Article de revue

Le Parlement et les parlementaires dans l’œuvre de Zola

Pages 37 à 55

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  • Anceau, É.
(2016). Le Parlement et les parlementaires dans l’œuvre de Zola. Parlement[s], Revue d'histoire politique, 24(2), 37-55. https://doi.org/10.3917/parl2.024.0037.

  • Anceau, Éric.
« Le Parlement et les parlementaires dans l’œuvre de Zola ». Parlement[s], Revue d'histoire politique, 2016/2 N° 24, 2016. p.37-55. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-parlements-2016-2-page-37?lang=fr.

  • ANCEAU, Éric,
2016. Le Parlement et les parlementaires dans l’œuvre de Zola. Parlement[s], Revue d'histoire politique, 2016/2 N° 24, p.37-55. DOI : 10.3917/parl2.024.0037. URL : https://shs.cairn.info/revue-parlements-2016-2-page-37?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/parl2.024.0037


Notes

  • [1]
    Nous nous sommes appuyés sur les ouvrages de David Baguley, complétés par les plus récentes tables des Cahiers naturalistes.
  • [2]
    Elliott M. Grant, « Studies on Zola’s Son Excellence Eugène Rougon », Romanic Review, février, 1953, p. 24-39.
  • [3]
    Richard B. Grants, Zola’s Son Excellence Eugène Rougon, an historical and critical study, Durham, Cambrigde UP, 1960.
  • [4]
    Henri Mitterand, « La Genèse et la publication de Son Excellence Eugène Rougon », Mercure de France, 1er août 1961, p. 669-690.
  • [5]
    En particulier dans Zola, l’histoire et la fiction, PUF, 1990.
  • [6]
    Régis Bergeron, « Pour faire lire Son Excellence Eugène Rougon, le livre le moins lu d’Émile Zola », Europe, nov.-décembre 1952, n° 83-4, p. 99-107.
  • [7]
    Aimé Dupuy, « Autour des personnages de Zola. Hommes politiques, fonctionnaires et magistrats dans les Rougon-Macquart », La Revue socialiste, n° 64, février 1953, p. 173-191, « Le Second Empire vu et jugé par Zola », L’Information historique, mars-avril 1953, p. 50-57 et « Esquisse d’un tableau du roman politique français », Revue française de science politique, vol. IV, n° 3, juillet-septembre 1954, p. 484-513.
  • [8]
    Robert Lethbridge, « Zola et la fiction du pouvoir, Son Excellence Eugène Rougon » et Georges Bafaro, « Quelques aspects du pouvoir dans Son Excellence Eugène Rougon », Les Cahiers naturalistes, n° 72, 1998, respectivement p. 291-304 et p. 305-316.
  • [9]
    Jean-Yves Dangelzer, La description du milieu dans le roman français de Balzac à Zola, Presses modernes, 1938.
  • [10]
    Alan Schom, Emile Zola: a bourgeois rebel, Londres, Mac Donald, 1987, p. 62.
  • [11]
    Nous suivons l’édition Fasquelle, Le Livre de poche, Paris, 1974.
  • [12]
    Idem, p. 439.
  • [13]
    Idem p. 345.
  • [14]
    Idem p. 5 et suiv.
  • [15]
    Idem p. 6 et suiv.
  • [16]
    Idem p. 6-7.
  • [17]
    Idem p. 19-24.
  • [18]
    Idem p. 9.
  • [19]
    Idem p. 27.
  • [20]
    Idem p. 431.
  • [21]
    Idem p. 423 et suiv.
  • [22]
    Idem p. 443.
  • [23]
    Idem p. 158.
  • [24]
    Dans la description de Zola, ils représentant environ 5 % de l’ensemble des invités (idem, p. 184).
  • [25]
    Idem p. 219 et suiv.
  • [26]
    Idem p. 334-35.
  • [27]
    Idem p. 423 et suiv.
  • [28]
    Son Excellence Eugène Rougon, éd. Émilien Carassus, archives de l’œuvre, Garnier, 1973, p. 31.
  • [29]
    Son Excellence Eugène Rougon, op. cit., en particulier p. 84.
  • [30]
    Voir en particulier, idem, p. 81- 82.
  • [31]
    Idem, p. 14.
  • [32]
    Idem, p. 82.
  • [33]
    Idem, p. 87-88.
  • [34]
    F. C. Ramond, Les personnages des Rougon-Macquart pour servir à la lecture et à l’étude de l’œuvre d’Émile Zola, Paris, Fasquelle, 1901.
  • [35]
    Comme il le confie dans un article du Figaro du 30 mai 1881.
  • [36]
    Colette Becker, « Républicain sous l’Empire », Cahiers naturalistes, 1980, n° 54, « Zola et la République », p. 7-16.
  • [37]
    Il devient lui-même sénateur en 1888.
  • [38]
    Émile Zola, La République en marche : chroniques parlementaires, présenté par J. Kayser, Paris, Édito-Service, 1984.
  • [39]
    Colette Becker (dir.), La fabrique des Rougon-Macquart, édition des dossiers préparatoires, Paris, H. Champion, vol. 2, 2005. Dossiers préparatoires aux œuvres des Rougon-Macquart à la BnF. Département des manuscrits. Ms 0292.
  • [40]
    G. Baillière, 1869-1875, 6 vol.
  • [41]
    Degorce-Cadot, 1873-1874, 3 vol.
  • [42]
    A. Le Chevalier, 1874.
  • [43]
    Hachette, 1870, 3e éd.
  • [44]
    Colette Becker (dir.), op. cit. fol. 222 et suiv.
  • [45]
    Idem, fol. 211-218.
  • [46]
    Idem, fol. 233-235.
  • [47]
    Lettre à Émile Laurent du 16 décembre 1874. Émile Zola, Correspondance, op. cit.
  • [48]
    Colette Becker (dir.), op. cit. fol. 220.
  • [49]
    Idem, fol. 221.
  • [50]
    Idem, fol. 262 et suiv.
  • [51]
    Idem, fol. 121.
  • [52]
    Son Excellence Eugène Rougon, ouv. cit., p. 416.
  • [53]
    Colette Becker (dir.), op. cit. fol. 91.
  • [54]
    Idem, fol. 93.
  • [55]
    Numéro du 21 janvier 1870.
  • [56]
    Numéro des 7 et 8 juin.
  • [57]
    Numéro du 20 juin.
  • [58]
    Numéro du 11 juillet.
  • [59]
    Numéro du 5 août.
  • [60]
    Ida-Marie Frandon, La Pensée politique d’Émile Zola, Paris, H. Champion, 1959.
  • [61]
    Henri Troyat, Zola, Paris, Flammarion, 1992, p. 95.
  • [62]
    Comme l’ont déjà souligné Elliott M. Grant et Aimé Dupuy, art. cités.
  • [63]
    Halina Suwala, « Fonction de la littérature et mission de l’écrivain selon Zola », Cahiers naturalistes, 1980, n° 54, « Zola et la République », p. 33-40.
  • [64]
    L’article est publié dans Le Messager de l’Europe en septembre 1879.
  • [65]
    Colette Becker (dir.), op. cit. fol. 1.
  • [66]
    Voir à ce sujet, Marie-Claire Kerbrat, Danielle Le Gall, Sylvie Leliepvre-Botton, Figures du pouvoir, Paris, PUF, 1994.
  • [67]
    Op. cit., p. 96 et suiv.
  • [68]
    Colette Becker (dir.), op. cit. p. 6.
  • [69]
    Colette Becker, art. cité.
  • [70]
    Op. cit.
  • [71]
    Jeanne Gaillard, « Zola et L’Ordre moral », Cahiers naturalistes, 1980, n° 54, « Zola et la République », p. 25-32 et Roger Ripoll, « Littérature et politique dans les écrits de Zola (1879-1881) », p. 41 et suiv.
  • [72]
    Voir ce qu’en dit Hubert Juin dans sa préface à Son Excellence Eugène Rougon pour le t. III des Œuvres complètes paru dans le Cercle du Livre précieux, Paris, 1967.
  • [73]
    Lettre du 15 septembre 1871, Émile Zola, La République en marche, op. cit.
  • [74]
    Colette Becker (dir.), op. cit. fol. 118.
  • [75]
    C’est du moins ce qu’il écrit dans la lettre qu’il adresse à Michel Stassioulevitch, directeur du Messager de l’Europe du 3 septembre 1875 pour lui demander de publier son livre. Émile Zola, Correspondance, éd. B. H. Bakker, PU de Montréal et CNRS, t. 2 (1868-1877), 1980, p. 413.
  • [76]
    Henri Guillemin, Présentation des Rougon-Macquart, Gallimard, 1964, p. 113 et suiv.
  • [77]
    Christophe Charle, « Zola et l’histoire », Coll., Zola et les historiens, journée d’études du 11 janvier 2003, Paris, BnF, 2003, p. 13-14.
  • [78]
    Il accentue même le trait dans ses chroniques parlementaires de septembre 1880 à septembre 1881 pour Le Figaro, réunies sous le titre Une Campagne.
  • [79]
    Il faut dire que celui-ci a vivement critiqué L’Assommoir.
  • [80]
    Article paru dans le numéro du 29 août 1881 du Figaro.
  • [81]
    Article paru dans le numéro du 11 octobre 1880 du Figaro.

