Article de revue

Une Parodie prophétique

Pages 201 à 209

Citer cet article


  • Morali, Y.
(2017). Une Parodie prophétique. Pardès, 60(1), 201-209. https://doi.org/10.3917/parde.060.0201.

  • Morali, Yehouda.
« Une Parodie prophétique ». Pardès, 2017/1 N° 60, 2017. p.201-209. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-pardes-2017-1-page-201?lang=fr.

  • MORALI, Yehouda,
2017. Une Parodie prophétique. Pardès, 2017/1 N° 60, p.201-209. DOI : 10.3917/parde.060.0201. URL : https://shs.cairn.info/revue-pardes-2017-1-page-201?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/parde.060.0201


Notes

  • [1]
    Jacques Ben Bahar. « Surmenage intellectuel », Le Matin, 22 mai 1887. Voici la manière dont la rédaction présente l’article : « Nous recevons de M. Jacques Ben Bahar, professeur de langues vivantes la communication suivante ». Lorsqu’en 1918 il sera arrêté pour espionnage, c’est également ce nom de « Ben Bahar » qu’on retrouvera dans certains articles.
  • [2]
    « Notre confrère Jacques Bahar, officier interprète d’état-major et professeur d’italien et d’allemand dans nos cercles militaires n’est autre que le distingué philologue qui établit le premier dans Le Siècle en 1898 que le bordereau du traître d’état-major Esterhazy avait originairement été écrit en allemand », La Grimace, 10 novembre 1919.
  • [3]
    La Petite Tunisie du 20 août 1931, « Jacques Bahar, un chimiste de premier ordre ».
  • [4]
    « Rien de nouveau sous le soleil », Hazvi, 26 août 1898. L’hébreu est celui d’un débutant – mais Jacques Bahar ne perd pas, dans l’article, ses qualités d’humour et d’imagination.
  • [5]
    Un des valets de la marquise de Goirante reçoit une grosse somme pour humilier publiquement un financier juif, le baron Sosthène de Gaunerdoff. Au moment de lui rendre son manteau, il hurle : « Passez la pelisse du sale Juif ! » Dans son bureau, le soir même, le baron juif outragé lit une lettre prophétique qu’il vient de recevoir d’un Juif pieux : « … ils te feront outrager même par leurs valets ». La scène principale de la nouvelle est donc celle de l’affrontement entre le banquier juif et le rabbin, convoqué sur-le-champ. Et voici ce que le rabbin dit au banquier :
    – Tu seras maître [de l’avenir] en devenant esclave du Passé. Sors de cette Égypte funeste, ta captivité fait celle de tout Israël ; sors de cette cité de goyim où tes palais altiers ne seront jamais pour eux, quoi que tu en aies, que d’éblouissants ghettos.
    Mais le baron, resté seul, ne suit pas les conseils du rabbin prophète et préfère la solution facile : se venger sur le marquis qui l’avait reçu et qui n’est absolument pour rien dans la terrible humiliation infligée.
  • [6]
    Sur la question du financement du Flambeau, on citera sa réponse à l’Écho sioniste du 24 janvier 1913, un texte que Bahar rédige, avec un humour un peu méprisant, avec un accent allemand : « Chamais ché n’ai réci un sou té gui gongue bour fonter lé Flambeau gui fit gréé et alimendé té mon sel et brodere argent chisqu’au dernier sou. » Parler d’argent semble sordide au très aristocrate Jacques Bahar qui, en 1913, semble déjà bien avancé dans son chemin de Juif haineux.
  • [7]
    Félix Faure, le président antidreyfusard est mort, de manière subite, le 16 février 1899, à 6 heures du soir, le 7 Adar de notre calendrier. « Baroukh Chepetaranou » signifie : « Béni celui qui nous a délivrés ».
  • [8]
    Lettre du directeur de l’Alliance israélite universelle de Tunis au président du Comité central de Paris. Archives de l’Alliance israélite universelle, Paris.
  • [9]
    Le Matin, 5 octobre 1918.
  • [10]
    « Y a-t-il de l’or en Tunisie ? », La petite Tunisie, 20-25 août 1931. L’article évoque des événements datant d’avant la première guerre, l’emprisonnement de Bahar, attribué à Clemenceau, la mort tragique de la femme de Bahar.
  • [11]
    « Jacques Bahar et son complice avouent », Le Matin, 20 août 1918.
  • [12]
    « Une grave affaire : Propagande défaitiste », Le Matin, 19 août 1918. Le même jour, The New York Times publie également un article consacré à Bahar : « New defeatist plot revealed in Paris », 19 août 1918.
  • [13]
    La Petite Tunisie du 25 août 1931.
  • [14]
    Dans « Le dilemme » (La Grimace, 31 octobre 1921), Jacques Bahar se montre violemment anti-anglais et pro-allemand. Dans les colonnes du même journal, il défend Joseph Caillaux, le ministre emprisonné par Clemenceau pour collaboration avec l’Allemagne. Et on peut supposer que son arrestation, en 1918, est liée à celle de Caillaux en faveur duquel il a témoigné.
  • [15]
    Urbain Gohier, La Vieille France, n° 351 du 11 au 17 janvier 1924 reproduite dans Les Documents politiques et financiers, avril 1926, p. 172-173. Urbain Gohier est un journaliste à l’antisémitisme féroce. Il voit dans la mort de Bahar un assassinat.
  • [16]
    Bahar est un Juif fasciné par l’aristocratie. Or les valeurs juives sont l’exact contraire des valeurs de l’aristocratie. L’aristocratie méprise la matière. Le Judaïsme voit dans la matière la porte du spirituel.
  • [17]
    J’ai évoqué ailleurs les nombreux points communs existant entre Altneuland (1902) et Antigoyisme à Sion. Voir : « Deux utopies où nous vivons » dans le recueil dirigé par Ilana Zinguer et Ruth Amar, Utopies, mémoire et imaginaire, Verlag Die Blaue Eule, Essen, 2008 et « Rêves viennois : antisémitisme et anticipation », Perspectives, 18, 2011.
  • [18]
    Je serais ravi de recevoir des informations supplémentaires sur le personnage et l’œuvre. Vue sa prolixité, je suis certain qu’il existe d’autres textes de lui, publiés ou non. Les informations peuvent m’être envoyées à mon adresse mail : < Yehuda.moraly@mail.huji.ac.il >.

