Remise ou rémission des fautes
- Par Daniel Sibony
Pages 57 à 66
Citer cet article
- SIBONY, Daniel,
- Sibony, Daniel.
- Sibony, D.
https://doi.org/10.3917/parde.058.0057
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- Sibony, Daniel.
- SIBONY, Daniel,
https://doi.org/10.3917/parde.058.0057
Notes
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[1]
C’est le titre d’un texte paru en 1976 dans la revue Tel quel et repris plus tard dans mes Écrits sur le racisme puis dans Le Racisme, une haine identitaire.
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[2]
Dans le roman Marrakech, le départ.
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[3]
L’expression judéo-arabe étant : que chacune demande dans l’autre. Autant dire : fouille l’autre avec sa demande. (Ta tsqsi fiha)
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[4]
En termes plus savants, si l’on pose que chaque sujet est porteur d’une singularité liée à son manque à être, les revêtements servent à déployer cette singularité, comme on dit en mathématiques. En tout cas, on recouvre par autant de feuillets qu’il faut. Et l’on sait que les revêtements sacrificiels, les recouvrements, sont récurrents.
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[5]
Dans cet élan d’amour, on ne se demande pas si l’autre supportera qu’on paie pour lui (les Chrétiens ont-ils si bien supporté qu’un homme ait payé pour eux ? C’est peut-être une des sources de la culpabilité chrétienne ; ou de la tendance à vouloir prendre sur soi les manques d’autrui). Le point de vue biblique est assez loin de l’idée selon laquelle, du seul fait que j’existe je suis coupable envers l’autre. Ce n’est pas envers l’autre mais envers l’être que je suis, non pas coupable, mais en défaut, même quand je suis en excès.
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[6]
La Torah fait même, en l’occasion, un acte symbolique : chacun donne la moitié d’un shéqél, pour qu’en faisant le total on ait à multiplier par deux en vue de connaître le nombre de tous les membres. C’est comme un vœu : multipliez-vous, au moins par deux, s’agissant de compter ; c’est un vœu de fécondité, de profusion ; pas de comptes trop justes, trop serrés. C’est cela, l’ouverture sur la bénédiction, la bérakha, la baraka.
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[7]
Il est remarquable que le rapport entre la forme faible khata (il a péché) et la forme forte khitta (il a expié) se retrouve en arabe, langue très proche quoique n’ayant pas les mêmes enjeux, entre khta (il a péché) et khtta (il a recouvert). Cela confirme, s’il en était besoin, le lien intime entre expier et recouvrir. On trouve (chap. 17) cette phrase éloquente (vé-hittéta ét ha-mizbéah bé-kapérkha ‘alav) : tu vas expurger l’autel en faisant sur lui expiation (ou recouvrement).
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[8]
Dans L’Avenir d’une illusion. Pour notre critique de l’approche freudienne de la religion, voir Nom de Dieu, par-delà les monothéismes (Seuil, 2002).
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[9]
Le psaume 130 insiste : « c’est avec YHVH qu’il y a la grâce, et que le pouvoir d’être épargné se multiplie, et c’est lui qui épargnera à Israël le poids de ses fautes » (ki im YHVH hahéséd véharbé immo pédout, véhou yfdé Israël mikol avonotav).
1 1. Le premier meurtre [1] dans la Bible, celui d’Abel par Caïn, montre bien ce que c’est de sacrifier l’autre pour combler son propre manque. Caïn n’est pas agréé, il est dans un manque béant de reconnaissance, il ne peut rien dire, pas même un mot de colère à ce frère dont il est jaloux ; il pense combler ce manque insupportable par le corps qu’il tue. Il « pense », c’est un grand mot, il passe à l’acte, ce qui pour lui est impensable.
2 L’a-t-il regardé d’un mauvais œil ? C’est probable ; d’un œil mauvais en tout cas. Et le « mauvais œil » n’est peut-être que cela, l’œil d’un être mauvais, son œil à l’instant où son « envie » est la plus dévorante.