1Lorsqu’il m’a été proposé de participer à ce projet collectif, j’ai accepté d’enthousiasme avec la perspective de me replonger dans la lecture du cycle des Rougon-Macquart qui avait marqué mon enfance. J’avais encore en tête les belles pages consacrées par Zola aux séances parlementaires dans Son Excellence Eugène Rougon. Cependant, mes travaux sur le Second Empire m’incitaient à avoir un doute sur l’approche envisagée, que mes recherches n’ont fait que confirmer. Voilà pourquoi le titre et le contenu de cette étude apparaîtront peut-être décalés dans l’ensemble tout en l’éclairant, je l’espère néanmoins, quelque peu.

2Notons au passage, que l’exégèse zolienne, y compris celle des admirateurs, accorde une faible attention à cette facette de l’œuvre  [1]. Font surtout exceptions un article d’Elliott M. Grant  [2] et la monographie de Richard B. Grants, Zola’s Son Excellence Eugène Rougon, an historical and critical study[3]. Pour le reste, on peut retenir un article  [4] et quelques pages disséminées  [5] dans l’œuvre d’Henri Mitterand, un article de Régis Bergeron dans la revue Europe en 1952  [6], trois publiés au cours des deux années suivantes par Aimé Dupuy  [7], et deux autres, de Robert Lethbridge et Georges Bafaro, dans un numéro spécial des Cahiers naturalistes en 1998  [8]. Dans La description du milieu dans le roman français de Balzac à Zola, Jean-Yves Dangelzer n’évoque absolument pas le milieu politique  [9]. Il faut dire qu’il prend sept romans du cycle, mais pas Son Excellence Eugène Rougon. Quant à Alan Schom, il écrit que Zola est l’auteur d’une « fascinante étude sur la vie politique sous le Second Empire » et que Son Excellence Eugène Rougon est « certainement un de ses travaux les plus fins », mais il n’en propose pas d’analyse détaillée  [10]. Au vrai, même au sein de ces références, les aspects proprement parlementaires sont totalement négligés.

