2018.
Les populations indochinoises doivent-elles faire du sport ? Enjeux et débats autour de pratiques culturelles importées (1890-1945)
Outre-Mers,
2018/1 N° 398-399,
p.89-105.
DOI : 10.3917/om.181.0089.
URL : https://shs.cairn.info/revue-outre-mers-2018-1-page-89?lang=fr.
Fossard, Brice.
« Les populations indochinoises doivent-elles faire du sport ? Enjeux et débats autour de pratiques culturelles importées (1890-1945) ».
Outre-Mers,
2018/1 N° 398-399,
2018.
p.89-105.
CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-outre-mers-2018-1-page-89?lang=fr.
Fossard, B.
(2018).
Les populations indochinoises doivent-elles faire du sport ? Enjeux et débats autour de pratiques culturelles importées (1890-1945)
Outre-Mers,
398-399(1),
89-105.
https://doi.org/10.3917/om.181.0089.
(2018).
Les populations indochinoises doivent-elles faire du sport ? Enjeux et débats autour de pratiques culturelles importées (1890-1945)
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https://doi.org/10.3917/om.181.0089.
Fossard, Brice.
« Les populations indochinoises doivent-elles faire du sport ? Enjeux et débats autour de pratiques culturelles importées (1890-1945) ».
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2018/1 N° 398-399,
2018.
p.89-105.
CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-outre-mers-2018-1-page-89?lang=fr.
FOSSARD, Brice,
2018.
Les populations indochinoises doivent-elles faire du sport ? Enjeux et débats autour de pratiques culturelles importées (1890-1945)
Outre-Mers,
2018/1 N° 398-399,
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DOI : 10.3917/om.181.0089.
URL : https://shs.cairn.info/revue-outre-mers-2018-1-page-89?lang=fr.
Brice Fossard, « Les sports, le scoutisme et les élites indochinoises. De l’entre-soi colonial à la libération nationale (1858-1945) », thèse sous la direction de Nicolas Bancel, Hugues Tertrais, Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne, 2017.
Mark Freeman, Sport, Health and the Body in the History of Education, Londres, Routledge Edition, 2015, p. 19. Les femmes ne sont pas le premier public visé par les promoteurs des sports.
Pierre Brocheux, Daniel Hémery, Indochine, la colonisation ambigüe 1858-1954, Paris, La Découverte, 2007 ; Eric Jennings, Vichy sous les tropiques : la Révolution nationale de Pétain à Madagascar, en Guadeloupe et en Indochine, 1940-1945, Paris, Grasset, 2004 ; Sébastien Verney, L’Indochine sous Vichy, Paris, Riveneuve Éditions, 2012.
David G. Marr, Vietnamese Traditions on Trial, 1920-1945, Berkeley, University of California Press, 1981 ; Sorn Samnang, L’évolution de la société cambodgienne entre les 2 guerres mondiales (1919-1939), Lille, Presses universitaire du Septentrion, 2003 ; Évelyne Combeau-Mari, Sports et loisirs dans les colonies, XIXe-XXe, Paris, Sedes, 2004 ; Paul Dimeo, « Sporting and the “Civilizing Mission” in India, », in Fischer-Tiné Harald, Colonialism as Civilizing Mission : Cultural Ideology in British India, Londres, Anthem Press, 2004, p. 165-178 ; Gerald R. Gems, « Sport, Colonialism and United States Imperialism », Journal of Sport History, n° 33, 2006, p. 3-26.
Archives nationales du Vietnam, Hanoi, RST, R62, 8485, Règlement de l’école d’éducation physique de Hanoi fondée en 1918 par Nguyen Qui Toan, p. 43 : Cucherousset, journaliste à L’Éveil économique indique que « l’Annamite est d’une race dégénérée ».
Elizabeth M. Collingham, Imperial Bodies : The Physical Experience of the Raj, c. 1800-1947, Cambridge, Polity Press. L’auteur aborde aussi le rôle du costume qui crée une distinction très nette entre colonisés, entre ceux qui copient le modèle britannique et ceux qui ne le peuvent pas.
David G. Marr, Vietnamese Tradition on Trial, op. cit., p. 79. L’auteur cite la nouvelle attirance des jeunes Vietnamiens pour les sports occidentaux sans expliquer pourquoi ces activités plaisent autant et quels débats animent les élites autour de ces pratiques physiques.
