Migrations forcées intra/intersoudanaises
- Par Ráhel Czirják,
- Traduit de l’anglais par Nathanaël Herzog
Pages 202 à 209
Citer cet article
- CZIRJÁK, Ráhel,
- Traduit de l’anglais par HERZOG, Nathanaël,
- Czirják, Ráhel.,
- et al.
- Czirják, R.,
- Traduit de l’anglais par Herzog, N.
https://doi.org/10.3917/oute1.053.0202
Citer cet article
- Czirják, R.,
- Traduit de l’anglais par Herzog, N.
- Czirják, Ráhel.,
- et al.
- CZIRJÁK, Ráhel,
- Traduit de l’anglais par HERZOG, Nathanaël,
https://doi.org/10.3917/oute1.053.0202
Notes
-
[1]
Cf. Anna Louise Strachan, Rapid fragility and migration assessment for Sudan, Governance and Social Development Resource Centre, février 2012.
-
[2]
Cf. Anna Di Bartolomeo, Thibaut Jaulin, Delphine Perrin, Sudan, CARIM – Migration Profile, Florence, Robert Schuman Centre for Advanced Studies, European University Institute, septembre 2012.
-
[3]
Cf. Attila Szalkai, « A kényszermigráció biztonságpolitikai kockázata a 21. század elején », Nemzet és biztonság : biztonságpolitikai szemle, 3/II, 2010.
-
[4]
Cf. Stéphanie Riak Akuel, « Informal Remittance systems in Africa, Caribbean and Pacific (ACP) Countries : Sudan Country Study », ESRC Centre on Migration, Policy and Society (COMPAS), 15 janvier 2005, www.compas.ox.ac.uk/media/ER-2005-Informal_Remittances_Sudan.pdf [30 octobre 2017].
-
[5]
Cf. Douglas H. Johnson, The Root Causes of Sudan’s Civil Wars, Oxford, James Currey Publishers, 2003 ; Jok Madut Jok, War and Slavery in Sudan, Philadelphie, PA, University of Pennsylvania Press, 2001.
-
[6]
Cf. Abraham Kuol Nyuon, Is the Current Political Crisis a Continuation of Previous Conflict in the Sudan ?, Master of Arts Dissertation, King’s College London, 22 mars 2015, www.academia.edu/13089961/South_Sudan_political_Crisis_and_Sudan_Conflict [30 octobre 2017].
-
[7]
Ibid.
-
[8]
Cf. Stéphanie Riak Akuel, « Informal Remittance systems in Africa », op. cit.
-
[9]
Cf. Abraham Kuol Nyuon, Is the Current Political Crisis, op. cit.
-
[10]
Cf. Adeeb Yousif, Daniel Rothbart, Sudan and South Sudan : Post-Separation Challenges, George Mason University, décembre 2012, www.academia.edu/2190827/Sudan_and_South_Sudan_Post-Separation_Challenges [30 octobre 2017].
-
[11]
Cf. Anna Louise Strachan, Rapid fragility and migration assessment for Sudan, op. cit.
-
[12]
Cf. Abraham Kuol Nyuon, Is the Current Political Crisis, op. cit.
-
[13]
Cf. Adeeb Yousif, Daniel Rothbart, Sudan and South Sudan, op. cit.
-
[14]
OPEP, Annual Statistical Bulletin 2017, <www.opec.org/opec_web/static_files_project/media/downloads/publica- tions/ASB2017_13062017.pdf> [30 octobre 2017].
-
[15]
BBC News, « Southern Sudan votes on independence », 9 janvier 2009, www.bbc.com/news/world-africa-12144675 [30 octobre 2017].
-
[16]
Cf. András Iván, « Új ország születhet Dél-Szudánban », index, 9 janvier 2009, index.hu/kulfold/2011/01/09/mintha_az_iberiai-felsziget_kiszakadna/ [30 octobre 2017].
-
[17]
International Monetary Fund, Sudan, IMF Country Report 14/364, Washington, DC ; IMF, 2014, www.imf.org/external/pubs/ft/scr/2014/cr14364.pdf [30 octobre 2017].
-
[18]
Cf. Adeeb Yousif, Daniel Rothbart, Sudan and South Sudan, op. cit.
-
[19]
Cf. Anna Louise Strachan, Rapid fragility and migration assessment for Sudan, op. cit.
-
[20]
BBC News, Profile : Sudan’s President Bashir, 25 novembre 2003, news.bbc.co.uk/2/hi/africa/3273569.stm [30 octobre 2017].
