La diaspora cap-verdienne
- Par Richard A. Lobban,
- Traduit de l’anglais par Julien Hautefort
Pages 263 à 266
Citer cet article
- LOBBAN, Richard A.,
- Traduit de l’anglais par HAUTEFORT, Julien,
- Lobban, Richard A..,
- et al.
- Lobban, R.-A.,
- Traduit de l’anglais par Hautefort, J.
https://doi.org/10.3917/oute1.053.0263
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- Lobban, R.-A.,
- Traduit de l’anglais par Hautefort, J.
- Lobban, Richard A..,
- et al.
- LOBBAN, Richard A.,
- Traduit de l’anglais par HAUTEFORT, Julien,
https://doi.org/10.3917/oute1.053.0263
1 Contrairement à ce qui se passe pour nombre de populations humaines et nationales, la diaspora cap-verdienne a en grande partie déterminé l’histoire de cette république insulaire de l’Atlantique. En premier lieu, on peut aisément affirmer que comme dans le cas de l’Irlande, de l’Écosse, d’Israël et de l’Arménie plus de membres de la communauté vivent à l’extérieur qu’à l’intérieur. Il y a plusieurs explications à cela mais la mauvaise gestion et la répression coloniales du passé sont un facteur évident, sans oublier les précipitations imprévisibles et la carence des terres arables ne permettant pas de subvenir aux besoins d’une population de grande taille. Les famines récurrentes et la misère allaient exacerber un phénomène d’émigration permanente.
2 Le Cap-Vert colonial fut découvert en 1455 et occupé en 1462. Une de ses principales fonctions avait trait à un rôle stratégique pour ce qui était de la traite négrière dans l’Atlantique. Sur quatre routes. Avant tout et pendant cinq siècles les revenus de la traite à partir des côtes de Haute-Guinée. Puis un petit nombre d’esclaves prélevés au Portugal métropolitain et destinés au service domestique des élites portugaises. Ensuite les escravos utilisés au Cap-Vert en tant que cuisiniers, tisserands, maçons, bergers et ouvriers agricoles, sans parler des services sexuels. Ce dernier groupe se stabilisa autour d’un petit nombre de plus ou moins 5 000 âmes, une durée de vie réduite et la fuite vers l’intérieur des terres (badius, vadios, errants), ce qui nécessitait un réapprovisionnement permanent sur la côte. Mais la population d’esclaves de loin la plus nombreuse, aux XVIIIe et XIXe siècles, était en transit vers les plantations transcaribéennes, Cuba et en particulier le Brésil. On peut donc affirmer que le phénomène diasporique en direction et à partir du Cap-Vert jeta historiquement les fondations de la démographie cap-verdienne.
3 De fait, comment établir la position symbolique de cet archipel inhabité avant l’arrivée des premiers explorateurs portugais ? En termes géographiques, c’est la partie la plus occidentale de l’Afrique. Du point de vue linguistique et culturel, c’est la partie la plus méridionale de l’Europe du XVe siècle. Quant à l’économie politique des plantations esclavagistes, c’est la partie la plus orientale des Caraïbes.
4 Une fois admises ces définitions, on peut pointer la traite négrière de la côte aux îles entre les mains de lançados (corsaires), de leurs tangomãos (négociants) et de leurs grumetes (exécutants). Nous parlerons d’un circuit des lançados générant des bénéfices mais créant simultanément une population créole et la langue du Cap-Vert. Des populations en mouvement forcé, celles de la diaspora africaine, rencontrent une culture et se syncrétisent. Mais il y a d’autre part le système de capitania des chartes royales accordées au capitãos, fidalgos (gentilshommes) et à leurs contremaîtres sur les plantations du Cap-Vert afin d’y générer des bénéfices pour la monarchie portugaise. Les deux systèmes furent en compétition permanente dans la mesure où la monarchie exigeait toujours plus des lançados qui à leur tour pratiquaient la contrebande pour retirer eux-mêmes un plus grand bénéfice du commerce des esclaves. Une fois de plus, des facteurs extérieurs au Cap-Vert alimentèrent une dynamique locale s’ajoutant à des tendances diasporiques historiquement ancrées.
