel du 18 juin 1940 qui permit à la France de ne pas perdre complètement la face au début de la Seconde Guerre mondiale, de Gandhi et de l’indépendance de l’Inde ou encore de Nelson Mandela dans la fin de l’apartheid et l’accession de l’Afrique du sud à la démocratie.

2Benjamin Franklin appartient à cette catégorie de personnages exceptionnels en raison même de la part qu’il prit dans l’accès à l’indépendance des provinces américaines dépendant de la Couronne d’Angleterre et qui allaient devenir les États-Unis, ainsi que dans la rédaction de la Constitution de cette fédération, qui conserve toute sa vigueur et sa force aux États-Unis [1]. De plus, Franklin est également connu pour ses travaux expérimentaux concernant l’électricité et ses transports au cours des orages, et pour avoir inventé le paratonnerre.

3Ayant eu le bonheur de présenter son œuvre à l’occasion du tricentenaire de sa naissance en 2006 [2], je suis convaincu que nous avons tout à gagner à connaître davantage sa biographie et son œuvre dans tous les domaines (scientifique, littéraire, entrepreneurial, administratif, diplomatique et politique) et, si possible, à nous en inspirer pour tenter de mieux vivre avec et pour les autres.

4Le propos de cet article est de montrer que ces deux types d’activités (scientifique et politique), apparemment indépendants l’un de l’autre, en fait ne le sont pas et qu’on ne peut expliquer vraiment l’importance du rôle politique de Benjamin Franklin qu’à la lumière de ses réalisations et de ses succès en matière scientifique. L’évocation rapide des principales étapes de la vie de Franklin va nous permettre de nous convaincre de cette interaction constante entre son rôle politique, qui s’est manifesté comme on va le voir de multiples façons, et ses activités scientifiques très souvent tournées vers le bien de ses concitoyens.

Le personnage privé

5Benjamin Franklin naît le 17 janvier 1706 à Boston, comme le dix-septième et dernier enfant d’une famille modeste tirant sa subsistance de la fabrication de chandelles et de savons. On note qu’il devient apprenti de son père en 1716 et qu’en 1718, ce dernier l’envoie chez l’un de ses frères, James, imprimeur, et qu’il apprend donc les métiers de l’imprimerie et de l’écriture en devenant alors journaliste. En 1723, âgé de 17 ans, il quitte Boston et son frère pour se fixer à Philadelphie chez un autre imprimeur, Keimer. Franklin n’est pas seulement imprimeur et journaliste : l’écriture va devenir l’une de ses activités essentielles. Je passe rapidement sur la période 1723-1728, au cours de laquelle il effectue un premier voyage à Londres et travaille chez plusieurs imprimeurs.

6En 1728, il crée sa propre imprimerie avec Hugh Meredith et, en 1729, il acquiert la Gazette de Pennsylvanie. En 1730, il se marie avec Deborah Read. La même année, il est élu imprimeur officiel du gouvernement de la Pennsylvanie. En 1731, il adhère à la franc-maçonnerie, dont il devient grand maître en 1734, et fonde la même année une première bibliothèque municipale accessible à tous moyennant une cotisation très modique. Franklin y voyait un moyen de transmettre les idéaux de liberté et les principes moraux devant guider la vie du plus grand nombre. En 1732, il lance l’Almanach du Pauvre Richard, qu’il va publier sur un rythme annuel pendant 25 ans sous le pseudonyme de Richard Saunders. Dans cette publication annuelle, il ne se contente pas de reporter les éphémérides et les horaires des marées. Cet almanach est conçu dans un but pédagogique, moral et civique car Franklin prodigue nombre de conseils propres à améliorer la vie en société. C’est à la même époque qu’il apprend plusieurs langues étrangères dont le français, l’allemand, l’espagnol et l’italien.

Le citoyen impliqué dans la vie de la communauté

7À partir de ses activités d’imprimeur et de journaliste, Franklin se lance dans la vie publique. En 1736, il est nommé secrétaire de l’assemblée générale de Pennsylvanie, dont il deviendra membre en 1747. Puis en 1737, il est nommé Maître des postes de la Pennsylvanie, ce qui facilite la diffusion de ses publications et de ses idées et le place au contact des autres « colonies » anglaises d’Amérique du Nord (qui deviendront ultérieurement les premiers États adhérant à la future fédération). En 1738, il met en place la première compagnie des pompiers de Philadelphie et crée aussi une compagnie d’assurance contre le feu. En 1743, il fonde la société américaine de philosophie.

8La période au cours de laquelle il consacre beaucoup de temps à ses travaux sur l’électricité (la définition des charges positives et négatives ; le concept de conducteur et d’isolant, le pouvoir des pointes métalliques d’attirer vers elles les courants électriques, le caractère « électrique » des éclairs survenant au cours des orages et de la foudre) se situe autour des années 1743-1746. C’est effectivement de 1747 à 1750 qu’il échange des lettres relatant ses découvertes avec un physicien anglais membre de la Royal Society, Peter Collinson, qui nouait des relations intenses avec la communauté scientifique américaine basée à Philadelphie. Ses lettres sur l’électricité sont publiées à Londres en 1751. Ses approches scientifiques sont surtout expérimentales et pratiques. Néanmoins la paternité du concept de l’existence de deux électricités de charges opposées lui revient entièrement.

