L'antisémitisme et les formes discursives de la modernité
- Par Guy Dana
Pages 63 à 74
Citer cet article
- DANA, Guy,
- Dana, Guy.
- Dana, G.
https://doi.org/10.3917/parde.037.0063
Citer cet article
- Dana, G.
- Dana, Guy.
- DANA, Guy,
https://doi.org/10.3917/parde.037.0063
Notes
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[1]
Pour de plus amples développements sur ces questions : G. Dana, « L’éveil du symptôme et les formes actuelles du Malaise » in revue Che Vuoi ?, n° 16, L’Harmattan ; ou G. Dana : « La psychanalyse, les formes discursives de la modernité et la négation de l’inconscient », revue Analyse freudienne Presse, n° 8, Eres.
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[2]
Prenons l’exemple bien connu des RTT (Réduction du temps de travail) ; loi généreuse cela ne fait aucun doute, mais qui augmente la fragmentation du travail puisqu’elle permet l’embauche là où le temps aura été suffisamment libéré ; pourtant ce qui s’inscrit dans le même mouvement, c’est l’interchangeabilité, donc l’équivalence, ce qui déconsidère, surtout dans les professions de santé, la relation, sa stabilité, la question du sujet.
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[3]
Lou Andréas-Salomé, Correspondance avec Sigmund Freud, Paris, Gallimard, 1970, p, 43-44.
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[4]
J. Lacan, « Réponse à une question posée par Marcel Ritter », Lettres de L’École Freudienne, n° 18.
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[5]
S. Freud, Malaise dans la Civilisation, PUF, p. 11.
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[6]
J. Lacan, « Position de l’inconscient », Les Écrits, p, 835.
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[7]
Car telles furent et sont toujours les intentions de Tariq Ramadan.
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[8]
Michel Winock, « Entretien avec Anne-Julie Bémont », Information Juive, sept. 2004, n° 241.
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[9]
Sur ce thème, Shmuel Trigano, L’idéal démocratique à l’épreuve de la Shoah, Éditions Odile Jacob, oct. 1999.
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[10]
Alain Finkielkraut, « Entretien avec Dominique Simonnet », L’Express, n° 2774.
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[11]
Victor Klemperer, LTI La langue du troisième Reich, Pocket/Agora.
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[12]
Michel Winock, op. cit.
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[13]
Le Forum des Psychanalystes, rencontre au Sénat entre psychanalystes israéliens, palestiniens et français à l’initiative de Guy Dana, transcription des débats disponible à la librairie LIPSY, 5, rue des Écoles 75005 Paris.
1Peut-on parler de symptôme social avec l’antisémitisme qui revient ou s’agit-il d’un mal endémique qui traverse les époques et le temps ?
2La difficulté aujourd’hui est de désamorcer un courant de pensée qui se nourrit de distorsions très difficiles à combattre. Ces distorsions dans la façon de dire, de relater l’actualité produisent une souffrance élective, très particulière, qui résonne comme un dommage fait aux juifs qui en sont la cible, mais aussi à la transmission qui est au cœur de la problématique juive et se trouve elle-même gravement atteinte dans nos sociétés.
3En somme, la portée de cette judéo-phobie renaissante excède son objet ou plutôt l’atteint doublement, ce qui invite à mettre en perspective l’antisémitisme actuel avec ce qui dans nos sociétés ronge le pouvoir de transmission et d’inscription du langage.
4C’est pourquoi, bien que les analystes soient convoqués à lire dans les évènements que nous vivons, le contexte exigerait d’être en premier lieu témoin plutôt qu’expert afin d’apprécier les ingrédients que l’époque actuelle sélectionne face à ce malaise récurrent de la civilisation.
À partir de la modernité ambiante
5Il ne fait aucun doute que les actes antisémites se sont multipliés depuis quatre ans, depuis le début de la deuxième Intifada qui semble avoir été l’aiguillon de ce nouvel antisémitisme, mais seulement l’aiguillon. L’amalgame qui est fait entre la condition de juifs de France et la politique israélienne devient désormais chose courante. Mais que la diabolisation du sionisme dans ses fondements – inimaginable il y a encore très peu de temps – comme le fait qu’il soit possible de se livrer à l’insulte et que l’expression « sale juif » puisse être proférée sans inhibition, interroge nécessairement ces mutations subjectives qui font retour tout en donnant le sentiment d’un gâchis.
