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Zhongguo : la Chine au centre du monde, même pour le Saint-Siège

Pages 19 à 41

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  • Graziano, M.
(2006). Zhongguo : la Chine au centre du monde, même pour le Saint-Siège. Outre-Terre, no 15(2), 19-41. https://doi.org/10.3917/oute.015.0019.

  • Graziano, Manlio.
« Zhongguo : la Chine au centre du monde, même pour le Saint-Siège ». Outre-Terre, 2006/2 no 15, 2006. p.19-41. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-outre-terre1-2006-2-page-19?lang=fr.

  • GRAZIANO, Manlio,
2006. Zhongguo : la Chine au centre du monde, même pour le Saint-Siège. Outre-Terre, 2006/2 no 15, p.19-41. DOI : 10.3917/oute.015.0019. URL : https://shs.cairn.info/revue-outre-terre1-2006-2-page-19?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/oute.015.0019


Notes

  • [1]
    Milovan Djilas, Conversations With Stalin, New York, Harcourt, Brace & World, 1962, p. 47.
  • [2]
    Lors de la sixième Assemblée plénière de la Fédération des conférences épiscopales d’Asie, à Manille le 15 janvier 1995, Jean-Paul II avait notamment déclaré : « Tout comme au premier millénaire la Croix fut plantée sur le sol européen, au second millénaire sur le sol américain et africain, puisse-t-elle, au troisième millénaire, recueillir une grande moisson de foi sur ce continent si vaste et si vivant. » Un souhait réitéré mot pour mot dans l’exhortation apostolique Ecclesia in Asia du 4 novembre 1999 <http :// wwww. vatican. va/ holy_father/ john_paul_ii/ apost_exhortations/ documents>.
  • [3]
    Cf. Francesco Sisci, « China, Catholic Church at a Crossroads », Asia Times Online, 12 avr. 2005.
  • [4]
    Cf. Joshua Kurlantzick, « More Over, Confucius », New Republic, 2 sept. 2004.
  • [5]
    Cf. Gerolamo Fazzini, « Cina. Se il partito teme la fede », Mondo e missione, n° 2, févr. 2006.
  • [6]
    Cf. Matt Forney, « Art & Society Religion in China », Far Eastern Economic Review, vol. 159, n° 23,6 juin 1996.
  • [7]
    Données du Bureau national des statistiques chinois, citées par Eléonore Morlas, « Pékin admet avoir sous-estimé la croissance », Le Monde, 17 déc. 2005.
  • [8]
    Cf. infra l’article d’Angus Maddison.
  • [9]
    Chiffres communiqués par L’Express, le Financial Times, Business Week, Asia Times Online et l’agence Xinhua, reproduits dans « La fièvre du développement entraîne la mutation sociale en Chine », L’Internationaliste, n° 64, juin 2005, et dans « Les réformes politiques et sociales incitent Pékin, Shanghai et Canton à la confrontation », L’Internationaliste, n° 73, mars 2006.
  • [10]
    Données officielles reproduites par Siegmund Ginzberg, « Doppio boom cinese », Il Foglio, 17 déc. 2005.
  • [11]
    C. Raja Mohan, « The Confucian Party of China », Indian Express, 19 déc. 2005.
  • [12]
    Étienne Ducornet, L’Église et la Chine, Paris, Éditions du Cerf, 2003, p. 149.
  • [13]
    « Building harmonious society important task for CPC : President Hu », People’s Daily, 21 févr. 2005.
  • [14]
    Cf. Francesco Sisci, « China’s leap of faith », Asia Times Online, 20 févr. 2002.
  • [15]
    Données communiquées sur le site de l’ambassade chinoise à Paris, <http ://web.ambchine.fr/Documents/Apercu/religion>.
  • [16]
    Cf. Federico Tagliaferri, « L’Islam in Cina », Missione e Cultura, n° 1,1997; Luigi Geninazzi, « Cristiani in Asia », Avvenire, 27 déc. 2005 ; Yang Xiaoting, « The Spirituality of Catholics in China Today », Tripod, Review of the Holy Spirit Study Center, Hong Kong, vol. XXIII, n° 128, print. 2003; Gianni Valente, « L’avventura dei cattolici in Cina », Limes, 4/2005 ; Beniamino Natale, « Disgelo in Tibet ? », Limes, 4/2005.
  • [17]
    Cf. Michael Cromartie, président de la commission, Policy Focus on China, conférence de presse présentant des données recueillies en août 2005 à Pékin, Ürümqi, Kachgar, Chengdu, Lhassa, et Shanghai par une délégation de la commission, Washington, D.C., 9 nov. 2005.
  • [18]
    Human Rights in China, China’s New Regulations on Religious Affairs : A Paradigm Shift ?, table ronde du 14 mars 2005.
  • [19]
    Cf. Federico De Rienzi, « Il sogno del Turkestan orientale », Limes, 4/2005.
  • [20]
    Matt Forney, op. cit.
  • [21]
    Églises d’Asie (EDA), agence des Missions étrangères de Paris, n° 429,16 nov. 2005.
  • [22]
    EDA, n° 173,14 oct. 1994.
  • [23]
    « China’s religious groups contribute to modernization », Quotidien du peuple, 8 févr. 2002.
  • [24]
    « The dregs of superstitious movements are resurfacing », 11 févr. 2002, cité par Francesco Sisci, « China’s leap of faith », op. cit.
  • [25]
    Site de l’ambassade chinoise à Paris.
  • [26]
    Cité par EDA, 16 nov. 2005.
  • [27]
    Beniamino Natale, op. cit.
  • [28]
    Cité par Joseph Kahn, « Violence Taints Religion’s Solace for China’s Poor », New York Times, 25 nov. 2004.
  • [29]
    Ainsi, le porte-parole de l’ambassade chinoise à Washington, Xie Feng, dans le Quotidien du peuple du 24 juillet 2002 : « Les décès provoqués par la pratique de Falun Gong en Chine s’élèvent à plus de 1 700 et le nombre de membres de la secte affectés par des troubles mentaux dépasse les 600. »
  • [30]
    Cf. Matt Forney, op. cit.
  • [31]
    Ibid.
  • [32]
    Cf. Joseph Kahn, op. cit. Information Center for Human Rights & Democracy, 130 Followers of China Fangcheng Church Arrested in Henan Province, 24 août 2000.
  • [33]
    Cf. Shih Hsiu-chuan, « Chinese defector tells of monitoring work », Taipei Times, 17 déc. 2005. L’ancien policier Hao Fengjun a quitté la Chine au début de 2005 et vit depuis en Australie. L’Association internationale des droits de l’homme a présenté à Vienne, le 6 décembre 2001, un rapport sur les activités de l’Office 610.
  • [34]
    Citée par Joseph Kahn, op. cit.
  • [35]
    Cf. Beniamino Natale, op. cit.
  • [36]
    Cf. Lawrence Brahm, « Dalai Lama yields ground on Tibet self-rule », South China Morning Post, 14 mars 2005.
  • [37]
    Cf. Francesco Sisci, « La grande muraglia e le sue crepe », Limes, cahier spécial, L’Agenda di papa Ratzinger, supplément au numéro 2/2005.
  • [38]
    Cf. Pepe Escobar, « The Roving Eye », Asia Times Online, 5 avr. 2005.
  • [39]
    Cf. Andrea Riccardi, « Papa Ratzinger e l’eredità di Wojtila », Limes, cahier spécial cité.
  • [40]
    <www. vatican. va/ news_services/ press/ documentazione/ documents/ sp_ss_scv/ informazione_generale/ statistiche> ;agence Fides, 18 févr. 2006.
  • [41]
    Cf. Todd Crowell, « In search of an Asian path », AsiaWeek, 19 déc. 1997.
  • [42]
    Roger Aubert, « Le demi-siècle qui a préparé Vatican II », in J. Daniélou, L.-J. Rogier, R. Aubert, D. Knowles (éd.), Nouvelle Histoire de l’Église, vol. V, L’Église dans le monde moderne, Paris, Seuil, 1975, p. 588.
  • [43]
    Andrea Riccardi, « La Chiesa cattolica in Italia nel secondo dopoguerra », in G. De Rosa, T. Gregory, A. Vauchez (éd.), Storia dell’Italia religiosa, vol. III, L’età contemporanea, Bari, Laterza, 1995, p. 336.
  • [44]
    Henry Tincq, « Il vaut mieux effacer de nos esprits l’idée d’un pape de transition », entretien avec Jean-Marie Lustiger, Le Monde, 24 avr. 2005.
  • [45]
    Cf. Francesco Sisci, « La grande muraglia e le sue crepe », op. cit.
  • [46]
    Mathieu Ricci, Nicolas Trigault, Histoire de l’expédition chrétienne au Royaume de la Chine, 1582-1610, Paris, Desclée de Brouwer, 1978, p. 240 ; cf. également Gianni Valente, « L’avventura cristiana di Li Madou », 30 Giorni, oct. 2001 : pour Ricci, le confucianisme était une « Académie » instituée pour le bon gouvernement de la République ; ceux qui en étaient pouvaient donc se faire chrétiens puisque rien n’y allait contre la foi catholique, d’autant que le catholicisme contribuait grandement à la tranquillité et à la paix de la République.
  • [47]
    Francesco Sisci, « China, Catholic Church at a Crossroad », op. cit.
  • [48]
    Ren Wanli, « Saint, imperialists, the Catholic Church and China », Asia Times Online, 2 juin 2001.
  • [49]
    Claude Sotens, L’Église catholique en Chine au XXe siècle, Paris, Beauchesne, 1997, p. 153-154. Le nom du délégué apostolique est ici translittéré en vieille graphie Zanin.
  • [50]
    Osservatore Romano, édition hebdomadaire anglaise du 31 octobre 2001.
  • [51]
    Todd Crowell, « In search of an Asian path », op. cit.
  • [52]
    Eugenio Pacelli (Pie XII), Ad sinarum gentem. Exhortation paternelle à l’Église catholique en Chine, <www. vatican. va/ holy_father/ pius_xii/ encyclicals>.
  • [53]
    Cf. James T. Myers, Enemies Without Guns : The Catholic Church in the People’s Republic of China, St. Paul, MN, Paragon House Publishers, 1993.
  • [54]
    Allocution aux participants au colloque sur le IVe centenaire de l’arrivée de Matteo Ricci en Chine, 25 octobre 1982, <www. vatican. va/ holy_father/ john_paul_ii/ speeches/ 1982/ octo ber>.
  • [55]
    Cité par Angelo Lazzarotto, « Progress in Religious Freedom in China ? », Tripod, Review of the Holy Spirit Study Center, Hong Kong, vol. XXII, n° 124, print. 2002.
  • [56]
    Ibid. ; Gianni Valente, « L’avventura dei cattolici in Cina », Limes, 4/2005 ; Jean Charbonnier, Histoire des chrétiens de Chine, Paris, Desclée de Brouwer, 1992, p. 396-397 ; tous les participants à la conférence du Shaanxi furent arrêtés par la suite.
  • [57]
    Yang Xiaoting, op. cit.
  • [58]
    Estimations pour 2004 du Holy Spirit Study Center de Hong Kong, 5 mars 2005.
  • [59]
    Cité par Gerolamo Fazzini, op. cit.
  • [60]
    « Bush’s passage to a new India », Times of India, 1er mars 2006.
  • [61]
    Samuel P. Huntington, « The Clash of Civilisations », Foreign Affairs, été 1993.
  • [62]
    Cf. David Aikman, Jesus in Beijing. How Christianity is Transforming China and Changing the Global Balance of Power, Washington, DC, Regnery Publishing, 2003.
  • [63]
    Mgr Lajolo, « ministre des Affaires étrangères » du Vatican, s’est récemment déclaré prêt à transférer la nonciature apostolique de Taipei à Pékin « du jour au lendemain » ; cf. Henri Tincq, « Chine-Vatican : esquisse d’une détente », Le Monde, 20 déc. 2005.
  • [64]
    Andrea Riccardi, « Papa Ratzinger e l’eredità di Wojtyla », op. cit.
  • [65]
    Henri Tincq, ibid.
  • [66]
    Cf. Luigi Geninazzi, « Cristiani in Cina », Avvenire, 27 déc. 2005.
  • [67]
    Cf. Gerolamo Fazzini, « Sulla porta della Cina le suore di Teresa », Avvenire, 4 oct. 2005.
  • [68]
    Ainsi dans China Pictorial, n° 7, juil. 1982 ; cité par Angelo Lazzarotto, op. cit.
  • [69]
    Allocution du 25 octobre 1982, op. cit.

