Article de revue

Égyptologues ou biblioclastes ?

Christian Jacq, Christiane Desroches-Noblecourt, Jan Assmann

Pages 153 à 169

Citer cet article


  • Draï, R.
(2005). Égyptologues ou biblioclastes ? Christian Jacq, Christiane Desroches-Noblecourt, Jan Assmann. Pardès, 38(1), 153-169. https://doi.org/10.3917/parde.038.0151.

  • Draï, Raphaël.
« Égyptologues ou biblioclastes ? : Christian Jacq, Christiane Desroches-Noblecourt, Jan Assmann ». Pardès, 2005/1 N° 38, 2005. p.153-169. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-pardes-2005-1-page-153?lang=fr.

  • DRAÏ, Raphaël,
2005. Égyptologues ou biblioclastes ? Christian Jacq, Christiane Desroches-Noblecourt, Jan Assmann. Pardès, 2005/1 N° 38, p.153-169. DOI : 10.3917/parde.038.0151. URL : https://shs.cairn.info/revue-pardes-2005-1-page-153?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/parde.038.0151


Notes

  • [1]
    Arthur E. P. Weigall, The Life and Time of Akhenaton, Edimbourg-Londres, 1910. Cité par Jan Assmann, Moïse l’Égyptien, Flammarion-Champs, 2003.
  • [2]
    Le Figaro Magazine, 13 septembre 2003.
  • [3]
    Cf. Nicole Maya Malet (dir.), Moïse hébreu, Moïse Égyptien, Revue d’éthique et de théologie morale, Le Supplément, Cerf, n° 201, 1997.
  • [4]
    In Moïse l’Égyptien, op. cit.
  • [5]
    Un certain Guy Rachet, fort porté à faire le romancier avec les archéologues et l’archéologue avec les romanciers.
  • [6]
    La sortie d’Égypte. L’invention de la liberté, Fayard, 1986. Traduction espagnole et italienne, Gallimard, 1968.
  • [7]
    Gallimard, 1968.
  • [8]
    Totem et tabou, Payot, 1967.
  • [9]
    Le Figaro, loc. cit.
  • [10]
    Cf. Pierre Jouguet, L’impérialisme macédonien et l’hellénisation de l’Orient, Albin Michel, 1972.
  • [11]
    Moret et Davy, Des Clans aux Empires, Albin Michel,
  • [12]
    Isis et Osiris, Guy Trédaniel, 1985.
  • [13]
    Op. cit., p. 133 et sq.
  • [14]
    La remarque ne vaut pas seulement pour l’égyptologie biblioclaste mais aussi pour une critique biblique qui sacrifie à nombre de préjugés comparables. Cf. Pierre Bordreuil et Françoise Briquel-Chatonnet, Le temps de la Bible, Folio Histoire, 2003, p. 15.
  • [15]
    La Sortie d’Égypte, op. cit. p. 24.
  • [16]
    Cf. notre ouvrage, La communication prophétique, tome II, La conscience des prophètes, Fayard, 1973.
  • [17]
    Yetsiat Mitsraïm ve matane Thora (La Sortie d’Égypte et le don de la Thora), Tel Aviv, 1978.
  • [18]
    Histoire biblique du peuple d’Israël, Maisonneuve et Larose, 1962.
  • [19]
    Op. cit.
  • [20]
    Op. cit. p. 53.
  • [21]
    Les cadres sociaux de la mémoire, Albin Michel, 2001.
  • [22]
    Op. cit., p. 53.
  • [23]
    Op. cit., p. 214 et sq.
  • [24]
    Cf. Otsar pirouchim vetsiourim al Haggada chel Pessah’ (Recueil de commentaires et illustrations sur la Haggada de Pessah’), Jérusalem, 1975.
  • [25]
    Op. cit., p. 75.
  • [26]
    Sic.
  • [27]
    Sic.
  • [28]
    Op. cit., p. 282 et 283.
« Et Jacob bénit Pharaon... »
Gn ; 47, 10

1Contrairement à certains sondages, les personnages les plus populaires auprès des publics de France ne sont pas l’abbé Pierre ou Sœur Teresa mais les pharaons d’Égypte, qu’ils se présentent en la momie de Ramsès II ou sous la figure, encore plus énigmatique, de Akhenaton, l’inventeur dit-on du monothéisme [1]. La reine Hatsepshout, elle, leur est plus familière que Marie-Antoinette. Les ouvrages concernant ces personnages à la fois légendaires et historiques – tout dépend de la facture des légendes et de la valeur des documents historiques – sont des succès de librairie, parfois même des best-sellers. En France l’égyptologie est devenue plus qu’une discipline universitaire : une vogue, parfois une sorte de gnose ou de mystique. Elle entretient ses adeptes et édifie ses croyants. Mais user de ce vocabulaire c’est déjà entrer dans le débat qu’elle ouvre. Celui-ci exige qu’on en indique les bases avant de les assurer. Pourquoi des universitaires et des chercheurs dont la Bible est le domaine privilégié d’investigation se sentent-ils préoccupés par une telle vogue, en pleine post-modernité ? Parce que l’égyptologie en question ne se contente pas de découvrir les restes monumentaux, les mythes cosmiques et les mystères profonds de l’Égypte antique. Elle ne se borne pas à être une archéologie scientifique, pour autant qu’elle puisse accepter cette visée exigeante, à l’instar des autres sciences humaines et sociales. Cette égyptologie-là, particulièrement militante, intervient de plus en plus dans le domaine biblique, pour ne pas dire qu’elle y empiète. Alors mauvaise humeur de garde champêtre contre des braconniers ? En fait le débat se noue et parfois tend vers la polémique au regard de trois groupes de questions particulièrement querelleuses. A) Quelle place accorder à l’Égypte antique dans la constitution même de l’identité occidentale, si ce n’est humaine. L’Égypte pharaonique est-elle la « mère » de toutes les autres religions qui adopteraient vis-à-vis d’elle la position de filles ingrates, aux désirs matricides, ainsi que l’affirme le romancier Christian Jacq [2]. B) Comme le laisse entendre Christiane Desroches-Noblecourt, l’égyptologie et l’exégèse biblique sont-elles vouées à se confronter perpétuellement à propos d’un événement capital relaté dans le deuxième livre du Pentateuque, dans L’Exode, en hébreu Sepher Chemot, Le Livre des Noms, l’exode, précisément, du peuple des hébreux, des Bnei Israël, hors d’une Égypte devenue pour eux esclavagiste et exterminatrice [3] ? Comme on le verra, il arrive que cet événement – remémoré chaque jour dans toutes les synagogues du monde et qui constitue le fondement de la Pâque juive, des commémorations de Pessah’, mais aussi de la Pâque chrétienne – soit purement et simplement nié. Pourtant, une négation ne fait pas loi de soi. Pour aussi obtuse qu’elle se veuille, elle appelle donc l’examen de ses contenus et de ses intentions possibles. C) La narration biblique de la sortie d’Égypte fait également apparaître un personnage non moins fascinant que celui de Pharaon : Moïse. Se contentera-t-on d’en faire un anti-pharaon, retourné contre son peuple d’adoption, si ce n’est d’origine ? À moins de l’ériger avec Jan Assmann, en fondateur d’une religion retorse et perverse bien particulière, la religion... de la haine, de l’anti-humanité, marquée du signe distinctif de la circoncision [4] ? Dans ces conditions l’on doit se demander sans tarder quel esprit étrange et contradicteur a bien pu entendre, transcrire et transmettre la fameuse prescription du Lévitique, le livre le plus « ritualiste « du Pentateuque : « et tu aimeras ton prochain comme tien : Je suis l’Éternel (Lev, 19, 18) » ?