6Considérons les aspects les plus insistants de la transmission et du langage dans nos sociétés.
7Nous traversons aujourd’hui une époque sans grand relief politique comme si le discours politique avait perdu sa fonction de contenant. De même, la notion de territoire semble débordée par la dérégulation des marchés et par une efficacité techno-scientiste où domine la pensée numérique. On peut constater aussi dans cette modernité que nous traversons une judiciarisation croissante en tous domaines y compris dans des domaines qui intéressent le lien social. Les formes discursives qui en résultent n’en portent pas moins une trace lisible dans le langage.
8Or l’antisémitisme d’aujourd’hui se trouve concerné par ces formes discursives qui agissent, c’est le point le plus remarquable, à partir de l’annulation de tout conflit psychique, concept qu’il conviendra de commenter plus loin à partir de ce qu’en dit Freud.
9Il serait légitime d’évoquer, comme conséquence de cette modernité discursive, une négation du sujet, négation qui entraîne toute une série de conséquences sur la façon dont les choses sont dites ou analysées en particulier dans les médias.
10D’une façon générale, une négation de l’inconscient est à l’œuvre, alors même que la notion de sujet d’un point de vue analytique ne peut trouver de validité hors la tension qu’entretient le conflit psychique là où les motions inconscientes ont leur part. Il convient d’ajouter que, sans la notion de sujet, il devient impossible d’aborder les questions liées à l’hétérogène. Ainsi négation du sujet et négation de l’inconscient accompagnent l’antisémitisme actuel et accroissent la douleur ou la colère ressentie à l’endroit précisément où porte la négation.
11Je distingue quatre ou cinq grandes distorsions que je regroupe en rubriques pour aider à penser les choses ; il s’agit de la transparence, de la fragmentation, de l’adéquation, de l’équivalence et enfin de la dissociation [1]. Ces questions débordent largement ce qui est en jeu avec l’antisémitisme d’aujourd’hui et je ne les aborderai que dans la mesure où elles étayent le propos central.
12Ces distorsions ne sont pas sans produire une érosion sur le fonds de la transmission, autrement dit serait concerné ici l’abord phylogénétique du langage, aujourd’hui moins en vogue dans les travaux de la communauté analytique, ou encore serait concerné l’entendement que le langage porte en lui. À noter que ces distorsions mêlent parfois leurs effets au point qu’à l’instar de ce qu’il est classique de soutenir dans la langue analytique pour les pulsions, il serait légitime de parler d’intrication [2].
13Un des symptômes de notre modernité consiste en l’accumulation d’informations en temps réel, livrées sans élaboration et la plupart du temps sans hiérarchisation des données. La subjectivité de tous ceux et de toutes celles qui reçoivent ces informations est alors soumise à l’intrusion comme au comptage ; il est ou il devient difficile de discerner ; ce qui s’inscrit ne laisse aucune place au relais d’une instance tierce médiatrice ; il y a négation en ce sens que l’élaboration est impossible et que le phénomène d’intrusion appelant à refaire de l’enveloppe pousse à la simplification ; bientôt, il n’y a plus que des victimes face à des agresseurs ; un palier de plus et l’impression de confusion et d’amalgame s’accroît, mais cette impression n’est plus seulement due à la célérité de la transmission car l’opinion voire l’idéologie viennent désormais s’en mêler ; viennent alors les mots apartheid, nazis s’agissant de la politique israélienne car, dans ce chiffrage infernal des coups portés ou reçus, il faut comme on dit en boutique faire du chiffre !
14Ce faisant, leurs auteurs ignorent la souffrance qu’ils produisent qui, au-delà de l’injure, de l’irréalité du propos est une atteinte au bien dire, à la nomination des choses, à la prise en considération d’une mémoire, c’est-à-dire non seulement le fait de se souvenir des choses mais aussi de prendre en considération la mémoire elle-même ; l’imprononçable.