1Dans un livre de mémoires, l’ancien ministre yougoslave Milovan Djilas rappelle qu’en 1941 des dirigeants soviétiques avaient sérieusement pris en considération la possibilité de « se tourner vers la religion orthodoxe, dans un moment de danger mortel, comme moyen de mobilisation idéologique permanente [1] ». Ce qui est certain, c’est que la contribution de la hiérarchie orthodoxe à la « Grande Guerre patriotique » revêtit une importance particulière et fut récompensée à la fin du conflit, entre autres, par l’attribution des biens de l’Église grecque-catholique ukrainienne.

2Bien que confrontée à des contraintes moins immédiatement dramatiques, la Chine d’aujourd’hui est elle aussi en train de constater l’insuffisance patente de sa religion civile face aux bouleversements sociaux qu’impliquent les rythmes frénétiques de sa croissance et aux inévitables tensions que provoque son poids grandissant sur la scène internationale. Pour les années à venir, la cohabitation des religions séculière et céleste comme moyens de « mobilisation idéologique permanente » apparaît comme indispensable.

3L’Empire du Milieu compte cinq religions officiellement reconnues – taoïsme, bouddhisme, islam, protestantisme et catholicisme, sans compter le confucianisme – en compétition pour jouer le rôle de l’Église orthodoxe dans la Russie stalinienne. Toutes ont des atouts, mais toutes présentent également de graves inconvénients. Le catholicisme bénéficie néanmoins de deux caractéristiques qui le rendent à la fois très attirant et très dangereux pour la Cité interdite : dans ses formes institutionnelles, il est le seul à être rigoureusement

4centralisé et discipliné, le seul également à entretenir des relations organisées à l’échelle mondiale. On sait d’ailleurs depuis longtemps à Rome que, si le troisième millénaire doit être le « millénaire de l’Asie [2] », le rendez-vous avec Pékin demeure une échéance incontournable.

Ferveur religieuse et désordre social

5Le phénomène est complexe, comme partout où la politique se mêle à la religion. D’autant plus complexe qu’il concerne le pays le plus peuplé du monde et la future première puissance mondiale. Il faut cependant, outre les strictes données de l’économie et de la démographie, considérer au moins quatre facteurs : l’émergence d’un besoin de religion dans de très vastes secteurs de la population ; la diffusion concomitante de processus de « sécularisation » liés à l’amélioration du niveau de vie ; l’aspiration de toutes les religions organisées à conquérir le « plus grand marché d’âmes au monde [3] » ; la nécessité pour le pouvoir de conférer une nouvelle assise idéologique au pays.