1Étrange personnage que ce Jacques Bahar (1858-1923) dont on vient de lire ces « Mémoires du siècle prochain », texte de politique-fiction se présentant comme un reportage écrit, en 1997 – cent ans après son écriture – par son petit-fils. À partir des articles retrouvés dans deux bibliothèques, la Bibliothèque nationale et celle de l’Alliance israélite universelle, j’ai tenté de retracer les grandes lignes de ce que fut l’existence de ce polémiste juif très fécond, très doué et totalement oublié, Jacques Bahar. J’essaierai ensuite d’éclairer certains points relatifs à l’affaire Dreyfus (parodiée dans le texte) qui nous est moins familière qu’aux lecteurs français de 1898.

2Dans son livre Le lendemain d’hier (Yad Ben Zvi, 1993), Rachel Elboïm-Dror le dit avocat mais sa véritable profession reste un mystère. À chaque période de son existence, il se targue d’une spécialité différente : philologue, chimiste, ingénieur. Il semble qu’il ait été d’abord professeur de langues car les premiers articles de sa plume, retrouvés dans Le Matin de 1887 sont consacrés à une réforme pédagogique de l’enseignement des langues [1]. Et dans un article de La Grimace de 1919, on le dit encore une fois professeur d’allemand et d’italien [2]. Mais un article de La Petite Tunisie le présente comme chimiste [3].

3Fait singulier, à la fin de ce xixe siècle, si laïque : cet homme extrêmement cultivé est un Juif croyant, qui cite la Bible, la Michna et peut, en août 1898, écrire en hébreu un article dans Hazvi, où il compare l’affaire Dreyfus à l’affrontement entre Pharaon et Moïse au moment de la sortie d’Égypte [4]. La même année, il écrit un poème en alexandrins à Mme Bernard-Lazare : La femme juive.

4En 1897, l’affaire Dreyfus le lance (assez tard, il a 39 ans) dans l’écriture. Il rédige coup sur coup, différents opuscules destinés à prouver l’innocence de Dreyfus et la culpabilité d’Esterhazy : Le Traître, Esterhazy contre lui-même et Étrennes à Dreyfus, un dialogue entre un dreyfusard et un antidreyfusard. La même année, il publie dans Matines une nouvelle,La Pelisse, qui témoigne de son grand talent d’écrivain et de sa difficile position de Juif divisé entre l’admiration pour la culture occidentale et son désir de retourner à Sion malgré son enracinement dans la culture française [5]. La même année où il prône dans La Pelisse le retour à Sion, il publie un texte où il défend la position inverse. C’est un livre, Restons !, où il répond point par point au plan d’émigration proposé par Herzl dans L’État juif.