15C’est pourquoi il est indispensable d’effectuer une séparation, ce que pour leur part et pour les nécessités du métier les analystes ne cessent de faire quotidiennement ; une séparation entre les différents champs, une séparation entre tous ces amalgames proférés, lus ou entendus ne serait-ce que parce que l’antisémitisme dans ses plus anciens fondements ne cesse de fondre et de projeter tout en un !
À partir de la douleur d’exister
16On peut, dans cet esprit, rappeler ce que Freud [3] écrivait à Lou Andréa Salomé en 1915 : « Ce qui m’intéresse, c’est la séparation (Scheidung) et l’organisation (Gliederung) de ce qui, autrement se perdrait dans une bouillie originaire. »
17Cette annotation faite en 1915 ne doit pas surprendre, séparer et organiser résument une position éthique indispensable à la psychanalyse mais par ailleurs, Freud, depuis le début de ses recherches, a toujours mis l’accent sur des couples d’opposés ; ainsi cette tension qui dans la vie psychique oppose des forces où l’originaire est en jeu avec l’actuel.
18L’actuel dans la pensée freudienne procède d’un mouvement qui ne devient lisible que dans l’après-coup et où se cherche l’aptitude, à se séparer de cette « bouillie originaire » pour faire advenir de la différenciation ou encore de l’hétérogène supportable ; et supportable vaudra comme un indice d’un progrès.
19Lacan ira jusqu’à radicaliser cette idée d’une séparation avec l’originaire en soutenant que « le sujet est exclu de sa propre origine [4] », assertion qui dans sa justesse rate, me semble-t-il, les éléments dynamiques qui sont en jeu chez Freud à partir du préfixe ur (urvater, urverdrangung, etc.). Toutefois cette assertion possède l’immense vertu de faire valoir ce qui, de structure, chez l’être humain parlant est immuable, soit à considérer cette méconnaissance absolue de l’origine, ce vide à l’œuvre pourrait-on dire qui donne sa force à l’énonciation en tant qu’elle est un acte créatif du sujet aux antipodes avec une identité réifiée.
20Autrement dit, pour les humains quelque chose est perdu d’emblée mais cette perte, qui pourtant permet de vivre et d’entreprendre, cette perte est aussi le lieu de ce qui peut vouloir la combler ; le lieu par conséquent de ce qui fait symptôme. Autrement dit encore, ce manque à être véritablement constitutif de celui qui parle peut devenir le lieu de toutes les projections parce qu’il est le témoin d’une certaine douleur d’exister. On peut comprendre ici que tous les moyens pour éviter de se confronter avec la douleur d’exister vont cohabiter chez l’antisémite : construction d’un persécuteur, qui serait lui-même protégé dont il y a tout lieu de penser qu’il vous dirige, vous comme le monde, etc., et c’est ainsi que naît dans la Russie tsariste au début du siècle le Protocole des Sages de Sion texte dans lequel la propagande arabe puise aujourd’hui abondamment.
À partir du conflit psychique
21Considérons maintenant les choses à partir de la notion de conflit psychique, notion que la psychanalyse a promue comme un de ses biens les plus précieux ; cette notion permet de faire écart de façon radicale avec la modernité ambiante et les distorsions discursives qu’elle produit.
22Pour la psychanalyse en effet, tout sujet est aux prises avec des motions contradictoires, tantôt refoulantes, tantôt animées par les revendications pulsionnelles ; l’inconscient témoigne de la réalité de ces forces conflictuelles dans la vie psychique dont une part échappera toujours à l’entendement et dont le symptôme est la manifestation la plus courante.
23À ce propos, il convient de dissiper un malentendu : en effet, la cure analytique n’a pas pour objet de supprimer le conflit psychique mais de l’aménager car le conflit psychique ne fait que témoigner de la réalité de l’inconscient et des forces antagonistes qui sont en jeu, forces qui ne disparaissent pas avec la fin d’une psychanalyse. Aménager le conflit psychique dans une issue favorable va au moins permettre au sujet de se déterminer du côté de l’advenir tout en cessant de se satisfaire de ses plaintes. Le conflit psychique demeure mais la ligne de crête, la frontière invisible, là où l’inconscient insiste permet maintenant, à la faveur de la traversée analytique, de libérer la sensibilité comme si le fait de souligner la frontière avait accru l’importance des mots ! Cette sensibilité va donc concerner la façon dont parole et langage sont utilisés. Est-ce à dire que seuls les sujets analysés sont à même d’entendre les distorsions que les discours de la modernité colportent ?