Cette structure apparait en 1883 et porte le nom de Paul Bert (1833-1886), médecin et homme politique de gauche. Ministre de l’Instruction publique du gouvernement Gambetta en 1881-1882, il participa avec Jules Ferry à l’instauration de l’école laïque, gratuite et obligatoire pour les enfants et les jeunes filles.
Archives nationales du Vietnam (ANV), Hanoi, centre n° 1 R58 84540, Boursiers indigènes entretenus dans la métropole au compte du budget du Protectorat du Tonkin, 30 août 1909 et 12 janvier 1923.
Cet officier de marine (1875-1952) fit la promotion d’une méthode d’éducation physique naturelle basée sur l’observation des activités physiques des autochtones rencontrés au cours de ses nombreux voyages. Sa méthode doit être réalisée en plein air, pour être en bonne santé, c’est la condition essentielle de la régénération de la race. Les enfants sont aussi amenés à pratiquer des sports tels que la boxe, l’escrime, la lutte, le canotage, l’équitation. En 1912 George Hébert publie un Guide pratique d’éducation physique qui a été lu par les cercles sportifs et militaires français. En 1913 Hébert est nommé directeur du Collège des Athlètes de Reims pour préparer les athlètes français aux Jeux Olympiques de Berlin en 1916.
ANV, Hanoi, Centre n° 1, RST R56 8454, Enseignement de la gymnastique et pratique des sports dans les établissements scolaires au Tonkin, 1914 et 1915.
Cette école militaire créée en 1852 est la référence pour les centres d’Indochine ; la plupart des formateurs en sont issus ; l’École de Joinville a été le théâtre d’une révolution dans la formation des militaires vers 1906, car elle a remplacé la gymnastique par les sports collectifs britanniques. Ceux-ci sont aussi enseignés aux militaires et aux instituteurs en Indochine.
ANV, Hô Chi Minh Ville, centre n° 2, Goucoch, VI A 5/35-1, Dossier relatif à l’instruction physique et à la préparation militaire en Cochinchine, 1921-1925.
En 1924-1925 Daladier, ministre des Colonies s’inquiète de la santé de la jeunesse dans les colonies et enquête sur les pratiques locales : le résultat lui semble insuffisant car les moyens financiers ne sont pas centralisés ; les instituteurs ne sont pas assez investis dans cette mission souligne-t-il dans son rapport.
Son père Khai Dinh l’envoie en France en 1922, alors qu’il n’a que huit ans pour qu’il bénéficie d’une formation intellectuelle et physique occidentale. Bai devient empereur d’Annam en 1925 ; mais il ne revient à Hué qu’en 1932 pour gérer son royaume sous le contrôle de Pierre Pasquier. Sisowath Monivong (1875-1941) est roi du Cambodge de 1927 à sa mort.
La Patrie annamite, 8 mai 1937, p. 4 : Tien, le président du Tennis Club Annamite de Haiduong remercie le résident maire Massimi pour son œuvre sociale. Nguyen Xien, vice président du CSA et capitaine de l’équipe, le remercie aussi et parle du rôle du sport dans la régénération de la race. Massimi s’engage à encourager le sport chez les Annamites.
La Patrie annamite, 7 mars 1936, p. 4 : « L’empereur et l’Impératrice quittent la tribune vers cinq heures et demie, visiblement contents de voir leur peuple s’adonner de plus en plus aux sports qui doivent le rendre chaque jour plus fort et plus apte à la lutte pour la vie ».
Archives nationales d’Outre-Mer, FM AGEFOM /244, Texte administratif de 1939 sur les Sports en Indochine : « Dans chaque capitale et dans les centres importants ont été créées des Commissions de sports dont les attributions se rapprochent de celles des Conseils départementaux des Sports, Loisirs et Education physique de France. De nombreuses sociétés sportives, scolaires ou extrascolaires, se sont constituées (…) ».
C’est la thèse soutenue par plusieurs auteurs de l’ouvrage collectif Gilles Gantès et Nguyen Phuong Ngoc (dir.), Vietnam, le moment moderniste, Aix-en-Provence, Presses Universitaires de Provence, 2009.
Agathe Larcher-Goscha, François Guillemot, La colonisation des corps. De l’Indochine au Vietnam, op. cit., p. 297. Les auteurs citent le cas de Xuan Phong qui fréquente la station de Dalat avec son père dans les années 1929-1942. Pratiquer le tennis reflète alors la position sociale de sa famille parmi les élites vietnamiennes.
