Jean Monnet, homme d'affaires à la lumière de nouvelles archives
- Par Philippe Mioche
Pages 55 à 72
Citer cet article
- MIOCHE, Philippe,
- Mioche, Philippe.
- Mioche, P.
https://doi.org/10.3917/parl.hs03.0055
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- Mioche, Philippe.
- MIOCHE, Philippe,
https://doi.org/10.3917/parl.hs03.0055
Notes
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[1]
Plusieurs auteurs datent l’engagement européen de Jean Monnet de l’interview donnée à la revue Fortune en 1943. Je penche pour 1949, Cf . Philippe Mioche, « Jean Monnet et les sidérurgistes européens, 1945-1955. On ne naît pas Européen, on le devient… », dans Gérard Bossuat et Andreas Wilkens (dir.), Jean Monnet, l’Europe et les chemins de la paix, Paris, Publications de la Sorbonne, 1999, pp. 297-306.
-
[2]
Jean Monnet, Mémoires, Paris, Fayard, 1976, 642 p.
-
[3]
Éric Roussel, Jean Monnet, Paris, Fayard, 1995, 1004 p.
-
[4]
François Duchêne, Jean Monnet. The first statesman of interdependance, New-York-London, W.W. Norton and Company, 1994, 478 p.
-
[5]
Fonds AMD et ADS ; cf. http:// www. jean-monnet. ch/ fr/ pArchives/ archives. php. Nous exprimons notre reconnaissance à M. Patrick Piffaretti et Mme Françoise Nicod.
-
[6]
Yves Bertoncini, Europe : le temps des fils fondateurs, Paris, Éditions Michalon, 2005, 138 p.
-
[7]
Fondation Saint-John Perse, Aix-en-Provence, archives diplomatiques, carton VII, dossiers 25 et 26. La calligraphie est telle que nous avons du renoncer à exploiter pleinement le document : nous l’évoquons comme une perspective de recherche.
-
[8]
Raoul Aglion, De Gaulle et Roosevelt : la France Libre aux États-Unis, Paris, Plon, « Espoir », 1984, 294 p.
-
[9]
Yves-André Istel est président de la Fondation Saint-John-Perse à Aix-en-Provence.
-
[10]
Le remarquable site historique de l’entreprise Bosch évoque la création d’une entreprise distincte de la filiale en Suède en 1942.
Cf. http:// www. bosch. com/ content/ language2/ html/ 3074_3175. htm. -
[11]
Surtout : PM Daily, vol. VI, n° 39, 1er août 1945.
-
[12]
Philippe Mioche, « Ernest Solvay, de la création d’une multinationale à la conquête du marché français » , dans Jacques Marseille (dir.), Créateurs et créations d’entreprises de la révolution industrielle à nos jours, Paris, Association pour le développement de l’histoire économique (ADHE) , 2000, pp. 648-676.
-
[13]
Nous exprimons notre gratitude à M. Jacques Lévy-Morelle, secrétaire-général du groupe, ainsi qu’à Fabienne Delhalle.
-
[14]
François Fontaine dans Témoignages à la mémoire de Jean Monnet, Lausanne, Fondation Jean Monnet pour l’Europe, 1989, p.220.
-
[15]
Frederic F. Fransen, Supranational politics of Jean Monnet : ideas and origins of the European Community, Greenwood Press, Westport, Connecticut, 2001, 157 p.
-
[16]
Marta Aleksandra Balinska, Une vie pour l’humanitaire - Ludwik Rajchman (1881-1965), Paris, La Découverte, 1995, 398 p.
-
[17]
W. Bullitt indique que le séjour a duré six mois. citée dans Roussel, op. cit. p.157.
-
[18]
Su Hungdah, « The Father of Europe in China: Jean Monnet and the creation of the CDFC, 1933-1936 », Journal of European Integration History, 2007, vol. 13, n° 1, pp. 9-24.
-
[19]
Éric Roussel, op. cit, p. 144. Ce passage est la transcription d’un entretien de l’auteur avec Lord Perth en date du 11 mars 1992.
-
[20]
Éric Roussel, op. cit, p. 143.
-
[21]
Éric Roussel, op. cit. p. 160.
-
[22]
Lettre de Jean Monnet à Pierre Denis et David Drummond 13 mars 1935, citée dans Éric Roussel, op. cit. p.162.
-
[23]
Jean Monnet, op. cit, p. 136.
-
[24]
Carton officiel in ADS 4/1/1.
-
[25]
Fondation de la M&M Cie), 16 février 1935 in ADS 4/1/1.
-
[26]
« Évaluation du budget de M&M », mars 1935, ADS 4/1/9.
-
[27]
Lettre de G. Janson à Philippe Monnet, 3 août 1938, AMD 11/11/1.
-
[28]
Cf. AMD 11/1/6.
-
[29]
Archives Solvay, Secrétariat général, 1271-37-14 ; Cable du 31 décembre.
-
[30]
Archives Solvay, Secrétariat général, 12-90-33- 2A, Lettre (personnel) de J. Monnet à R. Boël, 4 août 1936.
-
[31]
Ginette Kurgan-van-Hentenrijk, Serge Jaumain, Valérie Montens, Dictionnaire des patrons en Belgique, Bruxelles, De Boeck, 1996.
-
[32]
Michel Dumoulin et Anne-Marie Dutrieue, La Ligue européenne de coopération économique (1946-1981), Berne, Peter Lang, Euroclio, 1993.
-
[33]
Ni les Mémoires, ni les biographies ne citent René Boël.
-
[34]
Les paiements ont été effectués, la copie des bordereaux est jointe au dossier.
-
[35]
Archives Solvay, Secrétariat général, 12-90-33- 2A, projet de lettre du 2 mai 1938 et lettre d’accompagnement de J. Monnet du 16 mars 1938.
-
[36]
Documents officiels in AMD 9/2/14.
-
[37]
General memo on Hong Kong rules future, 25 mars 1938, AMD 10/3/29, J. Monnet probable.
-
[38]
Duchêne (François), op.cit., p. 60. Les Mémoires n’évoquent pas l’enquête de 1942.
-
[39]
General memo on Hong Kong rules future, 25 mars 1938, AMD 10/3/29, J. Monnet probable ; dans ce dossier un feuillet rédigé en français.
-
[40]
Mémo de G. Murnane sur son voyage à Berlin en janvier 1939, ADS 10/1/81.