3 J’ai raconté ailleurs [2] l’impasse comique et ordinaire que j’observais dans ma communauté quand deux femmes, sensibles au mauvais œil se croisent et prennent des nouvelles l’une de l’autre [3]. Le point d’impasse est vite atteint car si l’une se plaint, l’autre va croire que c’est pour conjurer son mauvais œil ; si elle ne se plaint pas, c’est qu’elle est contente, alors c’est l’autre qui sera supposée envieuse et qui aura, peut-être, un œil mauvais. De temps à autre chacune répond : « que le bien demande après toi » ; mais cela aussi est risqué, car si on demande que le bien soit après toi, c’est que tu es mal. Heureusement, il y a une issue, chacune fait précéder sa plainte d’une expression très appuyée : « que la plainte aille dans le désert ». Ce qui fait penser au bouc émissaire, qu’on charge de tous les péchés, tous les manquements du peuple, et qu’on envoie dans le désert. Évidemment, si pendant la conversation un objet tombait et se brisait, c’était presque l’exultation : il est parti en kappara (la perte imprévue paiera le manque ou la faute qui flottait sur cet échange, ne sachant où se poser).
4 2. C’est dire l’importance de l’offrande, du sacrifice, du don matériel qui supposent une perte consentie (un agneau ou un taureau, ce n’est pas donné) en vue de « recouvrir » la faute. Nous reviendrons sur ce « recouvrement » qui, en français aussi, est ambigu.
5 Écartons déjà, pour sa trop grande simplicité, le rituel du kippour appelé kappara où la veille, on sacrifie des volatiles qu’on fait tourner sur la tête de chacun en prononçant la formule : « voici ton échange, voici ta kappara, voici ton pardon » ; façon de faire un vœu : que les malheurs qui peuvent t’arriver lui arrivent à lui, d’ailleurs il en meurt ; et on égorge l’animal.
6 Après tout, le geste de Caïn n’est pas si loin, sauf qu’il a pris son frère et pas un animal : voici l’être par qui le mal lui est venu, il le prend et le tue. Espérant qu’il n’aura plus mal, mais cela se révèle plus complexe.
7 Le terme employé par la Torah pour certains sacrifices c’est : lé-khappér ‘aleikhém. On traduit souvent par : afin d’expier pour vous, afin qu’il y ait pour vous expiation. Le mot khappér ne dit pas tout à fait cela. Il accentue le verbe kafor qui veut dire recouvrir, enduire. L’arche de Noé, il lui est dit de la recouvrir d’une sorte de goudron pour la rendre étanche. L’enduit du recouvrement s’appelle kofér. Bien sûr, l’idée de ce sacrifice est d’obtenir un recouvrement, un revêtement de la faute, du manque, de la douleur éventuelle [4].
8 On recouvre pour ne pas voir, pour ne pas avoir ça en face ; pourtant, on voit bien qu’il y a quelque chose à ne pas voir, mais c’est recouvert. Un tel refoulement du manque - aussi officiel et symbolique - ne peut pas être sans effets. La psychanalyse, elle, opère à l’inverse : elle enlève un à un des bandages pourrissants ou moisis, plus encombrants que ce qu’ils servaient à refouler. On pourrait presque dire que la psychanalyse a été inventée pour aider les gens à ne pas passer leur vie à expier des fautes que souvent ils n’ont pas commises. Car, avec tout cet encombrement (que représentent le refoulé et l’appareil de refoulement), on peut dire que le sujet expiait quelque chose, sans toujours savoir quoi. Cela dit, avec ou sans psychanalyse, avec ou sans prières, la plupart des gens expient toujours quelque chose, un rapport en impasse avec la mère, le père, la fratrie, etc., transférés ou pas sur l’employeur, le système… ; ou simplement la « dureté de la vie ». Le langage religieux hébreu est plus net, puisque le sujet ponctue l’évocation d’un malheur par une expression précise : « en expiation du péché » (mikapparat ‘avone). On dirait qu’il expie à cause de ses fautes. Cela fournit une causalité, qui vaut mieux que l’angoisse du sans raison. Or c’est peut-être faute d’une expiation en règle, d’une kappara adéquate qui vous extirpe de la faute ou de la déficience.
9 On comprend que kappara devienne presque un mot d’amour : que tu sois couvert ou expurgé de toute faute, fût-ce à mes dépens ; que je paie pour toi, en somme [5].
10 3. Comment passe-t-on du recouvrement à l’expiation ? Car on l’a dit, kapper c’est recouvrir, c’est même l’idée de recouvrir avec la main légèrement courbe, la main recourbée qui fait cuillère comme pour prendre de l’eau, mais qui serait renversée pour mieux couvrir l’objet, puisque dans le mot kapper, il y a kaf qui veut dire cuillère, kappit étant une petite cuillère et kippour étant l’acte de couvrir la faute ; sachant aussi que kapporet c’est la couverture de l’arche de la loi ; et que par ailleurs, lorsqu’il s’agit de dénombrer le peuple, il faut que chacun donne un kofér, une petite somme, de quoi être couvert face au danger d’être identifié à un nombre fini ; de quoi épargner son « âme » face au danger d’être « fini », d’être achevé [6].