2Pour jauger du degré de pertinence d’une polémique, les attaques ad hominem sont symptomatiques. Publié en 1986, il y a presque vingt ans, un ouvrage sur la sortie d’Égypte vaut à son auteur une véritable lapidation – verbale, heureusement – de la part d’un archéologue et d’un égyptologue particulièrement croyant [5]. Pour faire bref, ce livre [6] ferait de moi rien de moins que l’ennemi du genre humain après s’être ouvertement déclaré celui du peuple égyptien. Une lecture même rapide de ce livre atteste du contraire. Mon objet de recherche étant le récit de L’Exode, j’ai eu naturellement à cœur de me prémunir contre toute approche unilatérale et confessionnelle. À cette fin je me suis entouré des précautions méthodologiques requises. On le vérifiera par la consultation de la bibliographie et celle de mes sources documentaires. Il est vrai que le nom de mon lapidateur n’y figure pas. Ce n’est pas intentionnel. Son nom ne devait pas être notoire. En réalité, les « faits » sont ici son moindre souci. L’âpreté de l’attaque, la volonté de souillure intellectuelle qu’elle exprime vont plus loin. Pour le dire cursivement il ne s’agit pas d’une diatribe académique lancée par un archéo-égyptologue froissé dans ses habitudes de pensée. Il s’agit de la tentative d’exorcisme mise en œuvre, avec sa mentalité singulière, par un adepte de la néo-religion égyptienne contemporaine, telle que la reconstitue une idéologie égyptologique fort éloignée des disciplines proprement historiques. Notre querelleur se comporte comme s’il était un prêtre de Amon Râ confronté à un descendant hallucinogène de la tribu de Lévi. Ma longue fréquentation de l’essai de Freud L’Homme Moïse et la religion monothéiste, m’a incité depuis longtemps [7] à faire la part des choses dans ces formes inattendues de guerre de religion. Ce que notre égyptologue au glaive vengeur ne supporte pas c’est qu’un descendant d’esclave hébreu ose encore évoquer un événement sur lequel les sables de l’Égypte et ceux qui les fouillent ont jeté des siècles de silence mutique. À l’évidence, évoquer la sortie d’Égypte constitue toujours une démystification que ne tolèrent pas les nouveaux mystagogues d’une religion égyptienne reviviscente et cousue main. Cette sorte d’égyptologie nourrit une croyance qui a bien peu en partage avec la recherche scientifique. Elle procède largement des troubles de l’identité religieuse contemporaine. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’un Occident désorienté ajoute à sa désorientation en se tournant vers un Orient anthume. Le drame est que ce même Occident confond l’Orient géographique et l’Antérieur mnésique, le Soleil et l’origine de la lumière. On comprend que les deux personnages de Ramsès II et de Akhenaton le fascinent. Le premier fut le prototype des Césars dont il entretient la nostalgie. Le second nourrit le culte d’une divinité dont les réverbérations solaires éclairent à peine les éclipses d’âme de ses néophytes. Néanmoins, pas plus qu’en psychanalyse l’on ne doit forcer une résistance, l’on ne doit en histoire des religions démonétiser une croyance. Toute croyance se caractérise par ses fonctions primaires et par ses bénéfices secondaires. Seulement aucun débat non plus ne saurait se refuser lorsque la croyance en question, non contente de s’affirmer à sa guise, nie d’autres croyances ou formes de pensée au motif qu’elles la contrarient. Freud, toujours lui, a bien montré en quoi la « toute-puissance de la pensée » était liée à la croyance totémique [8]. En tant que telle l’égyptologie de terrain n’est pas en cause. Ce qui fonde notre souci c’est qu’elle soit exploitée et détournée aux fins d’alimenter un contre-judaïsme et un anti-biblisme en le couvrant du sceau de « l’Antiquité ». C’est pourquoi l’on reprendra l’un après l’autre les trois groupes de questions précédentes. En ce sens la production romanesque de Christian Jacq mérite qu’on l’examine, en premier lieu, avec moins de hâte que l’usager du train désireux de se payer un moment d’exotisme pyramidal.