Agathe Larcher-Goscha, « Volonté de puissance coloniale et puissance de volonté nationaliste : aux origines de la création de l’École d’éducation physique d’Hanoi (1913-1922 ») in Evelyne Combeau-Mari, Sports et loisirs dans les colonies, XIXe-XXe siècles. Asie, Pacifique, océan indien, Afrique, Caraïbes, op. cit., p. 35-48.
Cependant leur dynamisme finit par inquiéter la Sûreté générale en 1927 car cette dernière y voit surtout un moyen pour fédérer des Indochinois autour de projets anticoloniaux.
Il s’agit surtout du costume occidental ou de la tenue sportive qui créent une distinction de classe au sein de la société coloniale et aussi parmi les populations colonisées. Pourtant, par-delà les différences physiques, le vêtement de sport crée une uniformité de fait et non de condition pour les pratiquants. Pour le rôle du vêtement occidental voir Robert Ross, Clothing. A Global History, Cambridge, Polity Press, 2008.
Ce même mot d’ordre est utilisé en France après la Grande Guerre ; l’État crée donc en Juin 1918 un comité national d’éducation physique et sportive et d’hygiène sociale confié à Henry Pâté. Ce dernier dirige en 1921 un Sous-secrétariat d’État à l’Éducation Physique, aux Sports et à la Préparation Militaire. Voir Michel Heluwaert, Jeunesse et sport, 1936-1986 : du militant au fonctionnaire, Paris, L’Harmattan, 2010, p. 33.
David. G. Marr, Vietnamese tradition on trial… op. cit., p. 220-227 ; ce journal paraît de mai 1929 à décembre 1934. Il parle des concours de beauté pour enfants, des arts et propose des reportages sur les femmes mineures, paysannes, mendiantes et prostituées. Le public visé n’est pas que le maigre groupe des femmes de l’élite mais les dizaines de milliers de femmes lettrées et d’hommes qui ont passé 3-6 ans à l’école. Il tire à 8 500 copies puis 5 000 à cause de la crise de 1929 puis 2 500 avant d’être fermé en 1934. Le docteur Tran Van Don, fondateur du Cercle Sportif Annamite, y écrit des articles sur l’hygiène et la médecine.
Brice Fossard, « Les Femmes, la morale et les sports en Indochine (1900-1945) », in Contemporary French and Francophone Studies, vol. 21, janvier 2017, p. 91-99.
John Nauright, Charles Parrish, Sport around the world. History, Culture and Practice, Santa Barbara, ABC Clio, 2012, p. 224. Les deux auteurs citent la championne japonaise Kinue Hitomi pour les années 1920 et cinq athlètes chinoises à Berlin en 1936.
1Lorsqu’en 1905, le ministre des Colonies Clémentel annonce sa politique d’association avec les élites colonisées, cela fait déjà quinze ans que les premières sociétés de sport sont apparues à Saigon et Hanoi [1]. Même si le ministre ne cite pas les sports comme un moyen de rapprocher les communautés françaises et indochinoises, il n’en reste pas moins vrai que ces « classes de pratiques à dominante agonistique » [2] jouent effectivement ce rôle, non sans un certain succès. Pour autant, la pratique des sports occidentaux ne concerne qu’une minorité d’individus en Indochine : des membres de la bourgeoisie (commerçants, médecins, avocats), des fonctionnaires autochtones, des cadres et employés des maisons de commerce, des ouvriers et quelques paysans enfin dans les années 1930. Le noyau dur de cette élite est composé d’hommes francophones, anciens élèves des écoles franco-annamites [3], soit moins de dix mille personnes en 1939, attirés par de nouveaux loisirs organisés autour des principes de compétition et de record.
2Avant même que l’État colonial ne s’y intéresse, certaines fractions des élites indochinoises ont en effet revendiqué le droit de participer aux activités sportives importées par des coloniaux. Cette affirmation pourrait passer pour iconoclaste car elle contredit les recherches historiographiques les plus récentes selon lesquelles les sports auraient été d’une part, très peu pratiqués avant 1940 et d’autre part, auraient été utilisés pour la première fois par l’administration Decoux pour contrôler les populations autochtones [4]. Par ailleurs, ces travaux ne nous donnent que peu d’informations sur les motivations des élites locales vis-à-vis des sports et surtout sur les débats qui animent leurs cercles avant les années 1940. Or il apparait que le sport joue un rôle essentiel dans le processus d’occidentalisation des élites locales, ce qui n’est pas propre à l’Indochine selon les études de plusieurs historiens [5]. Cette acculturation aux activités sportives venues d’Europe, tout comme l’école et les diplômes qu’elle délivrait, a contribué à créer des élites d’un type nouveau.