5Les Juifs se haïssent les uns les autres, jamais ils ne pourront habiter ensemble le même pays. D’ailleurs, ne doivent-ils pas rester en Diaspora pour la sauver ? Mais, nouveau coup de théâtre, invité par Herzl à représenter les Juifs algériens au Congrès de Bâle, il accepte. Il y traduira de l’allemand les principaux discours, ceux d’Herzl et de Nordau. Le voici revenu sioniste convaincu. C’est alors qu’il compose cet Antigoyisme à Sion où il mêle l’affaire Dreyfus et les espoirs réveillés par Herzl.

6En 1898, il semble avoir reçu un poste au journal Le Siècle, devenu bastion du camp dreyfusard. Il y publie plusieurs articles et on retrouve même, dans d’autres articles non signés, son humour si particulier et ses intimes préoccupations (l’antisémitisme, l’Algérie, l’assimilation, les mariages mixtes). Surtout, la même année, il fonde un journal sioniste, Le Flambeau, supposé être le pendant français du journal Die Welt. Et, de même que c’est avec ses propres deniers que Herzl a financé Die Welt, Jacques Bahar finance avec des fonds personnels ce Flambeau, journal mensuel où il rédige sous des pseudonymes la plupart des articles [6]. Des articles passionnants, qui nous interpellent encore et qui devraient être réédités : « Qu’est-ce que l’art juif ? », « Nietzsche et les Juifs », etc.

7Nouveau retournement. Bernard Lazare rompt avec Herzl après l’ouverture de la Judische Kolonial Bank, qui devait aider le mouvement sioniste à réaliser ses projets. Jacques Bahar emboîte le pas à son ami et collaborateur. Il rompt, lui aussi, avec le mouvement sioniste allemand. Le voici donc absolument seul, n’ayant contre lui que des ennemis. Les milliardaires juifs qu’il conspue et accuse de tous les crimes. Les rabbins du judaïsme officiel dont il se moque. On se rappelle que l’hospice des Sourds et Muets, dans L’Antigoyisme à Sion est situé rue Zadoc Kahn, le nom du Grand Rabbin de France dont il critique ainsi le silence pendant l’affaire Dreyfus. Les non-Juifs qu’il attaque sans ménagement. Annonçant la mort de Félix Faure « la veille de Pourim » il signe « Baroukh Chepetaranou » [7]. Et maintenant les sionistes allemands pour qui il est devenu l’ennemi à abattre. Qui le lira ? On comprend que Le Flambeau, surtout après la maladie et la mort de Bernard Lazare, cesse rapidement de paraître. En 1901, on retrouve Jacques Bahar en Tunisie, impliqué dans une nouvelle polémique où il se lance corps et âme. « L’affaire Didi » est une affaire d’argent mais Bahar a apparemment tenté de lui donner une dimension politique. Autour de cette « affaire Didi » subsistent à la Bibliothèque de l’Alliance israélite universelle de nombreux articles de presse. Je me contenterai de reproduire une lettre qui résume clairement le cas :

8

Nous avons depuis quelque temps à Tunis un journaliste nommé Jacques Bahar qui se dit rédacteur au Siècle et que vous devez certainement connaître de nom. Il est venu à Tunis pour soutenir devant les tribunaux arabes le procès d’un israélite nommé Didi. Ce dernier réclame 3 000 francs à un arabe lequel déclare les avoir déjà payés et exhibe, pour sa justification, une quittance en règle, rédigée par un notaire arabe et portant la signature de Didi. Mais celui-ci soutient que la signature a été imitée. Le faux est d’ailleurs devenu flagrant au cours des débats puisqu’il a été prouvé et admis par le tribunal arabe l’Ouzara que la date portée sur la quittance est postérieure d’un mois à la mort du notaire qui est censé l’avoir rédigée. Seulement comme il s’est trouvé un expert en écritures (israélite) qui a déclaré que la signature était bien celle de Didi, le tribunal s’est arrêté à cette dernière considération et l’a débouté de sa demande. Sur pourvoi de Didi, l’affaire devait venir en cassation et c’est alors que M. Jacques Bahar est arrivé à Tunis pour s’occuper du procès qui semble en effet des plus intéressants [8].