-
[41]
Résultats généraux 1935 1943 (titre de l’inventaire), AMD 12/4/62.
-
[42]
Philippe Mioche, op. cit., 2000.
-
[43]
David M. Kiefer, « Soda ash, Solvay style », Chemistry Chronicles, 2002, vol. 11, pp. 87 et suiv.
-
[44]
« Participation de Solvay et Cie dans l’Allied », note secrétariat général 22 octobre 1940.
-
[45]
L. F. Haber, The Chemical Industry, 1900-1930, International Growth and Technological Change, Oxford, Clarendon Press, 1971.
-
[46]
L’entreprise deviendra Allied Chemical Corporation en 1958, puis au terme d’une diversification dans le pétrole et le gaz, Allied Corpration en 1981, Allied-Siganl corporation en 1985 et elle a acheté Honeywell en 1999, devenant Honeywell international.
-
[47]
Fortune, octobre 1939.
-
[48]
Archives Solvay, Secrétariat général, 1271-37- 14 A, Lettre de R. Boël à John Foster Dulles, 5 août 1933.
-
[49]
François David, John Foster Dulles, Secrétaire d’État et la France, 1953-1959, thèse de l’université de Paris IV, 2006.
-
[50]
Éric Roussel, op. cit., 1995, p. 121.
-
[51]
Sur les valeurs de Solvay, voir l’extraordinaire discours de Daniel Janssen en février 2006 : http:// www. didier-reynders. be/ docs/ allocution_Daniel_Janssen. pdf.
-
[52]
Archives Solvay, Secrétariat général, 1271-37- 14, CR d’une entrevue avec MM. Dulles et Notebaert, à Paris, 21 janvier 1936.
-
[53]
Archives Solvay, Secrétariat général, 1271-37- 14, Note de Dulles relative à l’Allied, 23 octobre 1936.
-
[54]
Une note de la Gérance précise en une ligne « que la rémunération de M. Murnane prendra cours à partir du 1er janvier 1936. Nous avons trouvé par contre des indications sur les honoraires de J. F. Dulles au premier semestre 1939, soit 10 000 $ + 20 000 $ « pour financement ». Le responsable Solvay précise : « honoraires absolument normaux, inférieurs peut-être à ce que d’autres firmes auraient pu demander ».
-
[55]
Archives Solvay, Secrétariat général, 1271-37- 14, Rapport Murnane, 8 octobre 1936.
-
[56]
Archives Solvay, Secrétariat général, 1271-37- 14, Lettre de R. Boël à G. Murnane, 24 octobre 1936.
-
[57]
Archives Solvay, Secrétariat général, 1271-37- 14, Note de Notebaert, réunion avec JFD et GM, 12 novembre 1936.
-
[58]
Archives Solvay, Secrétariat général, 1271-37-14 ; Note de Dulles et Murnane, 15 janvier 1937.
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[59]
Archives Solvay, Secrétariat général, 1271-37-14 ; Réunion de Gérance du samedi 19 mars 1938.
-
[60]
Archives Solvay : Allied, correspondances générales depuis incident Orlando F. Weber -Cook, 1271-37. 14. Compte rendu de l’entretien du 21 janvier 1938.
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[61]
Archives Solvay, Secrétariat général, 1271-37-14 ; Mémorandum Notebaert, 8 mars 1938.
-
[62]
Archives Solvay, Secrétariat général, 1271-44-14 ; Réunion de Gérance, 28 novembre 1944.
-
[63]
Pierre Milza, Mussolini, Paris, Fayard, 1999, p. 601.
-
[64]
Archives Solvay, Secrétariat général, 1138-40-3 A, Lettre de David Strathallan à de R. Boël, 31 août 1939.
-
[65]
Archives Solvay, Secrétariat général, 1144-40- 3 A : Lettre de Renato Matteucci (homme de confiance de Solvay en Italie) au Baron Boël, Rome, 18 mars 1946.
-
[66]
W. A. Roseborough est un collaborateur de Monnet and Murnane, il écrit depuis le 4 rue Fabert, Paris VII, siège de la société.
-
[67]
Archives Solvay, Secrétariat général, 1138-40-12 A, Lettre de R. Boël à David Strathallan, 17 octobre 1939.
-
[68]
Archives Solvay, Secrétariat général, 1138-40-12 A, Lettre de David Strathallan à R. Boël, 13 septembre 1939.
-
[69]
Archives Solvay, Secrétariat général, 1144-40- 3 A, CR d’un entretien de R. Boël avec David Strathallan, 5 octobre 1939.
-
[70]
Archives Solvay, Secrétariat général, 1144-40- 2 A : Note : ALCA, ISA, Renato Matteucci, Rome, 10 juillet 1945.
-
[71]
Archives Solvay, Secrétariat général, 1144-2- 2 A, Note pour la Gérance : dissolution de la Latona, 12 juin 1947.
-
[72]
Éric Roussel, op. cit., 1995, p. 637.
-
[73]
Éric Roussel, op. cit., 1995, p. 664.
1Nul ne doute de l’importance de l’œuvre Jean Monnet dans l’histoire de la construction européenne. C’est avec le pragmatisme de ses expériences antérieures qu’il agit pour construire l’Europe. On sait que son engagement européen est tardif : c’est vers la cinquantaine finissante qu’il quitte les affaires pour se consacrer au projet européen [1]. Or nous connaissons peu de choses précises sur la longue pratique des affaires de Jean Monnet. Celle-ci comporte deux périodes : de 1904 à 1914 et de 1924 à la Seconde Guerre mondiale. Les mémoires de Jean Monnet sont peu disertes [2], la biographie en français – qui se détache peu des Mémoires – est elliptique [3]; la biographie en anglais fournit quelques pistes sans les détailler [4]. Les belles archives de la Fondation Jean-Monnet pour l’Europe à Lausanne comportent deux fonds sur la période 1935 à 1945 qui nous intéressent dans le présent article [5]. De nombreux chercheurs les ont consultés ; néanmoins l’apport de cette recherche est indéniable par le renouvellement du regard porté sur celles-ci.