9À l’instigation de Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, le célèbre intendant du Jardin du Roi à Paris, qui s’était procuré la correspondance entre Franklin et Collinson, le 10 mai 1752, deux Français, Thomas François Dalibard et Delor, effectuent la célèbre expérience de Marly-la-Ville par laquelle l’électricité d’un éclair est capturée par une pointe métallique. La paternité de l’idée est bien attribuée à Franklin par l’Académie des Sciences de Paris et Louis XV lui adresse un message de félicitations. Grâce à ses activités scientifiques, Franklin est reconnu et apprécié en France dès cette époque. Il est notamment élu membre de l’Académie des Sciences de Paris en 1772. Par ailleurs, il convient de rappeler que Franklin, ignorant alors l’expérience de Marly-la-Ville, réalise en juin 1752 sa fameuse expérience de la clé et du cerf-volant et fait voler une clé qui entrant au contact de l’éclair, s’électrise aussitôt. Franklin eut énormément de chance de réaliser cette expérience lors d’un orage peu violent. Un physicien suédois entreprit la même expérience trois ans plus tard et mourut électrocuté. L’abbé Nollet, jaloux des succès scientifiques de Franklin, tenta d’utiliser cet accident pour le discréditer, mais il échoua heureusement dans cette tentative.

10Soucieux de protéger la population des méfaits de la foudre à l’origine des nombreux incendies qui frappaient les habitations, généralement en bois, Franklin invente donc le premier paratonnerre fondé sur le principe des pointes, découvert par lui-même quelques années plus tôt.

11Il convient de noter que le paratonnerre n’est pas la seule de ses inventions possédant un caractère « social » indéniable : Franklin invente aussi les lunettes à double foyer ainsi qu’un poêle à bois à combustion contrôlée, qui équipera pendant près d’un siècle la plupart des maisons individuelles américaines, car il permet de gérer les émissions de fumées tout en diminuant les déperditions caloriques. Il adapte également un cathéter européen pour soulager les douleurs de son frère John, atteinte d’une grave maladie des voies urinaires.

Vers la Révolution américaine

12Poursuivons l’évocation de la carrière administrative et politique de Franklin après qu’il s’est retiré de la vie professionnelle en 1748. En 1749, il est à l’origine, avec quelques amis, du premier collège universitaire (Academy of Philadelphia), qui deviendra ultérieurement l’Université de Pennsylvanie. Thomas Jefferson, qui lui succède comme ambassadeur en France, suit son exemple en créant à son tour l’Université de Virginie à Charlottesville. En 1751, Franklin est élu membre de l’Assemblée de Pennsylvanie, et en 1753, Maître des Postes adjoint pour l’Amérique du Nord. En 1754, il prend des initiatives pour s’opposer aux Français qui font la guerre aux Anglais afin de s’assurer du contrôle de la vallée de l’Ohio, et participe à la réflexion concernant le rapprochement entre les colonies, notamment autour du projet de poursuite de l’expansion européenne vers l’Ouest [3]. En 1756, il publie différents règlements concernant l’éclairage urbain. De 1757 à 1762, il effectue plusieurs séjours en Europe (Londres, Flandre, Hollande). C’est en 1760 qu’il recommande à l’Angleterre de conserver le Canada.

13De 1762 à 1774, Franklin déploie une grande activité politique : il est nommé agent des colonies à Londres, l’équivalent d’un ambassadeur auprès des Anglais pour la Pennsylvanie et pour quelques autres provinces (Massachusetts, New Jersey et Géorgie). Lors de l’un de ses séjours à Londres, où il est humilié par le parlement anglais, il devient partisan de l’indépendance des provinces américaines vis-à-vis de la couronne britannique. Une autre raison de cette décision très importante vient du fait qu’il ne supporte plus, à l’instar de nombreux Américains, que la couronne britannique soumette les provinces américaines à des impôts qu’il juge exorbitants. En 1775, il est élu au second Congrès de ces provinces et propose les premiers articles de la Constitution de la confédération. Devenant alors une personnalité incontournable de la cause indépendantiste, il participe à l’ensemble des actions menées en ce sens, et pour lesquelles ses qualités scientifiques constituent une aide précieuse. Le 1er juillet 1776, l’assemblée de Philadelphie décide la rédaction de la Déclaration d’indépendance des États-Unis ; un comité de rédaction est constitué, composé de cinq hommes : Benjamin Franklin, John Adams, Roger Sherman, Robert Livingston et Thomas Jefferson.