Christian Jacq ou le roman égyptologique comme culte mystagogique

3Les romans égyptologiques de Christian Jacq sont bien des best-sellers. Ils nous retiennent déjà à ce titre. Comme l’explique l’heureux auteur, un best-seller ne se fabrique pas de manière délibérée [9]. Un roman le devient lorsqu’il rencontre un vaste public, jusque-là potentiel. Qu’ils procèdent de la réalité historique, ou qu’ils constituent des figures imaginaires les personnages qui le peuplent suscitent alors rien de moins que l’identification, quasiment fusionnelle, des lecteurs avec eux. Le phénomène ne se réduit pas à une identification simplement psychologique. Le nombre considérable des lecteurs passant à l’acte d’achat constitue ce phénomène en fait sociologique. Faut-il s’en étonner ? Christian Jacq n’a certes pas inventé le roman historique. Ses prédécesseurs sont illustres qui, sur une trame événementielle plus ou moins réelle, ont créé des personnages qui semblent plus vrais que nature, Don Quichotte, Jean Valjean, d’Artagnan ou Arsène Lupin. La Bible elle-même n’a pas été avare de thèmes romanesques ou théâtraux. Qui se plaindrait que Racine eût écrit Athalie et Esther ? Et Thomas Mann la quadrilogie de Joseph et ses frères ? Les exemples pourraient être multipliés. À n’en pas douter, il n’est aucune de ces productions romanesques qui ne comporte et ne veuille illustrer les propres thèses de l’auteur. Pourtant, les romans égyptologiques de Christian Jacq ne s’inscrivent pas exactement dans cette lignée. L’intrigue romanesque n’y est au fond que le prétexte à une tentative de « reconstitution » historique. Pour l’auteur de la série des Ramsès puis des Osiris, les personnages qu’il met en scène ont surtout pour mission de rendre présents leurs modèles immémoriaux. Ces romans se veulent, à leur manière, résurrectionnels. Les procédés narratifs y apparaissent fortement didactiques et mystagogiques. Leur lecture se doit être participative, liturgique et quasiment cultuelle. Christian Jacq l’énonce clairement : « Sans nul doute notre civilisation est championne toutes catégories de la science et de la technique. Mais en la matière n’aurait-elle pas oublié le message de sa mère, l’Égypte pharaonique ? » La thèse n’est pas insoutenable. Nul ne devrait ignorer la fascination que l’Égypte pharaonique a exercée sur la Grèce et sur Rome [10]. Alexandre et César n’ont eu de cesse que de se faire initier aux mystères célébrés dans les temples égyptiens à l’attention des initiés. Que Memphis prenne sa place aux côtés de Athènes ou de Rome ne paraît ni abusif ni scandaleux, surtout si ces dernières capitales se montraient oublieuses des influences nilotiques qui s’exercèrent sur leurs populations et sur leurs institutions. L’intention de Christian Jacq devient plus discutable lorsqu’elle donne à penser qu’en vérité, et outre ces influences prétendument occultées, les religions bibliques, le judaïsme et le christianisme, ne sont que des copies de la religion égyptienne matricielle qui souffre de leurs multiples et inavouables emprunts dont certains portent sur l’essentiel de ce qu’elles professent. Toutefois, Christian Jacq reste prudent à propos de la sortie d’Égypte dont ses propres romans, à notre connaissance, ne traitent jamais. Ce silence est-il déjà un jugement « historique » ? En revanche, que le judaïsme et le christianisme soient des religions plagiaires est indubitable à ses yeux : « Dans les mystères d’Osiris l’on célébrait aussi le Dieu ressuscité sous la forme du pain et du vin, symbolique dont s’inspira le christianisme. » Et d’enfoncer le clou : « “Au commencement était le verbe” de l’Évangile de Jean n’est qu’une adaptation d’un texte égyptien ». La terminologie péjore, déclasse. Elle dénote une forme de grivèlerie intellectuelle et spirituelle plus que bimillénaire commise au détriment de la religion mère. Christian Jacq n’en reste pas là. Il renforce ses positions par une citation d’un égyptologue réputé, Siegfried Morenz, une citation apparemment dubitative mais qui laisse pressentir le sentiment profond de son auteur ; « Qui dira si ce ne sont pas les momies égyptiennes qui ont inspiré la notion de résurrection de la chair dont on ne peut dire qu’elle soit vétéro-testamentaire ni chrétienne, ni surtout grecque ? » Qui le dira en effet !

4Doutera-t-on plus longtemps de l’idée générale qui se faufile dans de pareilles affirmations ? Elle postule l’existence d’une religion non pas tant mère que pure, totale, absolue, qui, elle, n’aurait pas d’antécédence, qui, elle, n’aurait rien emprunté à personne ; une religion en somme née d’elle-même, autarcique, autosuffisante, hermaphrodite. Par ce procédé tant Christian Jacq que Siegfried Morenz – dont les affirmations sont beaucoup plus nuancées – reconstituent, sans s’en rendre complètement compte, l’idéologie pharaonique dans ce qu’elle comporte de plus caricatural, pour ne pas dire de plus dérisoire et de plus régressif, intellectuellement et spirituellement. Une idéologie de la parthénogenèse, de l’auto-divinisation, dans laquelle la mythification de ses personnages héroïsés n’est possible qu’au prix de la mystification des adeptes crédules, comme l’a si bien montré Moret à propos des liturgies de l’Égypte décadente [11]. Décidément Champollion doit être bien malheureux ! D’où la différence majeure constatable entre l’idéologie égyptologique de l’exégèse biblique.