3Comme nous allons le voir, l’œuvre romanesque de Zola aborde pourtant indubitablement et amplement le Parlement, les parlementaires et tout ce qui gravite autour. On peut cependant se demander s’il faut la prendre comme un témoignage, si le regard de l’écrivain n’a pas modifié la réalité, voire ne l’a pas travestie, et s’interroger sur la façon dont les passages concernés s’insèrent dans le projet naturaliste zolien. Enfin, il faut se demander si Zola a véritablement été un romancier du Parlement.

La place importante du Parlement et des parlementaires dans l’œuvre de Zola

Au premier chef, Son Excellence Eugène Rougon

4Commencé en novembre 1874 et achevé en août 1875, ce roman qui est le sixième de la saga paraît en feuilleton dans Le Siècle de janvier à mars 1876 puis sort en février chez Charpentier. Il a pour sous-titre : « Scènes de la vie politique sous le Second Empire ». Zola y décrit de façon cyclique la chute, le retour aux affaires, la nouvelle chute et le triomphe d’un homme d’État, Eugène Rougon, entre 1856 et 1861, à l’apogée du Second Empire.

5Avec un magnifique art de la composition, deux scènes qui se déroulent au Corps législatif, l’assemblée qui sous l’Empire vote les lois et le budget, servent de cadre au tableau (chapitres 1 et 14)  [11]. Elles se répondent. L’identité de lieu permet de mieux opposer la révolution qui vient de s’accomplir en 1860 et qui est celle du régime, mais aussi du héros. Dans la première scène, Rougon, qui préside le Conseil d’État, vient parler des crédits à voter pour le baptême du prince Impérial, mais l’Assemblée bruisse de la rumeur de sa disgrâce car il a eu le malheur de s’opposer à un projet qui tenait à cœur à l’Impératrice. Dans la dernière, il vient d’être nommé ministre sans portefeuille, en d’autres termes avocat de la politique gouvernementale devant les Chambres, alors qu’avec le décret du 24 novembre 1860, la vie parlementaire renaît et que le Corps législatif est en train de discuter pour la première fois d’une adresse au souverain. Chantre de l’Empire autoritaire et de l’antiparlementarisme jusque-là, Rougon défend la libéralisation du régime au prix d’un virage à 180 degrés. La formule qu’il prononce en la circonstance : « Un parlement qui discute est un Parlement qui travaille  [12] » fait écho à ce qu’il disait trois ans plus tôt « Un parlement qui se tait est un parlement qui travaille  [13]. »

6Ces deux scènes sont en tous points remarquables. Dans la première, Zola plante le décor après avoir fait ouvrir la séance par le président  [14]. Nous découvrons les lieux guidés par le regard de l’un des députés, Kahn  [15]. L’assoupissement des députés traduit celui du parlementarisme. Les loges sont quasiment désertes ; la phraséologie est creuse ; les statues de la Liberté et de l’Ordre public, qui encadrent un rideau de soie verte occultant la fresque sur laquelle Louis-Philippe prête serment à la Charte, ont des faces de marbre et des prunelles vides  [16]. La lecture du rapport sur les crédits du baptême est suivie de leur adoption par assis et levé, dans l’enthousiasme et sans délibération  [17]. Un vieux général gouvernemental « perclus des deux jambes » s’est fait porter par son domestique pour que sa voix ne manque pas lors du vote  [18]. Le Corps législatif sert de « théâtralisation » de la politique. Après le discours de Rougon, Mme Correur quitte la tribune « comme on quitte une loge de théâtre après la tombée du rideau, lorsque le héros de la pièce a lancé sa dernière tirade  [19] ».

7Au dernier chapitre, la métaphore théâtrale est filée, mais à une autre échelle. La pièce est plus animée et son audience dépasse les murs. Le second rang des tribunes a été remis en place et les journalistes disposent de nouveau de leur propre tribune  [20]. La buvette parlementaire pourrait être celle d’un théâtre, à cette exception que les travaux parlementaires ne connaissent pas d’entracte. Un huissier vient chercher les députés qui s’y trouvent lorsque s’annonce le dernier acte de la pièce, la joute verbale entre un député républicain et Rougon autour d’une formule lâchée par le premier : « Le 2 décembre est un crime » et de la libéralisation du régime défendue par le second  [21]. Il s’achève par un succès : « la salle croulait » sous les applaudissements. « Le triomphe tournait à l’apothéose  [22]. »

8Entre ces deux chapitres, Zola nous peint quelques superbes fresques dont la plus justement célèbre est celle du baptême du prince Impérial, au chapitre 4, chef-d’œuvre de la description romanesque pour ce que d’aucuns considèrent comme l’apogée de l’Empire. Le chapitre 6 est consacré aux élections de 1857 et à l’acharnement de l’administration impériale contre les candidats de l’opposition et leurs agents électoraux  [23]. Le chapitre 7 permet de décrire la Cour à Compiègne au temps des séries auxquelles de nombreux parlementaires gouvernementaux participent  [24]. Au chapitre 8, la bande est à l’œuvre alors que s’ouvre la nouvelle session parlementaire  [25]. Le chapitre 9 évoque le retour au pouvoir de Rougon au lendemain de l’attentat manqué d’Orsini. Il est alors nommé ministre de l’Intérieur pour donner un tour de vis. Le chapitre 10 est celui de l’inauguration d’une ligne de chemin de fer, une de ces lignes électorales auxquelles les députés tiennent tant. Le chapitre 11 permet à Zola de nous proposer une scène du conseil des ministres, mais aussi d’évoquer un début de fronde parlementaire à propos d’un projet de loi sur les usurpations de titre de noblesse dans lequel certains voient le premier pas vers la création d’une nouvelle noblesse  [26]. Le chapitre 13 évoque la seconde disgrâce de Rougon, due à la belle aventurière Clorinde Balbi à laquelle il s’est refusé et qui a intrigué auprès de l’Empereur. Cependant, après une ellipse narrative de trois ans, Zola le replace au sommet  [27].

