Emmanuel de Waresquiel, Un groupe d’hommes considérables. Les pairs de France et la Chambre des pairs héréditaire de la Restauration (1814-1831), Fayard, 2006, 502 p.
- Par Éric Anceau
Pages 171a à 181a
Citer cet article
- ANCEAU, Éric,
- Anceau, Éric.
- Anceau, É.
https://doi.org/10.3917/parl.009.0171a
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- Anceau, É.
- Anceau, Éric.
- ANCEAU, Éric,
https://doi.org/10.3917/parl.009.0171a
1 Depuis quelques années, la Restauration bénéficie d’un renouveau historiographique auquel Emmanuel de Waresquiel a largement contribué par de nombreux travaux dont récemment Talleyrand, le prince immobile (2003 et 2006) et L’Histoire à rebrousse-poil. Les élites, La Restauration, la Révolution (2005). Il publie aujourd’hui chez le même éditeur – Fayard –, sa thèse soutenue il y a dix ans sur la Chambre des pairs, dans une version remaniée. Cette recherche qui s’inscrit au carrefour de plusieurs histoires – institutions, idées et pratiques politiques, réalités et représentations sociales –, propose un nouvel éclairage sur l’une des principales institutions de la « monarchie limitée » (Stéphane Rials). Descendant lui-même de l’un des pairs – Jacques de Pange –, l’auteur réévalue de façon convaincante le rôle de cette Assemblée, alors qu’elle pâtissait jusque-là à la fois du discrédit d’un régime dont elle était le premier corps, ainsi que de la méfiance et du mépris que notre pays a toujours manifesté pour les chambres hautes.
2 L’ouvrage qui comprend six gros chapitres s’ouvre sur une étude de vingt-cinq ans de débats autour du bicamérisme de la fin de l’Ancien Régime à la chute de Napoléon. Elle nous rappelle opportunément combien cette naissance n’a pas été de soi en France, mais comment elle a fini par s’imposer en 1814. La création d’une chambre composée d’une aristocratie patrimoniale de grands propriétaires fonciers a alors été perçue comme un moyen essentiel d’éviter de nouvelles turbulences révolutionnaires et de conforter la monarchie restaurée. Les trois chapitres suivants nous livrent une chronique politique de la Chambre. Dès ses premiers débats, celle-ci a fait preuve de conciliation et d’indépendance, ce que l’hérédité qui lui a été conférée en août 1815 a encore accentué. Gardienne de l’esprit de la Charte, elle s’est montrée conservatrice face aux excès du libéralisme d’abord, de l’ultracisme ensuite. Jusqu’en 1827, les fournées de pairs destinées à modifier sa majorité n’ont pas atteint leur but et l’indépendance dont elle a fait preuve a expliqué sa popularité. Sa composition sociale montre cependant les limites de la construction. La Chambre haute n’est pas devenue le creuset d’une fusion des élites de l’Ancien Régime et de celles de la Révolution, du Consulat et de l’Empire. Hétérogène par la provenance (noblesse de Cour, vieille noblesse de province, noblesse d’Empire) et par les revenus de ses membres, la pairie s’est surtout très peu ouverte au mérite et aux nouveaux talents. Son déclin a d’ailleurs commencé, selon l’auteur, avec la grande fournée de Villèle, en novembre 1827, qui s’est composée presque exclusivement d’ultras de la noblesse départementale, tournés vers le passé, sans grande influence et qui ont réussi à faire la quasi-unanimité contre eux. La pusillanimité dont les pairs ont fait preuve lors des Trois Glorieuses a achevé de les déconsidérer. Si la Chambre haute a sauvé son existence sous le nouveau régime, elle est devenue insignifiante, après avoir été privée de l’hérédité, en 1831.
3 Cette analyse très documentée, fine et brillante est agrémentée des portraits pris sur le vif et proches de la charge de 250 pairs réalisés par l’un d’entre eux, le comte de Noé dont le trait annonce déjà celui de son fils, Cham, le « Michel-Ange de la caricature ». Elle pèche néanmoins en quelques occurrences. Même si l’approche du sujet est parfaitement expliquée, on peut déplorer l’exploration trop rapide du travail des pairs en commission et en séance ainsi que de leur rôle judiciaire. En dépit de ce qu’affirme l’auteur, le débat sur l’abrogation de l’hérédité de la pairie n’est pas le « dernier affrontement politique sur la place d’une chambre haute en France », comme le prouvent – pour nous limiter au XIXe siècle –, les joutes parlementaires de 1848 et celles des débuts de la Troisième République, récemment étudiées par le chercheur britannique Paul Smith. Si une étude prosopographique trop approfondie aurait certainement affaibli la thèse et aurait été d’autant moins justifiée que, comme Emmanuel de Waresquiel le rappelle avec une grande honnêteté, l’historien anglais Gordon K. Anderson l’avait réalisée dans un doctorat soutenu en 1973, le chapitre sur la sociologie de la pairie aurait gagné à s’appuyer sur quelques statistiques. De même, s’il est difficile de reprocher à l’auteur d’avoir présenté en fin de volume des notices biographiques si succinctes lorsque l’on sait qu’elles portent sur près de 500 personnalités, on aurait aimé trouver des rubriques identiques dans chacune d’entre elles et disposer de la totalité du corpus (le président de la Chambre des députés, Ravez, nommé pair en 1829 a par exemple été omis). On comprendra que ces quelques regrets ne s’expriment ici que parce que cet ouvrage est essentiel à nos yeux et que l’histoire parlementaire de la Restauration ne pourra plus désormais s’écrire sans y faire référence.
4 Éric Anceau