-
[21]
ICG (International Crisis Group), The chaos in Darfur, Africa Briefing 110, Nairobi, Bruxelles, ICG, 2015, www.crisisgroup.org/en/regions/africa/horn-of-africa/sudan/b110-the-chaos-in-darfur.aspx [30 octobre 2017].
-
[22]
Cf. Hope Grigsby, In Search of Hope : Migration Across Sudan, 2014, www.academia.edu/16461079/In_Search_of_Hope_Migration_Across_Sudan [30 octobre 2017].
-
[23]
IDMC (Internal Displacement Monitoring Centre), Sudan IDP Figures Analysis, www.internal-displacement.org/sub-saharan-africa/sudan/figures-analysis [30 octobre 2017].
-
[24]
ICG (International Crisis Group), Sudan and South Sudan’s merging conflicts, Africa Report n°223, Addis Abeba, Juba, Nairobi, Bruxelles, ICG, 2015, www.crisisgroup.org/en/regions/africa/horn-of-africa/southsudan/223-sudan-and-south-sudan-s-merging-conflicts.aspx [30 octobre 2017].
-
[25]
Cf. Krisztina Anda, « Dél-Sudán : a polgárháború horrorja », Biztonságpolitika, 8 novembre 2015, biztonsagpolitika.hu/cikkek/del-szudan-a-polgarhaboru-horrorja [30 octobre 2017].
-
[26]
Economist, « Jade din Juba. As South Sudan implodes, America reconsiders its support for the regime », 12 octobre 2017, www.economist.com/news/middle-east-and-africa/21730154-american-officials-are-fed-up-being-lied-violent-crooked [30 octobre 2017].
-
[27]
African Union, Final report of the African Union Commission of Inquiry on South Sudan, 27 octobre 2015, www.peaceau.org/en/article/final-report-of-the-african-union-commission-of-inquiry-on-south-sudan [30 octobre 2017].
-
[28]
UNHCR, South Sudan Situation. Information Sharing Portal, 1er octobre 2017, data.unhcr.org/SouthSudan/country.php?id=229 [30 octobre 2017].
-
[29]
UNHCR, South Sudan Situation – Regional overview of population of concern, 30 septembre 2017, data.unhcr.org/SouthSudan/download.php?id=3388.
-
[30]
Cf. Jason Burke, « Bonded by spilt blood, South Sudanese refugees in Uganda reach million mark », The Guardian, 17 août 2017, www.theguardian.com/global-development/2017/aug/17/south-sudan-refugee-families-uganda [30 octobre 2017].
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[31]
UNHCR, South Sudan refugees in Uganda pass 1 million mark, UNHCR renews call for help, 17 août 2017, www.unhcr.org/news/press/2017/8/599457a34/south-sudan-refugees-uganda-pass-1-million-mark-unhcr-renews-call-help.html [25 octobre 2017].
-
[32]
UNHCR, South Sudan Situation. Information Sharing Portal, op. cit.
-
[33]
Ibid.
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[34]
Aljazeera, Famine ‘largest humanitarian crisis in history of UN’, 11 mars 2017, www.aljazeera.com/news/2017/03/famine-united-nations-170310234132946.html [30 octobre 2017].
-
[35]
Ibid.
-
[36]
Cf. Gethin Chamberlain, « No food, no money : conflict and chaos as South Sudan grapples with famine », The Guardian, 15 juin 2017, www.theguardian.com/global-development/2017/jun/15/no-food-no-money-conflict-and-chaos-as-south-sudan-grapples-with-famine [30 octobre 2017].
-
[37]
Cf. Catherine Robinson, « South Sudanese refugees in Uganda now exceed 1 million », UNHCR, 17 août 2017, www.unhcr.org/news/stories/2017/8/59915f604/south-sudanese-refugees-uganda-exceed-1-million.html [30 octobre 2017].
1 Bien que le Soudan puisse être appréhendé en même temps comme un pays de destination, un pays de transit et un pays de sortie des migrants, les données statistiques montrent que les chiffres de l’émigration y sont extrêmement considérables [1]. Une étude du Migration Policy Center a montré en 2012 que les conflits y restent le moteur des migrations à l’intérieur comme à l’extérieur [2] ; il convient donc ici aussi de parler de migrations forcées [3].
Les première et deuxième guerres civiles soudanaises
2 Devenu indépendant en 1956, le Soudan actuel comprend plus de 150 groupes ethniques parlant près de 500 langues et dialectes [4]. Pour simplifier, les Arabes musulmans vivent dans la partie nord du pays, les non-Arabes chrétiens dans la partie sud. La division ethnique détermine fondamentalement le niveau de développement économique et politique qui a sous-tendu dès le départ les conflits armés des plus de 50 années passées [5].
