Article de revue

La « Ceinture de la Bible » ou la Bible à la main ?

Pages 69 à 82

Citer cet article


  • Perani, P.
(2003). La « Ceinture de la Bible » ou la Bible à la main ? Outre-Terre, no 5(4), 69-82. https://doi.org/10.3917/oute.005.0069.

  • Perani, Prisca.
« La “Ceinture de la Bible” ou la Bible à la main ? ». Outre-Terre, 2003/4 no 5, 2003. p.69-82. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-outre-terre1-2003-4-page-69?lang=fr.

  • PERANI, Prisca,
2003. La « Ceinture de la Bible » ou la Bible à la main ? Outre-Terre, 2003/4 no 5, p.69-82. DOI : 10.3917/oute.005.0069. URL : https://shs.cairn.info/revue-outre-terre1-2003-4-page-69?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/oute.005.0069


Notes

  • [1]
    Du nom de la Bible Belt, qui désigne les États fortement religieux du Sud et du Sud-Ouest aux États-Unis.
  • [2]
    Plus exactement représentant jusqu’en 1985, puis sénateur.
  • [3]
    « Red zone vs blue zone », Matt Bai, Newsweek, 22 janvier 2001.
  • [4]
    « The colour of conservatism », The Economist, 25 janvier 2003.
  • [5]
    Michael Lind, Made in Texas : George W. Bush and the Southern Takeover of American Politics, New America Books, 2003.
  • [6]
    2002 Annual Survey of American Jewish Opinion, www. ajc. org.
  • [7]
    « Post Seinfeld America », Jonathan Alter, Newsweek, 21 août 2000.
  • [8]
    « God’s place in politics », Kenneth L. Woodward, Newsweek, 11 septembre 2000.
  • [9]
    Cf. le site www. proche-orient. info.
  • [10]
    « Of God, and Man, in the Oval Office », Rev. Fritz Ritsch, The Washington Post, 2 mars 2003.
  • [11]
    En version originale, les mots du révérend Ritsch révèlent toute leur ironie : « a zealous form of nationalism, baptized with Christian language ».
  • [12]
    Pour plus d’informations sur John Ashcroft, cf. « Right from the start », Howard Fineman et Michael Isikoff, Newsweek, 22 janvier 2001.
  • [13]
    « The battle over abstinence », Debra Rosenberg, Newsweek, 9 décembre 2002.
  • [14]
    William Martin, « With God on their side, religion and US foreign policy », in Religion returns to the public square, Hugh Heclo & Wilfred McClay (éd.), John Hopkins University Press, 2003.
  • [15]
    American Israel Public Affairs Committee.
  • [16]
    « The Sunshine Warrior », Bill Keller, The New York Times, 22 septembre 2002.
  • [17]
    William Martin, ibid.
  • [18]
    Sur les liens entre chrétiens et pro-israéliens, « Il ne peut y avoir de paix avant l’avènement du Messie », Le Monde Diplomatique, septembre 2002 et « How Israel became a favorite cause of the conservative Christian Righ », Wall Street Journal, 23 mai 2002.
Oh vous qui aimez l’humanité ! Vous qui osez non seulement vous opposer à la tyrannie mais au tyran, avancez ! Chaque recoin du Vieux Monde est envahi par l’oppression. Depuis longtemps on chasse la Liberté tout autour du globe. L’Asie et l’Afrique l’ont expulsée voilà longtemps. L’Europe la regarde comme une étrangère, et l’Angleterre lui a signé son préavis de départ. Ô ! Recevez cette fugitive, et préparez un asile pour l’humanité.
Thomas Paine, 10 janvier 1776

1L’Amérique veut être un refuge, un asile pour les persécutés et les opprimés du monde entier et cela fait partie des mythes fondateurs des États-Unis. La découverte du continent – peu avant la Réforme protestante – était un dessein de Dieu; voilà qui peut être interprété comme du messianisme, mais il faut bien comprendre que pareille idée infiltre « l’inconscient collectif » américain depuis des générations. Si la découverte de Christophe Colomb ne fut pas le fait du hasard – il fallait une terre d’accueil aux victimes de répression religieuse en Europe – alors les Américains ont peut-être effectivement un devoir devant le Tout-Puissant qui leur a offert cette terre.

2Une conception qui servit en son temps de justification morale et religieuse à l’indépendance des États-Unis et prend aujourd’hui une dimension renouvelée. À l’heure des « chocs de civilisation » chers à Samuel P. Huntington, où s’annonce l’ultime confrontation entre le Bien et le Mal, on est en droit de se demander si George W. Bush ne jouerait pas d’une certaine façon le rôle du bras armé de Dieu, cherchant à faire triompher les valeurs du monde occidental, mais surtout les valeurs divines qui lui ont été transmises par son éducation dans un Sud marqué du sceau de la Bible – la célèbre Bible Belt.