11 Il s’agit d’être pardonné, ou de relancer le don de vie par l’être. L’être (YHVH) n’est pas la présence constante au sens des grecs, c’est une transmission d’être. On prie pour le recouvrement fonctionne, c’est-à-dire pour qu’il prenne place dans une transmission de recouvrement, qui remonte jusque aux premiers ancêtres.
12 L’ambiguïté autour de l’acte qui recouvre, voyons-la déjà en français : « je recouvre » signifie que je couvre à nouveau, et signifie aussi que je récupère, par exemple que je recouvre mes droits, mon énergie, ma santé, etc. Recouvrer, c’est retrouver. En hébreu, c’est une affaire d’accent. Khata veut dire « il a péché », au sens de rater, mais si vous mettez un point (un daguésh) dans le t (la lettre tét), le mot khittah veut dire « il a fait expier, il a fait sortir le péché ». (Au passage, voyez Lévitique 14 sur la maison lépreuse que le prêtre doit rendre habitable ; le mot employé pour le recouvrement de la maison, c’est la version forte hatto de pécher khata. Au lieu de dire lékapér al habayt, il dit lékhatté ét habayt ; hitoah ét habayt, faire pécher la maison, l’expurger de son « péché » [7].)
13 Comme si en renforçant le manque, mais cette fois en pleine conscience, on se dégageait de son emprise. C’est la même racine qui donne le manque (le ratage ou le péché) et le pouvoir d’en réchapper. En arabe, on a la même opération, via l’accent, entre péché et pardon : pardonner c’est ghfr, c’est se déprendre de la faute, mais si on l’accentue, cela devient kfr, qui veut dire trahir, rejeter l’essentiel. En hébreu aussi, ce kafar signifie « trahir », au sens de couvrir l’essentiel, qui ne peut pas être couvert. Autrement dit, ce jeu étonnant sur la même racine, fait qu’elle veut dire à la fois la plongée dans la faute et l’expulsion de la faute.
14 4. Le sacrifice, moment crucial de rapport au manque, essaie d’arranger, de modifier le rapport à la l’être à travers ce rapprochement qu’il constitue (qorbane), rapport à l’être qui est convoqué dans toute cette histoire, puisqu’on est face à la l’être divin (lifné YHVH) ou face à l’inconscient. L’être étant, pour le dire vite, l’infini des possibles.
15 Quant à l’expiation, elle aussi a deux sens : le premier, c’est payer, souffrir, « en baver » jusqu’à être sauvé ; mais un autre sens se rattache à pieux (ou à « pie », le contraire d’« impie ») : expier, c’est être extrait du marasme où l’on se trouve pour être porté vers le domaine du pieux, au sens d’un lien spirituel. On entendrait alors, expier comme extirper, être tiré vers l’acte pieux, qui célèbre une transmission symbolique. Une prière, un sacrifice, peut assurer cette propulsion ; une bonne écriture aussi, dirait Kafka, pour qui écrire est une forme de prière. L’acte d’expiation, s’il vous articule à une transmission symbolique, vous aide à vous tirer du trou.
16 Lisez Être sans destin de Kertész, cela vous donnera l’idée d’un texte qui extirpe son auteur du trou où il était. Ça le tire d’affaire, non pas au sens de l’affect, mais au sens de l’inscription.
17 Il a fait l’acte pieux d’écrire, il en a sans doute bavé, mais il en a joui aussi. En tout cas, il faut éviter la grosse confusion de l’expiation et du paiement, tous deux mis sous le signe de la douleur. (On dit que la facture c’est la douloureuse ; mais si vous allez prendre un objet dans une grande surface, vous le payez en principe, et personne ne vous dira : « tu as payé, hein ? » ou « tu vas payer ! Tu ne vas pas t’en tirer comme ça ! ») Eh bien, dans la grande surface du monde, si vous prenez un objet, faste ou néfaste, il faut le payer, de diverses façons, dont le recouvrement est l’une des plus importantes. (Quant à l’objet de la prise, il est variable : on peut prendre un objet ou être pris par lui ; on peut prendre un coup ou être pris par une révélation.)
