Article de revue

Sur l’immigration irrégulière ivoirienne

Pages 171 à 173

Citer cet article


  • Bouquet, C.
(2017). Sur l’immigration irrégulière ivoirienne. Outre-Terre, 53(4), 171-173. https://doi.org/10.3917/oute1.053.0171.

  • Bouquet, Christian.
« Sur l’immigration irrégulière ivoirienne ». Outre-Terre, 2017/4 N° 53, 2017. p.171-173. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-outre-terre2-2017-4-page-171?lang=fr.

  • BOUQUET, Christian,
2017. Sur l’immigration irrégulière ivoirienne. Outre-Terre, 2017/4 N° 53, p.171-173. DOI : 10.3917/oute1.053.0171. URL : https://shs.cairn.info/revue-outre-terre2-2017-4-page-171?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/oute1.053.0171


1 La Côte d’Ivoire est traditionnellement, depuis des décennies, une terre d’accueil pour les migrants étrangers, qui représentent avec leurs descendants un quart de la population du pays (24,2 % selon le Recensement Général de la Population et de l’Habitat de 2014, soit près de 5,5 millions de non-Ivoiriens sur une population totale de près de 23 millions d’habitants). C’est le pourcentage le plus élevé d’Afrique. La proportion demeure stable : 18 % en 1965, 22 % en 1975, 28 % en 1988, 26 % en 1998 (dernier recensement avant le RGPH de 2014).

2 Cette immigration présente par ailleurs la particularité d’avoir été organisée et encadrée depuis près d’un siècle, car la zone forestière qui constitue une grande partie du territoire ivoirien était peu peuplée, et présentait un front pionnier qui avait besoin de main-d’œuvre pour être mis en valeur. Jusqu’à l’abolition du travail forcé en 1946, des dizaines de travailleurs voltaïques avaient été ainsi conduits de force dans les plantations ivoiriennes. Par la suite, cette migration fut « légalisée » sous l’égide du Syndicat Interprofessionnel pour l’Acheminement de la Main d’Œuvre (SIAMO), alimentant un courant régulier nord-sud portant sur plusieurs dizaines de milliers d’individus chaque année. Les indépendances ne modifièrent pas sensiblement cette tendance, et Félix Houphouët-Boigny, premier président de la République de Côte d’Ivoire, exploita même électoralement à son profit le « vote étranger » largement toléré jusqu’à sa mort.

3 C’est dire qu’en matière de migrations la Côte d’Ivoire affiche une connaissance et un savoir-faire certains.

4 La surprise a donc été grande de découvrir, il y a quelques mois, qu’elle se classait dans l’autre sens parmi les plus gros fournisseurs de migrants, du moins parmi ceux qui étaient recensés en Italie. Comment un pays qui a représenté – et représente encore – une forme d’eldorado pour les populations des pays voisins, et qui affiche l’une des plus fortes croissances du continent peut-il voir partir plusieurs milliers de ses jeunes vers un avenir aussi incertain ?

5 Avant de tenter de répondre à ces questions, il convient de préciser les données chiffrées qui ont conduit à alerter les chercheurs et à mobiliser de manière parfois excessive les médias nationaux et internationaux.

6 Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), le nombre d’Ivoiriens en situation irrégulière recensés à leur arrivée en Italie était de 3 772 en 2015, de 12 396 en 2016 (+ 228 %), et de 7 905 dans les six premiers mois de 2017 (+ 18 % par rapport à la même période 2016). On remarque donc que l’augmentation semble redevenue sensiblement plus modeste, et qu’elle porte sur des volumes relativement faibles.

7 Par ailleurs, une mission d’évaluation effectuée en Italie en mars 2017 a établi que l’identité ivoirienne de ces immigrants irréguliers n’avait pu être établie que pour 31,25 % d’entre eux, soit moins d’un sur trois. Auquel cas la Côte d’Ivoire n’occuperait plus ce quatrième rang qui ternit son image, mais une place au-delà du dixième et surtout derrière des pays dont on pense qu’ils sont de plus gros fournisseurs de migrants comme le Mali, le Soudan et l’Érythrée.