Autour de Rougon gravite sa bande et s’agitent ses ennemis

9Si Zola centre son roman sur un politicien qui a joué un rôle actif dans le coup d’État et qui monte grâce à lui, il le peuple de très nombreux personnages. La « bande » de Rougon, le terme est employé par le romancier lui-même, joue un rôle capital dans le roman. Elle se compose pour l’essentiel de parlementaires qui doivent tout au grand homme et dont certains l’abandonnent pour rallier ses rivaux lorsqu’il a chuté. Rougon devient en quelque sorte « esclave de ses esclaves  [28] ». Ce sont dans les palais impériaux et dans les cabinets ministériels que les arrondissementiers représentant des intérêts particuliers prennent leurs ordres. Leurs intrigues permettent à Zola de développer un thème littéraire qui lui est cher, celui du labyrinthe.

10Notons quelques types de parlementaires bien croqués : l’ennemi de Rougon, de Marsy, le très fin ministre de l’Intérieur, puis président du Corps législatif, un ancien colonel qui a dirigé une raffinerie et s’occupe de diverses affaires, qui peint et écrit des romans, mari d’une princesse valaque très riche et amant de Mme de Llorentz qui le tient car elle a des informations sur lui  [29] ; Kahn, député des Deux-Sèvres, déjà sous la monarchie de Juillet, républicain en 1848, rallié à l’Élysée puis au coup d’État, figure centrale de la bande, qui perd la candidature officielle au moment de la disgrâce de Rougon, et le lâche pour Marsy grâce auquel il peut obtenir sa concession de chemin de fer  [30] ; Cambelot, chambellan devenu député des Landes sur désir formel de l’Empereur car il manie à merveille la manivelle du piano dans les séries de Compiègne, qui est bien informé et autour duquel on se presse pour avoir des nouvelles  [31] ; le lieutenant de Kahn, Béjuin, maire et directeur d’une cristallerie près de Bourges, incarnation du candidat officiel « inventé » par le préfet, qui ne demande jamais rien mais qui est toujours là pour ramasser les miettes  [32] ; de Plouguern, légitimiste passé un temps par le républicanisme, qui a accepté une retraite dorée au Sénat et qui, bien que voltairien, se fait le défenseur de l’Église pour s’opposer à Rougon  [33]

La présence du Parlement et des parlementaires dans le cycle des Rougon-Macquart

11Sur les 1 200 personnages de fiction des Rougon-Macquart  [34], trente-cinq sont des parlementaires. Vingt-quatre sont présents dans Son Excellence Eugène Rougon, mais les onze autres apparaissent dans d’autres romans de la saga : La Curée, La Conquête de Plassans, Pot-Bouille, La Terre, L’Argent, La Débâcle ou encore Le Docteur Pascal. Dans La Terre, deux personnalités s’affrontent pour un siège parlementaire dans le cadre du grand débat des années 1860 sur la libéralisation des échanges. En outre plusieurs de ces romans voient réapparaître quelques figures présentes dans Son Excellence Eugène Rougon comme le héros lui-même, seul à son banc ministériel, dans Le Docteur Pascal, le dernier des vingt volumes, symbolisant ainsi l’effondrement du régime.

12Si on ajoute quelques personnalités parlementaires bien réelles présentes dans la saga, ce sont au total pas moins de cinquante figures parlementaires que l’on trouve dans onze des vingt romans des Rougon-Macquart. Ainsi, Cavaignac et Oudinot apparaissent dans La Fortune des Rougon ; le président Morny, homme des affaires et de la spéculation immobilière est évoqué dans Le Ventre de Paris ; le président du Corps législatif, Billault, et le député de Paris, Devinck, le sont dans Pot-Bouille, les républicains Carnot, Garnier-Pagès et Ollivier dans L’Argent, les opposants, Thiers, Favre, Gambetta et Dorian, mais aussi les généraux et sénateurs Palikao et Frossard dans La Débâcle, où se trouve aussi l’inévitable Rouher, déjà présent dans Pot-Bouille et dans L’Œuvre. On a donc à la fois Rouher et Rougon. Cela m’amène à mon deuxième point.

L’étroite imbrication de la réalité et de la fiction

Zola connaît bien le milieu qu’il décrit

13Si Zola n’a pas d’amis dans le monde parlementaire, il le connaît bien. Il a d’abord entendu parler par sa mère de Jules Migeon, l’associé de son père dans la Société du canal Zola créée en août 1845 et qui, indélicat, a cherché à s’emparer de l’affaire à la mort de François Zola. Il a sans doute suivi sa carrière parlementaire, qui l’a amené à siéger à l’Assemblée législative en 1850 puis au Corps législatif avant qu’il doive donner sa démission pour port illégal de décoration.

14Jusqu’au début des années 1860, Zola ne s’intéresse pas à la politique, qui le dégoûte même profondément  [35], et s’émeut surtout des inégalités sociales  [36]. À partir de 1861, moment où il atteint la majorité, il assiste aux conférences de la rue de la Paix et est marqué par l’ancien proscrit Deschanel qu’il y entend. Son pamphlet contre l’Empire, Les Aventures du grand Sidoine et du petit Médéric qui date de 1864, témoigne pour la première fois de son engagement politique. Il se met alors à fréquenter Alphonse Daudet, provençal comme lui et secrétaire des débats du Corps législatif. Il fait aussi la connaissance de Géry Legrand, fils de l’un des rares députés indépendants du début du régime  [37]. En 1866, Zola se lie à Théodore Duret qui s’est présenté aux élections législatives, à Saintes, trois ans plus tôt. C’est lui qui le fait entrer en 1868, à La Tribune, titre qui vient d’être fondé par les députés Pelletan et Glais-Bizoin grâce à la loi sur la presse. Il participe ensuite aux aventures du Rappel et de La Cloche, journaux situés encore plus à gauche et pour lesquels il suit l’actualité politique et parlementaire. Notons aussi que c’est en juin 1870 qu’il commence à publier en feuilleton dans Le Siècle le premier volume de ses Rougon-Macquart : La Fortune des Rougon dont l’intrigue est bâtie autour de la réception du coup d’État à Aix (Plassans dans le roman) entre le 7 et le 14 décembre 1851.