18 5. Donc, on apporte ce sacrifice pour que la trace du manquement se transfère sur cet animal qu’on sacrifie, ou sur le potentiel des traces qu’on essaie d’effacer, d’interpréter ; de transformer plutôt, car on n’efface rien dans cette transmission.
19 Ajoutons au passage que le sens du manquement ou du péché selon cette racine khatat, c’est le ratage.
20 Étrange de penser que le ratage est un péché ; pourtant c’est ainsi, rater sa vie ou même rater son désir c’est un péché contre la vie, et contre l’acte qui l’a donnée ; on peut s’y reprendre, et déjà on peut recouvrir le ratage ; c’est bien l’objet de ce sacrifice.
21 Une des visées de ce sacrifice, c’est le rachat. La vie est un rachat permanent, un rachat de la perte qu’elle-même organise. Un rachat du manque-à-être qui la fonde. Telle religion rapporte ce rachat à une faute première, un péché originel, comme par hasard implanté dans le sexuel. Les premiers textes de Freud sur la névrose obsessionnelle relient aussi ce rachat à une « action sexuelle commise dans l’enfance, avec plaisir », une action qui menace de faire retour, avec son cortège de honte et de culpabilité. Les deux points de vue sont assez proches, et ce n’est pas pour rien que Freud a cru réduire la religion à une « névrose obsessionnelle de l’humanité ». En quoi il a eu tort, la religion ne s’y réduit pas, pas plus qu’elle ne se réduit aux croyances irrationnelles qu’il a pointées [8].
22 6. Il y a aussi le rachat des aînés comme si, fendant les premiers la matrice ils étaient très exposés, peut-être à l’envie de la déesse mère ; en manque de protection. Et il y a cet aîné collectif qu’est le peuple juif, puisqu’il est écrit : « Israël est mon aîné » ; c’est une parole de YHVH, une parole ontologique. Cette place d’aîné est très risquée, il faut donc régulièrement que ce peuple soit rattrapé, récupéré ; c’est un peu l’objet perdu du Dieu, toujours à retrouver ; ou son objet de désir, de distinction. Cela suggère que le désir premier de l’être, c’est de distinguer, de faire une différence. Ce qui ne va pas sans risque et sans danger, voyez la différence entre Caïn et Abel. Celui qui est distingué est exposé à l’envie, la jalousie. Mais en principe cette différence venue de l’être et qui s’inscrit par lettres dans le livre appelé Torah, c’est-à-dire ce qui se montre, est appelée à avoir une valeur de parole bonne qui se transmet, ou de transmission parlante qui fait voir les choses autrement, qui par exemple donne de quoi se dégager du ratage et du manque déferlant.
23 Il y a donc des sacrifices pour ce rachat du manque qui surgit du fait d’être premier, exposé, distingué. Aujourd’hui le rachat des aînés est un rite très simple, mais l’important est la marque symbolique où il est dit et inscrit que cet enfant a été racheté, donc a été perdu et rattrapé. Imaginez, si Caïn avait eu un père qu’il aurait ainsi marqué, racheté, il n’aurait pas été fou furieux de n’être pas agréé ; ça l’aurait peut-être arraché à l’emprise de sa mère qui l’avait possédé (acquis de toute sa jouissance).
24 L’autre mot pour le rachat, c’est padah ; il s’emploie aussi pour le rachat de l’aîné (pidione ha-bén). Ce signifiant padah indique l’acte symbolique (divin) de libérer, dissoudre l’emprise ou la détresse, épargner un danger. Dans le psaume 111 on trouve : [YHVH] a envoyé de l’épargne à son peuple (pédoud shalah léamo) ; il a destiné à son peuple un pouvoir d’être épargné ; en somme, il expose son peuple en le distinguant, et il lui donne la faculté d’être épargné ; d’expier la distinction ; en se posant pour lui comme l’être salvateur. YHVH sauve son peuple du danger d’être distingué, d’être l’aîné, en accroissant son pouvoir d’être sauvé [9].