3Les sports occidentaux se diffusent en Indochine depuis la fin du xixe siècle et sont surtout pratiqués par des Européens persuadés de leur supériorité physique vis-à-vis des Indochinois [6]. Avec ce constat d’infériorité porté sur les populations autochtones, la question du corps devient alors un enjeu essentiel. Elle intervient, par exemple, pour sélectionner les adhérents des clubs sportifs d’où sont exclus les Indochinois [7]. Elle touche également l’apparence des individus : le port de vêtements particuliers est révélateur de profondes inégalités sociales car seuls les Européens aisés peuvent s’offrir les tenues de sport indispensables pour le tennis ou l’escrime. Avant 1910, le fait de s’afficher en tenue de sport est donc le privilège d’une minorité d’Occidentaux. Les élites occidentalisées et urbaines sont donc doublement exclues et meurtries par ce constat d’infériorité sans cesse rappelé par le discours colonial [8]. Pour s’y opposer, certaines d’entre elles s’emparent du sport avec le double objectif de renforcer les corps et de hisser leur nation au niveau de celles qui dominent le monde [9]. Cependant, il faut attendre les années 1918-20 pour que les nationalistes indochinois utilisent ces thématiques. Et même dans les années 1920-30, il ne semble guère évident pour ces élites que le sport puisse servir à autre chose qu’à fournir un divertissement ou vivre à l’occidental. Les élites autochtones sont partagées sur l’impact que le sport pourrait avoir sur leur situation coloniale : aucun pour certains ; un rôle modeste pour d’autres ; un effet essentiel pour les plus radicaux. Rappelons que ces débats agitent des cercles très restreints de la population indochinoise ; les masses paysannes ne sont pas impliquées avant la fin des années 1940.
4Vu du côté du colonisateur, le sport est l’apanage du dominant et il doit même le rester selon Pierre de Coubertin en 1913 qui craint alors une victoire des colonisés aux dépens des Français; le sport est aussi et surtout un marqueur social qui permet le maintien d’un entre-soi colonial et la mise à distance des populations colonisées, fussent-elles membres des élites. Pourtant nous devons dissocier les élites coloniales de celles gravitant dans la haute administration car leurs objectifs diffèrent : les premières créent des clubs de sport ethniques et sont peu enclines à ouvrir leurs sociétés aux populations locales ; les secondes imaginent quels avantages politiques il y aurait à partager un mode de vie occidental avec les élites autochtones. Cependant l’État colonial ne se préoccupe pas réellement du sport avant la Grande Guerre, ce qui laisse les élites coloniales très libres d’organiser leurs sociétés comme elles l’entendent. En revanche, tout change après le premier conflit mondial quand l’administration veut faire entrer cette activité stratégique dans ses prérogatives.
5En quoi la pratique sportive a-t-elle pu être utilisée pour transformer les élites indochinoises ? Cette question doit être posée afin de comprendre comment certaines fractions des populations indochinoises ont été conquises par ces activités ludiques et/ou de compétition ; elle doit aussi être élucidée afin d’identifier les rôles respectifs des élites locales et de l’administration coloniale dans ce processus. Il s’agit donc d’expliquer par quels mécanismes la pratique sportive, qu’il s’agisse du football ou du tennis, est devenue un enjeu au sein des sociétés coloniales. S’il est aisé de mesurer le phénomène de diffusion des épreuves cyclistes ou tennistiques, il en va tout autrement pour comprendre les raisons de ce succès auprès des jeunes élites urbaines [10].
6On verra dans un premier temps comment les sports sont devenus une mission régalienne en Indochine, ce qui permettra de réévaluer l’action de certains gouverneurs généraux dans l’entre-deux-guerres afin d’identifier les véritables inventeurs d’une « politique des sports » [11] en Indochine. On montrera ainsi que la diffusion des sports n’est uniquement pas due à l’action privée avant 1940 puis, après cette date, à l’action publique comme nous pouvons souvent le lire.
7Dans un second temps seront analysées les stratégies des élites indochinoises confrontées à cette offre culturelle [12], avant d’envisager la question des résistances locale face à la diffusion des sports. Dans les deux cas, la question du corps et de ses représentations, masculin et féminin, par les élites locales est étroitement corrélée à des problématiques politiques.
