Les navétanes au Sénégal
Une prise de parole des quartiers par le foot
Pages 120 à 131
Citer cet article
- BLANDIN-ESTOURNET, Christophe,
- Blandin-Estournet, Christophe.
- Blandin-Estournet, C.
https://doi.org/10.3917/pan.004.0120
Citer cet article
- Blandin-Estournet, C.
- Blandin-Estournet, Christophe.
- BLANDIN-ESTOURNET, Christophe,
https://doi.org/10.3917/pan.004.0120
Notes
Tournois de foot interquartiers apparus dans les années 1950, les navétanes sont devenues un véritable phénomène social au Sénégal, organisant la vie des rues où s’entremêlent jeux sociaux, engagements politiques et pratiques spirituelles. Si certaines dérives violentes sont dénoncées, elles servent surtout de révélateur des soubresauts de la société.
1 Samedi 19 novembre 2022 : quelques heures à peine après que le président de la FIFA Gianni Infantino concluait sa pitoyable conférence de presse de lancement de la (honteuse) Coupe du monde de football, les grilles du stade Aline-Si-toé-Diatta de Ziguinchor s’ouvraient pour une séance XXL de ballon rond. Ce soir-là, dans la même enceinte se jouaient tous les quarts de finale régionale des navétanes zone 1 B - ONCAV. Rien à envier au multiplex de Canal+ : quatre matchs au programme, dès 18 h 30, horaire initial qui, passé au tamis du rapport local au temps, se traduira par une première rencontre à 19 h 45, une soirée de ballon rond qui durera jusqu’à 2 h du matin, devant 5 000 spectateurs extatiques et inépuisables.
2 Dans une ambiance de kermesse, au milieu de dizaines d’étals de pastels à la viande ou de beignets sucrés maison, des chorales de supporters déambulent en un charivari aux couleurs de leur équipe. Ça chante, ça danse, ça charrie l’adversaire : une ambiance de stade comme on l’aime, entre fête partisane et célébration partagée.
3 Avant d’entrer sur la pelouse, pour communier avec leurs fans, les joueurs viennent danser de longues minutes au pied des tribunes. Et pendant le match, dans un stade à l’éclairage aléatoire, qui parfois peine à percer un brouillard de pollution, pas un coup de pied arrêté à proximité de la cage adverse, sans que celle-ci ne soit aspergée d’eau maraboutée. Bienvenue dans l’univers des navétanes !
4 Apparues dans les années 1950, les navétanes furent à l’origine des pratiques sportives informelles se déroulant pendant la période des pluies. Disputées par les migrants saisonniers du bassin arachidier, elles tiennent leur nom du caractère épisodique de ces tournois, leur nom venant du wolof « nawete », signifiant « saison des pluies ». Devenues tournois entre rues, elles ont progressivement évolué en rencontres interquartiers.
5 Très populaires au Sénégal, les navétanes se sont dès l’origine démarquées du système officiel des sports classiquement organisés autour de fédérations, délégataires du pouvoir d’État. Initialement investies d’une dimension de contestation de la politique gouvernementale par la jeunesse, ces pratiques ont vu les quartiers s’organiser afin de présenter des équipes plus structurées, jusqu’à être prises en compte dans les préoccupations des autorités pour être réglementées et officialisées. En 1973, avec la création de l’ONCAV (Organisme National de Coordination des activités de Vacances), le mouvement se structure de manière pyramidale, allant du sommet de l’ONCAV à son antenne locale l’ASC, en passant par le niveau régional et le niveau départemental.
6 Pour comprendre ce phénomène original et massif, Alioune Diakhaté Mbaye, auteur d’une thèse sur le sujet, nous invite à observer les logiques contradictoires qui sont à l’œuvre : « l’affirmation de l’identité culturelle et d’une certaine ouverture au monde qui semblent structurer le modèle de construction des pratiques navétanes ». [1] Aujourd’hui portées par les ASC, les navétanes sont révélatrices d’identités culturelles locales, figures emblématiques d’une fierté de quartier. Après avoir largement emprunté leurs noms aux clubs de football européens et brésiliens (Paris ou Las Palmas à Guédiawaye), les ASC optent désormais pour des dénominations ayant un sens plus traditionnel ou territorial, révélatrices de l’expression d’une identité : Moom Sa Reew (« le quartier m’appartient ») ou Gnari Tally (« les deux routes »). Pour Alioune Diakhaté Mbaye, la nouvelle dénomination des associations exprime « une volonté de tourner le dos aux politiques assimilationnistes et d’infériorisation des cultures africaines, qui ont marqué une certaine manière de gérer les nations dominées ». Il y voit l’affirmation d’une façon singulière de pratiquer le football, qui oscille entre recherche d’une identité culturelle ou territoriale, persistance des rituels magiques et plus grande visibilité des femmes. Les navétanes participent d’une combinaison improbable de composantes apparemment incompatibles, dépassant des clivages potentiellement explosifs entre ethnies ou religions.
7 Par leur triple dimension sportive, spirituelle et militante, les navétanes illustrent un mode spécifique d’appropriation du sport dans la société sénégalaise traduisant la portée sociopolitique de ce mouvement.
