Maxime Tandonnet, Histoire des présidents de la République. Vingt-quatre hommes et la France, Paris, Perrin, 2013, 544 p.
- Par Éric Anceau
Pages 209b à 224b
Citer cet article
- ANCEAU, Éric,
- Anceau, Éric.
- Anceau, É.
https://doi.org/10.3917/parl2.023.0209b
Citer cet article
- Anceau, É.
- Anceau, Éric.
- ANCEAU, Éric,
https://doi.org/10.3917/parl2.023.0209b
1 Haut fonctionnaire et principal conseiller de Nicolas Sarkozy durant sa présidence pour les questions d’immigration et de sécurité, l’auteur avait déjà publié, outre trois ouvrages très remarqués sur ces sujets, une histoire du 11 novembre 1940, en 2009. Au travers d’un plan chronologique en vingt-quatre chapitres – un par président de la République du premier, Louis Napoléon Bonaparte, au dernier en date, François Hollande – ce nouveau livre ne nous propose pas des biographies exhaustives des présidents, mais des portraits d’eux pendant leur passage aux affaires.
2 L’idée force de Maxime Tandonnet est de nuancer l’opposition classique d’un « roi fainéant » sous les troisième et quatrième Républiques et d’un « monarque républicain » sous la cinquième. La première est imputable, on le sait, à une tradition républicaine dominante issue de la Révolution et du souvenir du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, lui-même président sous la Deuxième République, le 2 décembre 1851, et la seconde à la Constitution de 1958 et la stature de De Gaulle. L’auteur ne nie pas l’échec de Mac Mahon en 1877-1879, le contre-pied pris par son successeur direct, Grévy, la jurisprudence qui suivit et surtout la peur constante des parlementaires d’envoyer à l’Élysée un homme cherchant à limiter leur pouvoir ou refusant d’exercer son rôle d’arbitre entre les partis. Il relate parfaitement le broyage de ceux qui comme Jean Casimir-Perier ou Alexandre Millerand cherchèrent à revaloriser la présidence, faits déjà bien connus. Il insiste sur Armand Fallières, représentatif jusqu’à la caricature du président effacé, en exagérant à peine lorsqu’il écrit qu’il concevait « sa mission comme celle d’un élu local suprême, conseiller général à l’échelle de la nation » (p. 169). En revanche, il souligne de façon plus originale que la fonction fut aussi prisée. Clemenceau qui l’avait dénoncée comme « aussi inutile que sa prostate » ne la brigua-t-il pas ? Il échoua face à la logique parlementaire. Cependant, certains présidents purent mener une politique forte. Grévy lui-même exerça une véritable « magistrature d’influence » consistant à choisir comme président du Conseil des personnalités qu’il appréciait et à écarter celles qu’il ne pouvait souffrir. C’est aussi depuis la troisième République, en particulier à partir du voyage de Félix Faure à Saint-Pétersbourg, en 1897, que le président entendit jouer un rôle en politique étrangère. Premier président de la quatrième République, Vincent Auriol ne fut pas non plus un personnage falot.
3 À l’opposé, l’ouvrage fait bien ressortir qu’en dépit de la Constitution de 1958 qui renforça très nettement l’exécutif, un tournant intervint dans les années 1980 avec l’abolition de la peine de mort qui ôta au président son droit de grâce régalien, la fin de la guerre froide qui le priva pratiquement de l’occasion de déclencher la foudre nucléaire, la montée en puissance du Conseil constitutionnel, la décentralisation, les transferts de souveraineté vers l’Union européenne et les effets de la mondialisation qui amputèrent beaucoup de ses prérogatives et de celles de son gouvernement. L’ouvrage montre l’impuissance des derniers présidents de la cinquième République et corrélativement leur désacralisation à laquelle Valéry Giscard d’Estaing avait commencé à participer par souci de moderniser l’institution et dont le bashing permanent à l’égard de Nicolas Sarkozy et de François Hollande, après celui dont il avait été lui-même victime à la fin de son mandat, est l’éclatant témoignage. L’utilisation sans autre effet que le discrédit des qualificatifs antinomiques « hyper » et « normale », montre, selon l’auteur, que la présidence a perdu son assiette.
4 Des portraits présidentiels ressortent d’autres aspects intéressants. Les mesures emblématiques et les inflexions des présidences sont bien évoquées. Dans chaque chapitre, l’auteur consacre de beaux passages au caractère et à la psychologie du chef d’État, à ses marottes, à ses rapports aux médias et à la vie quotidienne à l’Élysée. À l’exception notable de Jacques Chirac, très peu de présidents ont aimé le palais (appelé « prison » par Poincaré ou « caserne » par de Gaulle qui envisagea même de s’installer au château de Vincennes, et déserté par Mitterrand, Nicolas Sarkozy et François Hollande), au point que l’on peut parler de véritable « malédiction élyséenne ». La place et le rôle de l’épouse sont également bien traités. De ce point de vue, nos républiques les plus récentes n’ont rien inventé. Élise Thiers et sa sœur Félicie Dosne s’occupaient d’œuvres sociales dès 1871 – ajoutons, dans la lignée des épouses de monarques – et Cécile Carnot organisait les Noëls de l’Élysée pour les enfants, dès la fin des années 1880. Si un monde semble séparer « tante Yvonne » de la simple compagne et toujours journaliste Valérie Trierweiler, l’auteur nous rappelle que Gaston Doumergue attendit la fin de son mandat, en juin 1931, pour officialiser sa relation avec une veuve et agrégée de l’université.