24Ce serait bien évidemment trop dire ; ce sur quoi je veux insister porte sur l’amplification à laquelle conduit la psychanalyse s’agissant de cet effet de frontière en particulier sur la conviction que l’inconscient tient une part de vérité qu’il ne peut livrer dans l’explicite ou dans la transparence comme on dit aujourd’hui. Cet effet de frontière contribue par conséquent à être attentif à la vérité du sujet, ce qui, en miroir ou en retour permet la distinction et le repérage des formes discursives de négation . Enfin, et peut-être surtout, ce que le conflit psychique révèle c’est qu’il faudra composer désormais avec l’inachevé puisque l’inconscient ne livrera jamais qu’une part de ce qu’il inscrit.
25C’est ici, à partir du conflit psychique et de ses implications, que psychanalyse et judaïsme commencent à tisser des liens et trouvent une forme de solidarité face à la modernité ambiante et à ses distorsions.
26En effet toute annulation du conflit psychique, en particulier lorsque certaines formes discursives sont utilisées, va avoir de l’écho au sein du peuple juif et porte atteinte aux fondements même du judaïsme et ce, sans qu’il soit nécessaire de mettre en jeu l’hypothèse de l’inconscient. En effet, le judaïsme entretient aussi, devrait-on dire, une conflictualité ; une conflictualité en travail, une dette à partir de l’Alliance, une dette dans la parole. On pourrait multiplier les exemples de ce qui dans le judaïsme contribue à entretenir une conflictualité. En premier lieu, parce que l’adresse elle-même ne cesse de résonner (« écoute Israël » !). Et parce que l’homme se construit dans le judaïsme à partir du retrait du divin, cette absence de Dieu sur terre qui oblige à composer avec l’inachevé, là où s’interpose le texte, la Loi mais qui ne comble nullement l’Absence. Il y a donc de fait, caractère souligné plus haut, une certaine douleur d’exister… dans le judaïsme aussi.
27La rédemption est la conséquence attendue de cet acte de foi à partir de l’Absence mais d’ores et déjà la mise en travail à partir de cette posture de l’inachevé est à rapprocher de la posture relativement similaire que nous avons soulignée plus haut à partir cette fois de l’hypothèse de l’inconscient et du conflit psychique : « rien de ce qui fut une fois formé, dit Freud [5], ne peut disparaître, et tout se trouve conservé d’une façon ou d’une autre » et, d’ajouter, « pourrait dans des circonstances appropriées réapparaître ». Or, ces circonstances appropriées, Freud ne les détaille pas comme si son souci était plutôt que chacun se confronte, l’analyste comme l’analysant, à l’inachevé, et finalement compose avec l’inachevé, fût-il le rébus d’un rêve. Ce qui revient à dire que cette tension entre prononçable et imprononçable, que la psychanalyse permet de théoriser, s’oppose de façon frontale à l’objectivation de toute chose et de tout discours telle qu’elle se manifeste aujourd’hui fût-ce par l’injure. Elle permet de réintroduire du sujet.
28Cette posture, soit dit en passant, place le devoir au-dessus du droit et, dans la même veine, l’implicite plus haut que l’explicite. Mais sur ce point précis, il faut convenir que nos sociétés évoluent à l’envers !
29En effet, d’une part on constate une judiciarisation croissante de ce qui touche de près ou de loin au lien social, le droit semble vouloir s’imposer là où l’État recule. Vouloir légiférer à tous moments dans l’explicite prouve la dégradation de la transmission dans l’implicite ; le sentiment prévaut que tout devient équivalent et ne peut trouver règlement hors le droit. Ce principe d’équivalence est avec la transparence une autre de ces distorsions dont notre modernité a le secret mais où l’antisémitisme puise abondamment. En effet, non seulement dans certaines classes de lycée, il n’est plus possible d’enseigner la Shoah mais la spécificité voire la réalité de l’événement sont remises en cause d’une part en lui opposant d’autres génocides (ce qui n’est pas faux mais c’est une distorsion car le problème n’est pas de concourir pour une palme victimaire mais d’aller à l’endroit du crime dans sa singularité inouïe), d’autre part et c’est un comble, en manifestant sa propre opinion (!) sur le sujet faisant la part belle au négationnisme. Autrement dit la Shoah ne produit plus le silence, la stupéfaction, le repli du Moi qu’il serait légitime d’attendre.