La fin de la primauté du nord-est, ou le recentrage idéologique des États-Unis

3Depuis près de deux décennies, il semble que nous assistions à un déplacement du centre idéologique des États-Unis de la Nouvelle-Angleterre vers l’ouest et le sud ; on note par exemple que les derniers présidents, à l’exception de Bush père, dauphin de Reagan, en étaient issus de : Reagan de Californie, Clinton de l’Arkansas, et George W. Bush du Texas. Difficile, surtout quand il s’agit de la fonction suprême, de croire à une simple coïncidence.

4Peut-être le handicap majeur d’Al Gore, le concurrent de George W. Bush, a-t-il été précisément d’avoir été assimilé au nord-est libéral honni par certains. En effet, même s’il était originaire du Tennessee qu’il représenta de 1977 à 1992 [2], Gore a été en grande partie élevé à Washington où son père avait exercé des fonctions électives de 1939 à 1971. Il était donc considéré comme un professionnel de la politique, issu du sérail. De plus, sa formation à Harvard, de même que son engagement pour l’environnement ou pour un plus strict contrôle des armements renvoyait au public l’image d’un intellectuel libéral, voire gauchiste, qui avait passé trop de temps sur les arcanes du pouvoir pour rester proche du peuple. Or, tout semble indiquer que l’électorat américain est las des intellectuels policés du nord-est, trop éloignés des préoccupations quotidiennes; on leur préfère des hommes plus bruts, plus pragmatiques, pas forcément moins intelligents, mais qui donnent moins l’impression de faire partie d’une intelligentsia new-yorkaise ou bostonienne ; des hommes simples et directs, faciles d’accès, d’une certaine façon des Américains comme les autres auxquels le public peut s’identifier (George W. Bush n’a-t-il pas un jour déclaré que tous les lycéens moyens, du moment où l’un d’entre eux était devenu Président des États-Unis, savaient désormais que rien ne leur était plus interdit). Pendant longtemps, être du Sud était un handicap ; on était taxé au Nord de racisme et d’inculture ; c’est aujourd’hui un atout.

5Un raisonnement peut-être un peu poussé dans le cas de Bush qui n’a pas été élu à la majorité des suffrages, mais à celle des collèges électoraux; or, une fois encore, c’est le Sud qui a fait la différence, ne serait-ce que par l’enjeu floridien; si Gore a triomphé au nord-est et sur les côtes, Bush lui a ravi la quasi-totalité des autres États et emporté une victoire écrasante au sud et à l’ouest. Grâce à la sur-représentation des zones rurales, faiblement peuplées, dans le système électoral américain (par le biais des grands électeurs), le sud et l’ouest au sens large, Midwest inclus, soit les laissés pour compte géopolitiques d’hier, étaient désormais en mesure de faire la différence et de peser de plusieurs façons : un Président imprégné des valeurs du Sud; la montée en puissance des fondamentalistes (en particulier depuis leur alliance avec les néo-conservateurs).

6À consulter la carte électorale de 2000, on se rend compte qu’Al Gore, même s’il l’a emporté dans les couches populaires, n’obtient la victoire que dans 676 comtés contre 2477 à George W. Bush. Il a fait le plein dans les grandes villes et leurs banlieues, mais Bush l’a écrasé dans les petites villes. Confirmation, ici, d’une ligne de démarcation idéologique qui séparerait villes (et côtes) des zones rurales (et centrales). Ont émergé deux Amériques : l’une urbaine ou suburbaine, soit blanche, diplômée et aux revenus élevés, soit noire et à revenus modestes, d’idéologie libérale, soutenant le libre choix sur l’avortement, un renforcement du contrôle des armes et du système de santé ; l’autre blanche, rurale ou semi-rurale, aux revenus moyens ou au contraire très élevés, qui croit aux valeurs traditionnelles, familiales, soutient la prière dans les écoles, le droit de posséder une arme, les baisses d’impôts, et craint plus que tout le trop d’État [3]. Les événements du 11 septembre ont certes atténué pour un temps cette division et permis le rassemblement national auquel on assiste toujours en temps de crise grave ; mais les intérêts divergents de ces deux Amériques resurgiront dès que l’administration Bush se recentrera sur la politique intérieure, en particulier économique, du pays.