5 Pendant les XVIIIe et XIXe siècles des famines récurrentes décimèrent la population du Cap-Vert et provoquèrent la formation d’une autre diaspora à São Tomé et Principe dans le golfe de Guinée : les migrants pensaient à coup sûr que mieux valait la pauvreté là-bas que la mort chez eux. Parallèlement à ce mouvement il y avait l’infâme business de la chasse à la baleine qui prospérait sur l’huile de ces grands mammifères, soit une activité articulée sur de longs voyages et l’exploitation de la force de travail à bas prix. Les baleiniers partaient de leur fameux port de New Bedford, Massachusetts, se dirigeaient vers le Cap-Vert et en particulier les îles de Fogo et de Brava (au sud). Ce qui permit aux Cap-Verdiens de prendre pied en Nouvelle-Angleterre où ils s’employaient dans l’airelle et la myrtille de Cape Cod. Les fameux packed ships, goélettes et bateaux de pêche recyclés comme l’Ernestina et le Madalen, transportaient à leurs risques et périls des milliers de personnes et leur chargement dans les deux sens à travers l’Atlantique. C’est un nouvel « archipel » terrestre qui émergea entre South Boston, Brockton, Fall River, New Bedford, Fairhaven et Providence. Les Cap-Verdiens trouvèrent aussi à s’employer dans l’industrie textile locale et furent en progression constante dans d’autres secteurs ; avec une mobilité sociale du fait de l’éducation et par le biais de syndicats comme la Longshoremen and Maritime Union dans les grands ports. Des liens à la mer qui expliquent la présence de différentes communautés cap-verdiennes sur la côte Pacifique des États-Unis, en particulier en Californie, aux Hawaii, à New York et au New Jersey.
6 L’Europe n’est pas restée en dehors de ce processus au fur et à mesure de l’extension des communautés lusophones au Portugal et en Espagne, voire spécialement à Rotterdam où les Cap-Verdiens ont trouvé de meilleures facilités d’emploi dans l’industrie maritime que chez eux. De par ses liens au monde lusophone, au Brésil ou dans des colonies portugaises lointaines comme Macao, l’expansion des Cap-Verdiens s’est mondialisée. Les Cap-Verdiennes rejoignant cette diaspora avec leurs maris et travaillant dans les services de proximité.
7 Durant le conflit armé pour l’indépendance de la Guinée portugaise (future Guinée-Bissau) et du Cap-Vert (1963-1974) les hostilités furent conduites par des Cap-Verdiens dans les forêts guinéennes, d’une part, les dictateurs portugais continuant à mobiliser de l’autre leurs alliances en Europe (en particulier par le biais de l’OTAN). Plus ça changeait, plus c’était la même chose (en français dans le texte) en termes d’intégration de l’archipel dans une région du monde beaucoup plus importante.
8 La culture cap-verdienne – littérature, poésie, musique et cuisine – a produit des musiciens de grand renom comme Eugenio Tavares, Cesaria Evora, Gardenia Benros, Candida Rose, Bana et Norbert Tavares. Des activités soutenues par la radio et la télévision cap-verdienne dont les programmes sont captés désormais aux quatre coins du monde.
9 On relève même des signes de rétro-diaspora quand des Cap-Verdiens ayant fait leur vie à l’extérieur rentrent « chez eux » pour une retraite au soleil et en sécurité. Une migration à laquelle répond celle de non-Cap-Verdiens européens qui veulent échapper à la froidure de l’hiver, l’industrie touristique étant un des secteurs les plus dynamiques de l’économie cap-verdienne. Il y a désormais un vol direct de Providence, Rhode Island au Cap-Vert par TACV pour une visite rapide, des rencontres de famille, le business ou les vacances.