2Mais avant de préciser les « trouvailles d’archives », il convient d’énoncer le pourquoi d’une telle recherche. La première raison est une généralité d’historien : le méconnu est une frontière qui excite l’intelligence et attise l’attention ; quelles sont donc les mystérieuses affaires de Jean Monnet ? Quels sont le vécu et les pratiques du « métier » de consultant financier international (mondialisé ?) à l’époque où le monde se referme en presque autant d’espaces qu’il y a de pouvoirs ? La seconde raison a trait à l’histoire de la construction européenne. L’identité en devenir de l’Europe produit du besoin de mythe et le destin étonnant de Jean Monnet répond à ce besoin. Mais nous pensons que l’approche en termes de héros fondateurs n’est pas – n’est plus ? – utile au projet européen. Une étude critique doit prendre en compte la diversité des moments, des motivations et des projets, surtout quand s’esquisse une réflexion sur les fondements technocratiques du projet qui fragilisent l’œuvre des continuateurs [6]. On peut être européen sans devenir « Monnetôlatre ou Monneticide ». La troisième raison repose sur l’originalité exceptionnelle du destin de Jean Monnet. Pourquoi et comment passe-t-on des Affaires (sens générique) à des causes publiques (la France du Commissariat Général au Plan, l’Europe de la CECA ; le Comité d’Action pour les États-Unis d’Europe) ? Remarquons que cette question est inhabituelle. Elle se formule plus généralement à l’inverse : pourquoi et comment passe-t-on de causes publiques à des engagements privés ? Mais il est vrai que Jean Monnet est un personnage original.
3Il s’agit donc d’apporter un éclairage inédit sur les affaires de Jean Monnet entre 1935 et la Seconde Guerre mondiale. Le point de départ est dans les archives d’Alexis Léger, alias Saint-John Perse, déposées à Aix-en-Provence [7]. Secrétaire-général du ministère des Affaires étrangères, proche collaborateur d’Aristide Briand dont il a rédigé le mémorandum européen de 1931, il est démis de ses fonctions en juin 1940 par le gouvernement de Paul Reynaud. Il se réfugie à Washington en juillet et il est déchu de sa nationalité française par le maréchal Pétain. Aux États-Unis, il est d’abord dans une situation matérielle difficile avant que le directeur de la bibliothèque du Congrès ne lui propose un poste. Il a de nombreuses raisons d’être aigri et il se consacre à sa splendide écriture poétique. Il n’a que de rares amis comme Archibald MacLeish, le directeur de la bibliothèque, ou André Istel ; il est cependant reçu par le Président Roosevelt et conserve ce faisant un pouvoir d’influence. Il refuse les propositions du général de Gaulle et affiche son hostilité à l’égard de Jean Monnet [8]. Une note manuscrite, datée du 7 avril 1943, est rédigée après une conversation avec André Istel [9]. Celui-ci, banquier, co-fondateur en 1919 de la banque Schlumberger, Istel, Noyer est un acteur important de la reconstruction de la France. Dans un style télégraphique, Alexis Léger a noté : « Monnet complètement ruiné, mais sans rien qui entache son honorabilité ». La crise « atteint gravement sa réputation d’homme d’affaires, considéré comme léger ». Trois résultats de l’association Monnet/Murname - « les deux épaves se réunissent » (sic) - sont mentionnés : la fusion de Nash (automobiles) et de Kelvinator (frigidaires) ; le contrôle de l’Allied Chemical pour le groupe Solvay. (J. Monnet représente Solvay pour l’Amérique, « bien que haï (sic) par les Solvay : cf. Boël ») et l’achat d’avions pour la France en 1937-1938, « commission considérable, bien que Monnet, Français, agît pour son propre pays (pas de preuves). ». Un peu plus loin, Monnet est qualifié de « gr. carnassier en affaires + ambition politique » ; il appartiendrait « à une franc-maçonnerie inavouée, intéressée à un traitement favorable de l’Allemagne ». Enfin des coupures de presse jointes à la note évoquent les documents découverts à Francfort qui démontreraient que la cession de la compagnie de Robert Bosch aux Suédois [10], cession dans laquelle Georges Murname a joué un rôle pivot, serait un faux destiné à protéger les intérêts allemands [11]. Mais Jean Monnet n’est pas nommé dans ces articles.
4Disons tout de suite que les jugements du grand poète sont approximatifs, mais qu’ils ont eu le mérite de mettre le chercheur sur la piste. La réalisation de l’enquête a été rendue possible grâce à la consultation des archives du groupe Solvay. Or Jean Monnet a été salarié de Solvay de 1935 à 1945, dix années durant. Le groupe éponyme du fondateur Ernest Solvay, l’innovateur de la soude, demeure de nos jours une grande multinationale de la chimie et il a réalisé avec succès une diversification dans la pharmacie [12]. Il reste sous le contrôle de la famille belge fondatrice. À ces stabilités de longue durée s’ajoute la permanence d’une gestion remarquablement rigoureuse des archives. Or Solvay a bien voulu nous ouvrir celles-ci [13].
Rappel du contexte et des éléments connus
5La participation de Jean Monnet à des affaires comporte deux séquences. La première commence avec son séjour à Londres puis au Canada et aux États-Unis de 1904 – il a alors 16 ans – à 1914 [14]. L’interruption plus ou moins totale des affaires correspond à la période de la Grande Guerre et de la Société des Nations dont il démissionne en 1924. Il reprend toutes sortes d’affaires à partir de 1924. On sait qu’il menait « grand train » pendant cette seconde période [15]. Le krach boursier lui fait perdre une partie de sa fortune au moment où il a de gros besoins financiers pour trouver une solution matérielle et juridique à sa grande histoire d’amour avec Madame Sylvia Biondini.
6Le rebond de fortune commence en Chine. Jean Monnet y est allé deux fois. Le premier voyage a été celui de 1933, où il part à l’instigation de son ami Ludwick Rajchman qui est venu sur place, dès 1926, au titre de la Société des Nations [16]. Le séjour de Monnet a duré moins d’un an, entre l’hiver 1933 et juillet 1934 [17], et permis la création de la China Finance Development Corporation. Les espoirs placés dans cette initiative ont été contrariés par les Japonais, puis empêchés après l’invasion de 1937 [18].