6Du point de vue des Chinois, le maoïsme en tant que religion civile correspond à la « phase héroïque » de la révolution, celle où égalitarisme signifiait partage de la misère. Ils le célèbrent et le respectent, tout comme chaque nation célèbre et respecte les sacrifices de son passé, mais souhaitent maintenant passer à autre chose : « Le communisme a aujourd’hui autant d’importance en Chine qu’à Las Vegas [4]. »

7Les Chinois ont désormais besoin d’un système de valeurs à même de répondre non seulement aux traditionnelles interrogations sur la valeur de la vie (renshen guang), mais aussi aux questions, complexes, que pose une société capitaliste développée. Cette nécessité, ressentie à tous les niveaux de la population, touche jusqu’aux plus hauts dirigeants du pays. Selon un article paru récemment dans la revue Zhengming de Hong Kong et repris par Mondo e missione, un tiers environ des 60 millions de membres du Parti auraient une pratique religieuse régulière [5]. Ce phénomène, hormis ses proportions, n’a rien de nouveau : il y a dix ans, Matt Forney faisait déjà remarquer dans une cover story de la Far Eastern Economic Review que « les Chinois sont en train de revenir en masse à la religion. […] Il n’est que de visiter un temple et de compter le nombre d’automobiles ayant une plaque gouvernementale [6] ».

8Les causes de cette nouvelle ferveur sont multiples : recherche d’alternatives aux modèles de l’Occident enracinées dans une tradition chinoise millénaire ; nécessité de canaliser l’expression et, surtout, la contestation en dehors des étouffantes voies officielles ; élaboration de réponses dans les moments cruciaux de l’existence. Sans oublier les influences venues de l’extérieur, notamment de la diaspora chinoise, qui pèsent toujours plus en raison d’une plus grande liberté de mouvement et de communication.

9Mais la raison majeure, ce sont les bouleversements sociaux provoqués par la spectaculaire croissance économique des dernières décennies. Le produit intérieur brut est passé de 200 millions de dollars en 1988 à 1 600 millions en 2005 [7], avec une croissance par habitant de 6,8 % par an entre 1990 et 2003 [8]. Ces dernières années, sept millions de Chinois – 1 % de la population active – ont quitté chaque année les campagnes et se sont déversés dans des villes toujours plus gigantesques. Selon l’agence Xinhua [Chine nouvelle], la masse totale des migrants aurait atteint en 2005 le chiffre de 120 millions. De 1998 à 2003, les entreprises d’État ont licencié 8 millions de salariés par an, alors que dans les sociétés privées – dont quatre sur cinq ignorent le contrat d’emploi – le turnover a concerné 60 % de la main-d’œuvre [9]. Selon des sources officielles, le nombre des « incidents de masse » – expression qui désigne les conflits sociaux – est passé de 8 700 en 1993 à 74 000 en 2004, suivant de près les rythmes de progression de la croissance économique [10].

10Selon le spécialiste indien des affaires chinoises C. Raja Mohan, qui suit les très officielles commémorations du 2556e anniversaire de Confucius – retransmises à la télévision d’État avec la participation de centaines de cadres centraux du Parti –, « le PCC voit dans Confucius le remède aux inégalités de la croissance économique et aux tensions sociales », alors que le nom et la pensée du sage avaient été « traînés dans la boue pendant des décennies, tant sous les nationalistes que dans la période maoïste ». C’est que, les dirigeants chinois le reconnaissent, du moment où « l’idéologie communiste a perdu son attrait », il faut trouver « de nouveaux ancrages ». Les mêmes raisons qui avaient poussé jadis Sun Yat-sen et Mao Zedong à combattre le confucianisme conservateur et paternaliste conduisent aujourd’hui Pékin à le réévaluer, au point d’envisager la formation d’un vaste réseau constitué d’une centaine de « Confucius Institute » et destiné à promouvoir la culture et la langue chinoises dans le monde, sur le modèle du British Council et des Alliances françaises [11]. Le président du Centre confucéen international serait allé jusqu’à affirmer la supériorité de Confucius sur Marx, ce dernier étant « européen [12] ».

Libertés nouvelles et répression ancienne

11Certes, Hu Jintao a emprunté à Confucius son concept de « société harmonieuse [13] », et les écoliers chinois sont vivement encouragés à se plonger dans les Entretiens. Mais on peut légitimement douter que les dirigeants chinois aient jeté leur dévolu sur le vieux sage, né à Qufu il y a 2 556 années, sans se réserver d’autres options.

12En fait, c’est en premier lieu sur les effets sociaux de la nouvelle ferveur religieuse, quelle qu’elle soit, que se porte leur attention. Au Zhejiang, par exemple, on a remarqué que les statistiques de la criminalité suivaient une courbe inversement proportionnelle à celle du nombre de croyants, « la religion consolidant l’ordre social » de l’avis même du Parti [14].

13Ainsi, les signes de disponibilité et d’ouverture à l’égard de toutes les confessions reconnues se sont multipliés. Selon des sources officielles, il y aurait dans l’ensemble du pays 47 écoles et institutions religieuses, et quelque 200 000 personnes seraient employées par les différents cultes ; 9 000 d’entre elles seraient députés ou membres des comités des conférences consultatives [15]. On est en train de reconstruire les églises et les mosquées détruites au temps de la « révolution culturelle », les fidèles taoïstes pratiquent librement, pour les musulmans la nourriture halal est disponible dans les cantines et dans les transports collectifs, des contacts officieux ont été rétablis avec le dalaï-lama, des délégations de fidèles ont été autorisées à se rendre à Cologne pour les Journées mondiales de la jeunesse [16]

14À cela s’ajoute la longue négociation en cours avec l’Église catholique en vue d’une reconnaissance réciproque : le pouvoir donne non seulement le sentiment de se soucier des libertés fondamentales en matière de religion, mais encore de chercher à instituer un cadre favorable à leur épanouissement.

15Mais il ne s’agit là que de la moitié pleine du verre. Selon la commission sur la liberté religieuse internationale du Congrès des États-Unis, les violations de la liberté religieuse demeurent « systématiques [17] ». L’association Human Rights in China présentait en mars 2005 un tableau détaillé de ces persécutions [18], concernant notamment 500 fidèles de Falun Gong condamnés à plus de dix-huit ans d’emprisonnement et 100 000 autres expédiés dans des camps de « rééducation » ; 146 Tibétains, dont 91 moines, ayant subi le même sort durant le seul mois de février 2005 ; 2,7 millions de protestants « non autorisés » arrêtés depuis la fin des années 1970, dont 440 000 envoyés dans les camps et 10 000 torturés à mort. Le même rapport faisait également état de 150 musulmans ouïghours arrêtés entre 1999 et 2002, un chiffre très en deçà des 480 exécutions d’avril 2001 et des centaines d’arrestations arbitraires au lendemain du 11-Septembre attestées par d’autres sources [19]; sans parler de la répression sanglante des musulmans du Xinjiang après la révolte du printemps 1996. La même année, selon une autre source, 20 % des condamnés pour « crimes contre-révolutionnaires » étaient des leaders religieux [20]. Le 8 novembre 2005 encore, Cai Zhuohua, pasteur d’une Église protestante « non enregistrée », a été condamné à trois ans de prison ferme et à 200 000yuans d’amende pour « exercice illégal d’activité commerciale » parce qu’il avait imprimé 237 000 exemplaires non autorisés de la Bible [21]. N’oublions pas que, au moins jusqu’à la révision du code pénal d’octobre 1997, l’article 99 de ce même code prévoyait la peine de mort pour les membres des « sectes superstitieuses ou sociétés secrètes qui pratiquent des activités contre-révolutionnaires [22] ».