30Cette judiciarisation croissante que nos sociétés connaissent depuis quelque temps est considérée par beaucoup comme un symptôme, comme un des avatars que subit la fonction paternelle puisque des évènements pourtant les plus chargés de sens ne font plus autorité et qu’il faille que le droit s’en mêle ; ce qui, soit dit en passant, met en jeu la subjectivité des juges et s’agissant des actes antisémites les décisions de justice paraissent souvent surprenantes au sens où rien ne s’inscrit, jeu à somme nulle en quelque sorte et dégradation supplémentaire du pouvoir d’inscription du langage, les plaignants ayant eux pourtant parfaitement entendu l’expression : sale juif !
31Pour autant, je ne suis pas sûr qu’il faille mettre du côté du père cette fonction de l’autorité aujourd’hui dégradée ; je suis plutôt enclin à considérer que la pensée numérique de même que des raisonnements issus des techno-sciences sont à l’origine de cette perte de pouvoir de transmission du langage ; en somme c’est moins le père que la dégradation du pouvoir phylogénétique de la langue qui serait atteint ; c’est-à-dire la sédimentation dans la langue. L’antisémitisme puise dans l’indigence de la transmission mais pour ce qui est de la fonction paternelle, de sa relation au judaïsme et des conséquences au plan de l’antisémitisme une autre conception de la fonction paternelle est, me semble-t-il, concernée.
À partir de l’hétérogène
32Avant d’aborder ce qu’apporte le père, en dehors de ce poncif qu’est l’autorité, revenons au sujet tel que la psychanalyse le conçoit : présence dans le discours plus fragile qu’il n’y paraît, le sujet réclame pour être entendu un écart à l’égard de toute emprise, et de toute influence. Ici s’introduit une variable que l’actualité de l’antisémitisme remet en lumière car la question du sujet porte en elle le mode privilégié d’expression de l’hétérogène. Or le sujet est une notion à la fois polysémique et strictement du domaine de la langue analytique : le sujet, on ne lui parle pas, ça parle de lui a pu dire Lacan [6] pour faire entendre à travers ce paradoxe l’importance de l’hétérogène.
33Nous voilà un peu plus au cœur de notre propos car le peuple juif a toujours été aux prises, dès la naissance de la Diaspora, avec les enjeux de l’hétérogène, tiraillé ou contraint de choisir entre conversion, assimilation ou au contraire fidélité, observance, attention portée à la transmission.
34Pour comprendre la genèse de l’hétérogène en tout individu, il faut rappeler que, pour Freud, le père se fait l’agent d’un éveil qui lui est propre. Cet éveil ajoute à l’éveil maternel l’indice d’une possible séparation. Par conséquent le père dérange ! Pourtant de la même façon que le père est pour l’enfant un empêcheur de tourner en rond, c’est-à-dire qu’il le sépare du confort maternel, les juifs sont de façon récurrente considérés comme des empêcheurs de tourner en rond et lorsque ce phénomène se produit, comme c’est le cas aujourd’hui en France, on peut penser que le démon de l’antisémitisme est concerné par ce rappel, voire ce réveil de la séparation à quoi convie le peuple juif ; on peut comprendre que ce soit persécutant et dérangeant mais il me semble que l’antisémitisme actuel puise sans réserve et sans vergogne, pourrait-on dire, dans cette idée.
35Ce que pour ma part je relève, c’est que les manifestations antisémites en France ces derniers temps veulent toucher à ce palimpseste qu’est l’histoire, aux liens nécessairement particuliers des juifs de France avec la France, et que la diachronie avant et après l’émancipation n’est jamais prise en compte ; aucune complexité, aucun discernement, seule importe la place enviée chez l’Autre.
36C’est pourquoi j’évoquais l’idée d’un gâchis, mais qu’est-ce à dire sinon que l’hétérogénéité juive met en tension la fonction paternelle et, par voie de conséquence, le couple séparation/intégration !