15Après la chute de l’Empire, Glais-Bizoin, entré au gouvernement de la Défense nationale, le prend comme secrétaire particulier de décembre 1870 aux élections du 8 février 1871. Il cherche vainement à lui faire octroyer une sous-préfecture, mais Zola refuse deux affectations qu’il juge mineures. Lorsque Glais-Bizoin abandonne ses fonctions et quitte Bordeaux, Zola y reste et relate les séances de la nouvelle Assemblée au Grand Théâtre. Chroniqueur des débats pour La Cloche, il donne 159 articles du 19 février au 31 décembre 1871, d’abord de Bordeaux, puis de Versailles et de Paris  [38]. Au cours de l’année 1872, il en donne 209 autres pour La Cloche et 288 pour Le Sémaphore de Marseille et encore 291 en 1873, 296 en 1874 et 286 en 1875.

16En outre, il côtoie Gambetta et d’autres parlementaires dans le salon de la femme de son éditeur, Marguerite Charpentier. Il y apprend des anecdotes sur la vie politique du Second Empire. D’autres lui sont rapportées par son ami Flaubert, pourtant simple témoin indirect en tant qu’ancien hôte régulier du salon de la princesse Mathilde, ce qui suscite les railleries de Goncourt. Cependant, son information ne se limite pas à une expérience de chroniqueur parlementaire sous un autre régime et en un autre lieu, à des impressions et à des confidences.

Un travail spécifique et approfondi, pour Son Excellence Eugène Rougon et, à la suite, pour les autres pages consacrées au même thème dans le cycle

17Lors des premiers faits qu’il rapporte dans Son Excellence Eugène Rougon, le romancier avait à peine seize ans. Cela s’ajoute au fait qu’il n’a pas été un jeune politisé contrairement, par exemple, à Jules Vallès. Il a donc tout à retrouver pour écrire son roman.

18Comme le montrent ses dossiers préparatoires  [39], Zola a puisé son information dans L’Histoire du Second Empire de Taxile Delord  [40], L’Histoire illustrée du Second Empire d’Ernest Hamel  [41] ou encore dans Les Suspects de 1858 d’Eugène Tenot et Antonin Dubost  [42]. Il en a tiré vingt et une pages de notes. Pour les biographies, il a consulté le Grand Dictionnaire universel de Larousse et le Dictionnaire des contemporains de Vapereau  [43]. Il s’est plongé dans Le Moniteur Universel et a pris plusieurs pages de notes sur les textes qui méritaient, selon lui, de figurer dans son roman  [44]. Les numéros du 15 mai 1856 donnant le compte rendu de la séance du 13 du Corps législatif sur le vote des crédits du baptême du prince Impérial, celui du 15 juin relatant par le menu les cérémonies et celui du 2 juillet sur le débat parlementaire à propos de la construction du palais de justice ont particulièrement retenu son attention.

19Il a aussi visité les lieux en compagnie d’Émile Laurent, bibliothécaire en chef de la Chambre des députés qui travaillait déjà au Corps législatif sous le Second Empire. Il en a tiré, en particulier, une description extrêmement précise de la salle des pas perdus, de la salle des séances, des tribunes, des bancs, de la salle des conférences, de la bibliothèque, du lavabo, de la salle du Trône et de la salle du général Foy  [45], ainsi que quelques croquis  [46], ce qui apparente encore davantage ses petits carnets à ceux des peintres. Il a aussi demandé à cet homme de retrouver dans sa mémoire quelque anecdote sur la session de 1856 et lui a même adressé un questionnaire à soumettre à un vieil huissier  [47]. Il s’est aussi intéressé au cortège du président du Corps législatif  [48], à la sténographie  [49] ou encore au détail du processus législatif  [50]. De ce fait, certaines scènes décrites par Zola sont criantes de vérité. L’historien ne trouve rien à redire au décor du Corps législatif ou à certains passages des débats qu’il nous restitue.

20Le romancier a accumulé tellement de matériaux qu’il n’utilise pas tout pour Son Excellence Eugène Rougon. Il enrichit d’ailleurs ses connaissances lors de ses nombreux entretiens avec Ludovic Halévy, proche collaborateur de Morny. Pour Germinal il mène une enquête de terrain avec le député radical de Valenciennes, Alfred Giard, et il en fait de même pour La Terre, avec un autre député, de la Beauce cette fois, Noël Parfait.

Le romancier prend de nombreuses libertés avec la vérité

21Dans le troisième plan de La Fortune des Rougon, premier roman des Rougon-Macquart, Zola note : « Je plierai le cadre historique à ma fantaisie, mais tous les faits que je regrouperai seront pris dans l’histoire ». En fait, tout est dit. Les romans de Zola sur le Parlement et les parlementaires fourmillent d’approximations historiques dont la plupart sont volontaires.