3 Le conflit des identités résulte de la colonisation dès lors que les Britanniques appréhendaient la partie nord du pays comme appartenant au Proche-Orient et les territoires du sud en tant qu’africains, les gouvernant conformément à cette distinction [6]. Sous occupation anglo-égyptienne à partir de la fin du XIXe siècle, le pays était géré à l’instar des autres colonies britanniques sous indirect rule, le pouvoir étant concentré entre les mains des Arabes du Nord et les financements de développement principalement alloués à ces derniers. Ce qui plaçait les nordistes en avantage dans les domaines de l’éducation, de l’emploi, des infrastructures, de la santé et autres [7]. La marginalisation de la partie méridionale du pays généra des tensions sociales grandissantes qui culminèrent dans la première guerre civile soudanaise de 1955 à 1972 (presque deux décennies) [8].
4 Le conflit de politique intérieure fut réglé par l’Accord d’Addis-Abeba qui garantissait une forme d’indépendance politique et économique à la partie méridionale à travers la mise en place d’un gouvernement régional autonome [9]. Cependant, le gouvernement de Khartoum s’empressa de restreindre cette indépendance relative en introduisant la Chari’a qui régulait la vie entrepreneuriale, politique et sociale de tout le pays et violait l’autonomie de la partie méridionale [10]. Par conséquent, le Southern Sudan People’s Liberation Movement/Army (SPLM/A) se révolta à nouveau contre le gouvernement central en 1983, la deuxième guerre civile soudanaise éclatant qui allait durer 22 ans [11].
5 La deuxième guerre civile soudanaise se conclut avec le Comprehensive Peace Agreement (CPA) signé à Nairobi en 2005 lequel jetait les fondations de l’indépendance du Soudan du Sud : en fonction de cet accord, le Soudan du Sud pouvait après une période de transition de six ans organiser un référendum et se séparer de la partie nord du pays. De fait, le référendum se tint du 9 au 15 janvier 2011 et 98 % des participants votèrent la sécession ; d’où l’indépendance de la République du Soudan du Sud, soit le plus jeune État d’Afrique, proclamée le 9 juillet 2011 [12].
Contentieux frontaliers : Kordofan et Nil-Bleu
6 La sécession ne mit pourtant pas fin aux tensions entre les deux parties, car cette fois ce fut le contrôle de la frontière de 2 135 km entre les deux pays qui devint source de conflit [13]. C’est là que sont situés la grande majorité des réserves pétrolières de l’ex-Soudan (5 milliards de barils) [14]. 80 % de l’exploitation s’effectue dans la zone frontalière du Soudan du Sud [15] ; les raffineries et les oléoducs requis pour l’exportation se trouvent par contre au nord, ce qui crée un rapport de dépendance économique entre les deux pays [16]. À travers la sécession du Sud le Soudan perdit 75 % de ses revenus pétroliers, la moitié de ses rentrées fiscales et les deux tiers de ses moyens de paiement internationaux [17].
7 Un conflit armé émergea donc au Kordofan du Sud et au Nil-Bleu, compliqué encore par des aspects ethniques et politiques [18]. Résultat : plus de 100 000 personnes déplacées dans la région. En 2013 c’étaient 220 000 personnes au Kordofan du Sud et 176 000 dans l’État du Nil-Bleu [19].
Darfour
8 Parmi les conflits soudanais il faut bien sûr mentionner le cas du Darfour où des affrontements armés se produisirent déjà pendant plusieurs décennies avant le tournant du XXIe siècle. On s’accorde généralement à faire remonter le conflit à l’année 2003 quand le Sudanese Liberation Movement/Army (SLM/A) et le Justice and Equality Movement (JEM) se rebellèrent contre le pouvoir central et la marginalisation tant politique qu’économique des populations non-arabes de la région. Afin de réprimer la révolte, Khartoum mobilisa la milice janjawid (diables à cheval) dont l’objectif principal était de se venger sur les populations civiles. Fin 2003 au moins un million de gens avaient été forcés d’abandonner leurs maisons et plus de 100 000 s’enfuirent au Tchad voisin [20]. Cinq ans plus tard les violences s’intensifièrent de nouveau dans la région ; ils jetèrent approximativement 2,7 millions de personnes sur les routes et le nombre de ceux qui fuyaient vers le Tchad passa à 250 000 [21]. Les massacres se poursuivirent ; le Tribunal pénal international qualifia le conflit de génocide et délivra un mandat d’arrêt contre le président soudanais Omar al-Bachir pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide [22]. Selon les estimations de l’Internal Displacement Monitoring Centre (IDMC) le nombre de personnes en passe d’abandonner leurs foyers en 2015 au Soudan se montait à plus de trois millions [23] ; ce chiffre incluant les personnes forcées de quitter les territoires du Darfour, du Kordofan du Sud et du Nil-Bleu.
