Jean-Paul Scot, Jaurès et le réformisme révolutionnaire, Paris, Le Seuil, 2014, 360 p.
- Par Marion Fontaine
Pages 239c à 256c
Citer cet article
- FONTAINE, Marion,
- Fontaine, Marion.
- Fontaine, M.
https://doi.org/10.3917/parl2.025.0239c
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- Fontaine, M.
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- FONTAINE, Marion,
https://doi.org/10.3917/parl2.025.0239c
1 L’année 2014 a donné lieu à une ample moisson de travaux, d’anthologies et d’essais évoquant la figure de Jean Jaurès, sous ses diverses facettes [1]. Elles témoignent du dynamisme et du renouvellement des recherches consacrées au leader socialiste, alors que se poursuit la publication de ses Œuvres complètes [2]. Elles montrent aussi à quel point le parcours et l’héritage de Jaurès demeurent disputés, d’un point de vue intellectuel autant que militant.
2 C’est dans le cadre de cette dispute, toujours active, que s’inscrit le livre de Jean-Paul Scot. L’auteur y revendique avec force une thèse majeure. Face à des interprétations qui auraient dénaturé la pensée jaurésienne, en ne la présentant que sous un jour républicain et/ou réformiste, il s’agit pour lui d’entreprendre une « contre-histoire du socialisme de Jaurès » (p. 339), en insistant sur sa fidélité au marxisme et sur sa dimension radicale. Loin d’être l’icône républicaine, idéaliste, humaniste, que l’on présente souvent aujourd’hui, Jaurès serait davantage à classer parmi les grandes figures révolutionnaires du siècle. Jean-Paul Scot cherche notamment, dans cette perspective, à revisiter la genèse, la signification et la portée chez Jaurès du concept « d’évolution révolutionnaire ». Pour lui, il ne s’agit pas là d’un slogan de congrès, mais bel et bien d’un projet dessinant une véritable voie « française vers le socialisme », une pensée globale de la transformation sociale que les péripéties du xxe siècle n’auraient pas permis de voir advenir.
3 L’auteur s’attache, au fil des chapitres, avec beaucoup de verve, à démontrer cette hypothèse. Il déploie pour cela une grande érudition, nourrie des travaux et des apports des nombreuses éditions de textes jaurésiens ces dernières années. Il s’efforce tout d’abord d’esquisser la construction du socialisme de Jaurès, en insistant sur la réflexion liée à la Révolution française et à son incomplétude, tout en mettant l’accent surtout sur le dialogue constant noué avec la pensée de Marx, y compris au moment de la querelle révisionniste. À l’inverse d’un certain nombre d’analyses développées avant lui, Jean-Paul Scot présente ainsi en Jaurès un marxiste assumé, soucieux certes d’actualiser et d’élargir la pensée du maître, mais toujours en fidélité avec lui. Le livre s’attache ensuite à montrer comment cette pensée jaurésienne, anticapitaliste, unitaire, cherchant l’émancipation intégrale de l’humanité, s’incarne dans la stratégie politique de celui qui devient, à partir de 1905, le leader du Parti socialiste unifié. Il revient enfin sur les principaux combats jaurésiens, de la laïcité aux retraites ouvrières, de la défense nationale à la représentation proportionnelle. Ces derniers matérialisent en effet le projet « d’évolution révolutionnaire », c’est-à-dire celui d’une évolution qui prépare, prolonge et au fond ancre dans la durée la Révolution.
4 L’ensemble a le mérite de la cohérence, voire du systématisme, mais n’échappe pas toujours aux travers inhérents aux livres « à thèse ». L’auteur a quelques têtes de Turcs, Vincent Peillon et Jacques Julliard au premier chef, qu’il attaque parfois sans guère de nuance. Soucieux de sculpter la statue de Jaurès en marxiste et en matérialiste convaincu, et de démolir en conséquence les récentes présentations du socialisme jaurésien en termes de morale ou de religion, il ne va pas, là non plus, sans exagérer. Il n’y a pas forcément besoin d’être un antimarxiste acharné pour penser que le rapport de Jaurès à Marx est mouvant et ambigu, notamment dans les dernières années. De la même manière, l’insistance sur la dimension métaphysique ou morale de la pensée jaurésienne n’a pas conduit à en minorer forcément les dimensions « sociales », si l’on veut s’en tenir à ses catégories d’ailleurs un peu simples.
5 Alors, Jaurès, réformiste ou révolutionnaire ? Le livre tranche clairement en faveur de la seconde option, mais atteste simultanément le problème que soulève le fait de poser la question dans ces termes, ou du moins dans ceux-là uniquement. Le risque est en effet que le dilemme réforme/révolution prenne des allures quasiment théologiques ou scolastiques, sans prise sur la complexité du réel jaurésien, sans prise non plus d’ailleurs sur le réel politique actuel. La focalisation sur cette unique alternative conduit ainsi à écarter d’autres questionnements, sans doute plus neufs : les usages des catégories « réformiste » et/ou « révolutionnaire », en général au sein du mouvement socialiste et par Jaurès dans la pratique ; l’articulation chez ce dernier de la pensée mais aussi de la stratégie politique (le leader socialiste n’était pas un pur idéologue !) ; enfin, le mouvement même de la pensée jaurésienne, qui fait que le socialisme de l’homme de cinquante ans, n’est sans doute pas tout à identique à celui qu’il était à 30 ou 35 ans. Il y a là des richesses que n’épuise pas à lui seul le débat de la réforme et de la révolution.
6 Marion Fontaine