22Notons d’abord qu’Eugène Rougon est bien un personnage de fiction. Il rappelle certes fortement Rouher dont il porte le prénom et la première syllabe du nom, un Rouher bougon en quelque sorte. En outre, de multiples éléments biographiques de la vie de Rougon sont empruntés à celui-ci : traits physiques, caractère, forme d’éloquence, « grande facilité d’assimilation », « capacité à dépouiller vite un dossier », jalons de la carrière professionnelle, palinodie pour se maintenir au sommet. Il n’y a pas lieu d’entrer ici dans les détails. Cependant, il faut aussi souligner comme Robert Schnerb, le biographe du « vice-empereur sans responsabilité », que « Rougon est un Rouher mi-fictif, mi-historique ». En effet, Zola entend faire « un Rouher très grandi » car il juge le vrai, « ignorant, médiocre, plaideur souple… ». Ainsi, il le compose d’une chimie politique plus pure qu’il ne l’a été. Il le fait aussi plus taureau fonceur et plus chaste. En outre, il lisse son parcours politique. Non seulement Rouher ne s’est pas emparé du Palais-Bourbon, le matin du 2 décembre, comme Rougon, mais il a même hésité à cautionner le coup d’État. S’il finit par soutenir la libéralisation de sa voix, c’est celle de 1863, puis celle de 1867-1868 et point encore celle de 1860. Encore faut-il préciser que la troisième fois, il donne sa démission, avant de la reprendre sur l’insistance du couple impérial ! Il ne présidait pas le Conseil d’État en 1856, n’a jamais été ministre de l’Intérieur et n’a pas été non plus l’un des trois ministres sans portefeuille du décret du 24 novembre 1860. Il y a aussi beaucoup de Baroche, mais aussi du Persigny, de l’Espinasse et même du Morny en lui  [51]. Marsy est plus nettement Morny, comme le montrent les carnets et le portrait qu’en dresse Zola dans Son Excellence Eugène Rougon. Mais, là encore, Zola fait de son personnage de fiction l’envers trop parfait de Rougon, en accentuant son penchant pour le parlementarisme et son côté félin. « Ils se sentaient vaguement comme les deux contrepoids nécessaires à l’équilibre de l’empire, le poing velu qui assomme, la fine main gantée qui étrangle  [52]. » Zola donne en outre à Marsy certains traits de Napoléon III et d’Ollivier, comme il le concède.

23À cela s’ajoutent quelques entorses factuelles à la réalité. Un raccourci historique lui fait dire que le groupe des Cinq, cette première opposition républicaine et parlementaire à l’Empire, a été élue aux élections législatives de 1857, alors qu’il n’est totalement constitué qu’à la suite des élections complémentaires de l’année suivante. Baroche ou Rouher n’ont pas prononcé les discours que Zola leur prête dans Son Excellence Eugène Rougon. Écrire que la fortune du « vice-empereur » Rougon-Rouher date du débat sur l’adresse qui clôt le livre n’est pas la réalité  [53], puisqu’il n’était pas alors ministre sans portefeuille, qu’il ne devient ministre d’État qu’en octobre 1863 et qu’Ollivier le qualifie de « vice-empereur sans responsabilité » seulement le 12 juillet 1867. Pour montrer l’ampleur de son reniement, il place dans sa bouche des paroles de députés cléricaux, Kolb-Bernard et Plichon  [54]. Ce n’est pas un seul et même membre des Cinq qui évoque la façon dont le gouvernement a agité le « spectre rouge » pour effrayer les Français et pour imposer la loi de sûreté générale et qui dénonce le 2 Décembre comme un crime. Ce sont Jules Favre d’une part et Ernest Picard de l’autre et ils le font bien après. Ces phrases ne sont pas prononcées lors de la première discussion de l’adresse. L’incident de séance à propos du coup d’État date ainsi du 29 mars 1865, soit quatre ans plus tard. Plus largement, Zola amalgame les mesures libérales de 1860 et celles de 1867 et accentue l’opposition. Les fameuses « libertés nécessaires » auxquelles il fait référence ne sont revendiquées par Thiers que le 11 janvier 1864. Zola fait monter ses orateurs à la tribune alors que celle-ci ne sera rétablie qu’en 1867. Secondairement, il décale aussi la date de l’examen de l’emprunt du département des Pyrénées-Orientales pour la construction du palais de justice de Perpignan pour le placer dans la séance où il fait intervenir Rougon et mieux montrer la docilité de la Chambre. De même, il amalgame plusieurs affaires de chemins de fer pour souligner l’affairisme de Marsy-Morny et dénoncer les lignes électorales.

24Ces entorses plus ou moins graves à la réalité nous amènent au troisième temps de cette étude.

Le Parlement et le parlementarisme dans les Rougon-Macquart au prisme du naturalisme, force et faiblesse

Zola fait œuvre partisane

25Dès les premières ébauches du plan d’ensemble des Rougon-Macquart, Zola a prévu de consacrer un roman à la vie politique. Dans le plan qu’il a remis à son éditeur Lacroix en 1869, il est déjà présent. Dans celui de 1872 qui comprend dix-sept volumes, « le roman politique » figure en cinquième position, ce qui souligne son importance ; Son Excellence Eugène Rougon est finalement le sixième volume. Il envisage même de consacrer un deuxième roman de la saga à ce thème où le peuple serait cette fois plus présent. À cela rien d’étonnant, le jeune homme qui se désintéressait de la politique est bien loin. La vie politique est d’une richesse inouïe et Zola ne peut se permettre de ne pas lui consacrer une juste place dans son œuvre. Surtout, il est lui-même devenu un témoin engagé du combat politique.

26Ses articles de la fin du Second Empire qui paraissent dans des journaux de gauche et d’extrême gauche sont des brûlots contre le régime, au moment précis où celui-ci se libéralise. Dans Le Rappel il s’en prend d’abord au gouvernement du 2 Janvier, qui vient de faire déporter deux soldats qui se sont « souvenus qu’ils étaient citoyens  [55] », puis dans La Cloche, il s’attaque à Ollivier, le républicain parjure  [56], puis à Prévost-Paradol, le libéral qui entend jouer « un rôle dans la farce parlementaire du Second Empire  [57] », à la guerre contre la Prusse qui n’est qu’une guerre dynastique  [58], avant d’écrire que c’est la République qui est sur les bords du Rhin avec l’armée et qu’elle sera bientôt de retour à Paris  [59], article qui lui vaut une inculpation d’« excitation au mépris et à la haine du gouvernement et de provocation à la désobéissance aux lois ».