7C’est à l’occasion de ce premier séjour que se préparent deux nouvelles entreprises de Jean Monnet. Il est accueilli par Henri Mazot, ancien responsable de la Banque de l’Indochine devenu homme de confiance de T. V. Soong, ministre des Finances chinois, démissionnaire en 1933. Celui-ci est par ailleurs beau-frère de Tchang Kaï-Chek, leader de la Chine nationaliste [19]. Jean Monnet est accompagné par Sir Arthur Salter et par David Drummond, Vicomte Srathallan ; fils de Sir Eric Drummond, premier secrétaire-général de la Société des Nations, puis ambassadeur du Royaume-Uni à Rome, qui devient en 1937 le seizième comte de Perth. Quand il était secrétaire général adjoint de la SDN, Jean Monnet a travaillé en tandem avec le père de David Drummond. Jean Monnet connaît le père de David qui, nous le verrons, connaît la famille Solvay. Selon le témoignage de l’intéressé, il est parti avec Jean Monnet afin de « changer de métier » [20].
8Il repart à Shanghai après son mariage à Moscou en novembre 1934. Les Mémoires suggèrent que le couple reste un an dans la concession française, ce qui nous conduit en novembre 1935. On peut supposer que le séjour de Jean Monnet ait été entrecoupé d’aller-retours aux États-Unis car il a fallu fonder « avec son ami George Murnane, une société destinée à canaliser les capitaux à destination de la Chine » [21]. Une lettre de Jean Monnet datée du 13 mars 1935 montre que cette nouvelle société entend tirer profits de la création de la China Finance : « nous devrions être capables non seulement de faire connaître la Corporation de manière positive mais aussi de tirer de substantiels profits » [22].
9Jean Monnet est parti en Chine sur des bases claires-obscures ; il est mandaté de Blair Company ; il est l’un des liquidateurs de Kreuger and Toll ; il se présente aussi sous les auspices de la Société des Nations à l’instigation de son ami Ludwick Rajchman. Il entrevoit les opportunités du marché financier chinois et notamment le placement des emprunts.
10Les mémoires de Jean Monnet indiquent : « En janvier 1936, il m’apparut que je serai plus utile à New York et nous quittâmes ce monde fascinant [la Chine] sans l’avoir pénétré : plusieurs vies n’y eussent pas suffi. À New York, je m’occupai avec Murnane de diverses affaires dont je n’ai gardé qu’un faible souvenir. Autant dire que je m’ennuyais dans des activités financières internationales qui m’eussent paru vastes et enrichissantes dix ans auparavant. » [23]
11En conclusion de l’affaire chinoise, qu’il décrit comme un succès, la biographie d’Éric Roussel, ajoute : « Les affaires si brillantes et fructueuses soient-elles, ne comblent pas sa soif d’action. Et comment rester en marge alors que le monde de nouveau semble rouler dans l’abîme ? ». Sans transition, le récit passe aux grandes causes et à la mission d’achat d’avions américains pour la France en 1938. Une telle approche relève de l’écriture du mythe.
Les deux sociétés Monnet and Murnane et les relations avec Solvay
12La première société Monnet and Murnane est fondée à New York le 18 février 1935 et est de droit canadien [24]. C’est Jean Monnet qui a choisi Georges Murnane : « Je suis satisfait de mon choix de Murnane » [25]. Georges Murnane a été, pendant la Première Guerre mondiale, représentant en France de la Croix rouge américaine. De 1928 à 1935, il était chez Lee Higginson and Company de Boston, cette banque d’affaire étant engagée dans les actions Kreuger cotées à Wall Street. La faillite retentissante du grand groupe suédois et le suicide de son fondateur en 1932 sont l’une des secousses de la crise de l’entre-deux-guerres. On sait par ailleurs que Jean Monnet est liquidateur de Kreuger and Toll. Dès la création de la société, en mars 1935, Jean Monnet escompte des rentrées en provenance d’entreprises étrangères dont Solvay, soit 25 000 $ du « compromis Adams », 20 000 $ de la China Finance et 25 000 de Solvay [26].
13Mais il faudra encore deux ans pour que les relations avec Solvay se traduisent par une convention. En août 1936, un dirigeant de Solvay, Georges Janson, sollicite Monnet pour une étude sur le prix international de l’or. Les deux hommes se connaissent peu car le Belge écrit dans un premier temps à Philippe Monnet, (sic) [27]. La note de quatre pages est livrée rapidement [28]. Le 31 décembre 1936, Jean Monnet est à Paris et il demande à rencontrer la direction de Solvay [29]. Cette rencontre débouche sur une première forme de rémunération de Jean Monnet par Solvay : « Comme suite aux conversations que nous avons eues à Bruxelles la semaine dernière, j’ai consulté aujourd’hui M. Foster Dulles. Il estime que la meilleure méthode pour les versements dont nous nous sommes entretenus est qu’ils soient faits par chèques, établis à mon nom (Jean Monnet), et envoyés à mon adresse personnelle à Paris, 4 rue Fabert. Ces remises pourraient être faites à votre convenance, soit directement par Solvay et Cie, soit par votre holding suisse » [30]. René Boël ajoute le commentaire manuscrit à cette lettre : « Faire payer par trimestre à trimestre échu 25 000 $ par an à M. Jean Monnet ; à partir du premier janvier 1936 ».
14La rencontre entre Jean Monnet et René Boël est un moment d’histoire européenne. Le baron est un petit-fils par alliance d’Ernest Solvay et il soutiendra activement le gouvernement belge en exil à Londres dans sa lutte contre l’Allemagne [31]. Outre ses fonctions chez Solvay, notamment de président de la Mutuelle Solvay, René Boël sera, pendant la Seconde Guerre mondiale et longtemps après, un militant actif et original de la construction européenne. Rapporteur sur les questions monétaires à la conférence de Westminster en 1949, trésorier du Mouvement européen et, pendant trente ans (1951-1981), président de la Ligue européenne de coopération économique, où il prône une vision plus large de l’Europe que nombre de ses collègues du patronat [32]. Les deux hommes ont-il parlé d’autres choses que des affaires en cours ? [33]
15Dans un second temps, les missions de Jean Monnet sont précisées sous forme d’une convention qui prend effet en août 1937 : « L’objet de la présente est de confirmer la convention qu’à partir du premier août 1937, nous pouvons demander à votre organisme en Europe ou en Extrême-Orient [Monnet et Murnane] les renseignements commerciaux ou financiers que vous êtes en mesure de fournir et aussi d’enquêter ou de négocier ou de faire les opérations impliquant l’emploi de monnaies bloquées ou autres opérations de placement de capitaux pouvant desservir notre intérêt. » [34] Il s’agit là d’un accord général. Il est aussi précisé que Jean Monnet percevra d’autres rétributions en fonction d’opérations particulières [35]. Dès ce moment, Solvay cherche à réaliser des placements en Chine avec l’aide de Jean Monnet, mais l’entreprise belge y renoncera avec la dégradation de la situation en Asie.