7Ce sont précisément les valeurs de l’Amérique rurale, et particulièrement sudiste, qui s’ancrent maintenant de façon inégalée dans la vie politique américaine. L’importance de la foi, le fondamentalisme protestant, le militarisme ou le triomphalisme qui marquent essentiellement l’idéologie de l’administration Bush Jr, sont issus en droite ligne de ces régions.

8Seule « valeur » du Sud à n’avoir plus droit de cité, la nostalgie pour Dixieland, c’est-à-dire le Vieux Sud, ségrégationniste et raciste. Trent Lott, président du groupe républicain au Sénat l’a appris à ses dépens. Il avait fait l’apologie, en décembre, du doyen des représentants Strom Thurmond ayant mené en 1948 une campagne violemment ségrégationniste, dans des termes assez peu ambigus – « nous n’aurions pas tous ces problèmes aujourd’hui s’il avait remporté les élections en 1948 » et n’eut d’autre choix que de démissionner, malgré ses excuses et dénégations. À l’heure où le parti républicain cherche à s’implanter dans l’électorat noir et surtout hispanique (quatre représentants républicains seulement au Congrès pour les minorités et tous hispaniques, contre soixante-quatre aux Démocrates [4]) et à ne plus apparaître comme un parti de Blancs.

George W. Bush et l’héritage sudiste

9Michael Lind a consacré un ouvrage entier à ce sujet [5]. C’est l’unilatéralisme du personnage qui ressort déjà dans le refus de ratifier le protocole de Kyoto ou d’approuver le Tribunal Pénal International, dans son militarisme, ses sentiments religieux, son attachement à Israël. Le Texas de Bush se situe historiquement et idéologiquement dans le Sud profond et non à l’Ouest. Une région imprégnée de racisme, de fondamentalisme religieux, avec une économie tournée vers les matières premières et non l’industrialisation (le culte du pétrole est dans ce contexte significatif), dominée par une oligarchie à comportement plus aristocratique que bourgeois : Bush premier « président par filiation » dans l’histoire américaine ?

10Et puis les États du Sud ont toujours été plus militaristes que le reste du pays ; toujours sur-représentés dans les différents corps d’armée (et sous-repré-sentés dans le corps diplomatique) ; ils ont toujours, depuis le XVIIIe siècle et plus que les autres régions, promu les guerres dans lesquelles s’engageait le pays. Ce qui a encore aujourd’hui valu pour l’invasion de l’Irak. De même pour le vote démocrate du 10 octobre : ce sont pour l’essentiel des élus du Sud qui ont autorisé Bush à entrer en guerre contre une majorité de leur parti. À quand un rapprochement entre Démocrates du Sud et Républicains comme à propos du combat pour les droits civiques dans les années 1960.

11Le Sud est également le berceau du fondamentalisme protestant et de l’évangélisme (cette dernière tendance représentant environ quanrante millions d’Américains). Si Bush est officiellement méthodiste, il est avant tout bornagain, littéralement « né une seconde fois », donc évangéliste. Dans son cas précis, cela signifie qu’il a été ramené par miracle sur les voies du Seigneur, qu’il a été sauvé, touché par la grâce de Dieu. Un type de conversion qui, pour n’être pas rare aux États-Unis, n’est pas pour autant anodin, car on a pu remarquer qu’en matière de religion, les convertis fournissaient les prédicateurs les plus zélés.

12Les habitudes religieuses de Bush sont fort connues du grand public : le Président, comme bien des membres de son administration, commence sa journée par une prière ; les groupes de prières n’ont jamais été aussi nombreux à la Maison-Blanche. Mais ce que les Français ont du mal à comprendre, c’est que les Américains acceptent et même ressentent majoritairement la foi de leur Président. Très nombreux sont ceux des électeurs américains à considérer que Dieu occupe une place dans leur vie et donc à ne pas voir de contradiction avec un président qui partage ces idées. Le fait de séparer le politique du religieux est de plus en plus vécu, aux États-Unis, comme une absurdité. Une évolution frappante depuis quatre décennies.

13Partons de la campagne de John F. Kennedy en 1960. Le fait que celui-ci fût catholique effrayait nombre d’Américains, en particulier les fondamentalistes. On craignait que son appartenance confessionnelle (et surtout sa supposée ‘allégeance’au Vatican) puisse interférer dans la politique américaine. Le candidat Kennedy insista donc sans cesse sur le fait que sa religion était une affaire privée, qui n’avait rien à voir avec la politique ; il préserverait la séparation entre l’Église et l’État. Il n’est que de comparer avec la campagne de l’an 2000 où c’est exactement l’inverse qui s’est produit, puisque les deux candidats (et tout particulièrement Joe Lieberman) ont proclamé, encore et encore, l’importance de leur foi.