La religion « patriotique »

16Selon la commission du Congrès américain, la Chine ne respecterait pas sa propre Constitution, qui prévoit la liberté de culte. Cela est inexact. L’attitude apparemment contradictoire des autorités chinoises en la matière s’explique au contraire par le respect rigoureux, presque littéral, de l’article 36 de la Constitution approuvée en 1982. Lisons-le intégralement :

17

Les citoyens de la République populaire de Chine jouissent de la liberté religieuse. Aucun organisme d’État, aucune organisation sociale, aucun individu ne peut contraindre un citoyen à croire, ou à ne pas croire, en une religion, ni adopter une attitude discriminatoire à l’égard du citoyen croyant ou du citoyen incroyant. L’État protège les pratiques religieuses normales. Nul ne peut se servir de la religion pour troubler l’ordre social, nuire à la santé des citoyens et interférer dans le système d’enseignement de l’État. Les groupements religieux et les affaires religieuses ne sont assujettis à aucune domination étrangère.

18Comme toute Constitution, celle de la République populaire de Chine pose donc elle aussi, à côté des droits, les limites dans lesquelles ces droits s’exercent. Tutelle de l’ordre public, monopole étatique de l’éducation et caractère exclusivement national des « groupements » sont les trois lignes rouges que les fidèles chinois se doivent de ne pas franchir. En outre, c’est bien évidemment l’État qui se réserve le droit d’opérer la distinction entre religion « normale » et religion « anormale ». En février 2002, par exemple, alors même qu’il célébrait le rôle positif de la religion dans les progrès de la modernisation [23], le Quotidien du peuple s’en prenait tout aussi violemment aux « cultes », en particulier à Falun Gong, auxquels il prêtait des objectifs politiques cachés derrière le « drapeau de la religion [24] ».

19L’attitude de l’État à l’égard des groupes religieux est donc conforme non seulement aux principes ancrés dans sa Loi fondamentale, mais aussi à toute l’histoire de la République populaire.

20Dès les premières années de la révolution, en effet, le Parti a adopté une ligne de « nationalisation » des organisations religieuses. Dans l’histoire contemporaine de la Chine, les missionnaires, pour l’essentiel chrétiens, étaient assimilés à la pénétration coloniale; au moment où fut proclamée la République populaire, les 3 millions de catholiques dépendaient encore d’une douzaine de missions étrangères, et 108 des 137 diocèses étaient administrés par des évêques occidentaux ; les 700 000 protestants, quant à eux, étaient tous affiliés à l’une des 121organisations missionnaires étrangères [25]. Dès décembre 1950 fut fondé le Bureau des Affaires religieuses, chargé de veiller à ce que les différents cultes respectent le principe des « trois autonomies » : autogouvernement, autofinancement et autopropagation. Il a aujourd’hui encore pour tâche d’empêcher « les forces occidentales antichinoises » d’« occidentaliser et [de] démanteler la Chine », selon les propres mots de son directeur, M. Ye Xiaowen [26]. Il ne s’est d’ailleurs jamais privé d’intervenir directement dans les affaires des différentes communautés : cela va de la création des associations patriotiques des catholiques chinois, en 1952, au choix, en 1995, de la onzième réincarnation du panchen-lama – seconde autorité du bouddhisme tibétain – en la personne de Gyaltsen Norbu, âgé de six ans, pour faire échec à Gedhun Choekyi Nyima, un enfant du même âge choisi par le dalaï-lama [27].

21La Chine compte six organisations religieuses « patriotiques » : l’Association islamique de Chine, fondée en 1952 ; l’Association des bouddhistes de Chine (1953); le Comité national du Mouvement patriotique pour la triple autonomie des protestants chinois (1954) ; l’Association des taoïstes de Chine (1957) ; l’Association patriotique des catholiques de Chine, rassemblant en 1957 les associations créées en 1952 ; l’Association des protestants de Chine, fondée à Shanghai en 1980. Le site de l’ambassade de Chine à Paris mentionne qui plus est 164 organisations similaires au niveau provincial et plus de 2 000 autres au niveau des districts, des cultes comme le chamanisme, la religion Dongba ou le christianisme orthodoxe étant alors inclus.

La religion « antipatriotique »

22Pékin souhaiterait pouvoir continuer à pratiquer indéfiniment la politique de contrôle central rigide inaugurée dès le début des années 1950. Mais il est douteux que cela reste longtemps possible.

23Souvent, les groupes clandestins naissent et prospèrent précisément parce qu’ils interprètent des exigences auxquelles les organisations proches du pouvoir ne peuvent répondre de façon satisfaisante. Dans les campagnes, en particulier, l’exaspération suscitée par la politique d’« un enfant par couple », par la corruption, les impôts, la carence, voire l’absence de services sanitaires et de couverture sociale, tout comme par les conséquences catastrophiques des désastres naturels, contribue au succès des Églises clandestines et des sectes. Selon Kang Xiaoguang, professeur de sciences politiques à l’université Qinghua de Pékin, « les cultes prospèrent parmi ceux que le gouvernement a abandonnés. Ils offrent des services sociaux là où le gouvernement ne le fait plus. Ils donnent aux gens un sentiment d’appartenance [28] ».

24Il est naturellement difficile de quantifier le phénomène. En ce qui concerne Falun Gong, le nombre de personnes arrêtées et condamnées et la fréquence de la parution, dans le Quotidien du peuple ou sur d’autres sites officiels, d’articles mettant en garde contre la « menace que Falun Gong fait peser non seulement sur la Chine, mais sur l’ensemble du monde civilisé [29] » permet de s’en faire une idée. Des groupes clandestins bouddhistes et, surtout, taoïstes ont également commencé à se manifester [30]. Mais l’essor le plus important semble être celui des cultes protestants.

25On a estimé qu’il y avait en 2004 plus de temples protestants en Chine qu’en Europe (une centaine pour la seule Pékin). La croissance la plus rapide serait celle des sectes charismatiques et millénaristes, lesquelles se refusent à rallier les Églises officielles, d’abord en raison des liens que celles-ci entretiennent avec le pouvoir en place, ensuite à cause de leurs mœurs, considérées comme trop « occidentalisées [31] ». Parmi les groupes soumis à la répression, on citera l’Église des Trois Degrés de serviteurs, l’Illumination orientale (Dongfang Shandian), l’Église des Crieurs et de l’Esprit, l’Association des disciples du Soleil blanc, l’Église holistique, la Faction des pleureurs, l’Église Fangchen, l’Église de la Vision totale, l’Association du Roi établi, la Secte de l’Esprit suprême, l’Église Lingling, la Secte absolue, l’Église du Nouveau Testament, la Secte de l’Eau froide, le Groupe des Prêcheurs Bénisseurs du Saint-Esprit, la Compagnie évangélique chinoise… [32].

26Depuis janvier 2004, l’Office 610 – un département spécial de la police que l’un de ses anciens agents qualifie de « Gestapo chinoise [33] » –, créé dans le but d’écraser Falun Gong, traite aussi des dossiers concernant les sectes et autres organisations religieuses clandestines. « Pékin ne peut tolérer les groupes religieux hors contrôle », affirmait en 2004 Susanna Chen, spécialiste taiwanaise du phénomène ; « mais, pour chaque groupe qu’ils réussissent à démanteler, deux nouveaux groupes surgissent [34] ». D’où l’intérêt pour le gouvernement d’élargir son rayon d’action en établissant des relations plus étroites avec ceux de ces groupements – légaux ou illégaux – qui présenteraient les trois caractéristiques suivantes : 1) une diffusion importante, aussi bien réelle que potentielle; 2) une structure hiérarchique solide, à même d’en garantir le contrôle ; 3) une attitude bienveillante à l’égard du pouvoir en place. Sans compter 4) une caractéristique supplémentaire, de nature plus spécifiquement géopolitique ou « géoreligieuse » : des relations extérieures assez solides pour servir les intérêts chinois à l’étranger, mais assez faibles pour présenter le risque de devenir une courroie de transmission des intérêts étrangers en Chine.