5Toutes les créations spirituelles ou esthétiques – pour autant que ces deux qualificatifs ne soient pas synonymes – prétendent à l’originalité. L’originalité n’a jamais été synonyme d’amnésie et elle ne contraint pas au rejet du principe généalogique. Dans le récit biblique les premiers chapitres de la Genèse ne relatent nullement l’histoire politique, cultuelle et culturelle du peuple juif. Ils relatent les commencements de l’univers et les débuts de l’humanité en insistant sur ces deux principes constituants, celui d’identité et celui de diversité. Le premier de ces principes se déclare dans la création de l’Humain (Haadam) en alliance avec le Créateur (Gn ; 1, 26). Le second se reconnaît dans la diversité bienvenue des peuples, des cultures, des langues et des croyances en Dieu (Gn ; 10, 31). La Bible n’enclave pas le peuple juif – aussi singulier que tous les autres peuples dont il est le contemporain –, ni rien ou personne qui en sera issu ou qui s’en réclamerait, à l’intérieur d’un genre humain qu’il méconnaîtrait, dédaignerait ou ignorerait plus ou moins superbement. Le livre de la Genèse décrit les échanges de personnes, d’idées et de biens entre les patriarches, les matriarches et les autres peuples de la région, et notamment avec l’Égypte (Gn ; 13, 1). Dès lors, de quel droit parler de copiage, sinon de « copillage » lorsque, répétons-le, ces échanges bilatéraux sont décrits et commentés dans leurs plus fines modalités, souvent pour en souligner l’aspect bénéfique ? Est-il besoin de revenir sur l’histoire si intensément égyptienne de Joseph et de ses frères ? Lire les best-sellers de l’égyptologie actuelle ne doit pas empêcher de relire et d’étudier comme elle le mérite par exemple l’immense œuvre de Thomas Mann, exemplaire par ses recherches, par la rigueur de sa méthode comparatiste, et surtout par son authentique talent littéraire. Durant la montée du nazisme, cet Allemand ne s’acharnait pas à conspuer le judaïsme. Il s’attachait au contraire à en désempierrer les sources pour que l’on revienne y boire.

6Par suite, de qui sont les emprunts inavoués ? Pourquoi vouloir à tout prix, obsessionnellement, imputer à l’Égypte une idée capitale : celle de résurrection qui a habité, et qui habite toujours, sous des formes diverses, le genre humain entier ? S’il faut mettre en cause les captieux et les captateurs, ceux-ci ne se trouvent-ils pas du côté des thuriféraires d’une religion a-parentale ? La mystification déniée se paye alors de la démystification sauvage. Lorsque l’on s’acharne à ôter toute réalité à Moïse et toute originalité à Jésus, en érigeant Osiris en Législateur premier, en Christ des Christs, l’on s’expose au rappel d’autres avis, moins complaisants. Le Osiris de Christian Jacq est-il tout à fait le même que celui de Plutarque ? Celui-ci raconte qu’après sa défaite devant le dieu Python le corps d’Osiris fut morcelé et ses membres dispersés. Isis, sa sœur-épouse, s’attacha à le reconstituer. Elle en retrouva presque tous les membres disloqués. Sauf un… le membre viril mangé par les poissons du Nil devenus tabous de ce fait. Pour pallier ce manque – ou pour dissimuler cette castration – Isis fabriqua des phallus postiches, qu’elle disposa dans les temples, afin qu’ils y fussent adorés comme s’ils avaient été réels [12]. Légendes, légendes…

Christiane Desroches-Noblecourt ou le comparatisme malmené

7Parmi les égyptologues contemporains Christiane Desroches-Noblecourt occupe une position suréminente. Sa connaissance du terrain, ses expositions à succès, ses livres-cultes sur Toutankhamon ou sur la reine Hatsepshout font autorité. Une fois de plus, il ne s’agit pas de discuter ses compétences ni de mettre en cause son autorité lorsqu’elle s’exerce sur son domaine particulier. Il s’agit de discuter ses thèses et ses méthodes, ou plus exactement son absence de méthode lorsqu’elle s’aventure sur le terrain biblique et qu’elle tranche là de ce qu’elle ignore au seul prétexte que ce terrain est mitoyen de l’égyptologie. On en prendra un exemple significatif dans ses interventions au colloque Moïse hébreu, Moïse égyptien[13]. Le débat s’y portait d’une part sur la personnalité historique ou affabulée de Moïse, si ce n’est sur son identité, et d’autre part sur la réalité de la Sortie d’Égypte considérée comme événement historique. Dans les deux cas Christiane Desroches-Noblecourt conclut à l’absence de base historique des récits bibliques qu’elle considère par suite comme des fables, de surcroît malveillantes, dirigées contre l’Égypte antique dont elle se fait en somme la porte-parole. Le décret est tranchant : « Dans l’archéologie égyptienne il n’y a rien sur l’Exode. » Le constat se veut objectif. Ses prolongements sacrifient moins à l’objectivité. Nul n’ignore que l’archéologie égyptienne – à condition de la prendre comme un bloc, sans fissure, non sédimenté, non mutilé – ne comporte en tout et pour tout qu’une seule mention relativement claire de l’existence du peuple juif : la stèle dite de Menephtah. Pourquoi ne pas la prendre pour point de départ d’investigations plus poussées ? Ne pourrait-on pas, en outre, exploiter certaines autres allusions convergentes liées à la bataille de Kadesh, en l’an VII du règne de Ramsès ? Est-il impossible que ces indications regroupées et recoupées forment des présomptions, sinon des preuves, d’un séjour des Hébreux en Égypte de sorte qu’une recherche véritablement comparatiste s’engage enfin ? Le couperet égyptologique tombe : « Impossible puisque les Hébreux n’existaient pas. Il y avait juste les Hapirous, ceux qui faisaient les vendanges et venaient volontairement s’engager pour faire les briques et charrier les blocs de pierre de Pharaon. »