14Il y avait d’ailleurs eu, entre les deux dates, « flux et reflux ». Les années 1960 et 1970 furent celles d’une diminution des prérogatives de l’Église majoritaire (élimination de la prière dans les écoles en 1962), alors que différents mouvements – droits des minorités, des femmes, des homosexuels – apparaissaient et s’affirmaient. Retour de balancier inévitable dès les années 1970 avec la floraison d’un courant « contre-révolutionnaire » : expansion du mouvement évangélique (avec chaînes et programmes télévisés exclusivement consacrés à la foi), émergence d’organisations politiques (Moral Majority, puis Christian Coalition), qui triomphèrent avec l’échec de l’Equal Rights Amendment, censé inscrire l’égalité hommes-femmes dans la Constitution), avec l’élection d’un évangéliste à la Présidence (Jimmy Carter qui n’aura leur soutien que le temps d’une campagne) et surtout celle de Ronald Reagan. Un mouvement de réaffirmation du fait religieux qui a évidemment marqué le pas durant les deux mandats Clinton, pour revenir en force lors de la dernière campagne présidentielle.

15Bush, alors gouverneur du Texas, est le premier à lancer les hostilités. À un journaliste qui l’interrogeait lors d’un débat télévisé, il répond que Jésus Christ est son philosophe préféré. Réponse n’a d’ailleurs rien d’étonnant car s’il a peu lu, même lorsqu’il était étudiant, le candidat a depuis étudié la Bible de façon très approfondie et surtout passionnée. L’essentiel de sa culture est en fait de source biblique et il est fier de pouvoir le clamer haut et fort. Néanmoins, son admiration pour le Christ ne s’arrête pas là puisqu’après sa nomination par le parti républicain, il fait du 10 juin le « Jour de Jésus » au Texas. Durant toute la campagne, George W. Bush n’a cessé d’affirmer la profondeur de sa foi. Mais la vraie nouveauté de cette campagne de 2000, c’est que les Démocrates font de même. Ainsi, le choix de Joe Lieberman pour appuyer Al Gore (qui s’est également proclamé born-again) n’a rien de neutre ; il s’agit de se démarquer clairement de l’administration Clinton et peut-être aussi de ne pas laisser le monopole de la foi à Bush Jr. Premier juif à briguer ce poste, Lieberman est surtout orthodoxe et fait partie une congrégation qui ne représente que 7% des juifs américains selon le dernier recensement de l’American Jewish Committee[6] Voilà un choix qui permet de flatter l’électorat juif, traditionnellement fidèle dans sa majorité aux démocrates, tout en amadouant les évangélistes : même un Jerry Falwell doit souscrire à l’éloge de Lieberman [7] et se retrouve dans l’impossibilité de l’associer aux juifs libéraux et sécularisés d’Hollywood et de Wall Street, bêtes noires des conservateurs. Si la communauté juive américaine est considérée comme une des plus sécularisées d’Amérique, Lieberman, lui, offrait par sa candidature à tous les candidats une possibilité de « parler de leur foi et de leur religion ». Position qui s’est avérée correspondre aux attentes du public. Ainsi, selon un sondage commandé par Newsweek, 51% des personnes interrogées estimaient que la religion devait jouer un plus grand rôle dans la vie publique ; alors que seulement 28% des sondés trouvaient que Lieberman parlait trop de sa foi [8].

16Ce qui n’a pourtant pas suffi à la victoire du ticket Gore-Lieberman (malgré toutes les controverses que l’on connaît) ; car plus les électeurs se définissaient comme religieux, plus il y avait de chances qu’ils votent républicain. Et pour revenir sur la division du pays mentionnée plus haut, religion et politique se superposent. Si le Sud est traditionnellement religieux, assez évangéliste, voire fondamentaliste, les régions où a prévalu le vote Gore – côtes, grandes métropoles du Midwest comme Chicago ou Détroit – sont de plus en plus sécularisées. Encore une fois deux Amériques qui ne se ressemblent guère.