1. Les sports, un domaine régalien
Un encadrement libéral
8Vers 1890, l’administration coloniale intervient peu dans le domaine culturel en Indochine. Elle le fait dans l’éducation par le biais d’aides financières ; en effet le gouverneur général de l’Indochine finance des bourses d’études pour quelques jeunes Indochinois envoyés en France depuis les années 1870. Son action est relayée par celle du Comité de l’Alliance française qui fait venir en France des lycéens et étudiants [13] : ce sont surtout des Annamites, quelques Cambodgiens et Laotiens, dont Nguyen Qui Toan [14], qui découvre les sports au collège des Athlètes de Reims où enseigne Georges Hébert [15].
9En 1911 au Tonkin se pose pour la première fois la question de la place des sports dans le cursus scolaire : le résident supérieur décide alors que les élèves feront des jeux ou du football pendant les récréations [16]. Les sports entrent donc par la petite porte dans l’univers des adolescents en Indochine. L’armée diffuse aussi un modèle d’exercices physiques, porteurs de valeurs positives telles que le courage, la combativité, l’esprit d’équipe, la ténacité, l’esprit de décision. Pour les loisirs de ses soldats, elle organise des séances de sports (de l’escrime et de la voile pour les officiers ; du rugby et du football pour les hommes de troupe). Les supplétifs indochinois pratiquaient déjà des entrainements physiques avec des armes locales telles la canne ou le bâton : ils participent aussi à l’essor des sports occidentaux car ils observent des matchs de football-association avant d’y jouer.
10De leur côté, les coloniaux créent leurs sociétés de sport pour se retrouver uniquement entre expatriés dans la très grande majorité des cas. L’encadrement administratif est plutôt libéral et toutes les demandes de fondation sont acceptées entre 1890 et 1914 [17]. La police coloniale surveille les populations locales pour éviter tout agissement anticolonial et enquête aussi dans les écoles, les villages ou les assemblées générales des premiers clubs annamites fondés en Cochinchine avant 1914 (ceux de Giadinh et Tanan, deux clubs de football). Mais à cette époque les Indochinois sont plutôt rares dans le milieu sportif et aucun d’eux n’a pensé utiliser les sports à des fins anticoloniales : aucun n’est membre du Cercle Sportif de Saigon en 1902 ; aucun Cambodgien ne figure non plus dans la Société Sportive Khmer en 1908 [18]. En revanche, nous avons identifié un Indochinois parmi les membres d’honneur du comité de patronage de la Société de tir, de gymnastique et d’escrime d’Hanoi en 1891 [19] : le vice-roi du Tonkin. Il s’agit d’une distinction honorifique et rien n’indique dans les archives qu’il ait participé physiquement aux activités de cette association. Avant 1914, une seule société sportive ouvre ses portes aux Indochinois : la Société Sportive de Hué ; cependant, elle n’accepte que les mandarins [20]. Elle suit les recommandations du ministre Clémentel qui visent à se rapprocher des élites locales pour mieux contrôler l’ensemble de la population.
Les sports, l’État, la Nation
11La Grande Guerre fait entrer les sports occidentaux dans les compétences régaliennes de l’État. L’administration impulse alors des actions précises qui donnent un rôle essentiel aux activités sportives.
12Cela touche tout d’abord le domaine politique en 1914 quand le gouverneur général Van Vollenhoven recommande à ses hauts fonctionnaires au Tonkin d’utiliser les sports pour rapprocher les élites scolaires autochtones de la France [21]. Parmi toutes les activités possibles, ce sont les sports d’équipe qui sont privilégiés pour créer une communauté de sentiment autour de la métropole : les élèves indochinois découvrent ainsi le football. Puis dans le domaine militaire, les sports (football, athlétisme) doivent permettre de préparer les futurs soldats pour la guerre en Europe en renforçant la musculature et la résistance physique des jeunes pratiquants. À la même époque, d’autres Indochinois plus âgés découvrent le football en France en tant qu’ouvriers ou soldats envoyés en métropole [22].