8Ainsi passe-t-on du constat matériel, dans un état donné de nos connaissances, à un décret d’inexistence absolue. Cette fois, l’âme de Karl Popper doit se ronger les sangs. L’objection méthodologique alors devient dirimante : que faire du récit biblique ? Peut-on en juger du point de vue exclusif de l’archéologie égyptienne, elle-même géographiquement circonscrite, une archéologie que l’on pourrait qualifier d’enclavée et de superficielle au regard d’autres sources, celles-ci seraient-elles obstinément niées ? Quand un objet de recherche est sécant à deux plans et lorsqu’il engage deux disciplines, à quel titre s’autorise-t-on à en juger unilatéralement, en frappant de sens interdit les voies qui le rendraient accessible ? En l’occurrence Christiane Desroches-Noblecourt reconnaît volontiers ses lacunes et son ignorance : « Je suis catholique de naissance. Donc (sic) la Bible n’est pas mon fort… ma connaissance de la Bible est donc restreinte. » Faute avouée… Pourtant Christiane Desroches-Noblecourt se reprend aussitôt et se relance : « mais elle n’est pas restreinte en ce qui concerne les points touchant l’Égypte ». Si l’on a bien suivi, Christiane Desroches-Noblecourt reconnaît que le récit biblique de L’Exode touche, de près ou de loin, à son champ de recherche, ce qui devrait l’inciter à reconnaître l’obligation en ce domaine d’un véritable comparatisme. Elle déclare ensuite son ignorance quasi complète de l’univers biblique et probablement de la langue hébraïque. Cependant, au lieu d’avouer ses limites et de laisser la recherche ouverte, elle s’autorise à la clore sans appel, en invoquant son exclusive compétence d’égyptologue. Dans quel autre champ d’investigation une telle attitude serait-elle acceptée ? L’égyptologie est érigée en discipline totale, auto-engendrée définissant de manière souveraine ses propres critères, n’autorisant quiconque à les mettre en question. La croyance finit par y submerger et faire couler à pic toute méthode. Ne retrouve-t-on pas en cette égyptologie de terrain une attitude analogue à celle que Christian Jacq entretient en matière d’égyptologie romanesque ? L’égyptologie tout entière finit alors par donner l’aspect d’une pseudo-discipline, géo-centrée et ethnocentrique, légèrement fantaisiste. Ce qui n’empêche nombre de questions d’insister pour qu’il leur soit donné une réponse digne de ce nom.

9Et d’abord, comment délimiter le domaine de l’égyptologie à visée scientifique sans en faire un territoire sacré, interdit au commun des mortels ? Tautologiquement ? Par ce qu’en décident les égyptologues ? N’est-ce pas le sujet même d’une recherche qui doit en inspirer la méthode et les modalités d’investigation ? Pour qui ne l’a jamais étudié, pourquoi un sujet donné ne bénéficierait-il pas d’une présomption de réalité ? Les raisons invoquées par Christiane Desroches-Noblecourt pour justifier son ignorance du domaine biblique sont étranges. Depuis quand être « catholique de naissance » justifie-t-il l’ignorance crasse de la Bible ? Renan, Loisy, Jacques Maritain, Julien Green, Paul Beauchamp, s’accordaient-ils pareille licence ? Une si lourde ignorance est-elle admissible depuis Vatican II et le développement du dialogue inter-religieux ? Lorsque de surcroît nos opinions affectent des formes de foi vécues au présent, l’ignorance n’est jamais vénielle. Elle constitue un lourd manquement aux exigences de la vérité. C’est par un pur passage à l’acte que Christiane Desroches-Noblecourt décide que cette Bible qu’elle ne comprend pas et qu’elle ne sait pas lire dans sa langue originelle n’est pas un document égyptologique. Quiconque est praticien des sciences humaines et sociales ne saurait à son tour l’ignorer : lorsqu’un même objet est connexe à deux champs, que l’un des ces deux champs s’avère saturé d’informations et l’autre assimilable à un terrain vague, l’absence de traces dans le champ mutique est elle-même une trace ostensible. L’on ne saurait balayer d’un revers de main ces objections. Le récit de L’Exode est saturé de références à l’Égypte. Celles-ci sont déployées sur plusieurs siècles, même si ceux qui les ont transcrites n’ont jamais eu l’intention d’enseigner à l’École du Louvre ou d’organiser des expositions au Grand Palais ou à l’IMA. L’intention principale du récit biblique est de rendre compte de la naissance et de la formation d’un groupe humain, devenu un peuple : celui des Bnei Israël, des enfants d’Israël. Pourquoi disqualifier ou décréter d’inexistence ce que l’on s’ingénie à ignorer ? Un défaut de méthode doit-il nécessairement s’aggraver en faute éthique [14] ? Si les Hébreux n’existaient pas, comme le décrète Christiane Desroches-Noblecourt, comment expliquer la naissance du peuple juif actuel ? Christiane Desroches-Noblecourt reprend à ce propos une idée déjà vieillie : le peuple hébreu serait en réalité identifiable à la peuplade des Habirous. Sur quoi repose une telle conjecture ? Sur une homophonie ? On a montré ailleurs ses limites et son caractère passablement absurde [15]. Assimiler de manière homophonique Ibriim et Hapirous est aussi convaincant que d’assimiler Romains et Roumains, sous prétexte que ces deux noms se ressemblent ; ou bien Francs et Français, ou bien Ismaélites et Israélites, sous prétexte que ces deux noms ne diffèrent que d’une seule lettre. Dans ce cas il vaut mieux être un égyptologue ignorant l’hébreu biblique qu’un chimiste confondant SO4 H2 et SO4 H3, au motif qu’entre le chiffre deux et le chiffre trois la différence n’est pas abyssale. Sur cette voie l’on côtoie de dangereux précipices. Par exemple, à force de vouloir tirer le mot hébreu Adon de l’égyptien Aton, qui est un nom de divinité, l’on incite à préciser qu’en hébreu le mot aton existe aussi mais il désigne l’ânon. Les approximations phonétiques ne se corrigent guère en évoquant à leur appui des caractéristiques ethnographiques parfaitement improuvées. Il est possible que des travailleurs nommés Hapirous par des égyptologues contemporains aient été présents en Égypte pharaonique pour y assurer les vendanges et pour y fabriquer des briques. Des travailleurs immigrés et saisonniers, en somme. Rien n’autorise à y reconnaître les Ibriim abrahamiques dont l’activité principale était pastorale. Rien dans le récit biblique n’atteste de cette activité vinicole principale à propos des Hébreux. En revanche il y est bien question de briquetage à leur propos, mais celui-ci est assimilé – horresco referens ! – à un travail esclavagiste (Ex ; 5, 7). N’est-ce pas de cette réalité que Christiane Desroches-Noblecourt ne veut pas entendre parler, d’une Égypte qui controuve sa mythification actuelle et où sont éborgnées les effigies trop poncées de ses pharaons marmoréens ; une Égypte adonnée à des potentats persécuteurs, telle que ne souhaitent pas la voir en face les archéologues-vacanciers soucieux avant tout de dépaysements divertissants ? C’est pourquoi Christiane Desroches-Noblecourt insiste si fort aussi sur le caractère volontaire de ce travail, comme si par sa nature une telle besogne pouvait être accomplie avec la joie au cœur et un inaltérable sentiment de transcendance, notamment par les touristes en question ! Tout comme les auteurs précités Christiane Desroches-Noblecourt participe à l’édification d’une Égypte largement déréelle dont on se demande en quoi elle peut vraiment éclairer la conscience historique et éthique de ceux qui en intériorisent les artefacts. Que vaudrait le travail d’un spécialiste de l’Histoire de France qui ne voudrait pas entendre parler de la guerre de Cents Ans, de la Fronde, de la Saint-Barthélemy, de la Terreur, de Vichy ? Tant qu’à comparer, comparons les traces égyptologiques et le récit biblique sur deux sujets sensibles : la personnalité de Moïse et l’esclavage des Hébreux.