25 7. Il y a remise ou rémission des péchés, mais on n’efface rien. Même quand Moïse obtient le pardon après le péché du veau d’or, il lui est dit : le jour où je me rappellerai, je me rappellerai pour eux de leur faute ; le jour où ce sera rappelé par une faute ultérieure. L’écriture du Livre est faite pour reconnaître les ratages et pour les transformer, les intégrer. Moïse avait dit à son Dieu : si tu ne supportes pas leur faute [autrement dit, si leur faute n’est pas supportable], efface moi du livre que tu as écrit. C’est donc supportable, c’est intégrable par toutes sortes de recouvrements, de recouvrances, mais rien ne s’efface ; il n’y a même pas de couverture définitive. C’est le Livre infini qui est le revêtement du manque-à-être essentiel, de la faille ontologique, du ratage intrinsèque à l’humain. Et au fil des pages, on voit un peu comment faire avec ça, comment être couverts sans être complètement couverts parce qu’on étoufferait, et comment être à découvert sans être complètement dans l’angoisse. Donc être couvert, cela fait sens. Pensez aussi que dans une hiérarchie lorsqu’un sujet fait une grosse faute, on lui demande s’il était couvert, par un supérieur de préférence, lequel s’est défilé pour laisser l’autre à découvert, donc jetable. Trouver de quoi se couvrir est aussi très ambiguë, cela va du vêtement à toutes les tactiques du camouflage, mais cela permet aussi de prendre des risques, et de trouver de nouvelles voies. Notamment de prendre la parole et de tenir. Un petit prophète a dit : « nous payerons de nos lèvres les taureaux » ; nous remplacerons les sacrifices par des paroles. Mais les paroles ne sont pas toutes faites. Qu’avez-vous dit dans telle situation ? est une question cruciale et simple ; en général on n’a rien dit, on s’est défilé, on ne voulait pas faire d’histoires. On a créé un manque de parole, en plus du manque que la parole devait couvrir. Pourtant la dignité du sujet, sa verticalité symbolique est en jeu. En tenant cette parole symbolique à votre enfant, à votre ami, à vous-même dans telle situation, l’enjeu est de rester dans le rapprochement avec l’être, dans les conditions d’un qorban ; être proche de l’être, c’est être face au possible, à l’infini des possibles. Un enjeu du rapprochement est de « faire sortir de soi » quelque chose, soit un « mal », et c’est lékhapér (kapara), soit même un acte pieux ; extraire de soi un acte pieux, c’est entrer dans la piété, ou mieux, dans la grâce, dans le héséd ; c’est être grâcié.
26 8. On ne peut pas tout couvrir ; pas de couvrement pour un meurtre, c’est dit en toutes lettres ; ne touche pas d’argent (de kofér) pour éviter au meurtrier la fuite dans une ville refuge s’il a tué par mégarde. Parce qu’on a posé que si le sang coule, si le ratage est sanglant, si ça a fait une victime, le sang c’est la vie, et seule la vie qui peut recouvrir la vie.
27 En réalité, on fait toutes sortes d’arrangements, mais du point de vue de la loi, c’est sa vie qu’il a jouée ; on finit par trouver un kofér, un paiement, un gage, pour dégager le demi coupable.
28 Et il faut se garder de couvrir l’essentiel : le kofer, l’acte de recouvrement, s’il recouvre l’essentiel, c’est le reniement total, le blasphème : kafar ba’iqar se dit d’un homme qui a renié l’essentiel, par exemple l’alliance fondatrice du groupe. (En arabe cela donne les kafirines, ceux qui ont recouvert l’essentiel, l’essentiel étant Mahomet ; les « gens du livre », juifs et chrétiens, sont des renégats, des kafirines.)
29 Couvrir c’est aussi pardonner, c’est-à-dire cesser de nommer l’autre par l’acte qu’il a commis, cesser de l’identifier ainsi. Son « livre » n’a pas dit son dernier mot, il se poursuit, on ouvre une autre page mais l’ancienne page demeure ; pardonner c’est relancer le don de vie et cela engendre un apaisement. On ne travaille plus sous le signe de la faute, de la faille, de la déficience, mais d’une autre ouverture.
30 Le travail qu’on fait sur le refoulement vise non pas à effacer le refoulé mais à le reconnaître comme inscriptible, intégrable d’une façon qui n’empêche pas d’inscrire autre chose. Et si l’on identifie recouvrement et refoulement, on voit que ce système sacrificiel, y compris sous sa forme purement verbale, est une bonne métaphore des montages symboliques et psychiques que l’expérience analytique nous révèle. Car ce qui fait mal, c’est un mauvais refoulement, un couvrement raté ; sans doute aussi parce que ce qui était refoulé, recouvert était trop essentiel, et que le couvrir revenait à un reniement de soi ; ce qui était couvert, on pouvait faire des sacrifices pour le préserver, mais ce n’est pas lui qu’il fallait sacrifier. Le sacrifier, le perdre de vue, sait recouvrir l’essentiel, c’est un reniement ; c’est l’oubli du rapport à l’être.