9Cette affaire banale a provoqué des torrents de passion dans la presse car on soupçonne Bahar de vouloir s’en servir pour délivrer les Juifs tunisiens de la jurisprudence arabe et de leur faire acquérir comme leurs coreligionnaires algériens, la nationalité française. Or, fait étrange, Bahar mène sa campagne dans les colonnes d’un journal antisémite tunisien, Le Promeneur. Le voici donc surveillé par la police, attaqué à la fois par les antisémites locaux et par les Juifs tunisiens qui se méfient du nouveau venu et craignent une naturalisation de masse. Bahar utilise les mêmes armes dont il s’était servi dans l’affaire Dreyfus : des opuscules, Halte-là, et un autre dont le titre nous semble bien familier mais qui a été rédigé en 1903, La Guerre des six jours. Il publie des articles en 1903 contre le résident général à Tunis [9]. Il écrira sur la Tunisie un autre livre Le Protectorat tunisien : ses fruits, sa politique (1904). Et il met en application son soutien à ce protectorat aux immenses ressources puisqu’il sera, un temps, le promoteur d’une mine d’or découverte en Tunisie [10]. Il devient « le président de la chambre syndicale de l’Invention », un président bien peu scrupuleux si l’on en croit un article incendiaire du Matin[11].

10À la fin de la guerre son nom apparaît dans la presse lié à une affaire d’espionnage. À la fin de la Première Guerre mondiale, il est accusé d’avoir envoyé à des industriels français des lettres leur demandant de se méfier des industriels américains désirant inonder le marché français :

11

Depuis quelque temps, les gros industriels de la métallurgie et du monde de l’automobile à Paris et en province recevaient une étrange circulaire. L’en-tête portait ce titre ronflant :
Le Phénix,
Office central de renaissance des pays dévastés par la guerre.
Comité de direction : 15, Cité-Malesherbes, Paris.
Le factum dactylographié était divisé en deux parties. La première partie, signée G. Ioshum, directeur de « l’office central de renaissance des pays dévastés », était une sorte de lettre d’envoi pour préparer le destinataire de la circulaire à la seconde partie. M. Ioshum, en se recommandant des opinions d’un certain M. Jacques Bahar qu’il qualifiait du titre de « président de la chambre syndicale de l’invention », amorçait une véritable propagande contre la participation de nos alliés américains à la guerre mondiale et annonçait que pour combattre l’aide américaine allait se fonder un organe puissant.
La deuxième partie de la circulaire était une longue lettre de sept pages, signée de ce M. Jacques Bahar. Elle constituait le plus odieux pamphlet contre nos alliés et contre la race française.
Une enquête fut aussitôt ordonnée et confiée à la Sûreté générale et aux divers services de police [12].

12Et le journal Le Matin dans les jours et les mois suivants informe ses lecteurs des développements de l’affaire. Bahar est arrêté en août, longuement interrogé. Lorsqu’il est relâché, en janvier 1918, sa femme est morte : elle s’est laissé mourir de faim [13].

13Il continue tout de même d’écrire. Ses derniers articles (dans un journal satirique, La Grimace) prônent un rapprochement avec l’Allemagne – contre l’Angleterre [14]. Il meurt en 1923 dans des circonstances mystérieuses, selon un article d’Urbain Gohier paru dans La Vieille France du 17 janvier 1924 :