10Pourquoi s’ingénier à faire de Moïse un Égyptien, à le « déshébraïser » sous prétexte que cette partie de son identité serait occultée par les « scribes » juifs ? Où, quand cette occultation s’est-elle jamais produite ? C’est explicitement que le récit de L’Exode relate le sauvetage de l’enfant hébreu qu’il fut par la fille de Pharaon qui l’adopta et l’éleva au palais, quand bien même sa propre mère y fut appelée pour être sa nourrice (Ex ; 2 ; 8, 9). Pourquoi cette égyptologie là s’ingénie-t-elle – pour ne pas dire qu’elle s’y acharne – à déjudaïser Moïse ? Un Moïse dont toute la tradition midrashique confirme que de son enfance et de son éducation au palais de Pharaon il avait conservé le maintien et des traits indélébiles de caractère ? Lorsque après « être sorti vers ses frères » et avoir mis à mal un chef de corvée égyptien, le nouveau Pharaon – issu d’un coup de force – chercha à le mettre à mort, c’est à Midian que le révolté trouva refuge. C’est également là qu’il sortit d’un mauvais pas les filles du grand prêtre madianite Jetro. En quels termes celles-ci détaillèrent-elles à leur père le récit de leur sauvetage ? « Un homme égyptien nous a sauvées » (2, 19). Un homme égyptien : cela n’est pas écrit sur une poterie découverte à El Medineh ni sur le revers de la stèle de Menephtah mais dans le texte biblique, en langue hébraïque. En vérité, comme dans les passages les plus contestables de l’essai précité de Freud qui, lui aussi, se fondait sur l’égyptologie bibliquement amblyope de son temps, sans observer aucune contrainte véritablement comparatiste [16], le procès d’occultation prétendue de l’Égypte conduit surtout au déni de judaïsme. Comme s’il importait que rien d’hébreu ou de juif ne vienne ternir, pour ne pas dire souiller, l’égyptologie « pure » ! La mentalité à l’œuvre dans cette égyptologie-là est-elle si différente de la mentalité des prêtres égyptiens de la basse époque qui manipulaient les statues inertes des divinités en faisant croire aux adeptes trop crédules que celles-ci s’adressaient à eux en personne ?

11La mentalité mythifiante procède toujours par hyperbolisation des aspects glorieux d’une personnalité ou d’une civilisation pour en masquer les aspects moins reluisants, comme si l’impeccabilité seyait seule à la croyance fragile. Le récit biblique opère autrement. Décrivant le réel tel quel, pour en prévenir les dénis et les refoulements, il dit tout uniment le glorieux et le moins glorieux, les victoires et les défaites, le don de la Loi et la régression du veau d’Or, la construction du Temple et la destruction du Temple. En le faisant c’est bien à la constitution d’une véritable conscience historique et spirituelle qu’il s’attache. Aucune égyptologie borgne et hémiplégique ne pourra effacer les documents et les monuments liturgiques et exégétiques qui constituent la pérenne mémoire juive du séjour des Hébreux en Égypte puis de la sortie traumatologique de ce pays devenu pour eux – il ne l’avait pas toujours été (Gn ; 47, 10) – terre d’esclavage et d’extermination sous les ordres d’un Pharaon amnésique et paranoïaque. En le rappelant, où est l’outrage contre la civilisation égyptienne ? Moïse et Aaron ont illustré l’histoire du peuple juif. Korah et Achab l’ont ternie. Le récit biblique les a-t-il effacés des rouleaux de la Loi ? Si Rome a eu ses Caton et ses Cincinnatus, n’a-t-elle pas eu également ses Néron et ses Caligula ? Tacite, Suétone, Plutarque se sont-ils tus à leur propos ? La Révolution française n’a-t-elle pas connu la fête de la Fédération et la guillotine ? Aucune égyptologie digne de ce nom ne sera reçue à discuter de l’événement de la sortie d’Égypte tant qu’elle n’aura pas fait sienne une méthode véritablement comparatiste qui prenne en considération les sources et les commentaires de la Tradition juive, celles qui habitent sa mémoire, une mémoire non pas épisodique et aléatoire mais une mémoire vivace, cultuelle et liturgique, quotidienne et intergénérationnelle. Pourquoi les égyptologues s’exempteraient-ils des conditions de travail que s’imposent les exégètes bibliques lorsqu’ils font aussi œuvre d’historiens ? Pour ne citer qu’eux, lorsque Abraham Korman [17] ou André et Renée Neher [18] ont examiné ce que fut la présence juive en Égypte, ils ont eu à cœur, eux, d’en vérifier à tout le moins la plausibilité archéologique et historique. En s’acquittant de ces obligations élémentaires ils servent sans doute mieux l’égyptologie scientifique que les égyptologues romanciers qui ne sont que les ministres officiants d’un culte dérivé ne disant pas son nom.