16Nous formulons l’hypothèse de l’existence d’un lien de cause à effet entre cette convention avec Solvay et la création par Jean Monnet d’une seconde société Monnet and Murnane, la corrélation chronologique étant certaine. La Monnet and Murnane Limited est fondée à Hong-Kong en juillet 1937 [36]. Jean Monnet en est le président, John David Drummond et Henri Mazot sont les vice-présidents. Georges Murnane n’est pas dans l’organigramme de la société qui porte son nom. Plus encore, Jean Monnet entend souligner les différences entre les deux sociétés. « La Monnet and Murnane Hong Kong Company est complètement séparée du partenariat Monnet and Murnane Company in New York, elle a ses affaires, ses responsables, ses revenus, ses dépenses. [ …] Le partenariat Monnet and Murnane Company fait des affaires aux États-Unis et ne fait pas d’affaire en dehors des États-Unis. » [37]
17Nous penchons pour l’explication suivante : Jean Monnet a saisi l’opportunité de la convention avec Solvay pour faire ses affaires séparément de Georges Murnane en dehors des États-Unis tout en conservant la première raison sociale identifiée en Chine. Faut-il aller plus loin et envisager un désaccord entre Jean Monnet et Georges Murnane ?
18Se pose alors la question de l’affaire Petschek. François Duchêne indique que John Foster Dulles, Georges Murnane et Eric Drummond, conduisent des opérations en Allemagne comme la vente des biens de la famille Petschek – inquiétée par l’antisémitisme – à Friedrich Flick, industriel proche de Goering et d’Hitler. Ces transactions concernent aussi des avoirs détenus aux États-Unis ce qui vaut une enquête diligentée par Henry Morgenthau en 1942 sur les agissements de Monnet and Murnane et le peu de sympathie du secrétaire au Trésor pour l’équipe Dulles-Mornane-Monnet. Toutefois, le biographe souligne que Jean Monnet n’était pas au centre des ces tractations [38].
19D’autres recherches élucideront cette affaire particulière. Mais nous pouvons préciser que Jean Monnet lui accorde un statut spécial quand il établit les règles de fonctionnement de la société de Hong-Kong : « Toute correspondance DD [David Drummond] sur Petschek ou n’importe quoi adressée à PD [Pierre Denis] ou JM ; avec copie New-York » [39]. Le fonds Strahallan de Lausanne contient un mémorandum de Georges Murnane attestant de son rôle dans l’affaire : « Il a eu plusieurs rencontres avec Flick à qui Goering a donné mandat pour acquérir des entreprises ; quelques mois plus tard, Flick est entré directement en contact avec Lord Strahallan, mon représentant personnel en Europe » [40].
20Pour conclure sur les activités générales de Jean Monnet et ses associés, nous citerons un tableau de résultats généraux 1935-1943 [41].
21C’est un tableau de ressources : les revenus apportés par G. Murnane, représentent 44 % du total ; les revenus apportés par Solvay, 13 %, ceux versés par Petschek dans la seule année 1938, 16 % et enfin ceux apportés par J. Monnet 27 %, sur un total de 1 535 280 $ (100 %) perçus de 1935 à 1943.
22Ces éléments précisent l’importance des ressources procurées par Solvay dans les affaires de Jean Monnet. Les archives Solvay permettent aussi de se faire une idée plus précise à propos de deux affaires dans lesquelles Jean Monnet et ses associés ont été impliqués en collaboration avec Solvay. Ce sera aussi l’occasion de mieux saisir « l’atmosphère » de consultant financier international dans laquelle baigne Jean Monnet.
L’Allied Chemical and Dye Corporation et les relations Solvay-Murnane-Monnet
23La première affaire a pour théâtre les États-Unis et la compréhension des objectifs de Solvay nécessite un préambule. Le prodigieux succès du procédé Solvay et de l’entreprise conduit à une situation de quasi-monopole mondial de la soude en 1914 [42]. La Solvay process Company est fondée à New York en 1881. La première usine est réalisée à Syracuse en 1884, d’autres seront construites à Hutchinson (Kansas), à Detroit (1897) et Milwaukee. Rowland Hasard (1829-1898) en est le premier président, son fils Frederic (1858-1917) lui succède en 1898. L’ingénieur William B. Cogswell est le vice-président de cette société dont Solvay conserve 50 % des actions [43]. L’entreprise britannique Brunner, Mond and Company – précédemment producteur de soude Leblanc – détient la licence du procédé Solvay pour les États-Unis. Par ailleurs, Solvay crée la Semet Solvay Company pour le coke en 1895.
24La Première Guerre mondiale se traduit pour Solvay par la perte de ses deux usines en Russie et par la fin de la domination de la chimie allemande en général. Afin de consolider la chimie américaine une puissante société, l’Allied Chemical and Dye Corporation est constituée le 20 décembre 1920, par les apports de cinq entreprises préexistantes dont la Solvay Process Company. Les maîtres d’œuvre de l’opération sont le chimiste William Nichols et le banquier Eugène Meyer (1875-1959) qui achètera le quotidien Washington Post aux enchères en 1933 et qui sera le premier président de la Banque Mondiale en 1946.
25En décembre 1939, près de 20 ans plus tard, Solvay contrôle 20,8 % du capital de l’Allied [44]. L’Allied est encore dans les années 1930 la plus puissante société chimique des États-Unis [45]. Toutefois la croissance de ses concurrents est très rapide et sa part relative des marchés décroît [46]. Au demeurant, l’Allied est une poule aux œufs d’or. Entre 1921 et 1930, l’entreprise a réalisé 212 millions de dollars de bénéfices et a distribué 134 millions de dollars en dividendes. Il n’est pas de notre propos de retracer l’histoire détaillée de l’Allied qui s’inscrit dans l’histoire générale de la chimie américaine et mondiale. Nous renvoyons sur ce point à la bibliographie et à un excellent article de la revue Fortune d’octobre 1939 consacré à cette société.