Atouts et limites des religions « patriotiques »

27Si l’on applique ces quatre critères aux groupements religieux existants, on comprend mieux les hésitations de Pékin et, surtout, pourquoi le pouvoir est encore très loin d’avoir choisi entre l’une et l’autre option, si tant est qu’il le fasse jamais.

28Le taoïsme a l’indiscutable avantage d’être la seule religion vraiment autochtone, la seule susceptible d’incarner la continuité des valeurs chinoises et l’imperméabilité aux influences de l’Occident. Mais cet atout constitue en même temps une limitation majeure à une époque où l’intérêt des autorités et des opérateurs économiques est d’avoir le plus de liens possible avec l’extérieur. En outre, le taoïsme est totalement dépourvu de centre unificateur – même en ce qui concerne les cultes – et a fortiori de hiérarchie, l’Association patriotique n’étant en fait qu’une simple confédération de fidèles.

29Les protestants n’étaient que 700000 en 1949; ils seraient quelque 10millions aujourd’hui, selon les données officielles, mais 25 à 80 millions d’après d’autres sources, et ils constitueraient la majorité des 20 millions de pratiquants au sein du Parti estimés par la revue Zhengming. Le gouvernement les considère avec un mélange d’intérêt et de suspicion en raison des nombreux liens qu’ils entretiennent avec les États-Unis : ils peuvent, au gré des conjonctures, jouer le rôle de pont avec Washington, ou bien celui de cinquième colonne de l’« impérialisme américain ». Mais, ce qui les empêche actuellement de pouvoir espérer incarner le rôle de « religion officielle » de la Chine, c’est leur fragmentation et leur évidente incapacité à absorber la vague des sectes chrétiennes.

30Les musulmans sont peut-être la communauté « légale » la plus nombreuse – 20 millions – et pourraient compter, selon les données officielles, sur 34 928 mosquées et 45 051 imams. Eux aussi, cependant, sont divisés, pour des raisons non pas confessionnelles, mais ethniques : les Chinois Hui, la plus large minorité du pays, partagent en effet leur religion avec des Ouïghours, des Kazakhs, des Kirghiz, des Ouzbeks, des Salars et des Tatars (tous de souche turque), ainsi que des Tadjiks (de souche persane), des Dongxiang et des Bonan (de souche mongole). La plus grande liberté qui leur a été accordée à partir des années 1980 afin qu’ils puissent servir d’intermédiaires avec les pays arabes et musulmans a également facilité la pénétration de sentiments autonomistes, voire séparatistes – particulièrement dans la province du Xinjiang –, qui sont à l’origine de nombreuses révoltes, réprimées dans le sang. Aujourd’hui, Pékin adopte une attitude faite d’un mélange de répression et de division des communautés pour maintenir le contrôle sur ses musulmans.

31Le bouddhisme est également une religion en quelque sorte indigène, puisqu’il est présent en Chine probablement depuis le IVe siècle de notre ère. Selon les estimations officielles, le pays compterait entre 8 et 10 millions de bouddhistes (parlant tibétain, pali et mandarin), avec 13 000 temples et près de 200 000 bonzes et bonzesses. Le problème principal réside dans le fait que la communauté la plus importante est celle des Tibétains (7 millions de fidèles), dont le chef spirituel est officiellement considéré comme un chef séparatiste, c’est-à-dire un hors-la-loi. Cependant, là aussi, les choses sont en train d’évoluer. Des pourparlers ont été entamés en 2002 entre le gouvernement et le porteparole du dalaï-lama Lodi Gyari [35]. L’entretien accordé en mars 2005 par le dalaï-lama à Lawrence Brahm, homme d’affaires et éditorialiste en très bons termes avec la Cité interdite, est un signe de progrès évident, le leader religieux affirmant à cette occasion que le Tibet a besoin de la Chine, qui peut lui apporter le bien-être matériel, autant que la Chine du Tibet, qui peut « contribuer à la dimension spirituelle » du pays tout entier. C’est que « l’idéologie de marché capitaliste ne comporte pas en soi des valeurs sociales significatives, et les vieux héritages culturels ont été balayés ». Pour le pouvoir, conclut le dalaï-lama, « il est plus facile d’accepter le bouddhisme que les religions occidentales ». La proposition de troc est claire : les Tibétains arrêtent les hostilités, acceptent de faire partie de la grande famille chinoise et mettent à disposition de la Chine leur capital spirituel ; Pékin apporte au Tibet le « progrès matériel » et « garantit la défense de [sa] culture et de [sa] spiritualité [36] ».

32Aux avantages que pourrait offrir un bouddhisme affranchi de sa dimension politique s’oppose cependant sa très faible propagation politique à l’extérieur : hormis les pays d’Extrême-Orient, où il est fort répandu, et certains milieux intellectuels américains et européens, le bouddhisme n’a guère de liens avec les pays vers lesquels tendent les intérêts géopolitiques et géoéconomiques de la Chine d’aujourd’hui.

Les catholiques

33Le cas des catholiques mérite un examen particulier, car leur religion satisfait aux quatre critères énoncés plus haut.

34Cela ne signifie nullement que Rome et Pékin auraient des vues identiques quant à leurs rapports réciproques, loin de là. Pékin ne reconnaît officiellement que l’Église « patriotique » créée par le Parti en 1957 – et Rome ne reconnaît officiellement que la « Chine nationaliste », c’est-à-dire Taiwan. On ne saurait imaginer points de départs plus éloignés. Mais les hiérarchies catholique et chinoise ont beaucoup plus en commun qu’il n’y paraît : toutes deux incarnent une tradition plurimillénaire qui les amène à mesurer le présent à l’aune des siècles [37]; elles ne sont ni l’une ni l’autre contraintes de soumettre leurs choix au jugement d’un électorat, ce qui leur permet d’agir de manière relativement plus aisée.

35Pour Rome, l’accord avec Pékin rendrait l’hypothèse du « millénaire de l’Asie » beaucoup plus concrète. Il faut surtout comprendre que les calculs stratégiques de l’Église vont bien au-delà de la durée biologique des individus. Si le premier millénaire fut celui où « la Croix fut plantée sur le sol européen », le processus ne commença pas, en fait, avant le IIIe siècle ; la conquête religieuse des mondes nouveaux – africain et américain – ne débuta pas avant le milieu du deuxième millénaire. Précisément parce qu’elle a toujours opéré sur la très longue durée, l’Église catholique est indiscutablement le spécialiste mondial de la question. Aussi ses dirigeants savent-ils mieux que quiconque que le temps ne peut pas être toujours mesuré de la même manière. Mais le rythme de la montée en puissance chinoise (et indienne) impose aujourd’hui à l’Église de ne pas trop différer les échéances.

Conquérir l’Asie pour reconquérir l’Europe

36La « conquête de l’Asie » figure depuis longtemps dans l’agenda géopolitique du Vatican. Paul VI, le pape qui inaugura l’apostolat itinérant et fit neuf voyages hors d’Italie, se rendit quatre fois en Asie et une fois seulement dans chacun des autres continents (ONU non comprise). Il visita la Terre sainte en 1964, l’Inde la même année, la Turquie en 1967 et, en décembre 1970, l’Iran, le Bangladesh (alors Pakistan oriental), les Philippines, l’Indonésie, Hong Kong et le Sri Lanka (Ceylan). Son successeur et inventeur de la « géoreligion » se rendit dix-sept fois en Asie. Néanmoins, « si déterminant qu’il ait pu être d’un point de vue géopolitique et géoreligieux, Jean-Paul II a échoué aux portes de la Chine [38] ». Selon Andrea Riccardi, collaborateur de longue date de Karol Wojtyla, cet échec allait rester pour le pape « une grande douleur [39] ».