Jan Assmann ou la haine en égyptologie

12Les considérations précédentes semblent bien vénielles au regard des thèses et autres assertions avancées, cette fois, par Jan Assmann, égyptologue qui enseigne cette discipline aux universités de Heidelberg et de Harvard, assez loin, il faut en convenir, du théâtre des opérations. Qu’à cela ne tienne ! Jan Assmann, lui, est moins un égyptologue de terrain qu’un théoricien de l’égyptologie et un dogmaticien en histoire des religions. Vérifier les faits et des preuves par une méthode, là encore, réellement comparatiste semble assez secondaire dans ses investigations. Dans son livre sur Moïse [19], il formule une sorte de thèse maîtresse : la religion juive qui a inventé le personnage de Moïse et entretenu son culte incarne la contre-religion égyptienne. Où conduit cette pétition d’antagonisme inversif ? La religion juive serait une religion purement et simplement égypto-phobique. En langue grecque phobos désigne électivement ce terrible affect : la haine. On le retrouvera dans des contextes inattendus pour ne pas dire stupéfiants. Comment cette construction plus idéologique que scientifique est-elle échafaudée ? Jan Assmann fait s’opposer radicalement deux figures, celle de Moïse et celle de Akhenaton, et feint de s’étonner : Akhenaton est un roi qui a existé mais dont il ne reste presque plus de traces, Moïse est un personnage affabulé, une sorte de figure-écran, mais dont les traces scripturaires sont surabondantes. Où Jan Assmann veut-il en venir ? Est-ce la faute des Juifs si l’Égypte n’a pas conservé trace d’un de ses principaux pharaons ? Et par quelle volonté de puissance et d’accès de pensée totémique Jan Assmann autorise-t-il à décréter que Moïse n’a pas existé, laissant sous-entendre d’une part que les faits relatés à son propos dans le Pentateuque ne sont que forgerie et d’autre part qu’il y a peut-être une relation de cause à effet entre les bandelettes de silence qui dérobent Akhenaton à ses adorateurs et l’hyperlogie dont bénéficie Moïse ? Le Pentateuque serait donc une immense falsification qui offense la déesse égyptienne Maat, la déesse de la vérité. Le façonnage d’un Moïse exclusivement hébreu serait ainsi destiné à alimenter l’égypto-phobie native de la religion juive, celle qui lui permet de nier ses sources et de renier ses dettes.

13Pour aussi virulente qu’elle se veuille cette thèse n’en présente pas moins une première incohérence. Si l’on entend donner à l’égypto-phobie juive le moindre fondement, il convient de sortir des allusions et de l’obliquité pour parler clair. Il faut affirmer que ce sont bien « les « Juifs » qui ont effacé les traces et démoli les monuments de ce Pharaon sublime et paternaire qu’on se gardera bien de qualifier de légendaire. Jan Assmann est tellement obsédé par l’hypermnésie juive qu’il en oublie de se souvenir de ce que lui-même affirme et qui jette le doute sur sa façon de travailler. Ainsi affirme-t-il d’abord sans ciller que contrairement à Moïse le pharaon Aménophis IV qui se baptise Akhenaton est une figure de l’histoire et non pas du souvenir [20]. Comment recourir à un tel procédé, à disjoindre histoire et souvenir ! Une histoire amnésique est-elle, en effet, imaginable dans le seul domaine de l’égyptologie ? Et par ailleurs pourquoi se souvenir, sinon pour transmettre ? Durant ses années de formation égyptologique, Jan Assmann n’a sans doute jamais rencontré l’œuvre de M. Halbawchs sur sa route [21]. Mais il semble bien que l’égyptologie telle qu’il la conçoit et la pratique se soucie peu de méthode historique, à proprement parler, qu’elle est là pour vider des querelles qu’on aurait tort de qualifier d’un autre âge Alors, à qui finalement imputer l’effacement des traces et la décérébration d’Akhenaton ? L’incohérence se confirme et se déclare dans toute sa crudité : « Peu après sa mort en 1338 avant J.-C. on raya son nom des listes des rois. On démolit les bâtiments qu’il avait fait construire. On détruisit les images et les inscriptions faisant référence à sa personne et on effaça presque toute trace de son existence terrestre [22]. » L’angoisse nous étreint : qui est On ? Qui s’est rendu coupable de tels agissements ? À laisser résonner en soi la thèse principale de Jan Assmann l’évidence s’impose : ce sont les Juifs, les mosaïstes. La réponse véritable se trouve renvoyée en une simple note qui se rapporte à une étude de Erik Hornung dans The Journal of the American Researh Center in Egypt. La conclusion est sans ambiguïté. Ce « on » là ne concerne pas les Juifs mais les successeurs de Akhenaton qui décidément ne partageaient pas ses vues héliotropiques. Une fois de plus, relevons au passage cette manie persistante qui pousse à effacer les traces d’événements contrariants ou de personnages devenus répulsifs. Elle permet de conjecturer pourquoi l’Égypte post-hébraïque n’a pas pieusement conservé le souvenir du séjour sur son sol des Bnei Israël.

14Ayant lui-même miné sa propre thèse Jan Assmann se lance maintenant dans un véritable scénario. Le lecteur sera juge de nouveaux procédés qui y sont mis à l’œuvre, par exemple lorsque Jan Assmann évoque l’on ne sait quel « compromis » dont Moïse serait l’auteur et qui l’aurait incité à « déformer et réduire l’idée sublime de Dieu que véhiculaient les mystères égyptiens pour en faire le moteur de l’ethno-génèse israélite ». Ainsi pour Jan Assman, à l’origine du peuple juif se décèlent ces agissements inavoués parce qu’inavouables et hautement condamnables : la censure, le plagiat, le « vol d’idées », le tripatouillage des textes. Le moins que l’on puisse en déduire, c’est que Jan Assmann est vraiment dépourvu de préjugés contre le mosaïsme ! Belle anti-leçon d’histoire en tout cas. Nourrir ces préjugés lui permet de faire l’économie d’une autre démonstration : comment expliquer que les adeptes immarcessibles de la pure religion égyptienne n’eussent point perdu la déplorable habitude d’adapter le passé à leur convenance ? Le soleil peut-il plus facilement se regarder en face qu’un événement contrariant ? Jan Assmann construit deux mythes emboîtés ; celui de la pure religion égyptienne, et celui du culte pur rendu à la déesse Maat qu’il affectionne tant.