13L’armée complète le travail des instituteurs en les formant selon les instructions données au début des années 1920. Entre 1920 et 1922, le ministère de la Guerre crée des Centres Régionaux d’Instruction physique en Indochine (CRIP) comme ailleurs dans l’Empire. S’ouvrent les CRIP de Saigon [23], Hanoi, Hué et Phnom Penh, dirigés par un officier supérieur français. Les militaires forment d’abord des hommes appelés à devenir des moniteurs envoyés dans les écoles : ce sont des soldats français et des Tirailleurs ou des Indochinois de la Garde indigène. Ils découvrent les règlements d’éducation physique, apprennent à organiser des jeux, des séances d’athlétisme et doivent être capables d’enseigner les principes de la méthode d’Instruction physique de Joinville [24]. Les stagiaires assimilent des notions succinctes d’anatomie et de physiologie et sont capables d’organiser des matchs selon les règlements en vigueur en France. Les moniteurs militaires assurent donc une mission de promotion des sports [25] au début des années 1920 dans ces quatre centres urbains.
14Au même moment en Cochinchine en 1923 et au Cambodge en 1924, apparaissent des concours sportifs grâce à l’action du gouverneur Cognacq et du résident supérieur Baudoin : les écoles franco-indigènes qui ont un instituteur, un moniteur militaire ou un membre de la Garde Indigène préparé à enseigner les sports peuvent participer à ces concours [26]. L’objectif de l’administration est alors très ambitieux : il s’agit de former tous les instituteurs, d’abord les plus jeunes, mais aussi les institutrices, de façon à ne plus envoyer de militaires dans les écoles. Ce pari semble réussi vers 1935 malgré quelques déboires aux débuts [27].
15Des considérations purement économiques motivent aussi la diffusion des sports, cette fois-ci non pas tant vers les élites intellectuelles mais vers la main-d’œuvre industrielle. Après son départ d’Indochine, Albert Sarraut, alors ministre des Colonies, un livre-programme intitulé La mise en valeur des colonies. Il y recommande de développer les capacités de la main d’œuvre coloniale grâce à des exercices physiques : l’Empire doit être une source de revenus et sa main d’œuvre doit être physiquement prête à assumer cette tâche, annonce-t-il. Les vœux du ministre sont exaucés dans une certaine mesure car des entreprises commerciales telles la maison Denis Frères ou Les Grands magasins Réunis créent leurs équipes de football ; d’autres clubs de sport apparaissent dans les centres textiles de Nam Dinh ou miniers comme à Hongay au Tonkin.
16Jusqu’à présent, l’action publique se limitait à la santé, à l’école, à la formation militaire ; l’État colonial aidait les sociétés privées avec des subventions allouées aux sociétés de sport et de préparation militaire. Les sports ne sont que l’un des domaines d’intervention de l’administration ; ils ne sont jamais à cette date une priorité de l’action publique qui concentre l’essentiel de ses moyens sur le renforcement des digues, l’hydraulique agricole, les transports et la santé. Les gouverneurs généraux viennent parfois remettre des médailles ou des coupes mais aucun n’a imaginé de politique d’ensemble pour les sports.
17Mais entre 1926 et 1939, l’Indochine est secouée par des crises politiques et des révoltes rurales de grande ampleur. L’administration coloniale n’a plus la maitrise des évènements et tente de reprendre l’initiative grâce à une politique des sports qui pourrait être vue comme une méthode de séduction de certaines élites après la répression des années 1929-1931.
Pierre Pasquier : « le père de la politique des sports »
18Ce sont les grèves scolaires de 1925-1926 et l’essor de partis politiques nationalistes qui ont fait prendre conscience à certains hauts fonctionnaires que les sports pourraient être un moyen soit de se concilier les faveurs des Indochinois qui rêvent d’émancipation politique, soit de les occuper et de les détourner de la politique. C’est donc désormais sous la pression de l’action des partis nationalistes que le gouverneur général d’Indochine Pasquier tente de contrôler la jeunesse.
19Pierre Pasquier déclare en 1929 que les sports sont très importants pour rapprocher les deux communautés autour du drapeau tricolore. Il crée plusieurs compétitions dites d’Indochine pour rassembler les élites coloniales et locales ; il demande aux résidents supérieurs de dynamiser les sports dans leur territoire, ce que fait, par exemple, Le Fol au Cambodge. Il réalise ainsi au niveau indochinois ce qu’il avait entrepris en Annam entre 1921-1926 en tant que résident supérieur. De plus, selon le principe de la méritocratie républicaine, les meilleurs sportifs indochinois sont envoyés dans des compétitions en Asie ou en Europe aux frais de la colonie : les tennismen Chim et Giao viennent par exemple à Roland Garros et Wimbledon en 1931.