8 Pour autant, il ne saurait être question de nier la réalité du problème. S’il est vrai que la diaspora ivoirienne affiche quelques belles réussites, elle comporte également une part d’ombre, une « zone grise » qu’il convient de mieux connaître. Pour ce faire, nous ne disposons guère que des données fournies par les « retournés ». Cette expression s’applique aux Ivoiriens que les autorités sont allées chercher en Libye avant qu’ils ne franchissent la Méditerranée, ou après avoir été refoulés sur la côte libyenne. C’est un échantillon faible (307 personnes entre mars et avril 2017) mais un profilage précis a été établi à leur retour par des agents de la Direction générale des Ivoiriens de l’Extérieur.

9 Sur ces 307 « retournés » (262 hommes, 21 femmes et 24 mineurs), 225 (73 %) ont quitté la Côte d’Ivoire pour des raisons économiques (pauvreté, chômage, recherche d’une vie meilleure), 41 (13 %) pour « tenter l’aventure ou la chance », donc sans véritable pression économique, tandis que quelques-uns étaient partis pour « jouer au football ». La plupart (292, soit 95 %) avaient gagné la Libye en transitant par Agadez, après avoir quitté la Côte d’Ivoire pour le Burkina-Faso, le Mali ou le Ghana. La moyenne d’âge s’établissait à 25 ans, tandis que 27 % étaient analphabètes contre 38 % affichant un niveau d’études secondaires.

10 Pourquoi sont-ils rentrés en Côte d’Ivoire, parfois après plusieurs années d’absence ? Apparemment, ils ont profité des transports aériens organisés par les autorités ivoiriennes pour rapatrier 55 d’entre eux (20 %) qui croupissaient dans les prisons libyennes et dont la libération était conditionnée par cette opération de reconduite dans le pays d’origine. 223 se sont ainsi portés volontaires pour les accompagner, dont 123 (40 %) en raison de l’insécurité qui régnait en Libye.

11 Très parcellaires, ces données n’apporteront pas d’informations réellement nouvelles aux chercheurs ou aux agents de l’OIM qui ont participé à ces retours. Cependant, les « retournés » ont pu bénéficier d’aides à la réinsertion lors de leur arrivée en Côte d’Ivoire, en même temps que leurs témoignages contribuaient à mieux faire comprendre aux autorités la réalité du phénomène migratoire qui touche désormais leur pays.

12 En fait, le ministère de l’Intégration Africaine et des Ivoiriens de l’Extérieur (MIAIE) avait déjà entrepris depuis plusieurs années des actions d’envergure. Il y avait d’abord eu le Forum de la Diaspora, organisé à Abidjan en 2015 et 2017, au cours duquel le problème des migrations irrégulières avait occupé une bonne partie des travaux. Ensuite, dans le cadre des opérations de sensibilisation de la jeunesse, ce même département ministériel avait commandé la réalisation par Patrick Fandio du film documentaire Migrants, retour d’enfer qui a été diffusé plusieurs fois à la télévision nationale et continue de tourner dans les principales villes du pays, avec un accompagnement pédagogique adapté assuré par des équipes qui sillonnent le territoire. Celles-ci s’efforcent d’identifier de manière plus précise les causes de départ et de repérer les filières de passeurs, selon un schéma prévention-répression dont on attend de savoir s’il donnera des résultats.

13 Pays d’immigration massive, la Côte d’Ivoire est devenue un pays d’émigration, certes à faible flux mais selon une courbe qui tend à inverser le sens du solde migratoire. Ce cas d’école renforce la nécessité d’ouvrir un débat sur les migrations économiques Afrique-Europe, puisqu’on observe aujourd’hui que des pays dont le PIB s’accroît en moyenne de 8 % par an ne sont pas à l’abri d’une fuite de leurs forces vives.


Date de mise en ligne : 03/05/2018

https://doi.org/10.3917/oute1.053.0171