14

Les morts mystérieuses : le Juif Jacques Bahar.
À New York se prépare un grand débat sur la question juive. La Jewish Tribune a cité Henry Ford en justice pour le contraindre à justifier ses campagnes intermittentes contre l’usurpation hébraïque. Les patriotes américains qui voient leur métropole occupée triomphalement par 1 800 000 Hébreux et tous les organes de la vie politique ou économique tomber successivement aux mains d’Israël, veulent profiter de l’occasion pour éclairer le peuple des États-Unis.
En novembre dernier, mes amis de New York m’ont demandé de leur trouver ici un Juif qui eût assisté aux séances du premier congrès à Bâle, en 1897. C’est de là qu’est sorti tout le plan de subversion mondiale auquel nous devons la Grande Guerre et ce qui s’ensuivra. Les Protocoles qu’ils aient été rédigés par des chefs Juifs ou par des espions recueillant la pensée des chefs Juifs résument l’œuvre du Congrès de Bâle. La Vieille France a dit le rôle de Théodore Herzl et de Max Nordau dans les événements. Lorsque je reçus la note de mes amis américains je songeai tout de suite à Jacques Bahar. C’était l’homme indiqué. Il avait suivi le Congrès de Bâle, il avait été l’ami intime de Herzl et de Nordau ; il avait été choisi par les organisations sionistes comme délégué pour l’Afrique du Nord. Orgueilleux de sa race, bouillonnant d’ardeur et d’idées, nourri de toutes les sciences, impatient de la tyrannie théocratique des consistoires, il pouvait exposer devant les magistrats, devant la presse, devant le peuple des États-Unis, la théorie et le mécanisme de ce qu’il appelait les Destinées d’Israël, de ce que nous appelons la Conspiration juive universelle.
[…] Alors je demande à Bahar de venir à mon cabinet. Je le mets au courant de l’affaire. Il accepte avec enthousiasme les propositions. Il se voit déjà, lui, « Petit Prophète » en Israël et méconnu de ses grands chefs, parlant au monde entier par la voix de la presse américaine. Il est prêt à partir sur-le-champ. […] Je lui donne rendez-vous chez moi le lundi 31 décembre.
Et le 29 décembre, j’ai lu :
On annonce la mort de Jacques Bahar [15].

15Bahar, un Juif déchiré, ami des antisémites : sa nouvelle (et je suis sûr qu’il en existe bien d’autres) La Pelisse montre bien les deux aspects de sa personnalité : d’un côté, le rabbin persuadé de la nocivité de l’Exil, demandant au baron de tout quitter pour sauver des Juifs en Israël. De l’autre, le baron, enraciné dans l’Exil et ne pouvant l’abandonner. Au mépris du rabbin pour le baron répond le mépris du baron pour le rabbin : les deux moitiés de Bahar se déchirent [16].

Les allusions à l’affaire Dreyfus

16Mais revenons aux années les plus créatives de Bahar, en 1898, au moment où il publie L’Antigoyisme à Sion, en feuilleton de quatre épisodes du 20 au 25 mars. Nous sommes au plus fort de l’affaire Dreyfus. Deux mois auparavant, le 13 janvier 1898, Émile Zola a fait paraître dans le journal L’Aurore son fameux « J’accuse » dont Bernard Lazare, ami de Bahar, a fourni la matière et suggéré le retour, comme une litanie, de l’expression « J’accuse ». Du 7 au 23 février, Zola et le directeur du journal L’Aurore ont été jugés. Ces quinze audiences vont faire connaître les détails de l’affaire Dreyfus au grand public – ce qui était le but de Mathieu Dreyfus.

17Jacques Bahar est un spécialiste de l’Affaire sur laquelle il a tant publié. Il profite de l’occasion pour ridiculiser Édouard Drumont et ses amis. La France juive de 1886 est devenue, dans l’utopie de Bahar, La Judée engoyisée où Viermond (le petit-fils juif fanatique de Drumont) accuse les chrétiens installés en Palestine de tous les méfaits inimaginables. Dans son utopie, Bahar fait mourir Drumont dans le massacre général dont ont été victimes les Juifs de France à la fin du xixe siècle. Drumont sera égorgé sur le socle de la maquette d’une statue élevée à la mémoire de Morès :

18

… apercevant la maquette en plâtre d’une statue il s’écria
Ah Morès ! C’est le châtiment pour le retard apporté à ton apothéose !

19Le Morès dont il est question est le marquis de Morès (1858-1896), un aventurier ami de Drumont qui tua en duel, en 1892, le capitaine Armand Mayer. Drumont avait sans doute lancé une souscription pour l’édification d’une statue immortalisant Morès, qui venait d’être assassiné en Tunisie, comme il lancera en août 1899 une souscription pour une statue à la mémoire du lieutenant Henry qui s’est suicidé en prison.

20Quant à la « dame voilée » qu’évoque le texte, il s’agit encore d’un écho de l’affaire Dreyfus. Rappelons qu’Esterhazy, soupçonné dès 1897 d’être le véritable auteur du bordereau, déclara dans La Libre Parole avoir reçu des documents d’une « dame voilée » qui lui aurait donné rendez-vous près des palissades du pont Alexandre-III. Cette dame voilée inventée par Esterhazy revient parodiquement dans le texte de Bahar.

21

Au demeurant j’ai dans le dossier que détient mon honorable défenseur
Maître Lateigne (avocat chrétien) un document décisif que j’ai reçu il y a peu de jours d’une dame voilée.