20Ensuite, Pierre Pasquier et les résidents supérieurs associent [28] et Sisowath Monivong à des opérations de promotion des sports. La carrière du premier est une entreprise de modernisation de la société annamite pilotée par la France : le roi doit diffuser les valeurs du sport dans une société sinisée, traditionnelle et profondément rurale. Les défenseurs indochinois de cette politique modernisatrice mettent en avant les qualités du sport : il « forge le caractère » [29], « régénère la race » [30], développe le physique et le moral. Couplé aux colonies de vacances [31] qui apparaissent en Indochine à l’époque du Front populaire, il doit créer une « génération saine et forte » [32] ; dans une société où les jeunes sont déboussolés, il « donne des repères » [33] ;enfin il développe l’esprit de compétition et l’envie de se surpasser pour être le meilleur.
21La capitale du royaume, Hué, est dotée d’un stade olympique et organise une Quinzaine des sports depuis 1936. Les princes et princesses donnent des récompenses ou apprennent à jouer au tennis avec . C’est aussi grâce à la famille royale laotienne que certains sports se développent comme le basket féminin.
22Cependant, à cause de la crise de 1929, le gouverneur général ne parvient plus à abonder les budgets locaux : celui de Cochinchine ne perçoit pas de subventions d’Hanoi après 1933 pour les sociétés de sport locales et en Annam, les aides sont divisées par trois en quelques années. Pierre Pasquier meurt en 1934 mais sa politique de soutien en faveur des sports est poursuivie par ses successeurs : des Coupes d’Indochine de football ou d’athlétisme sont créées par René Robin ; au Laos par exemple, le résident supérieur Eutrope finance les premières compétitions et les premières coupes qui associent des Laotiens, des Annamites et des coloniaux français entre 1934 et 1936.
Le Front populaire : vers la centralisation administrative des sports
23Ainsi au moment où le Front populaire s’engage dans une politique favorisant les sports, tous les territoires d’Indochine ont déjà des responsables coloniaux qui s’impliquent dans ce domaine. Ils travaillent avec des fédérations dont la dernière apparait en Annam en 1937.
24Un programme colonial français particulier existerait à la fin des années 1930 : il s’agirait de favoriser l’amélioration des « races » en Indochine afin que la France puisse y trouver des athlètes pour compenser ses piètres résultats aux jeux olympiques de Berlin [34]. Ce programme, développé par l’administration coloniale, se réaliserait par l’éducation physique scolaire et les sports [35]. Il s’agit en fait de poursuivre l’œuvre entreprise depuis le début des années 1920 par l’ancien gouverneur général Sarraut afin de renforcer les capacités physiques de la main-d’œuvre et celles des futurs soldats coloniaux en cas de nouveaux conflits en Europe.
25Mais il n’existe pas de centralisation administrative effective avant 1940, chaque territoire entreprend ce qu’il veut pour développer les sports. Le résident supérieur du Tonkin, Yves Châtel, crée un bureau des sports en 1937, qu’il confie à un jeune mandarin Bui Dinh Tinh : le nombre de terrains augmente sensiblement car ce bureau fait pression sur les résidents locaux pour moderniser les activités « culturelles ». Des nouvelles coupes et de nouveaux championnats mobilisent les sportifs tonkinois de plus en plus nombreux. Au Cambodge, en 1938, apparait un poste de « Délégué à l’Hygiène, à l’Assistance sociale et aux sports », dirigé par le prince Monireth, ancien soldat français [36]. En 1938, les élèves d’Indochine doivent passer un Brevet sportif populaire, comme en métropole. Ce diplôme participe à la légitimation du sport dans une certaine mesure car il repose sur l’établissement de performances et de records personnels.
26En conclusion, il apparait que les années 1936-1938 préfigurent ou préparent l’action de l’amiral Decoux. Se développe une réelle mobilisation de l’administration pour diffuser les sports. Le régime qui se met en place en 1940 ne crée rien de neuf donc sinon la centralisation administrative et la place exorbitante des activités physiques dans les programmes d’État.
2. Les stratégies des élites autochtones
Entrer dans les cercles du pouvoir
27Certaines élites indochinoises tentent déjà avant 1914 d’inscrire leur enfant dans une école franco-annamite ou un collège français à Saigon ou Hanoi. Il s’agit pour l’essentiel de membres des familles royales d’Annam ou du Cambodge, des mandarins et des ministres et gouverneurs autochtones. Ces demandes de scolarisation correspondent à des attentes bien précises : elles le font non pas pour la gymnastique, ni pour l’éducation physique et encore moins pour les sports ; l’essentiel est d’accéder au savoir occidental et de décrocher un diplôme et un emploi administratif. Quant aux sports, ils sont bien secondaires dans les préoccupations de ces élites politiques indochinoises. Vu du côté indochinois, il s’agit d’un loisir pour Occidentaux et les deux chefs nationalistes Phan Chu Trinh et Phan Boi Chau, très préoccupés par l’avenir de leur pays, ne s’en soucient guère.