5 À nos yeux, les passages les plus intéressants concernent les rapports entre les différents chefs de l’État d’une part et les présidents du Conseil ou premiers ministres, le secrétaire général de l’Élysée et leur cabinet d’autre part. Ils reposent sur une information solide provenant des Mémoires des principaux intéressés et pour les six derniers présidents sur des entretiens directs que l’auteur a eus avec une douzaine de leurs collaborateurs (Bernard Esambert, Philippe Sauzay, Jacques Attali, etc.).
6 Comment ne pas être frappé, par exemple, par l’opposition, aux deux bornes de la période, entre les deux secrétaires généraux Barthélemy-Saint-Hilaire et Guéant, lequel eut, en revanche, pour lointain précurseur, l’ancien préfet André Magre, secrétaire général d’Albert Lebrun dans les années 1930 qui s’exprimait dans la presse et se faisait photographier au travail (p. 264). Barthélemy Saint-Hilaire et Guéant se rapprochaient toutefois par leur étonnante proximité avec le chef de l’État, Thiers dans un cas et Nicolas Sarkozy dans l’autre. Comment ne pas être frappé également par les ressemblances entre nos deux plus petits présidents par la taille, adeptes l’un et l’autre de longs monologues entre-maillés de digressions personnelles devant leurs collaborateurs. Ils sont d’ailleurs aussi les deux seuls de cette longue histoire, avec… « Napoléon le petit », en 1848, à s’être présentés devant le Parlement pour prononcer un discours. Il est fascinant de lire parallèlement le passage sur la cohabitation entre le président de la République Poincaré et celui du Conseil Clemenceau pendant la Grande Guerre (p. 197-205), puis aussitôt après ceux sur les trois cohabitions de la Cinquième (p. 426-429, 436-437 et 450-453), ou de rapprocher les idées d’Alexandre Millerand sur les institutions et la politique européenne et celles de De Gaulle, le discours d’Évreux du 14 octobre 1923 et celui de Bayeux du 16 juin 1946 (p. 230 et 319).
7 Malheureusement, l’auteur laisse lui-même à son lecteur le soin d’établir de telles comparaisons ou oppositions. Sans doute, a-t-il voulu faire preuve de la plus stricte neutralité… Il y parvient généralement, même si l’on perçoit un léger ressentiment à l’égard de Nicolas Sarkozy. Non que l’anti-portrait de De Gaulle qu’il en dresse travestisse la réalité, mais l’auteur nous montre d’emblée où il veut en venir en ouvrant son chapitre par une citation de Marcel Gauchet. L’avant-dernier hôte de l’Élysée devient « le premier président postmoderne », car « la rupture sarkozyste a consisté à assurer ouvertement une ligne directrice suivie en catimini par ses prédécesseurs Mitterrand et Chirac : la banalisation française dans l’espace occidental et mondial » (p. 467), compensée par un hyperactivisme, un élan nietzschéen avec un demi-millier de voyages en province, plus de deux cents à l’étranger, mille discours ou prises de parole et une volonté constante de prendre l’opposition à contre-pied et de surprendre l’opinion. Cela n’enlève d’ailleurs rien à la pertinence de l’analyse du quinquennat, de part et d’autre du remaniement de juin 2009, avec d’abord la phase d’« ouverture » puis celle du « retour aux fondamentaux ».
8 Une conclusion plus étoffée et plus ambitieuse aurait aussi été bien venue. Quelques lacunes bibliographiques sont par ailleurs à déplorer en particulier pour le xixe siècle. Elles expliquent sans doute les rares erreurs de l’ouvrage. Sadi Carnot ne fut pas le premier grand voyageur parmi nos présidents et Jean Casimir-Perier le premier à chercher à revendiquer un lien direct avec les Français puisque, dans les deux cas, Louis-Napoléon Bonaparte les précéda, le septennat ne fut pas institué par l’amendement Wallon en 1875 mais par une loi, deux ans plus tôt,… Dans l’énumération des éléments qui contribuèrent à forger l’image de VGE, l’auteur oublie l’accordéon, et dans les scandales qui affectèrent la fin de son mandat, les avions renifleurs. Secondairement, plusieurs prénoms des personnalités sont erronés : le maréchal Mac Mahon n’était guère appelé Maurice que par ses intimes et plus généralement Patrice, le président du Conseil, Floquet, se prénommait Charles et l’ami de Mitterrand au destin tragique, de Grossouvre, François. L’ouvrage que complète enfin un tableau des principales caractéristiques des présidents, leurs portraits ainsi qu’un glossaire extrêmement instructif n’en demeure pas moins une grande réussite et ne peut laisser indifférent celui qui s’intéresse à l’histoire politique française.
9 Éric Anceau