27La bibliographie qu’il consulte pour Son Excellence Eugène Rougon est volontairement républicaine univoque. Delord, Hamel, Tenot, Dubost, Vapereau, Larousse sont tous républicains et ont occupé pour certains des fonctions administratives, voire des mandats politiques au début de la IIIe République.

28Zola entend donc très clairement faire passer un message dans son œuvre  [60]. Il y a chez lui une forme de militance dont il ne se cache pas et qui correspond parfaitement à ce que doit être, selon lui, un romancier naturaliste.

29En cela, il est totalement fidèle à son esthétique du roman, élaborée dès les années 1865-1866 par réaction aux romans classiques mais aussi aux modes, et dont le manifeste est la communication qu’il a envoyée, en décembre 1866, à la 33e session du Congrès scientifique de la France, à Aix. Selon lui, l’écrivain a un rôle moral et social. Il doit partir de la réalité et de la nature pour faire passer ses idées et édifier son lectorat. Cependant, comme l’a justement écrit Henri Troyat, « l’art tel qu’il le conçoit, est un grossissement de la réalité qui restitue, en l’accentuant, l’essence de cette réalité  [61] ». Si la grande histoire ne cadre pas totalement avec ce qu’il veut nous en dire, le romancier a toute latitude pour la transformer  [62]. Le milieu des années 1870 est précisément le moment où cet enfant du positivisme et ce lecteur de Taine et de Claude Bernard systématise ses idées en dotant son « Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire » d’une armature scientifique  [63]. Le processus encore en cours de maturation l’amène à publier en 1879 « Le Roman expérimental » en s’appuyant sur L’Introduction à l’étude de la médecine expérimentale[64].

Son Excellence Eugène Rougon, antiroman parlementaire et roman antiparlementaire

30Comme Zola le note de façon significative dès la première page de son carnet de préparation, il entend faire de « l’ambition d’un homme qui idolâtre sa force et son intelligence  [65] » la clé de son livre  [66]. Son Excellence Eugène Rougon est le roman du pouvoir, de « l’amour du pouvoir pour le pouvoir lui-même, pour la domination  [67] ». C’est ainsi qu’il le mentionne dans les différents plans de sa saga. Ce ne peut donc être un roman parlementaire car le régime qu’il dépeint et qu’il attaque ne l’est pas. À aucun moment Zola n’utilise le terme. Le pouvoir se trouve aux Tuileries et dans les conseils de l’Empereur.

31Cependant, ce serait une lourde erreur de considérer que l’écrivain se fait le défenseur du parlementarisme. Le retour au parlementarisme qui s’amorce dans l’ultime chapitre n’est pas reluisant sous sa plume. Zola entend nous montrer que le Parlement n’est pas plus glorieux asservi que libéré. Il annonce vouloir décrire le Parlement de 1856, « humble et soumis, obéissant servilement au moindre désir de l’empereur  [68] ». Il le fait remarquablement aussi bien par le haut – le débat de façade et sans délibération avec le vote unanime des crédits pour le baptême du prince Impérial – que par le bas – en nous montrant les députés faire leur correspondance, d’autres en train de s’assoupir ou de dormir et d’autres encore causer sans se préoccuper aucunement de l’orateur. En 1861, il nous montre le jeu des apparences, les palinodies, la puissance du verbe qui fait passer les plus gros mensonges. Le Parlement demeure l’un des lieux privilégiés pour dépeindre « la conduite des hommes assimilés à un troupeau ». Selon lui, la société parlementaire oublie le juste et préfère l’appétit et le paraître au dévouement et au sens public. Zola qui n’est pas foncièrement antiparlementaire et qui est favorable à une république des capacités car il estime que le peuple n’est pas mûr pour gouverner lui-même, n’en règle pas moins ses comptes avec une élite, mettant à profit ce qu’il a lu, ce qu’il a vu et ce qu’il vit  [69]. Alan Schom a appelé la biographie qu’il lui a consacrée : « le bourgeois rebelle  [70] ».

Pour finir, un retour nécessaire sur le contexte de la rédaction et de la publication de Son Excellence Eugène Rougon

32Comme La Fortune des Rougon s’inscrivait en 1870 dans la redécouverte du 2-Décembre, dans la libération de la parole sur le sujet, comme La Conquête de Plassans dénonçait en 1874 le pouvoir de l’Église, l’alliance du trône et de l’autel et l’ordre moral des premières années de l’Empire au moment précis où le gouvernement de l’Ordre moral de De Broglie dirigeait la France, Son Excellence Eugène Rougon est commencé en pleine peur suscitée par le retour en force du bonapartisme, avec la création par Rouher de l’Appel au Peuple en 1872 et l’élection surprenante du baron de Bourgoing dans la Nièvre, en 1874. Zola lui-même partage cette angoisse  [71].

33Cependant, le tableau qu’il brosse dépasse le cadre du Second Empire stricto sensu. Il fait écho à celui qui se dégage de ses multiples articles de chroniqueur à l’Assemblée Nationale. Il y a aussi du Gambetta dans Rougon. L’ambition, la passion, l’autoritarisme, la mâle éloquence sont de tout temps et sont aussi ceux du tribun cahorsin  [72]. Mais il y a également du Zola dans Rougon. Comme son ami Flaubert disait que « Mme Bovary, [c’était lui] », il aurait pu dire « Rougon c’est moi ». Il fait dire à son héros : « Le Parlement est le fumier des médiocrités », formule qui ressemble à celles qu’il utilise dans sa correspondance et, avec à peine plus de précautions, dans ces chroniques de l’Assemblée. Il parle du « sacerdoce » qu’il s’est infligé en acceptant de suivre les débats parlementaires  [73].