Une présence active des marabouts
8 Dans tout le pays, en milieu rural comme urbain, conformément à leur mission première, les navétanes répondent à la demande de nombreux jeunes d’une pratique sportive : 5 600 ASC (dont 500 à Dakar), plus de 300 000 licenciés, près de 15 000 matches disputés…
9 S’appuyant sur un fond de culture animiste toujours très présent dans la société sénégalaise, la dimension spirituelle est indissociable de cette pratique sportive. Il suffit de voir les poches d’eau maraboutée jetées au sol dans la cage adverse avant un coup de pied arrêté ou d’entendre les encouragements entre acclamations de supporters et chants religieux ! Ainsi, chaque équipe bénéficie de l’accompagnement de plusieurs marabouts : l’un pour verrouiller son terrain, afin de ne pas encaisser de but ; le suivant chargé du camp adverse pour y marquer des buts ; un troisième occupé à faire déjouer l’autre équipe ; et le dernier responsable des joueurs de l’escouade locale pour leur épargner les mauvais sorts.
10 Dans la vie des clubs (financement des joueurs, déplacements des supporters…), l’implication directe de nombreux citoyens ou acteurs locaux issus de toutes les couches de la société (ré) active des formes traditionnelles d’organisation sociale : identité du groupe, liens de solidarité, conscience de la communauté dans ses diversités d’âges, de genres, d’ethnies ou de religions. L’implication première des habitants reste l’une des plus importantes ressources dont disposent les ASC : fourniture de repas, organisation pittoresque des déplacements (chants et danses compris…). Au-delà de sa capacité de mobilisation humaine locale, en jouant le « patriotisme de quartier », les navétanes enregistrent des rentrées financières de plus en plus significatives. Aux subventions, billetteries de différentes manifestations, fonds levés lors des campagnes de soutien, débuts d’implication des sponsors…, il convient d’ajouter les ressources issues d’autres activités socioéconomiques via des GIE (cf. ci-dessous). Les ASC disposent parfois de ressources supérieures à celles de clubs traditionnels, ce que certains évoquent en parlant du « trésor de guerre de l’ONCAV » !
11 Toutefois, selon le ministère des Sports, si les navétanes sont souvent considérées comme « l’expression de la politique du sport de masse (ou sport pour tous), elles n’en présentent pas moins des aspects qui posent de plus en plus de problèmes au regard des finalités assignées à la pratique sportive au Sénégal ».
Quelques dérives violentes pointées par l’État
12 Le succès apparent de ce mouvement singulier ne saurait en masquer certaines limites ou difficultés : quasi-monopole du football comme pratique sportive, concentration des activités en catégorie junior/senior au détriment des jeunes (minimes, cadets), place périphérique faite aux femmes malgré leur grande implication, gigantisme du mouvement avec la multiplication des rencontres (calendrier ingérable, équipements surexploités…), instrumentalisation extrasportive, éclosion de la violence…
13 En décembre 2021, des affrontements entre supporters et policiers ont fait deux morts et une trentaine de blessés à Rufisque lors d’un match opposant deux équipes dont les ultras sont connus pour leur fanatisme (demi-finale ASC Guiff vs ASC Thiawlene). Les incidents font la Une des journaux et provoquent l’intervention du président de la République, Macky Sall, dénonçant sur Twitter une « spirale de violences devant immédiatement cesser ». Le ministre des Sports a alors suspendu le tournoi dans la capitale sénégalaise. Le journal Jeune Afrique s’interrogeait à l’époque sur une (im)possibilité de réformer ce « tournoi de football amateur…, enjeu d’intérêts politiques et occultes ». [2]
14 Mais ce serait oublier que, comme le souligne Alioune D. Mbaye, les navétanes évoluent dans « un espace social plus large que le monde du sport et en particulier du football ». Pour en comprendre la puissance politique, il faut connaître l’histoire de cette pratique qui s’est construite « en symbiose dans des conditions sociales et culturelles originales », particulièrement celles des quartiers urbains du Sénégal, à partir d’éléments puisés dans des registres multiples (origine géographique, confession religieuse, statut social…).
15 Fort de cet ancrage populaire profond, il fallut moins de quinze jours pour aboutir à la levée de l’interdiction des navétanes. Amadou Kane, président l’ONCAV a plaidé le projet sociétal (politique ?) des ASC en revendiquant leur dimension sociale structurante pour les quartiers, notamment la création d’emplois via des mini-boulangeries, des fermes agricoles, des points de transfert d’argent… ; ou leur présence dans les comités de santé, les mosquées et les églises. Rompu au sens de la négociation propre aux cultures africaines et conscient du poids politique des navétanes, il n’en omettait pas de compléter sa réponse politiquement correcte, en appelant à une sortie de crise par « la mise en œuvre du projet cher au président de la République : une ASC, un projet ».
16 Dans un pays ayant opté pour une politique d’accessibilité au sport pour le plus grand nombre, le mouvement des navétanes occupe une place particulière. Comme le pointait, en 2008, un groupe de travail du ministère des Sports, « l’organisation du mouvement qui traverse tout le pays, les enjeux multiples auxquels il renvoie, sa capacité de mobilisation, mais aussi les dérives dont il est la cause ou le prétexte en fait un des domaines qui retient l’attention des pouvoirs publics ». [3] Aujourd’hui incontournables, les ASC s’assument comme un des fondements de la société, revendiquant d’être l’émanation de la population sénégalaise, ce qui n’est pas sans interpeler une classe politique sensible à la force de mobilisation de ces organisations. Et si dans cette longue histoire entre sport et politique, faite d’alliances et d’oppositions, les navétanes apparaissaient en navire amiral d’une citoyenneté au service du développement local ?
Pour aller plus loin :
- Alioune Diakhaté Mbaye, Les sports navétanes au Sénégal, Sénégal, L’Harmattan.
- wiwsport.com, Navétanes : Au-delà du sport, un cadre de formation.
- Alioune Diakaté Mbaye, « Les navétanes au Sénégal ou le football parallèle », Sociétés & Représentations, n° 7, 1998/2.