17Une fois élu, Bush a continué dans cette direction : calendrier et nominations destinés à satisfaire la base fondamentaliste et discours teintés de religiosité. On s’est beaucoup gaussé de ce côté de l’Atlantique du fameux « Axe du Mal »; il faut pourtant savoir que les mots, ici, n’ont pas été choisis au hasard puisqu’il était à l’origine question d’un « Axe de la Haine », l’équipe du Président préférant pour finir une mise en résonance avec ses idéaux. Pour Bush, Saddam Hussein représente vraiment le Mal ; il n’y a pas derrière cette rhétorique un cynisme tournant bassement autour d’intérêts pétroliers. Et si nous interprétons pareille attitude, en Europe, comme simpliste, on nous taxe, outre-atlantique, de relativisme moral.

18Considérons par exemple le dernier discours sur l’état de l’Union. En plus des multiples références à Dieu, à la Providence, à la foi, aux miracles, la phrase qui a marqué les esprits est l’une des dernières : « La liberté que nous chérissons n’est pas un don de l’Amérique au monde, mais un don de Dieu à l‘humanité. » Autre aspect du texte et encore plus frappant, l’idée de Manifest Destiny, de mission guidant les actions du pays, telle qu’elle apparaît en 1845. À deux reprises, le Président dit que le pays est « appelé » (un mot qui, en anglais, renvoie également à la vocation religieuse) : « notre vocation, en tant que pays béni par Dieu, est de rendre ce monde meilleur [9] ». Des propos religieux, mais qui illustrent aussi et surtout ce que certains appellent l’exceptionnalisme ou encore le triomphalisme américain.

19Certains commentateurs vont très loin dans la critique, à l’image du révérend Fritz Ritsch [10] pour qui les Américains (séculiers et religieux) descendent des colons qui voyaient en l’Amérique une nouvelle Sion, une nouvelle Terre Promise. Les plus zélés des religieux étant en fait à la recherche d’un nouveau David incarnant à la fois une vision séculière et des aspirations spirituelles ; ce nouveau David, ce serait Bush qui applique une « forme de nationalisme zélé, mâtiné de langage chrétien [11] ». Un point de vue qui montre en tout cas que si la foi de Bush n’est pas mise en cause, sa ‘pseudo-théologie’est loin de faire l’unanimité chez ceux qui pratiquent et étudient la Bible « en professionnels ».

20Autre exemple de cette contestation religieuse, l’initiative du Conseil National des Églises qui s’est opposé à la rhétorique guerrière de Bush dans un spot télévisé sur CNN et la Fox. Si le Président respecte les enseignements de Jésus, il a une interprétation sudiste des Écritures. Malgré toute l’admiration qu’il professe à l’égard du Christ, sa théologie est plus ancrée dans l’Ancien Testament que dans le Nouveau. Ainsi, il est plus prompt à réaliser la vengeance sur le modèle de l’Ancien (« œil pour œil, dent pour dent »), comme le démontre son soutien inébranlable à la peine de mort, qu’à appliquer le pardon. Il semble considérer la guerre comme un moyen de faire triompher le Bien (donc Dieu) sur le Mal et donc de prouver son allégeance à Dieu – un point de vue, toujours d’après Fritz Ritsch, qualifié d’hérétique depuis le IIIe siècle. Quoi qu’il en soit, il reste que la pratique religieuse, dans le Sud profond, repose beaucoup sur une lecture très littérale de la Bible, surtout de l’Ancien Testament, et qu’elle débouche par conséquent sur une assez grande intransigeance morale, laissant peu de place au pardon ou à la rédemption. George W. Bush ne peut pas manquer d’avoir été influencé par cette vision des choses, même si sa propre pratique religieuse l’a certainement fait évoluer et suivre son propre chemin.

La réapparition du religieux dans la politique intérieure

21On retrouve, dans la politique pratiquée par l’administration Bush à l’intérieur du pays, un certain nombre de projets visant à satisfaire l’électorat évangéliste qui a promu l’élection du Président. Et qui sont en bonne voie (en particulier depuis que l’ensemble de la Chambre est acquise à sa cause) : développement de programmes sociaux dits « basés sur la foi », à l’initiative d’Églises ou de groupes religieux ; développements de « tutorats religieux », destinés à aider les prisonniers ou les élèves en difficulté; subventions aux associations qui enseignent « le droit à la vie » ou l’abstinence ; interdiction des recherches sur les cellules souches embryonnaires… Dans la conjoncture actuelle, tous cela ne passionne pas grand monde, mais les choses n’étaient pas si simples en début de mandat, avant le 11 septembre.