34Lorsqu’il achève Son Excellence Eugène Rougon, Zola est particulièrement satisfait du résultat. Il estime avoir parfaitement tenu le pari qu’il s’était fait en se mettant au travail pour donner le sentiment que « la comédie du pouvoir » suit un cycle et noircir « une large page sociale et humaine » :

35

J’éviterai un dénouement terrible. Le livre ne se dénouera pas par un drame. Il s’arrêtera quand j’aurai fini. Mais il pourrait continuer encore. […] J’étalerai une simple peinture de caractère et de faits. Cela pourra être d’un grand effet  [74].

36Il fait grand cas de son roman et lui accorde une place de choix dans son œuvre. « Ce livre est un des plus curieux que j’aie encore écrits par le côté essentiellement moderne et naturaliste des peintures, par le monde nouveau qu’il ouvre au roman. Je m’attends à un grand bruit autour de sa publication  [75]. »

37De fait, la critique est plutôt favorable. Elle trouve généralement que Zola se discipline après La Faute de l’abbé Mouret et Le Ventre de Paris. En revanche, le roman ne recueille aucun succès. La publication de L’Assommoir qui commence dès avril 1876 dans Le Bien Public – on peut parler de télescopage  [76] – y contribue indéniablement. Là où ce roman-ci apparaît comme un véritable choc et inaugure avec éclat le cycle social, celui-là apparaît plus plat et sans relief. La critique politique, plus complexe que dans La Fortune des Rougon, est mal comprise. Le dénouement déçoit. Surtout, au moment de la publication de l’œuvre, le péril bonapartiste paraît de nouveau écarté. Les lois constitutionnelles viennent d’être adoptées. Le compromis orléano-républicain vient d’enfanter une République où pouvoir exécutif et législatif bicaméral semblent s’équilibrer. Le roman de Zola dépeint une époque à la fois encore proche, mais déjà si loin et dont les contemporains veulent tourner la page. Ils veulent d’ailleurs n’y voir que la dénonciation du Second Empire et pas la critique intemporelle du pouvoir, a fortiori pas celle des apories de la représentation.

38Pour toutes ces raisons, Zola qui n’a pas eu de chance avec ses deux premiers romans politiques – La Fortune des Rougon qui a commencé à paraître en feuilleton dans Le Siècle à l’été 1870 a dû s’arrêter à cause de la guerre et La Conquête de Plassans n’a eu aucun succès –, ne rencontre non seulement pas plus de succès avec Son Excellence Eugène Rougon, mais connaît même son pire échec. Déçu, il renonce à son deuxième roman politique. Il manque donc très clairement dans son œuvre, le roman de l’Empire libéral et du parlementarisme. Sa défiance à l’égard du régime parlementaire ne pouvait de toute façon s’en accommoder, sauf à faire de celui-ci le responsable de la débâcle, ce qui ne cadrait pas avec la thèse générale de la saga. Zola tourne donc définitivement la page et, encouragé par l’énorme succès de L’Assommoir, poursuit le cycle social  [77].

39 

40Sur le moment, Son Excellence Eugène Rougon n’a donc pas obtenu de succès. Au fil du temps, la situation ne s’est pas améliorée. En 1923, seuls 48 000 exemplaires s’étaient vendus depuis la publication et le Livre de Poche n’a écoulé que 171 000 exemplaires de sa propre édition (1953-1972). Il s’agit là des plus faibles chiffres de toute la série. Le roman n’a pas reçu l’accueil que très légitimement il aurait dû recevoir pour les portraits, les scènes de genre et les fresques qu’il nous propose, pour sa thèse sur le pouvoir et sur la représentation politique pour sa contribution essentielle au roman naturaliste.

41Par contre, il est un antiroman parlementaire, voire même un roman antiparlementaire. Zola a d’ailleurs le mérite de la constance en la matière. Quelques années plus tard, il accepte de donner de nouvelles chroniques parlementaires au Figaro[78] et s’en prend violemment à ceux qu’il qualifie de « politiqueurs », de médiocres, dont Charles Floquet, journaliste sans talent est, selon lui, l’incarnation  [79]. Il dénonce aussi les « boutiques républicaines » et Gambetta qui semble plus que jamais incarner un Rougon arrivé grâce à sa bande et dévoré par elle  [80]. Au début des années 1890, il décline à plusieurs reprises la candidature que viennent lui offrir des admirateurs et en particulier de jeunes socialistes qui verraient bien en lui le successeur de Louis Blanc. Par-delà les refus polis et même l’affirmation qu’il se verrait bien dans quelques années au Sénat, « où la besogne est moins hâtive et, par conséquent, plus mûrie et plus sérieuse » qu’à la Chambre, se cache « un mépris extraordinaire » qu’il affirme à plusieurs reprises, en particulier dans un article intitulé « L’élite et la politique » et publié à la fin de sa vie.

42Contrairement à d’autres écrivains qui se sont engagés en politique, Zola croit possible d’amender le système par le naturalisme, seule hygiène d’une République en train de se transformer en régime d’assemblée. Donnons-lui le mot de la fin : « La République sera naturaliste ou elle ne sera pas  [81]. » Il assigne à l’écrivain-savant de montrer la voie. Le docteur Pascal, autre avatar du romancier dans le volume éponyme qui clôt le cycle et qui en est comme la conclusion n’affirme-t-il pas que la science va permettre de « pénétrer le secret du monde et réaliser le bonheur de l’humanité » ?


Mots-clés éditeurs : anti-roman parlementaire, Corps législatif, naturalisme, républicanisme, Second Empire

Date de mise en ligne : 02/09/2016

https://doi.org/10.3917/parl2.024.0037