37La Chine est en effet cruciale dans la géopolitique vaticane pour au moins deux autres raisons : une fois convertie, elle pourrait, d’une part, devenir la base (ou l’une des bases) de la reconquête du Vieux Monde corrompu par la sécularisation et, d’autre part, permettre à l’Église de se retrouver au centre des tensions mondiales et, par là, d’être en mesure de déployer dans les moments de crises ses vertus maîtresses : la médiation et la consolation.

38Bien qu’elle soit présente sur toute la planète et que la moitié des catholiques du monde se trouvent en Amérique latine, l’Église continue de considérer son enracinement au cœur de la vieille Europe comme son pivot. La ligne wojtylienne de la « nouvelle évangélisation » visait précisément à la « reconquête » du premier continent sur lequel avait été plantée la Croix : depuis l’intérieur, en restituant aux fidèles l’orgueil de leur identité religieuse ; de l’extérieur, par la mobilisation de nouvelles recrues provenant des pays en voie de développement pour combler les brèches ouvertes par la « sécularisation » – une sorte d’« encerclement des villes par les campagnes », aurait dit Mao Zedong. Cette ligne de fermeté doctrinale et organisationnelle, maintenue durant le long pontificat de Jean-Paul II, a porté ses fruits. Les chiffres officiels de l’Église pour la planète sont éloquents : entre 1978 et 1995, les ordinations sont passées de 1 805 à 2 475, et le nombre des candidats au sacerdoce a augmenté de 69,87 % entre 1978 et 1997. Ces développements ont également bénéficié aux régions du monde où la « crise des vocations » était la plus accusée; ainsi, en 1999, les religieux en activité sur le territoire italien étaient pour 8,5 % d’origine étrangère, alors que les étrangers ne représentaient que 2,2 % de l’ensemble de la population italienne la même année.

39Or, précisément, bien que les catholiques n’y constituent que 3 % de la population, l’Asie contribue d’ores et déjà fortement à la progression du catholicisme dans le monde. En 2003, le nombre de fidèles a crû, sur l’ensemble de la planète, de 1,38 % par rapport à l’année précédente ; ce taux était de 2,2 % en Asie, celle-ci restant néanmoins derrière l’Afrique, où il atteignait 4,5 %. Toujours en 2003, on comptait 27 931 séminaristes en Asie, soit moins qu’en Amérique (37 191), mais plus qu’en Europe (24 387), alors que les catholiques représenteraient 39,8 % de la population européenne. Last but not least, on enregistrait en 2004 un solde positif (différence entre les nouvelles ordinations et les décès) de 1 422 prêtres en Asie, soit plus qu’en Afrique (840), les chiffres américains et océaniens restant plus ou moins stationnaires et ceux de l’Europe reculant de 1 876 unités [40]. On a pu émettre dès 1997 l’hypothèse, de plus en plus réaliste, d’une Europe « terrain à cultiver et à irriguer pour les missionnaires asiatiques [41] ».

Spécialiste en crises

40L’Église est depuis longtemps une spécialiste des crises. Ces dernières années, elle a joué un rôle important et parfois décisif dans des processus de transition pacifique non seulement en Europe centre-orientale, mais aussi aux Philippines, au Chili, en Argentine et, plus discrètement, dans certains pays africains. Mais c’est lors des crises majeures qu’elle s’est le plus renforcée. L’historien Roger Aubert rappelle que la Première Guerre mondiale comporta pour les catholiques « une conséquence heureuse » : leur réintégration « dans la nation, où ils faisaient, à la veille de 1914, surtout en France et en Italie, figure d’émigrés de l’intérieur » [42]. Un autre historien catholique, Andrea Riccardi, souligne que la fonction nationale de l’Église en Italie a été « consacrée » par les événements de la Seconde Guerre mondiale [43], et ce en dépit des étroites connivences avec le fascisme pendant plus de vingt ans.

41Dans un entretien accordé au Monde en avril 2005, le cardinal Jean-Marie Lustiger établissait la liste des tâches prioritaires pour l’Église d’aujourd’hui : « C’est la Chine, c’est l’Inde, c’est notre société urbaine, c’est la maîtrise biologique de l’homme, c’est peut-être à nouveau la guerre [44]. » L’ancien archevêque de Paris énumérait en fait tous les points faibles de l’ordre mondial, tout ce qui peut faire aujourd’hui l’objet d’inquiétudes, voire d’angoisses, en particulier dans le monde occidental. L’Église connaît très bien les contradictions de notre société parce qu’elle les a subies (sous la forme de la « sécularisation »), parce qu’elle les a étudiées plus et mieux que quiconque, et parce qu’elle peut se prévaloir d’un très vaste ensemble de relais. Dans le même entretien, Lustiger rappelait aussi les mots du général de Gaulle, selon qui l’Église, en matière d’Europe, « avait pris un demi-siècle d’avance sur l’ensemble des grands responsables du monde ». Cette capacité à devancer les autres « grands responsables du monde », qui ne se limite pas à la question européenne, explique l’intérêt pour l’Empire du Milieu : le projet géopolitique et géoreligieux conçu par Karol Wojtyla et ses collaborateurs ne peut en effet être considéré comme accompli tant que l’Église restera officiellement absente de la planète Chine, c’est-à-dire du cœur des grandes tensions et crises de l’avenir proche.

Courte histoire des catholiques en Chine

42Les Chinois doivent le concept d’« Empire du Milieu » – et donc le nom de leur pays – à l’intuition géniale, de nature essentiellement géopolitique, d’un jésuite italien, Matteo Ricci, arrivé en Chine en 1582, sous les Ming. Tandis que, à Rome, on jugeait Galilée, Ricci expliquait l’astronomie aux élites chinoises, dont il s’était assuré la confiance en leur présentant les richesses de la civilisation occidentale. Lors de son séjour à Zhaoqing (1583-1588), il redessina la carte qui se trouvait dans le palais du vice-roi de manière que la Chine figurât au centre du monde et reprit alors un terme remontant à l’époque des Song – Zhongguo : « l’Empire du Milieu » – pour désigner le pays qui, alors, se nommait simplement tianxia : « tout ce qui existe sous le ciel [45] ».

43Ricci avait compris que, pour répandre le christianisme, il fallait avant tout se montrer sincèrement sensible aux traditions et à la culture locales et trouver des points de contact avec elles. C’est la raison pour laquelle il changea son nom en Li Madou, déposa ses habits occidentaux, apprit le mandarin et entreprit de présenter sa religion comme une forme perfectionnée du système de valeurs confucéen, réussissant ainsi à convertir de vastes secteurs des élites chinoises de l’époque [46]. C’est Rome qui, un siècle plus tard, mit fin à cette première propagation du catholicisme en Chine par le rappel de tous ses missionnaires, accusés de s’être « asiatisés » et de manifester trop d’indulgence envers les cultes indigènes, en particulier envers le culte des ancêtres. Cette décision fit manquer à l’Église « une chance unique de convertir la Chine [47] ».