31 9. Tous ces sacrifices sont faits « à la face de l’être », autrement dit, là où vous êtes exposé à l’être, à sa fureur et à sa grâce, à son déchaînement et à sa retenue ; là où, en même temps, vous êtes exposé à vos autres possibilités d’être. L’important est de ne pas se réduire à la faute commise, ni de se réduire à la satisfaction d’être dans la loi. Si vous êtes dans la loi et que vous êtes déjà rempli de cet être-dans-la- loi, vous êtes dans la faute, toute l’histoire de Job est là pour en témoigner.
32 Or si vous êtes « face à l’être », vous pouvez avoir en vue les possibilités du présent, il vous les présente et par là même il vous convoque à la présence.
Pourquoi l’œil, pour le mauvais œil, pourquoi pas une autre partie du corps ?
33 D’abord il y a d’autres organes, par exemple il y a la mauvaise langue, la mauvaise rumeur qui renvoie à l’écoute (shmou’a ra’a) ; mais le regard est essentiel, c’est la première chose par laquelle l’humain commence à se manifester, à produire, à encaisser ; le fœtus dans le ventre de sa mère entend et ne voit pas. Mais, lisez la scène où Ève voit le fruit, il est écrit : elle a vu qu’il était bon ; c’est curieux, à croire que dans la vue il y a plus que la vue. Moïse voit le buisson ardent, vayar, et ensuite « Dieu » a vu qu’il s’était écarté pour voir, etc. Et lors du don de la Torah : tout le peuple voit les voix. Autrement dit, même, s’il y a de l’ouïe, la vue a son mot à dire… Ce qui importe, c’est leur croisement. N’oubliez pas que Torah vient aussi de cette constellation autour de lé-horot : pour montrer, pour faire voir. La Torah c’est ce qui se fait voir du phénomène humain, cosmique, etc. (Quelqu’un dans la salle a dit que Torah venait de yaroh, viser ; c’est faux ; outre que pour viser il faut déjà voir. Voyez la Concordancia biblique là-dessus).
On dirait que, quoi qu’il arrive, ce qui est important c’est la vie ; et la faute, quoi qu’il arrive, reste
34 Ce n’est pas que la faute reste, c’est qu’elle devient inscriptible donc transformable, ouvrant sur autre chose. Tant qu’il n’y a pas l’opérateur du recouvrement (kapér, en paroles ou en sacrifice) qui permet de faire passer, et qui permet au sujet de passer, la faute barre la route ; la culpabilité. Ce n’est pas la psychanalyse qui dirait le contraire.
La circoncision n’est-elle pas un découvrement ?
35 C’est une entame, une façon d’entamer la mère. La mère méditerranéenne, quand elle porte un garçon, se pose comme l’image totale, elle est femme et elle est homme, il y a une petite queue qui lui sort du ventre, imaginairement, et on en coupe un bout pour entamer cette plénitude. Et dans certaines traditions, ce petit bout, on le consacre à la déesse mère, c’est-à-dire à l’Autre-femme qui serait jalouse de la plénitude de cette femme-ci ; pour conjurer cette jalousie, cette violence, on jette un bout de cette masse. Ce n’est donc pas seulement un découvrement, c’est aussi un recouvrement d’une dette, on entame et on donne quelque chose. Lors des circoncisions, vous remarquerez que c’est la mère qui est plus bouleversée, presque toujours.
Par rapport au rachat, je n’ai pas vu que les premiers-nés rachetés avaient un meilleur sort que des enfants non rachetés
36 On ne peut rien faire de cet argument empirique quand il s’agit de transmission symbolique. Un homme a observé tel commandement et il est mort ; un autre ne l’a pas observé, et il a guéri. Cela veut dire seulement que la loi n’est pas un mode d’emploi technique de la vie, que c’est un lieu d’être où l’on peut mieux déployer le jeu de la vie, et que le but n’est pas de l’étudier pour mieux comprendre tel ou tel verset, mais pour irriguer votre psyché avec des symboles puissants, des signifiants éclatants qui vous amènent à interpréter d’autres pans de votre vie. C’est à cela aussi que sert la création ou la psychanalyse, c’est de vous permettre en cherchant quelque chose d’en trouver une toute autre, plus surprenante.