14En 1776, il est envoyé en France pour obtenir l’appui de notre pays contre l’Angleterre. Après s’être installé en 1777 dans le quartier de Passy, il devient, en 1779, le premier ambassadeur des États-Unis en France. Son prestige scientifique auprès des Français lui ouvre les portes de Vergennes, secrétaire d’État des Affaires étrangères, et de Turgot. Bien que ce dernier ait déjà été évincé du gouvernement, Franklin parvient facilement à convaincre la France d’aider les Insurgens[4]. Ce soutien se manifeste d’abord financièrement : la dépense creusa le déficit du trésor français de plus d’un milliard de livres, la dette française atteignant 3 315 millions de livres en 1782 [5], ce qui fait de la participation à la guerre d’indépendance américaine l’une des causes indirectes de la Révolution de 1789. Au même moment, le célèbre corps expéditionnaire levé et dirigé par le marquis de la Fayette va prêter main-forte sur le plan militaire aux troupes américaines.

15La force de persuasion de Franklin venait en grande partie de son prestige scientifique et de son amitié avec les philosophes français, dont Voltaire, qui le tenait en très haute estime. Dans La vie de Voltaire, Condorcet rapporte que Franklin s’empressa de voir un homme dont la gloire occupait depuis longtemps les deux mondes : Voltaire, quoiqu’il eût perdu l’habitude de parler anglais, essaya de soutenir la conversation dans cette langue ; puis reprenant bientôt la sienne : « je n’ai pu résister au désir de parler un moment la langue de M. Franklin ». Plus tard, les deux hommes se rencontrèrent de nouveau lors d’une séance publique de l’Académie des Sciences et le public contemplait avec admiration ces deux grands hommes assis côte à côte. Voltaire et Franklin partageaient aussi leur indignation quant à la traite des noirs et à l’esclavage.

16Après la défaite des Anglais à Yorktown le 17 octobre 1781, Franklin initie les négociations de paix. Au cours de l’été 1782, il rédige l’ébauche du traité de paix conduisant à l’indépendance des provinces américaines qui vont devenir les premiers États de la nouvelle confédération. Il signe le traité de Paris avec John Adams et John Jay en 1783 et met ainsi fin à la guerre d’indépendance. Sa popularité est alors très grande. Rappelons que lorsque Louis XVI accueille Thomas Jefferson, le nouvel ambassadeur des États-Unis – en lui disant « Ah, c’est vous qui remplacez le Docteur Franklin » –, Jefferson répondit : « Majesté, personne ne peut remplacer le Docteur Franklin. Je suis seulement son successeur ! » [6]. À son retour en Amérique, Franklin devient le président [7] de l’État de Pennsylvanie de 1785 à 1788, et participe alors à la rédaction de la Constitution des États-Unis. Il est ainsi le seul des « Pères fondateurs » des États-Unis à avoir signé les trois grands textes de la nouvelle nation [8].

17Après une vie aussi bien remplie, puisqu’il présida à la naissance des États-Unis d’Amérique au même titre que George Washington et qu’il participa activement à la rédaction des trois textes fondateurs de cette grande fédération (la Déclaration d’indépendance, le Traité de Paris et la Constitution américaine), Franklin meurt à Philadelphie le 17 avril 1790. À l’annonce de sa mort, l’Assemblée constituante française décide un deuil national de trois jours. Un immense hommage lui est rendu à Paris, au cours duquel 5 000 Parisiens écoutent les prises de parole des représentants du roi, de la Ville de Paris et des ouvriers imprimeurs. Mirabeau salue sa mémoire en évoquant devant l’Assemblée : « Benjamin Franklin, le génie qui affranchit l’Amérique et versa sur l’Europe des torrents de lumière. Le sage que deux mondes réclament. » [9]

18Les Américains considèrent à juste titre Benjamin Franklin comme un « père » de leur nation, au même titre que George Washington. La philatélie a enregistré plusieurs timbres à son effigie et son portrait orne toujours les billets de 100 dollars américains.

19Cet article est trop bref pour rendre justice aux très nombreux accomplissements de Franklin dans tous les domaines. Mais j’espère avoir démontré que sa recherche scientifique ne fut pas indépendante de ses activités en faveur de ses contemporains (création de bibliothèques, d’un grand hôpital, d’une université, publication pendant vingt-cinq ans d’un almanach rempli de conseils et suggestions pour la vie courante) et de son parcours en politique et en diplomatie.

20Les caractéristiques communes à l’ensemble de son œuvre polymorphe sont à la fois le pragmatisme et l’altruisme. Il invente entre autres choses le paratonnerre, pour lutter contre les incendies déclenchés par la foudre, un poêle à combustion contrôlée pour améliorer les conditions de chauffage des maisons individuelles et un cathéter pour soulager les souffrances de l’un de ses frères.

21Le prestige qu’il acquiert grâce à ses découvertes sur l’électricité lui confère une efficacité indéniable dans ses actions diplomatiques et politiques. L’intelligentsia française le porte aux nues. Il n’a donc aucun mal à convaincre la France de contribuer effectivement à la création des États-Unis d’Amérique. C’est ainsi que Turgot s’exprima en l’évoquant : « Il [Franklin] ôta le feu du ciel comme il retira le sceptre des mains des tyrans » [10].


Mots-clés éditeurs : Benjamin Franklin, histoire des États-Unis, histoire des sciences

Date de mise en ligne : 28/03/2013

https://doi.org/10.3917/parl.018.0015