44Comme le souligne le spécialiste chinois Ren Wanli, c’est « seulement quand les colonialistes occidentaux et les canonnières impérialistes forcèrent les portes de la Chine » que l’expansion du catholicisme reprit [48]. L’Église allait aggraver sa position aux yeux des Chinois lorsque Pie XI se hâta, dans les années 1930, de reconnaître le gouvernement fantoche du Mandchoukouo sous occupation nippone et d’y établir un évêque, Gao Dehui. Quand la guerre entre la Chine et le Japon se généralisa, le délégué apostolique, Cai Ning, interdit aux catholiques de prendre les armes contre l’envahisseur [49]. Toutes ces actions de soutien indirect de la curie au Japon allaient grandement blesser les sentiments du peuple chinois. En 2001, Jean-Paul II reconnaissait lui-même dans une lettre à Jiang Zemin les responsabilités de certains « membres de l’Église », dont les agissement peuvent avoir donné à penser que « l’Église était mue par des sentiments d’hostilité à l’égard de la Chine [50] ».

45Selon les Chinois, l’attitude « colonialiste » de l’Église se serait également traduite dans l’hégémonie de missionnaires et d’évêques occidentaux sur le clergé local, ainsi que dans le souci de garder les distances avec les traditions et les cultes locaux, la dernière condamnation en date des rituels chinois ayant été prononcée par Pie XII en 1939 [51].

46Après 1949, les étrangers furent tous chassés ; le nonce à Pékin, Antonio Riberi, expulsé en 1951, se déplaça à Taipei, considérée dès lors par le Saint-Siège comme la seule capitale de la République chinoise. Les catholiques restés en Chine continentale furent « invités » à rejoindre l’Église « patriotique », qui élut ses premiers évêques entre avril et juillet 1958. Les évêques réfractaires se prononcèrent entre-temps contre les « patriotes », les qualifiant de schismatiques; le pouvoir réagit et, à partir de 1955, des milliers de religieux et de pratiquants restés fidèles à Rome furent arrêtés et condamnés. Pie XII intervint avec la lettre apostolique Cupimus in primis de janvier 1952 et l’encyclique Ad sinarum gentem d’octobre 1954, pour inviter les catholiques chinois à supporter les épreuves et pour condamner sans réserves l’Église sous tutelle du Parti, qualifiée de « dangereux mouvement promu par les ennemis de toute religion [52] ». À la requête de nihil obstat envoyée à Rome par les deux premiers évêques « patriotiques » élus en avril 1958, le Vatican répondit par un télégramme dans lequel il était rappelé que les ordinations épiscopales non autorisées par le pape entraînaient automatiquement l’excommunication [53]. Cette situation entérina l’existence de deux Églises concurrentes et souvent en lutte ouverte.

Les deux ouvertures

47Après la parenthèse de la « Révolution culturelle » – pendant laquelle toutes les organisations religieuses, « patriotiques » ou « clandestines », avaient été balayées sans distinction, tout comme le Bureau des Affaires religieuses –, une nouvelle page des rapports entre Rome et Pékin sembla s’ouvrir. L’accession presque simultanée au pouvoir de deux hommes de changement tels que Deng Xiaoping et Karol Wojtyla semblait être l’occasion de faire table rase des différends du passé. Le premier séminaire catholique fut rouvert à Shanghai en 1982, suivi un peu plus tard par celui de Pékin, et les protestants furent autorisés à imprimer un million d’exemplaires de la Bible. La même année, à Rome, Jean-Paul II se déclarait confiant quant à la possibilité d’éliminer les obstacles entre l’Église et les autorités chinoises et de trouver « la manière appropriée et les structures adéquates pour renouer le dialogue [54] ».

48Mais c’était sans tenir compte de l’héritage de trente ans de conflits entre catholiques en Chine. Alors qu’en 1981 l’évêque réfractaire de Canton [Guangzhou], Dominique Deng Yinming, était reçu à Rome par l’ambassadeur de Chine, lequel manifestait ainsi sa disponibilité à l’ouverture, l’évêque réfractaire de Baoding, Joseph Fan Xueyuan, consacrait trois nouveaux évêques sans avoir reçu l’autorisation préalable du Vatican. Il est compréhensible qu’une partie des « clandestins » n’ait pas apprécié des évolutions susceptibles de mener à la réunification avec les alliés traditionnels de leurs persécuteurs. Le pape, peut-être convaincu de pouvoir agir en Chine comme dans les pays de l’Europe centre-orientale, confirma la démarche de Fan. En 1982, la directive n° 19 du Comité central du Parti, tout en rétablissant les libertés religieuses inscrites dans la Constitution, rappelait que « la tâche principale des organisations religieuses patriotiques [était] d’aider le Parti et le gouvernement à mettre en œuvre sa politique religieuse […] et d’élever la conscience patriotique et socialiste des masses [55] ».

49En 1980, les évêques « patriotiques » avaient fondé la Conférence épiscopale chinoise ; au mois de novembre 1989, dans un village du Shaanxi, une vingtaine d’évêques réfractaires ripostèrent en créant la leur [56].

50Deux phénomènes majeurs entraînèrent un assouplissement des positions de Rome, qui n’avait d’ailleurs pas avalisé, non plus que désavoué, la création d’un organisme central des évêques « clandestins ». Le premier, de loin le plus important, fut la croissance rapide du nombre de fidèles, permise par une plus grande liberté dans le pays. Le nombre des catholiques (officiels et clandestins) serait ainsi passé de 3 millions en 1980 à 12 millions en 2000 ; celui des religieux, de 1 300 à 5 650 ; celui des églises et des lieux de rencontre, de moins de 10 à plus de 5 400 [57]. Selon des données plus récentes publiées par le Vatican, les deux tiers des fidèles suivraient l’Église « patriotique », ainsi que 61,6 % des évêques, 63,5 % des prêtres et 67 % des religieuses [58] : garder ses distances à leur égard eût signifié que l’Église de Rome se plaçait aux marges de la renaissance religieuse en Chine. Le second phénomène fut la tentative de quelques évêques « patriotiques », qui contactèrent le Vatican afin d’y solliciter le placet à leurs nominations. Cette disponibilité, loin d’être rejetée comme en 1958, fournit l’occasion d’un changement de cap. En septembre 1993, Rome retira aux réfractaires le droit de nommer des évêques sans autorisation préalable tout en confirmant la validité de cette interdiction aux « constitutionnels ». C’était le pas formel qui mettait officiellement sur un pied d’égalité les deux communautés quant à leurs droits et devoirs.

Atouts et limites du catholicisme

51Selon la revue Zhengming, le Parti « hait » surtout le christianisme. L’explication apportée est faible : celui-ci serait trop lié à la civilisation moderne [59]. Mais le magazine de Hong Kong en omet d’autres, plus fondées historiquement. La « nationalisation » des Églises n’est pas une spécificité chinoise, mais le catholicisme, constituant lui-même un pouvoir par nature supranational, s’est toujours érigé en obstacle majeur devant cette tentative de placer les cultes sous la coupe du pouvoir national. Ni l’islam, ni le protestantisme, ni a fortiori le bouddhisme ou le taoïsme ne présentent cette caractéristique. Quand le pape rappela les jésuites, en 1742, ces derniers obéirent et quittèrent le pays. Depuis, le pouvoir chinois sait que, placés devant l’obligation de faire un choix entre Rome et Pékin, les catholiques opteront toujours pour Rome. Permettre aux catholiques d’obéir à Rome, c’est, du point de vue de Pékin, conférer la liberté d’organisation à des millions de membres d’une cinquième colonne potentielle. Voilà la véritable raison pour laquelle le catholicisme est la religion – mieux : l’Église – qui suscite le plus d’inquiétudes dans la Cité interdite.