37Ce véritable gâchis qui touche l’écriture du lien social des juifs de France qu’une lente sédimentation précède s’apparente à une levée du refoulement, comme si cette sédimentation d’évènements (Émancipation, affaire Dreyfus, Vichy, Drancy), mais aussi d’échanges solidaires, cet apprentissage d’une altérité en travail qui font l’histoire des juifs dans ce pays était désormais atteinte ou comme si l’équilibre, la frontière intime que tout juif entretient entre son pays et son appartenance au peuple juif et au judaïsme était soudain surexposée, mise en lumière, stigmatisée ; comme si on demandait aux juifs de se justifier et d’apparaître sur la scène publique en tant que juifs [7].
38Or, il ne faut pas s’y tromper, cette volonté de clivage répandue, il faut le souligner, dans certaines franges de la communauté arabo-musulmane (nous dirons cependant de cette communauté qu’elle n’est pas à l’unisson et qu’une complexité de positions la traverse) procède d’une intention à la fois naïve et maligne qu’il est important de décoder.
39Naïve, parce qu’elle rappelle cette jalousie de l’enfant qui tel saint Augustin voit son frère appendu au sein de leur mère et veut immédiatement la même chose ; c’est l’invidia ; mais aussi maligne parce que cette contestation à l’endroit de la jouissance de l’Autre est la source de toutes les violences, de toutes les passions vengeresses. Elle ne méconnaît pas son objet : détruire le lien social qui est en travail en chaque juif en relation avec la nation ! Or tout juif veut être juif et Français et soutenir Israël si ça lui chante dans le même temps mais la ligature lui appartient. La ligature ne doit pas être mise en lumière car si tel est le cas, alors c’est une intention perverse qui l’anime ou alors, autre hypothèse mais qui n’exclut pas la première, nous sommes, phénomène bien connu aujourd’hui, dans cette effraction de l’intime chère à nos sociétés. Ce qui se constate là encore, c’est que cette course à l’équivalence est le meilleur moyen d’aplanir toutes les différences, à moins qu’il ne s’agisse de faire valoir la sienne de différence et c’est alors le triomphe de l’identité utilisée comme cache-misère ; là encore se retrouve un des cinq critères de notre modernité. En effet, cet impérialisme de l’identité aboutit en réalité à accroître la fragmentation en particulier du lien social ; c’est un discours de négation qui prouve comme le soutient l’historien Michel Winock [8] que le modèle d’intégration à la française marche aujourd’hui beaucoup moins bien et que, s’agissant des antisémites, la cible c’est le lien lui-même ; le lien en tant que tissage ; le lien en tant que travail dans le temps ; le lien en tant qu’il n’est pas fondé sur le regard de l’Autre (position sartrienne) mais comme sédimentation des singularités [9]. Ici l’antisémite rejoint la position raciste la plus basique.
40Il ne fait pas de doute que les distorsions que nous retrouvons sur la route de l’antisémitisme et à l’origine desquelles se trouve un discours dérivé des techno-sciences souvent allié, il faut le souligner aussi, au capitalisme le plus libéral portent atteinte ou érodent peu à peu la façon de dire les choses, de les transmettre, mais il est clair que d’autres influences se cumulent dans l’antisémitisme actuel, en particulier comme le souligne Alain Finkielkraut, un discours politique qui se fonde sur l’antiracisme et qui assimile la politique israélienne, en particulier s’agissant du mur de sécurité, à une politique raciste [10]. Là encore, l’idée que la barrière de sécurité puisse servir à se défendre est d’emblée caduque ; il y a dissociation en ce sens que la causalité s’efface au profit de l’emblème, voire du fétiche raciste. C’est aussi la puissance de l’adéquation qui veut qu’un mot embolise la chose tout en la débarrassant de sa complexité et surtout ne laisse pas sans réponse (effet de castration !).
41Or, le constat qu’un discours sous forte influence politique puisse imposer sa marque dans le langage a depuis longtemps intéressé les philologues, les sociologues ou les psychanalystes. En ce domaine, le meilleur exemple nous vient de Victor Klemperer [11] qui consigna avec patience et obstination l’influence et les distorsions que la langue du troisième Reich provoquait dans le discours commun et ce, pendant toute la période de la barbarie nazie. Aujourd’hui, la mondialisation est partout au point qu’il est difficile de ne pas analyser l’antisémitisme sans analyser la globalité dans laquelle il s’inscrit.