26Au début des années 1930, le contrôle de la holding américaine, que Solvay croyait assuré à l’origine, lui échappe principalement semble-t-il du fait du président Orlando Franklin Weber, homme brillant, discret et particulièrement retors [47]. Solvay va mettre beaucoup d’énergie pour reconquérir sa position, la Gérance faisant de nombreux voyages et la question américaine nourrit une abondante correspondance. Notre objectif est de montrer comment les démêlés de Solvay avec Allied et son ombrageux président, M. O. F. Weber, ont débouché sur une collaboration avec M. Foster Dulles, puis avec Georges Murnane, et enfin avec Jean Monnet.
27Le contexte est celui du début des années 1930 marquées aux États-Unis par l’ampleur de la crise économique, la politique du Président Roosevelt peu favorable aux grands groupes, mais aussi par un climat d’hostilité latente chez les décideurs et les actionnaires à l’égard de l’étranger, fusse-t-il Belge. Cette dernière remarque permet de comprendre en partie toutes les précautions dont Solvay s’entoure dans ces opérations.
28En 1933, les buts de Solvay dans l’Allied sont très clairement de reprendre le contrôle qui lui a échappé depuis la création du groupe : « Sans vouloir prendre seul le contrôle effectif de l’Allied, Solvay et Cie désire y jouer le rôle auquel lui donne droit son importante participation dans cette Société. Elle désire, par une représentation directe au Board de l’Allied et par une entente logique avec le management, être à même de surveiller et de discuter, dans l’intérêt de tous les actionnaires, tant la gestion industrielle, commerciale que financière de cette société » [48].
29Concrètement, Solvay cherche le soutien des autres actionnaires américains pour faire entrer un, puis deux hommes de confiance au conseil d’administration de l’Allied, si possible pour l’assemblée générale de 1934. John Foster Dulles (1888-1959) est pressenti au printemps 1933 pour être le conseiller de Solvay et il accepte à l’occasion de la visite aux États-Unis de MM. Émile Tournay-Solvay et René Boël du 8 au 16 novembre 1934.
30Formé en France et aux États-Unis, John Foster Dulles a participé à la Conférence de la paix en 1919 ; le futur secrétaire d’État de la Guerre froide (1953-1959) [49] est alors avocat d’affaires. Avec son frère Allen, il anime l’organisation America First qui défend notamment l’intérêt des firmes américaines qui ont investi en Allemagne comme la Vacuum Oil Company. En ce début des années 1930, John Foster Dulles s’affiche en supporter du parti nazi. Les missions de John Foster Dulles concernent l’ensemble des intérêts de Solvay aux États-Unis et pas seulement les affaires de l’Allied. Notons que John Foster Dulles a déjà rencontré Jean Monnet au printemps 1926 à l’occasion de la négociation de l’emprunt polonais [50]. Il faut bien dire que la rencontre entre John Foster Dulles et Solvay à ce moment de la carrière de l’homme politique américain a quelque chose de surprenant car les valeurs défendues par Solvay sont aux antipodes de l’engagement de Dulles [51].
31Mais les années 1934 et 1935 passent sans que se présente une occasion de déstabiliser M. O. F. Weber et M. Atherton auprès de la majorité de l’actionnariat d’Allied. Lors de l’assemblée d’avril 1935, M. O. F. Weber, malade depuis 1930, a démissionné et il est remplacé par M. Atherton, mais il continue d’exercer le pouvoir selon les Solvay. La direction de Solvay en est dépitée, mais ses conseillers sur place, M. Notebaert (représentant officiel de Solvay) et John Foster Dulles continuent de recommander la prudence. Par exemple, ils soulignent l’inutilité d’une campagne de presse. Pour autant, certains articles ne ménagent pas le président d’Allied, adversaire de Solvay. Citons en exemple le Times du 27 mai 1935 : « Pour une année déterminée, ses propres [ceux de M. O. F. Weber] appointements se sont élevés à 780 000 $, de quoi payer le Président des États-Unis pendant plus de dix ans ». Rien ne nous autorise à suggérer une intervention de Solvay.
32Pour John Foster Dulles, la troisième étape sera l’entrée au conseil de l’Allied des représentants officiels de Solvay ; pour l’heure – en janvier 1936 –, il s’agit de renforcer le conseil par des personnes amies du groupe. « Le candidat de M. Dulles serait M. Murnane […] M. Dulles peut compter absolument sur sa loyauté ». René Boël donne son accord sur ce nom et précise, comme il n’est pas notre candidat, « notre liberté de manœuvre reste entière » [52].
33La suite des événements montre bien que M. O. F. Weber exerce toujours une influence décisive en dépit de sa démission. C’est au cours d’un déjeuner entre John Foster Dulles et M. O. F. Weber, fin octobre 1936, que le nom de Georges Murnane apparaît. M. O. F. Weber dit que « l’accord était que Solvay apporterait le vote de ses actions en faveur de la direction à la dernière assemblée, et que la direction nommerait Murnane au Board et s’efforcerait de se mettre d’accord avec Solvay sur un industriel comme deuxième nouveau membre du Board… » [53].
34Voici donc le premier objectif de Solvay atteint : Murnane entre au conseil de l’Allied. Toutefois, le degré de coopération entre Georges Murnane et Solvay n’est pas précisé dans cette négociation. On s’en tient de part et d’autre au flou, par prudence. Par ailleurs, la question du deuxième administrateur favorable à Solvay, un industriel américain, n’est pas réglée et John Foster Dulles s’oppose nettement à M. O. F. Weber sur ce point. En 1937 encore, Solvay n’obtient pas gain de cause. Nous ne sommes pas en mesure de préciser les conditions de la coopération de Georges Murnane avec Solvay, mais il est clair qu’il travaille pour Solvay [54].
35Le premier rapport de Georges Murnane comme membre du Board à Solvay, en date du 8 octobre 1936, comporte 8 pages d’une écriture sans fioritures. « Il est délicat de prendre des notes à ces réunions du Conseil d’administration. À l’exception du Relevé condensé et du Compte de revenus, il n’est soumis aux administrateurs aucune note écrite. […] Les mentions relatives à différents produits chimiques et aux particularités de fabrication de chacun d’eux comportent sans doute des inexactitudes imputables à mon ignorance. » [55] Suit un descriptif des discussions financières et des marchés.