52Mais l’Église de Rome est en même temps le meilleur allié potentiel de Pékin en matière de canalisation de l’épanouissement religieux et de contrôle des phénomènes sociaux à l’intérieur, ainsi que de la garantie des intérêts chinois à l’extérieur. Elle possède une hiérarchie disciplinée de même qu’une organisation puissante et riche d’expérience ; elle est donc théoriquement en mesure de constituer un point de repère pour tous ceux qui cherchent confusément une religion à pratiquer et qui, faute d’avoir trouvé ailleurs, se jettent dans les bras de charlatans et de sectaires. Elle dispose d’une doctrine sociale qui a fait ses preuves dans d’autres situations d’exode rural massif et d’industrialisation tumultueuse. Elle a subi des persécutions sans faire de vagues et a retenu ses fidèles de participer à des manifestations antigouvernementales, notamment lors de la révolte de Tian’anmen en 1989. Elle a des positions très solides en Amérique latine et en Afrique, continents vers lesquels s’orientent des investissements chinois de plus en plus importants. Elle est enfin le pilier religieux de l’Europe, premier partenaire commercial de la Chine et possible allié stratégique dans un avenir proche, surtout si l’accord conclu par les États-Unis et l’Inde sur le nucléaire va au-delà de son objet spécifique, ainsi que l’affirme l’ancien conseiller à la sécurité nationale indienne K. Subrahmanyam [60].

Un cadre géoreligieux en devenir

53En 1993, Samuel Huntington émettait l’hypothèse d’un conflit à venir entre les civilisations occidentale et chinoise, cette dernière s’étant alliée à la civilisation musulmane [61]. En 2003, David Aikman suggérait au contraire que, avec une croissance annuelle du nombre de fidèles estimée à 7 %, les deux tiers des Chinois seraient chrétiens d’ici trente ans et constitueraient ainsi le fondement d’une alliance des civilisations entre la Chine et les États-Unis contre l’islam radical [62]. Il est aujourd’hui impossible de prévoir les alliances du futur, y compris du côté chinois. C’est cependant aujourd’hui que la Chine doit gérer ses fractures sociales à l’intérieur et sa projection vers l’extérieur, cette dernière se concrétisant désormais non seulement par les produits bon marché qui inondent le monde, mais aussi par des investissements de plus en plus considérables. Et c’est aujourd’hui qu’elle doit faire face à une montée en puissance du phénomène religieux aussi impétueuse et désordonnée que la croissance économique, elle-même conjuguée à la propagation d’un matérialisme consumériste qui n’a que faire de valeurs morales et spirituelles.

54Certes, tout cela ne signifie pas que les choix aient été arrêtés et encore moins que l’Église catholique soit l’heureuse élue. Prendre une décision aujourd’hui provoquerait nécessairement de nouvelles fractures au sein d’un groupe dirigeant dont l’unanimité n’est plus qu’apparente et risquerait d’introduire de nouvelles tensions entre les régions. En outre, les incompréhensions demeurent. L’Église « patriotique » (le Parti) ne tolère pas que des décisions soient adoptées par Rome sans qu’elle soit préalablement consultée : c’est pour cette raison que les quatre évêques invités au synode en septembre dernier furent empêchés de s’y rendre. De plus, malgré une complète disponibilité sur le dossier de Taiwan [63], Rome n’a pas renoncé aux coups de force spectaculaires, comme la canonisation de 120« martyrs » chinois le 1er octobre 2000, jour anniversaire de la proclamation de la République populaire ; « Pékin l’interpréta comme un geste de sublime méchanceté », commente Riccardi, « je reste persuadé que ce n’était qu’une erreur [64]. »

55On peut toutefois enregistrer des faits qui vont dans la direction opposée. Certaines nominations d’évêques ont été consensuelles. Joseph Xing Wenzhi, évêque auxiliaire de Shanghai, fut le premier à annoncer, le 29 juin 2005, que sa nomination résultait d’un accord entre Rome et Pékin ; mêmes déclaration ensuite de Dang Mingyan, du diocèse de Xi’an, et de He Zeqing, à Wenzhou. Il se serait agi d’un mécanisme complexe – faisant intervenir d’abord la Conférence épiscopale « patriotique », puis Eugene Nugent, prélat irlandais en fonctions à la nonciature de Manille, mais résident à Hong Kong [65] – permettant à tous les acteurs de sauver les apparences.

56Entre-temps, les persécutions contre les catholiques fidèles à Rome ont beaucoup diminué d’intensité. Selon le rapport de Human Rights in China, se trouvent actuellement en prison 30 prêtres et quelques autres fidèles, chiffres négligeables rapportés à ceux du passé. Pierre Zhang Qing Cai, curé de la paroisse de Xili à Shijiazhuang (Hebei), s’en est récemment ouvert à Luigi Geninazzi : les autorités sont devenues « plus aimables » ; finie la prison, tout au plus un peu de « rééducation patriotique » dans une chambre d’hôtel, de temps à autre [66]. Il y a plus : l’agence AsiaNews annonçait en octobre 2005 la possible ouverture en Chine d’une « Maison de la Charité » des religieuses de l’ordre de Mère Teresa, le premier ordre religieux international à s’établir officiellement en République populaire; Nirmala Joshi, supérieure de l’ordre, affirmait à cette occasion que l’invitation émanait directement des autorités de Pékin [67].

57La Cité interdite et le Vatican ont une autre caractéristique commune : l’habitude des figures de style, des symboles et des paraboles. Depuis quelques années, un dialogue à distance s’est établi autour du personnage de Matteo Ricci. En 1982, cinq-centième anniversaire de son arrivée en Chine, ce fut le Parti qui le qualifia de « pont entre l’Orient et l’Occident [68] ». Jean-Paul II affirmait la même année que Ricci avait « établi entre l’Église et la culture chinoise un pont aujourd’hui encore solide », et ce grâce à une capacité à exprimer le point de vue chrétien dans le respect de « la moralité et des règles de la tradition sociale confucéenne ». Ricci, poursuivait Wojtyla, avait réussi « dans une entreprise qui paraissait impossible : élaborer une terminologie chinoise de la théologie et de la liturgie catholiques et créer ainsi les conditions pour faire connaître le Christ et incarner son message évangélique et l’Église dans le contexte de la culture chinoise [69] ».

58Le christianisme comme forme accomplie du confucianisme ? La hiérarchie de Rome et celle de Pékin pourraient aujourd’hui s’accommoder de cette intuition de Ricci, ouverte sur les multiples problèmes d’une Chine de nouveau placée, comme sur la carte dessinée par le jésuite, au centre du monde.

59Au moment de mettre sous presse, nous apprenons que, le 30 avril et le 3 mai derniers, Joseph Ma Yinglin et Joseph Liu Xinhong ont été ordonnés évêques de l’Église « patriotique » respectivement dans les diocèses de Kunming (Yunnan) et de Wuhu (Anhui), sans consultation préalable de Rome. Le Saint-Siège a répondu le 4 mai par un communiqué qui, tout en prévoyant la possibilité d’appliquer la peine la plus grave prévue par le droit canonique (l’excommunication latæ sententiæ), laisse la porte ouverte tant au repentir des évêques qu’au dialogue avec le gouvernement chinois.

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Description de l'image par IA : Carte ancienne avec texte chinois en haut, représentation géographique en bas.
Version réalisée par le jésuite Giulio Aleni de la carte de Matteo Ricci, avec légende en chinois (1620).

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Description de l'image par IA : Portrait de femme et enfant, cadre orné, texte en bas
Portrait de Notre-Dame de la Délivrance (Pékin, église de Beitang), qui aurait miraculeusement protégé les défenseurs de la ville lors de l’attaque des puissances occidentales (Allemagne, Japon, Russie, France, Grande-Bretagne, États-Unis, Italie et Autriche), le 15 août 1900.


Date de mise en ligne : 01/06/2006

https://doi.org/10.3917/oute.015.0019