42Une remarque s’impose sur le contexte mondial tel qu’il se ressent aujourd’hui. C’est la perte d’abri qui, me semble-t-il, pourrait le résumer. En effet, que ce soit par un contexte politique mondial instable, menaçant la vie elle-même ou que ce soit par les effets économiques de la mondialisation qui menace les individus d’une soudaine précarité ou que ce soit par la fréquence désormais non négligeable de phénomènes climatiques ou écologiques de moins en moins maîtrisables, il y a convergence, sommation ou encore cumul de ces éléments pourtant disparates, ce qui renforce le sentiment d’une perte d’abri. Ainsi plane la menace d’une trop grande exposition autant pour l’individu social que pour le sujet. Enfin, je considère pour ma part que ce discours de la modernité exerce une forme de totalitarisme au plan du sujet, notion qu’il faut saisir, comme il a été dit plus haut, dans son acception analytique, totalitarisme auquel le monde du travail est, me semble-t-il, le plus exposé (en particulier par l’accélération des procédures d’évaluation qui sont une forme très élaborée de négation du sujet au profit d’une pensée qui se rétrécit à mesure de l’augmentation des protocoles). Une ultime remarque sur l’usage qui est fait du langage dans ce qui nous est donné à entendre, c’est qu’il n’est pas sans rappeler une forme de psychose ; ce qui voudrait dire que non seulement s’éprouve dans la modernité actuelle une perte d’abri mais que dans le langage lui-même la perte est pour ainsi dire consommée ! C’est ça le totalitarisme s’exerçant sur le sujet. Autrement dit, à l’extrême, les mots adhèrent aux choses, le conflit psychique ne manifeste plus ses effets, ce qui peut apparenter ce langage à une forme de psychose. Tel est le contexte dans lequel l’antisémitisme s’exprime, il convenait, me semble-t-il de le souligner alors même qu’il a sa logique propre.
43Cette perte d’abri concomitante d’une forme de totalitarisme qui ne s’exerce plus sur les individus mais sur le sujet est probablement ce qui nourrit la situation de crise dont Michel Winock assure qu’elle est le terreau à partir de quoi l’antisémitisme se développe [12].
Conclusions
44Je serais tenté de penser, quitte à forcer le trait, que le seul abri dont dispose l’humain aujourd’hui lui est apporté par la psychanalyse ; ce qui n’est pas nécessairement bon signe ! Cela étant, ce que la psychanalyse nous enseigne c’est qu’il faut essayer, dans la position de l’analyste d’être plus fort et plus inventif que le symptôme ; non pas plus fort que l’autre mais plus fort que son symptôme et c’est dans cet esprit que j’ai organisé en février 2003 le Forum des Psychanalystes [13] sur la situation au Proche-Orient avec la participation de nos collègues israéliens et palestiniens. J’avais dans l’idée d’intégrer le conflit, qui à l’époque tétanisait les esprits, voire provoquait des réactions de rejet et des phénomènes projectifs, j’avais dans l’idée de l’intégrer à la réflexion commune ; ce qui fut fait et nous combla de la joie de penser ensemble.
45Je le disais en introduction l’antisémitisme actuel trouve ses fondements dans le déclenchement de la seconde Intifada, après l’échec des négociations qui furent relativement proches d’aboutir. Il faut donc revenir encore et toujours à la table des négociations (le mot table vient de l’arabe !) et, c’est un enseignement de l’antisémitisme, tenter de ne pas diaboliser l’Autre. L’État d’Israël procède depuis sa fondation d’un acte d’énonciation où se signifie l’idée de ne plus subir ; cet acte d’énonciation donne de l’avance et permet de ne pas avoir peur ; au fond Israël donne une leçon discursive à la dégradation techno-scientiste par le fait qu’il y a du sujet ; il faut qu’Israël se remette à proposer, encore, pour désarmer le Malin qui est dans tous les esprits et pour garder son avance.
46À ce compte-là on peut peut-être espérer être plus fort que le symptôme.