36Ce rapport suscite de la part de René Boël des questions précises et quelques éloges. « Nous serons heureux de connaître les décisions qui seront prises à la prochaine réunion du Board de l’Allied quant à la politique de dividendes. Ne pourriez-vous pas, à l’occasion de la réorganisation prévue des sociétés filiales, essayer d’obtenir communication des bilans de ces sociétés – avant et après fusion ou absorption – ainsi que de leurs comptes de Profits et Pertes » [56]. Les remarques de Solvay ne s’en tiennent pas à ces considérations financières. René Boël, fidèle à la tradition industrielle du groupe, fait un long développement sur les procédés et les marchés du nitrate de soude. Il entreprend la formation à la chimie de Georges Murnane.
37Une réunion entre Foster E. Notebaert, John Foster Dulles et Georges Murnane, le 12 novembre 1936, montre l’ambiguïté de la situation : « J’ai [Notebaert] admis que si nous devions intervenir dans cette situation, Georges Murnane se trouverait dans une position quelque peu difficile et délicate, pour ne pas dire désagréable. Toutefois, j’ai pensé que l’influence qu’il pourrait exercer sur ses collègues au Board, par des manœuvres diplomatiques où il excelle… » [57] La direction de Solvay est irritée de la persistance de l’influence de M. O. F. Weber sur l’Allied et elle envisage d’émettre un vote de défiance. Elle rencontre une nette résistance de la part de ses amis – et salariés – américains. Dans un texte commun, John Foster Dulles et Georges Murnane écrivent : « Nous reconnaissons en outre que bien que nous devions adhérer à cette politique [de conciliation plutôt que d’affrontement] aussi longtemps que les circonstances le permettent, il se peut néanmoins que les circonstances ne le permettent pas toujours, et qu’elles appellent une action ferme et vigoureuse de la part de Dulles ou de Murnane si cela semble nécessaire pour faire progresser notre cause ou si cette attitude devient nécessaire aux fins de sauvegarder la dignité de Solvay ou notre dignité propre. » [58]
38La direction de Solvay prend la bonne mesure de la situation : M. René Boël croit que « MM. Dulles et Murnane, tout en pouvant subir l’influence de M. O. F. Weber, n’hésiteraient pas quant à la ligne de conduite à adopter le jour où ils sentiraient qu’ils s’engagent dans une voie incompatible avec la défense de nos intérêts. Il est toutefois possible qu’ils soient tentés de chercher une solution susceptible de satisfaire à la fois Solvay et l’Allied et c’est dans ce sens qu’une mise au point de notre part doit être considérée comme utile et opportune. » [59]
39Le 21 janvier 1938, Georges Murnane et Jean Monnet sont reçus à Bruxelles par MM. E. Tournay et R. Boël. Cette longue conversation (14 pages de compte-rendu) porte sur la crise de l’Allied provoquée par l’intention d’un administrateur, M. Cook, de démissionner. Le statut de Georges Murnane est confirmé : il est le représentant de Solvay au conseil d’administration mais ceci n’a rien d’officiel. « Le président [d’Allied] a demandé quel groupe M. Murnane représentait et a parlé assez ouvertement de la liaison Murnane-Solvay. Il a même indiqué que c’était assez extraordinaire que l’Allied refuse de donner des renseignements très généraux à la Securities Exchange Commission, alors qu’un de ses concurrents les plus importants et étranger par-dessus le marché, pouvait avoir des renseignements détaillés par un administrateur les représentant au Conseil » [60]. La direction de Solvay est assez mécontente du laps de temps qui s’est écoulé, six semaines, entre cet incident et leur information. Georges Murnane, en accord avec Foster Dulles, explique qu’il ne faut rien écrire. La direction de Solvay peut comprendre car ce n’est pas la première fois qu’elle est soumise à des « critiques patriotiques » ; ainsi en France en 1917 le « monopole » Solvay est dénoncé à l’Assemblée nationale par Marcel Cachin. On convient donc de multiplier les déplacements entre New York et Bruxelles. Georges Murnane, Foster Dulles et Jean Monnet viendront à tour de rôle faire un rapport. C’est sans doute là la raison de la présence de Jean Monnet – qui ne dit mot dans cette entrevue – ; il est prévu qu’il participe à la rotation.
40Afin de ne pas prolonger cette tentative pour démêler cette affaire complexe au moment où Jean Monnet va quitter cette longue bataille, on laissera le mot de la fin à M. Notebaert s’adressant à la direction de Solvay: « M. O. F. Weber a été, reste et restera votre adversaire. Toute l’expérience du passé, un passé même tout proche, est là pour nous le prouver. Sur ce point, je suis en total désaccord avec les espoirs et les promesses sur lesquels se basent nos amis [Dulles et Murnane]. » [61] Il n’a pas tort, en 1940, M. O. F. Weber tente en vain d’obtenir l’exclusion de Georges Murnane du conseil d’administration de l’Allied. La bataille continue. De guerre lasse, en 1944-1945, Solvay décidera de vendre progressivement ses actions Allied afin d’éviter une dépréciation du titre [62]. Il faut dire aussi que Solvay a bien d’autres soucis car la mise en place du « rideau de fer » en 1946 va se solder pour le groupe belge par la perte de 13 usines.
L’affaire Latona
41La Latona est une société de droit suisse créé en 1939 par Monnet, Murnane and Company. Elle est dissoute en 1948. Les actifs industriels concernés sont deux sociétés chimiques italiennes : l’ALCA (Anonima Lavorazioni Chemiche Affini à Milan) et l’ISA (Industria Silicati Affini à Palerme). En réalisant ce nouvel investissement, il s’agit pour Solvay de constituer un futur département de dérivés sodiques en Italie et pour ce faire de contourner la législation en vigueur. Par ailleurs, Solvay dispose d’un avoir d’environ 50 millions de lires qui sont bloqués par la législation fasciste et que le groupe voudrait récupérer. Jean Monnet va agir.
42En 1936, l’Italie fasciste a basculé dans l’autarcie et le contrôle des changes. L’Istituto per la ricostruzione industriale (IRI) contrôle l’essentiel de l’appareil productif [63]. Dans ces conditions, tenter de développer des participations industrielles ou des investissements relève de la gageure pour un groupe non-italien. Solvay poursuit légitimement sa stratégie internationale de métiers et de filières.