La guerre civile au Soudan du Sud
9 La République du Soudan du Sud n’a pas des relations tendues qu’avec son voisin du nord, une guerre civile y fait rage pour des raisons principalement politiques et ethnico-tribales. Après la décolonisation, le SPLM/A qui avait combattu contre Khartoum durant la deuxième guerre civile soudanaise accéda au pouvoir sous la présidence du Dinka Salva Kiir Mayardit [24]. En 2013 Kiir destitua son vice-président, le Nuer Riek Machar ; les relations entre les deux hommes s’étaient à tel point dérériorées que le président avaient accusé le vice-président de monter un coup d’État. La réaction de Machar fut de mettre en place un Sudan People’s Liberation Movement/ Army – In Opposition (SPLM/A-IO), un conflit armé éclatant entre les deux ethnies [25], elles-mêmes rejointes ensuite par plus de cinquante autres [26]. En octobre 2015 l’Union africaine communiqua un rappport sur la guerre civile où celle-ci était comparée aux massacres des événements rwandais de 1994 : si les deux parties n’avaient pas commis de génocide, elles avaient perpétré des crimes de guerre [27].
10 Selon les données de l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés, depuis l’éclatement de la guerre civile en décembre 2013, plus de deux millions de personnes ont dû fuir le Soudan du Sud en direction des pays voisins et au moins le même nombre ont été forcés d’abandonner leurs foyers à l’intérieur du pays. Près d’un demi-million se trouvent au Soudan (447 287) et un tout petit peu moins en Éthiopie (416 886) ; un nombre considérable de Soudanais du Sud vivent au Kenya (110 377), en République démocratique du Congo (85 426) et au Tchad (2 057) [28].
Nombre de Soudanais du Sud réfugiés dans les pays voisins
Nombre de Soudanais du Sud réfugiés dans les pays voisins
11 Mais le plus grand nombre – plus d’un million – ont fui vers l’Ouganda qui est devenu le récepteur mondial à croissance la plus rapide [30] avec 1 800 Soudanais du Sud arrivant par jour depuis l’été 2016, 85 % étant des femmes et des enfants [31]. Le graphique suivant illustre l’accroissement soudain du phénomène à l’été 2016 et son intensification début 2017 [32].
12 À côté de l’intensification du conflit armé il y a en toile de fond la famine qui a frappé la Corne de l’Afrique, soit le désastre humanitaire le plus terrible depuis la fondation de l’ONU en 1945 [34] et qui menace les vies de plus de 20 millions de personnes [35]. Et puis il y a les sécheresses dues au changement climatique. Enfin : au Soudan du Sud travailler aux champs c’est risquer sa vie en raison des raids de troupes armées ; cette exploitation insuffisante ayant à son tour causé un emballement des prix des denrées en particulier [36].
13 Autant de facteurs qui ont donné une impulsion considérable à la vague de réfugiés en direction de l’Ouganda. Ce pays offre aux réfugiés de la terre sur laquelle construire un logement et s’employer à l’agriculture ; les réfugiés y ont aussi le droit de circuler librement, de travailler et d’utiliser les services publics [37]. Il n’empêche que même si les affaires de demandeurs d’asile ont été progressivement gérées le système ougandais est désormais surchargé par l’afflux de plus d’un million de personnes.
14 Le bilan en général demeure que la situation sécuritaire des deux Soudans a une influence déstabilisatrice sur l’ensemble de la région avec des millions de personnes qui fuient les conflits armés, ce qui constitue un énorme fardeau pour les économies nationales et provoque des tensions internationales. La seule solution serait de restaurer la situation à l’intérieur, ce qui ne semble malheureusement pas une perspective plausible dans un avenir proche vu la complexité des affrontements. Il convient entre-temps d’assurer aux personnes ayant été contraintes de fuir leurs foyers des conditions de vie appropriées étant donné qu’une bonne partie d’entre elles subit une crise humanitaire : famines et atrocités. Elles sont eux-mêmes la garantie d’une reconstruction des deux Soudans. En l’absence d’action des gouvernements en question, semblable tâche incombera pour le moment à la communauté internationale.