Article de revue

Introduction

Le « chez-soi » en question

Pages 9 à 13

Citer cet article


  • Trigano, S.
(2012). Le « chez-soi » en question. Pardès, 52(2), 9-13. https://doi.org/10.3917/parde.052.0009.

  • Trigano, Shmuel.
« Le “chez-soi” en question ». Pardès, 2012/2 N° 52, 2012. p.9-13. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-pardes-2012-2-page-9?lang=fr.

  • TRIGANO, Shmuel,
2012. Le « chez-soi » en question. Pardès, 2012/2 N° 52, p.9-13. DOI : 10.3917/parde.052.0009. URL : https://shs.cairn.info/revue-pardes-2012-2-page-9?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/parde.052.0009


1L’ambivalence propre à l’hospitalité est inscrite dans l’anthropologie de nombreuses civilisations. En latin, le même mot, hostis, désigne l’hôte et l’invité, l’accueillant et l’accueilli. En hébreu, ger, l’étranger, est du même radical que le verbe gour, habiter, de sorte que le rapport à l’étranger décide du rapport à l’habitation, au foyer, à soi-même. Néanmoins, le ger y désigne aussi le converti, ce qui implique qu’un peuple est sous-entendu dans l’univers mental hébraïque et qui explique pourquoi il existe un autre terme pour désigner l’étranger, le nokheri, l’étranger national qui ne fait que passer et résider temporairement dans la société hébraïque.

2Cette ambivalence a été l’objet de beaucoup de réflexions philosophiques. La possibilité que celui que l’on accueille se révèle ennemi implique que le rapport d’hospitalité est dialectique et qu’il engage chez les deux partenaires qu’il réunit une modification de leur comportement individuel en vue de leur rapprochement dans le même lieu. L’hospitalité est en effet indissociable d’un lieu, exigu ou large mais délimité et clos de sorte qu’on n’y accède qu’en vertu d’un protocole.

3Là où il y a hospitalité il y a ainsi un « chez-soi » que l’on ouvre à autrui et où il entre. L’accueillant se fait plus « petit » pour faire place à un autre qui, lui-même, se fait aussi plus « petit » pour ne pas gêner celui qui lui a ouvert sa porte généreusement et risquer de le rendre étranger chez lui. L’invité s’efforcera de trouver sa place dans la demeure de son hôte, telle est la condition de l’hospitalité. Sans demeure ni foyer, sans sujet invitant, il n’est pas d’hospitalité.

4Ce schéma fondamental et immémorial peut-il être étendu des individus à toute une collectivité ? On n’est pas sans remarquer que l’humanité est composée de peuples, et que les individus s’y répartissent en fonction de ce critère. Pour ces derniers, confrontés à l’adversité de la nature universelle, le peuple tient lieu de « chez-soi » au sein du cosmos inhumain. Les vivants, c’est une loi générale, ne peuvent vivre continuellement « au dehors ». Ils ont besoin d’une « tanière » où s’abriter épisodiquement pour survivre. Cet abri – une maison, un foyer, une culture, un rapport privilégié avec d’autres hommes –, c’est ce qui humanise les hommes.

5Mais peut-on parler pour un peuple de « chez-soi » ? Quels sont les critères qui le définiraient. Le territoire ? La résidence ? La filiation ? La culture ? La Loi ? Un territoire peut-il être considéré comme une maison à moins que ce ne soit plutôt un mode d’être, une culture, une langue, produit des siècles de vie commune, qui définiraient son intimité et le seul lieu sur terre où elle est possible ?

6C’est ce qui est en question aujourd’hui, particulièrement en Europe (et finalement très peu ailleurs), avec la mondialisation et le relatif déclin de la conscience nationale. C’est le « chez-soi » qui y est en question jusqu’à la délégitimation. Puisqu’il s’étend à la planète, comme le discours de la délocalisation et de la fin des territoires le prétend, on serait partout chez soi, moi chez l’autre, l’autre chez moi… Dans ce sens-là, le « chez-soi » ne serait plus le lieu de l’intimité où rayonne le foyer et où l’existence du vivant se personnalise et s’humanise, en se détachant des rôles fonctionnels que chacun assume dans la vie sociale et derrière lesquels la personne, la chair de l’existence, disparaît. Dans les termes du sociologue Toennies, ce serait la fin de la « communauté » en tant qu’elle se distingue de la « société » mais dont elle est le foyer ardent (épisodique) de régénérescence. Le « chez-soi » deviendrait une sorte de couloir de transit, dans le meilleur des cas le hall des pas perdus d’une demeure sans âme. Cela sonnerait le glas de l’hospitalité : l’invitant devant accueillir tout passant, l’invité ne se réglant pas sur l’attente de l’invitant, l’invité libéré de la dette qui l’oblige à « rendre l’invitation » dont il a bénéficié. L’accueil lui serait dû et n’impliquerait pas qu’il accueille à son tour son hôte.

7Peut-on accepter une morale sans réciprocité ? Elle est imaginable dans certaines religions mais pose un problème en démocratie, quoique la question n’ait pas été pensée avec clarté. Dans la philosophie du Contrat, il n’y a pas de place en effet pour le rapport d’hospitalité qui émarge à la « grâce » et pas à l’utilité, quoique le donnant-donnant implique une dette de l’individu envers la communauté du Contrat, cette dette qui fait le citoyen. Mais surtout cette philosophie a du mal à penser l’identité sur le plan du collectif, qu’elle réserve aux individus et sur le mode du privé, non du public. Le Souverain est-il une demeure ? Est-il « habité », et donc singularisé malgré l’« universel » rationnel qui le fonde ?

8Les faits ont répondu, en fait, depuis deux siècles, là où la doctrine est restée sans voix. Il n’y a pas eu de régimes démocratiques en dehors d’États-nations. C’est un fait objectif et le fait qu’il soit contesté aujourd’hui dans la réalité et la théorie n’y change rien. Nous ne savons donc pas s’il est légitime (sur le plan de la rationalité démocratique) qu’un peuple cultive naturellement son identité, la condition primordiale pour mettre en œuvre l’hospitalité. Cela revient à se demander s’il est légitime qu’il y ait encore des « étrangers », c’est-à-dire des résidents qui ne sont pas des citoyens ? Tout membre se joignant au Contrat devrait être ipso facto un citoyen… Mais nous savons objectivement qu’il peut y avoir des étrangers dans un État démocratique.

9Dès lors, quelles sont les règles pour que le résident devienne un citoyen ? Cela nous le savons : le passage par l’acquisition de la nationalité, c’est-à-dire d’une identité nationale. Que doit être cette identité ? Doit-elle s’aligner sur une culture référentielle, celle du peuple résident et donnant l’hospitalité, produit de siècles de vie ensemble de populations qui furent à l’origine très diverses. Peut-elle devenir le médium de la communication de la communauté politique du Contrat, un codicille à la citoyenneté ? Devenir citoyen ce serait alors s’inscrire clairement dans un ordre culturel et identitaire dominant, échappant à toute considération de majorité ou de minorité. Ce qui est en jeu aujourd’hui ce n’est pas seulement l’accueil des étrangers en une époque de migrations puissantes, c’est aussi la légitimité de l’identité de l’invitant, de son droit à inscrire son humanité spécifique dans un espace du monde. Remarquons que cette question n’est soulevée que dans les pays démocratiques. Le reste de la planète exclue en masse tous les dissemblables – religion, race, culture… On peut alors se demander si ce questionnement même est moralement et politiquement fondé, morale de la réciprocité oblige.


Date de mise en ligne : 17/06/2013

https://doi.org/10.3917/parde.052.0009