43Pour les lires bloquées, le point de départ est le contrôle des changes imposé par le gouvernement. S’ajoute en 1941 la mise sous séquestre de cette entreprise détenue théoriquement par des citoyens suisses. La société de Jean Monnet a eu pour mission de réaliser un montage financier international et complexe afin de permettre à Solvay de protéger ses avoirs italiens et de maintenir ses investissements dans la péninsule.
44Il y a eu deux étapes dans l’affaire : la première, en 1938, a consisté à faire réaliser l’investissement par Monnet and Murnane pour le compte de Solvay ; la deuxième, en 1939, dans l’hypothèse de l’entrée en guerre de l’Italie. « Les lettres ci-incluses ont été écrites dans le but de chercher à sauvegarder votre situation au cas ou une guerre nous opposerait à l’Italie (plaise à Dieu qu’il n’en soit rien !). […] Bien que j’aie écrit ces lettres, je crois qu’il est fort probable qu’elles ne seront pas nécessaires, spécialement du fait qu’il s’agit de l’Italie, non de l’Allemagne. Mais je suis évidemment très désireux de faire tout ce que je puis pour protéger S. et C°. […] Nous vivons des jours angoissants. » [64] La première partie de l’opération est bien réussie mais la seconde est inachevée : le transfert effectif des fonds disponibles en Italie de Monnet and Murnane à Latona ; la somme porte sur 90 000. En effet, après que le ministère a autorisé le transfert le 31 mai 1940, le préfet de Milan décrète le 11 juin que cette somme appartient aux sujets d’un État ennemi et séquestre les fonds. Il faudra attendre 1946 et les décisions de l’administration militaire américaine pour que ce problème soit résolu positivement pour Solvay [65].
45L’affaire révèle la confiance qui s’est établie entre le groupe belge et l’équipe de Jean Monnet. Monnet and Murnane perçoit 56 481 $ de Solvay afin de réaliser l’opération tiroir. Bien entendu, une reconnaissance de dettes est soigneusement élaborée, elle passera par le bureau de Hong-Kong. Sur la forme, la confiance repose notamment sur le représentant de Monnet and Murnane à Londres, le vicomte Strathallan. Le baron René Boël commence une lettre à son intention par « Mon cher David » et la termine par « Voulez-vous voir ces deux suggestions avec Jean et Roseborough [66] et m’en écrire ? Bien amicalement vôtre » [67]. De son côté, le Vicomte écrit à René Boël, « Hélas, le destin encore une fois m’a empêché, après que j’ai accepté, d’aller chasser. Je sais que votre père le comprendra ; voulez-vous lui en faire part ? Bien des choses à Ilda » [68]. Il convient de préciser que David Strathallan est alors fort ému car il vient d’être mobilisé, ainsi que Pierre Denis.
46Pour cette opération spécifique, Monnet and Murnane perçoivent 10 000 $ en sus de leurs émoluments trimestriels [69].
47L’opération montée par Jean Monnet est très complexe. On voit défiler des sociétés canadiennes et suisses ; l’argent transite par Hong-Kong. Il ne s’agit pas de révélations mais de confirmations de ce que nous savions d’un Jean Monnet habile à brasser de l’argent à l’échelle mondiale. Le coup a été bien joué. Dans une note postérieure au conflit, il est précisé que malgré les enquêtes répétées des autorités d’alors, « on n’a pu prouver comment la Latona a remplacé la Monnet and Murnane et comment la propriété des actions de la première était de nationalité suisse » [70].
48La posture de Solvay est absolument légitime dans cette affaire qui revient à subvertir la législation fasciste et dirigiste en vigueur en Italie. Il en est de même pour Jean Monnet qui réalise dans la confiance une opération absolument honorable.
49Deux choses cependant surprennent un peu. Le fait que la rémunération ait couru jusqu’à l’été 1945 pourrait laisser entendre que Jean Monnet continuait à percevoir des ressources privées et éventuellement à consacrer à son activité privée une partie de son temps et de son énergie à une époque où il est déjà largement engagé dans l’action publique, au Commissariat Français de Libération Nationale et au Gouvernement Provisoire de la République Française. Mais après tout, il s’agirait là de la dernière phase d’une transition dans le passage de la vie privée à la vie publique. En tout cas, le nom de Jean Monnet n’apparaît plus dans la correspondance de 1946-1948 à propos de la dissolution de Latona. L’interlocuteur de Solvay est Georges Murnane. Il semblerait que son comportement puisse être qualifié d’indélicat : « Faisant état des difficultés qu’il rencontre à dénouer l’opération selon la formule prévue, M. Georges Murnane propose… », suit un nouveau montage financier d’où il ressort que Georges Murnane souhaite renégocier la remise de la reconnaissance de dette à Solvay [71]. Il reste que les relations entre Jean Monnet et Georges Murnane n’en aient pas été affectées. M. Murnane, devenu associé chez Lazard, participera à une réception en l’honneur de Jean Monnet en mai 1953 [72]. Mieux encore, Jean Monnet lui écrira longuement et chaleureusement en 1954 [73].
50Il demeure étonnant que Jean Monnet n’ait pas mentionné cette collaboration avec le groupe Solvay dans ses mémoires.
51En fin de compte, les mystérieuses affaires ne sont pas si difficiles à entreprendre. Comment ne pas songer à Georges Murname qui ne comprend pas le nom des produits chimiques lors de sa première participation au conseil de l’Allied ? Les trois ingrédients principaux semblent être le bon sens pour s’adapter aux situations les plus diverses, la débrouillardise pour trouver des solutions et surtout l’appartenance à un réseau, comme au meilleur temps des lettres de change. Pouvoir dire : « je le connais ».
52Cet article contribue sur un point à enrichir la biographie de Jean Monnet. La sortie de la SDN s’est réalisée dans une certaine confusion des intérêts entre le service des causes générales et celui du portefeuille privé. La plongée de Jean Monnet dans les affaires entre 1926 et les années 1940 a été totale. La transition vers le service de la France et de l’Europe a été un peu plus progressive que généralement admise.
53Il faut enfin conclure que l’on ne voit pas Jean Monnet « penser l’Europe » avant de la construire, mais que son expérience lui permet d’avoir une représentation globale de son action.
Mots-clés éditeurs : conflit d'intérêt, Jean Monnet, Latona, milieux d'affaire, Solvay
Date de mise en ligne : 14/02/2008
https://doi.org/10.3917/parl.hs03.0055