22Dès le départ, la nomination de John Ashcroft au poste de ministre de la Justice a fait couler beaucoup d’encre. Ancien sénateur et gouverneur du Missouri (encore le Sud), fils et petit-fils de pasteurs pentecôtistes, le personnage a été un temps dans la course aux primaires républicaines, soutenu en cela par Pat Robertson de la Coalition Chrétienne. Opposé au contrôle des armes et à l’affirmative action, partisan de la prière dans les écoles, du financement par l’État des programmes sociaux menés par les églises, il a surtout fait peur, lors de sa nomination, par ses positions intransigeantes sur l’avortement. Cet homme, qui avait commencé un discours à la convention républicaine de Caroline du Nord en 1998 en exhibant à la fois la photographie de son petit-fils et une échographie de ce dernier et proclamant du même coup son désir de protéger les enfants à naître, s’oppose en effet à l’avortement même dans les cas de viol ou d’inceste et considère que les pilules contraceptives représentent également une forme d’avortement. Mais les deux événements qui lui sont difficilement pardonnés sont, d’une part, d’avoir prononcé un discours en 1999 à l’université Bob Jones, connue pour sa politique longtemps ségrégationniste et d’avoir, d’autre part, signifié en 1998 dans la sulfureuse revue Southern Partisan que l’héritage de Jefferson Davis, Robert E. Lee et Stonewall Jackson, les figures emblématiques de la Confédération sudiste méritait d’être défendu [12]. On peut imaginer que si ces propos avaient été tenus aujourd’hui, le sort de John Ashcroft eût été proche de celui de Trent Lott.

23Mais les événements du 11 septembre ont changé la donne et réorienté les préoccupations politiques. Ashcroft s’est retrouvé dans la peau du procureur en chef contre le terrorisme et les agents dormants. On est loin des épouvantails brandis par les féministes lors de sa nomination et il a pu faire passer une série de lois sur la sécurité intérieure qui font frémir certains défenseurs des libertés individuelles et autres légalistes considérant l’appareil législatif post-11 septembre comme liberticide. Même si, quelque deux années après la tragédie, la vie (si l’on peut s’exprimer ainsi) reprend le dessus et qu’un nouvel arsenal de lois anti-avortement revient au Congrès : le Partial Birth Abortion Act (interdisant un type d’avortement très particulier lors du dernier trimestre de la grossesse, soit une procédure exceptionnelle qui intervenait si la vie de la mère était en danger) auquel Bill Clinton avait opposé un veto en 1996 ; ou encore l’Abortion Non Discrimination Act qui vise à protéger de la « discrimination » non les femmes, mais les centres de santé qui pourront désormais refuser d’informer leurs patientes sur l’avortement ou de fournir une contraception considérée comme abortive (comprendre : la pilule), sans risquer d’y perdre les subventions fédérales ; de plus, les États auront latitude de restreindre l’accès à l’avortement pour les patientes couvertes par Medicaid (équivalent d’une Sécurité sociale pour indigents). On est donc en train de voter l’arsenal antiavortement le plus violent depuis des décennies dans l’indifférence générale, avec un Congrès entièrement contrôlé par les Républicains. La dernière nomination en date du Dr David Hager à la tête de la Food and Drug Administration, soit le comité qui gère tous les dossiers liés à la reproduction et décide de la mise en vente de tous les médicaments ; or le personnage est un médecin qui refuse de prescrire la pilule aux femmes célibataires et qui conseille aux femmes de traiter le syndrome prémenstruel par la lecture de la Bible et la prière !

24Plus étonnant encore pour des Européens, l’abstinence sexuelle (sujet qui plongerait la quasi-totalité des députés français dans l’hilarité ou l’incompréhension la plus totale) fait à présent partie du package des valeurs familiales selon Bush et ses amis qui les jugent même dignes d’être exportées. Le président n’a jamais caché son opposition à l’avortement et inauguré son mandat en coupant les vivres aux organisations de planning familial basées à l’étranger qui proposaient l’avortement aux femmes. Aujourd’hui, il fait comprendre qu’« une relation sexuelle monogame et basée sur la fidélité, dans le contexte du mariage, est la norme attendue de l’activité sexuelle [13] ». Une définition qui exclut probablement un nombre élevé de ses concitoyens, mais qui fonde le cadre exigé pour recevoir l’argent fédéral. Ainsi, les nouveaux programmes d’éducation sexuelle (SPRANS, pour Special Projects of Regional and National Significance) doivent, pour accéder à des fonds, préconiser le sexe dans le mariage, ne pas faire la promotion des préservatifs, et bien sûr louer l’abstinence. La plupart de ces nouveaux programmes sont à l’évidence liés à des mouvements religieux. Quant au sous-secrétaire à la Santé, il affirme que les préservatifs ne protègent pas de toutes les maladies sexuellement transmissibles et que l’abstinence serait donc le seul moyen pour les jeunes d’éliminer tous les risques. Conséquence du soutien actif de l’administration à ces mouvements ? Aujourd’hui, dans plus du tiers des lycées américains, les programmes d’éducation sexuelle prônent l’abstinence jusqu’au mariage et les dépenses fédérales dans ce secteur, qui étaient de 60 millions de dollars en 1998, devraient passer à 135 millions avec l’espoir de placer les programmes pro-abstinence à égalité avec les plannings familiaux classiques). Autre signe (et non des moindres) : c’est à Karl Rove (un des conseillers politiques les plus proches de George W. Bush) qu’a été confié ce dossier.