15Sans aller jusqu’au culte de Maat, c’est avant tout la méthode comparatiste qui ressort assez malmenée de l’exercice. Pour le souligner, s’il en était encore besoin, il suffirait de relever l’unilatéralisme des sources citées par lui afin de faire admettre son scénario : John Toland, William Warburton, Karl Léonard Reinhold, Friedrich Schiller [23]. Ces noms sont honorables. Un véritable comparatiste n’y trouve pas de quoi satisfaire ses exigences. Car, à supposer même qu’il ait eu connaissance de leur existence, Jan Assmann ne cite aucune source de la Tradition juive ni aucun commentaire rattaché à cette Tradition. Le Midrach n’existe pas à ses yeux, ni le Traité Pessahim du Talmud, ni la Mekhilta, ni le Mahzor de Vitry, ni le Korban Pessah de Avrabanel, ni le Sepher Guevourot Hachem du Maharal, ni tant et tant d’autres commentaires qui se sont développés et diffusés depuis des siècles et des siècles [24]. Il est vrai que l’examen de ces textes millénaires ou pluriséculaires l’eût obligé à les mettre simplement en regard de ses propres références pour les y confronter. Ses assertions ne l’eussent que malaisément supporté. L’anarchie méthodologique est en ce point tellement grave que Jan Assmann doit se couvrir par une formule qui mériterait d’être citée dans un bêtisier : « Le texte biblique offre une structure très complexe et stratifiée dont la matière excède largement le cadre de nos interrogations [25]. » Un tel aveu aurait pu passer pour un aveu d’humilité si au fond ce qu’il recouvre d’ignorance ne servait pas à radicaliser encore davantage la thèse fondamentale en la faisant déraper cette fois de l’égypto-phobie supposée des Juifs à la judéo-phobie évidente à l’œuvre dans cette sorte d’égyptologie prédatrice. Du débat égyptologique, l’on va en effet descendre un peu plus vers la mise en cause de ce qu’il faut bien appeler l’essence du judaïsme et de la religion qui en procède.

16Pour Jan Assmann la religion juive est à l’origine de ce qu’il nomme « la grande distinction » qui fracture, selon lui, rien de moins que le genre humain : aux Juifs, selon les Juifs, la vérité, aux autres, selon les Juifs, le mensonge. La religion juive, première contre-religion monothéiste entée sur le personnage fictionnel de Moïse, a brisé l’unité humaine entre un dehors et un dedans sans plus de communication, celui-ci faisant l’objet d’une insupportable captation, d’une appropriation quasiment délictueuse par les tenants du mosaïsme. Qu’en résulte-t-il ? Resurgit une vieille connaissance : « C’est depuis lors que la haine existe dans le monde et le seul moyen de la dépasser et de revenir à l’origine. » En attendant ce retour aux sources du Nil salvateur pour Jan Assmann, les Juifs sont punis par où ils ont péché et par ce qu’ils ont prêché. Il ne serait hélas que trop facile de montrer qu’en matière de haine subie, les Juifs pourraient produire quelques attestations. Pour Jan Assmann celles-ci ne sont pas recevables en vertu de l’adage nemo auditur : nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude. Et cette fois, si Jan Assmann veut tout ignorer des sources juives il profite de quelques lueurs provenant de l’inventeur de la psychanalyse : « Lorsque Freud comprit que le flot grossissant de l’antisémitisme allemand commençait à dépasser l’intensité traditionnelle [26] de la persécution et de l’oppression et à devenir meurtrier il ne s’est pas demandé tout simplement ce qui n’allait pas chez les Allemands et pourquoi ils étaient pris d’une telle folie meurtrière mais bien plutôt ce qui n’allait pas chez les Juifs et pouvait expliquer comment le Juif [27] s’est attiré cette haine éternelle [28]. » En somme et en très clair, les Juifs sont responsables de la Shoah et ne doivent se prendre qu’à eux-mêmes des conséquences de cette haine primordiale dont ils sont les inventeurs et les propagateurs. Ne dirait-on pas du pur Manéthon repris par un nouvel Apion ? Face à l’énormité du propos on s’interroge : qu’est-ce qui l’emporte ici : la déformation, réelle celle-là, et particulièrement mutilante, des vues de Freud sur le sujet, tout particulièrement dans la troisième « strate » de son essai qui est un véritable hommage à la religion juive ? La flagornerie vis-à-vis de l’Allemagne ? Ou bien les pulsions d’un contre-judaïsme idéologique ne reculant devant aucun procédé pour se donner libre cours ? Pour le soutenir, il faut pourtant à Jan Assmann effacer d’autres traces et d’autres témoignages qui déjugent complètement sa thèse contre-judaïque. Tout le récit pascal de la Sortie d’Égypte dément le manichéisme haineux qu’il prête largement aux Juifs – et ce sera sa seule largesse à leur intention. Jan Assmann lit le récit biblique comme les successeurs d’Akhenaton lisaient le récit de ses faits et gestes, le marteau à la main. Cependant, il aura beau s’acharner il n’effacera pas plus que ses prédécesseurs cette prescription de Moïse : « Tu n’auras pas de répulsion vis-à-vis de l’Égyptien car tu as été hôte (guer) dans son pays (artso)… Les enfants qui lui naîtront à la troisième génération pourront entrer dans la communauté de Dieu (Dt ; 23, 8, 9). Drôle de phobie que celle qui accueille ! Tenter de comprendre plus avant les racines de la thèse égypto-phobique des Juifs défendue par Jan Assman excéderait probablement le cadre de nos interrogations exclusivement comparatistes.


Date de mise en ligne : 25/02/2013

https://doi.org/10.3917/parde.038.0151