22Cette parodie de l’affaire Dreyfus est écrite lorsque Dreyfus est encore à l’île du Diable. Bahar l’imagine déjà libéré, réhabilité, sioniste, ayant émigré en Palestine, auteur d’un ouvrage sur « l’influence du calcul intégral sur la cabale judéo-arabe » et mort. Après sa mort, sa tombe en Palestine est l’objet de fervents pèlerinages. L’adresse de l’Hospice des Sourds et Muets (« rue Zadoc-Kahn ») est, on l’a dit, une critique à l’égard du silence observé par le Grand Rabbin de France, Zadoc Kahn, pendant l’affaire Dreyfus. Le nom du président du tribunal, Menahem Lazare est une référence à l’ami de Jacques Bahar, Bernard Lazare qui le premier a pris parti pour Dreyfus.

Un texte prophétique

23J’ai découvert le texte de Bahar traduit en hébreu dans le beau livre de Rachel Elboïm-Dror, Amahar chel Etmol (le lendemain d’hier). Le texte appartient en effet au genre de l’utopie sioniste. Dès la fin du xixe siècle – et bien avant Herzl et son État juif – des rêveurs se mettent à mettre sur papier des retours à Sion. En 1882, Menahem Eisler écrit une Prévision de l’avenir où il envisage déjà la chute de l’Europe après le départ des Juifs. En 1893, Max Otterberg écrit L’État juif en l’an 6000, etc.

24Au genre de l’utopie appartiennent les institutions loufoques décrites par Bahar dans la Palestine de 1997. La douane intellectuelle n’admet en Palestine que les personnes douées d’un quotient intellectuel élevé. Dans l’école de quarantaine les immigrants illettrés subissent un stage de désinfection intellectuelle aux frais de l’État. La Bibliothèque forcée remplace la prison. Le condamné doit écrire un ouvrage dont le sujet est une réparation de la faute qu’il a commise. Au-delà de ces suggestions, de nombreux éléments nous interpellent – parce qu’ils sont vraiment prophétiques. D’abord, la haine de soi qu’éprouvent les Juifs. Bahar montre « 79 000 Juifs antisémites » suppliant les antisémites de les épargner et de massacrer leurs compatriotes. Cette haine de soi – et de l’autre Juif – caractérisera au moins sa propre vie, puisqu’on le verra d’abord antisioniste devenir peu à peu un Juif hostile à tous les autres Juifs – un Juif beaucoup plus proche des antisémites que de ses compatriotes. Le massacre général des Juifs d’Europe que Bahar prévoit – et qui doit précéder le retour à Sion ne s’est que trop effectué. Mais quand il évoque l’immortalisation de ses compagnons du Congrès de Bâle, les avenues Herzl, les rues Nordau, je suppose qu’il plaisante mais, comme les rues existent aujourd’hui vraiment, le texte humoristique prend une dimension nouvelle. Enfin, et surtout, la vision d’Israël en tant que pays moral, ouvert aux étrangers me semble assez proche de la réalité. Elle a surtout servi à Herzl pour la rédaction de sa propre utopie Altneuland. Herzl a connu l’utopie de Bahar. Il l’a peut-être lui-même traduite en français, en allemand et l’a publiée aussitôt dans Die Welt[17]. Dans l’utopie de Herzl, Viermond, le Juif fanatique devient Geyer – et on lui fait un procès où est révélé un passé honteux – cette fois-ci, d’antisioniste.

25*

26Souhaitons qu’un éditeur audacieux puisse un jour regrouper tous les nombreux opuscules de Jacques Bahar, les articles qu’il a publiés dans Le Siècle, ceux du Flambeau, les nouvelles de Mâtines ou les textes de La Grimace. On pourrait alors mieux apprécier l’originalité de cet écrivain à l’humour si particulier, à l’imagination débordante. Et déplorer encore plus amèrement le gâchis de tous ces talents – qui ont aigri dans la France du début du xxe siècle. Au lieu de se transformer en Juif déchiré et dévoré par la haine de soi, que serait devenu Jacques Bahar si, fidèle à son enthousiasme de 1897, il avait suivi ses propres conseils et s’était lancé jusqu’au bout dans l’aventure sioniste ? C’est à ce Bahar-là, émigré non en Tunisie mais en Israël que je préfère rêver [18].


Date de mise en ligne : 31/08/2018

https://doi.org/10.3917/parde.060.0201