25Une conception que le gouvernement américain essaie apparemment d’exporter. Ainsi, lors de la session spéciale de l’Assemblée générale de l’ONU sur les enfants, en mai 2002, Washington, soutenu dans cette démarche par quelques pays fondamentalistes musulmans (!), a vainement essayé de faire de l’abstinence la pièce centrale de l’éducation sexuelle. Plus récemment, l’Agence Américaine pour le Développement International a encore rappelé que l’abstinence restait la priorité numéro un dans le combat contre le sida. On peut donc nourrir des doutes légitimes sur ce que recouvre réellement le plan d’urgence de 15 milliards de dollars annoncé lors du discours sur l’état de l’Union pour lutter contre la pandémie. Ce plan n’est-il pas destiné à satisfaire une certaine frange des chrétiens fondamentalistes qui n’a pas renoncé à évangéliser le monde. De même, l’hostilité aux programmes de planning familial organisés par les Nations Unies semble refléter une hostilité générale de la droite religieuse envers cette institution perçue comme un instrument de promotion de la contraception, de la stérilisation, de l’avortement et censé miner les valeurs familiales à travers le monde [14]. Un certain nombre de députés républicains ont longtemps considéré que le remboursement de la dette US à l’ONU devait être lié à l’établissement d’une conception anti-avortement au sein des organismes sponsorisés par les Nations unies.

Et la politique internationale ? De l’intérêt d’une équipe soudée

26Quand George W. Bush a constitué son équipe dans les semaines qui ont suivi son élection, les journalistes ont été prompts à railler le retour des « amis de papa » (tels Dick Cheney et Donald Rumsfeld pour ne citer qu’eux). Pourtant, Bush Jr a su réunir une équipe des plus cohérentes, coalition de chrétiens fervents et de néo-conservateurs souvent de confession juive. On peut cependant s’interroger sur les points communs entre ces deux groupes, les néo-conservateurs étant en général des laïcs tout à fait pragmatiques. C’est qu’ils partagent des valeurs et croyances qui font converger certes pour des raisons différentes leurs intérêts : la supériorité de l’Amérique et la légitimité de son aspiration à l’hégémonie sur la planète, l’unilatéralisme, le soutien à Israël.

27Tout d’abord le vice-président Dick Cheney est un chrétien convaincu qui a régulièrement voté contre l’avortement et pour le retour de la prière dans les écoles. Condoleeza Rice, la conseillère à la Sécurité, est également une fervente pratiquante, fille de pasteur presbytérien ; John Ashcroft, le ministre de la Justice, pourrait être classé parmi les fondamentalistes ; quant à Karl Rove, conseiller politique de George W. Bush, il a été consultant pour les campagnes d’Ashcroft pendant des décennies et c’est lui qui est chargé de faire le lien avec la « base » chrétienne comme de s’assurer son soutien. Les discours du Président sont aussi rédigés par deux évangélistes, Michael Gerson et Peter Wehner (et voilà qui éclaire sur la rhétorique religieuse du Président !).

28Dans l’équipe de Donald Rumsfeld, le secrétaire à la Défense, on trouve à des postes importants plusieurs juifs néo-conservateurs : Douglas Feith, sous-secrétaire chargé des Affaires politiques et ancien conseiller de l’AIPAC [15], le lobby officiel des pro-israéliens ; Dov Zakheim, sous-secrétaire chargé des Affaires financières, ancien de l’administration Reagan et rabbin orthodoxe ; Richard Perle (conseiller et théoricien renommé). Mais le plus renommé de ces juifs dits « néo-conservateurs » est sans conteste Paul Wolfowitz, le secrétaire adjoint à la Défense. Ce numéro deux du Pentagone, surnommé « faucon en chef » ou « velociraptor », est l’idéologue du groupe. Dès 1992, il formulait dans un mémoire adressé à Bush père la plus tard fameuse « doctrine Wolfowitz » : les État-Unis doivent préserver leur statut d’unique superpuissance, de force constructive et incontestée, en participant seulement à des coalitions ad hoc; de plus, l’expédition préventive apparaissait déjà comme le moyen d’empêcher des États d’acquérir des armes de destruction massive. Wolfowitz, une fois arrivé au Pentagone, a su plaider la cause de la guerre en Irak pour y défaire le régime de Saddam Hussein. Activiste frénétique, il croit en la capacité de l’Amérique de construire un monde meilleur et perçoit en l’Irak la future pierre angulaire d’un tout nouveau Moyen-Orient [16]. Sans oublier d’autres postes clés : Elliott Abrams, conseiller spécial aux Affaires internationales et protégé, justement, de Wolfowitz ; Ari Fleischer, porte-parole du gouvernement ; Jay Lefkowitz, directeur de cabinet du vice-président.

29À l’exception de Colin Powell, estampillé « colombe » et en passe d’être totalement isolé dans le gouvernement Bush, tous ces gens ont avant tout le même credo : unilatéralisme, interventionnisme (parfaitement illustré cette année), mondialisation et soutien sans équivoque à Israël. L’intérêt des chrétiens conservateurs pour ces questions est plus mystérieux. Mais si l’on consulte avec attention le calendrier politique de la droite religieuse, on y retrouve le refus du protocole de Kyoto sur le réchauffement de la planète et du Tribunal International, le soutien à un système de défense plus fort, l’opposition aux Nations unies et au FMI et le soutien à Israël. Derrière tout cela, il y a des théories religieuses comme le prémillénarisme selon lequel l’avènement d’un gouvernement mondial annoncerait l’Antéchrist. ONU, FMI, OMC, autant d’institutions contrôlées par les humanistes, gauchistes et autres féministes qui visent à la destruction des valeurs chrétiennes [17]. Si les chrétiens conservateurs aspirent eux aussi à l’hégémonie des États-Unis sur la planète, tout comme les néo-conservateurs, c’est parce que celle-ci sanctionnera la victoire sur les forces du Mal.

30Quant au soutien inconditionnel à Israël, il trouve aussi sa justification dans la Bible : la restauration d’Israël et la reconstruction du Temple à Jérusalem viendront marquer la Seconde Résurrection du Christ et l’avènement de son règne millénaire. Défendre les accords de paix entre Israéliens et Palestiniens, c’est donc aller contre les Écritures. Voilà pourquoi la droite religieuse a, principalement depuis les visites de Jerry Falwell en Israël en 1978 et 1979, établi des liens très étroits avec la droite israélienne. Il n’est pas un Premier ministre israélien ou un leader du Likoud qui ne s’exprime devant les chrétiens conservateurs lors de visites aux États-Unis. Les groupes de chrétiens sionistes se multiplient, organisent des voyages, lèvent des fonds et financent même l’immigration de juifs en Israël [18]. Encore une fois, les croyances religieuses des fondamentalistes rejoignent les préoccupations des néo-conservateurs, soucieux de préserver la seule démocratie du Moyen-Orient et un des plus fidèles alliés des États-Unis.

31Toutes ces justifications religieuses apparaissent peut-être comme de l’obscurantisme délirant au lecteur français et laïc, mais il s’agit pour des millions d’Américains, évangélistes pour la plupart, d’une réalité. Assistera-t-on à la stricte mise en œuvre du programme de la droite religieuse ? Certainement pas dans son intégralité. Mais l’influence de ce mouvement sur le Président des États-Unis est difficilement contestable. Comme l’a fait remarquer Michael Lind, nous sommes en présence d’une configuration politique inédite : le pays avait déjà été gouverné par des conservateurs et des sudistes, mais jamais par un conservateur sudiste. C’est la première fois qu’un pur produit de la Bible Belt accède au poste suprême. En devenant président, George W. Bush a transporté avec lui ses croyances, sa foi, son éducation, son histoire et surtout sa vision du monde à la Maison-Blanche. Or, là aussi peut-être pour la première fois, il s’agit de conceptions partagées à la fois par le Président, par les élites intellectuelles les plus proches du pouvoir et la base électorale probablement la mieux organisée du pays. Une alliance inédite qui est donc en mesure d’imposer à la nation américaine et d’essayer d’imposer au monde les valeurs en laquelle elle croit, des valeurs léguées par Dieu et dont la propagation ne peut être que l’œuvre du Bien.

Description de l'image par IA : Carte géographique en noir et blanc avec des villes et des routes.


Date de mise en ligne : 01/12/2005

https://doi.org/10.3917/oute.005.0069