28Cependant, parmi les élites autochtones, certains lettrés réformistes veulent vivre comme les Occidentaux et créent à Hanoi l’école hanoienne de la Juste cause (DKNT) en 1907. Cet établissement enseigne à des adultes des matières scolaires mais aussi des « sports » [37]. En Cochinchine à la même époque, Gilbert Chieu incite ses compatriotes à faire du sport afin de préparer l’indépendance [38]. Dans ce cas très précis, il recommandait de faire de la boxe anglaise pour résister aux Français. Une volonté réelle d’acculturation aux sports émerge parmi certaines fractions des élites qui pensent transformer leur pays en s’inspirant de la culture occidentale. Mais très rapidement, cette volonté se heurte à un refus de l’administration coloniale qui ferme l’école d’Hanoi et emprisonne Gibert Chieu considéré comme un propagandiste anticolonial.
29Ceci n’entrave pas pour autant la diffusion des sports occidentaux parmi les élites locales. Bien qu’elles ne soient pas conviées par les coloniaux dans leurs clubs, des membres des élites indochinoises créent leurs propres associations à l’image de ce que font les communautés chinoises ou hindoues de Saigon avant 1914 : l’Étoile de Giadinh ou les clubs de Travinh, Vinhlong et Tanan, sont les précurseurs annamites avant la Grande Guerre. Pendant celle-ci, d’autres sociétés apparaissent en Cochinchine et au Cambodge, fondées par des Cochinchinois ou des Annamites vivant au Cambodge. Il y a donc un vivier de sportifs autochtones très actif qui ne cesse de se développer et de structurer ses activités autour d’associations puis de compétitions. Les attitudes envers les pratiques sportives sont multiples, allant du rejet au désintérêt pour certains, de la curiosité et du désir d’imitation pour d’autres. D’autres enfin s’initient aux sports uniquement pour le plaisir du jeu.
30Cependant, il ne faut pas exagérer ce phénomène car les pratiquants autochtones sont toujours minoritaires et les Indochinois ne sont pas tous concernés par ces activités. Seuls les citadins disposant de revenus suffisants peuvent s’offrir ces loisirs occidentaux et donc se demander si ces sports sont intéressants ou essentiels pour modifier leur avenir. La très grande majorité des populations indochinoises ne se pose même pas la question de savoir si le fait de faire du sport est bon pour elle ou pour son pays, ses besoins vitaux plus urgents ne sont pas satisfaits et de loin…
Des motivations plus prosaïques
31Pourtant les sports se sont très vite développés dans les années 1914-1925 parmi les catégories urbaines indochinoises aisées. Certains y cherchent une reconnaissance sociale visible par le fait de faire du sport, signe d’appartenance aux élites [39]. Ils apparaissent alors dans la presse en chemisette et pantalon blancs, vêtus comme les Occidentaux qu’ils sont désormais capables de battre à leur propre jeu. Porter ces vêtements onéreux leur permet aussi de se distinguer des autres catégories sociales en Indochine. Entrainer son organisme deux fois par semaine dans un club privé, exhiber sa musculature et ses nouvelles compétences physiques au bord d’une piscine ou sur un terrain de football, sont des activités réservées à une minorité des élites occidentalisées qui agit ainsi pour se distinguer de ses compatriotes moins aisés.
32Cela permet aussi de côtoyer les Européens pendant les loisirs et de prolonger le sentiment d’appartenir aux élites qui dirigent l’Indochine. L’exemple est donné par et son épouse qui pratiquent le golf et le tennis à Dalat et inaugurent un stade olympique dans leur capitale à Hué en 1936. Les évènements familiaux du couple impérial (mariage, naissances) sont même l’occasion d’organiser des compétitions nautiques, des matchs de football ou de tennis pour leurs sujets.
33Cependant d’autres Indochinois souhaitent diffuser plus largement les sports pour des raisons sanitaires, afin que leurs compatriotes résistent mieux aux maladies. Des médecins indochinois font la promotion des sports comme le tennis ou le football dès le début des années 1920 : c’est le cas à Hanoi en 1921 lors de l’inauguration de l’École d’éducation physique de Nguyen Qui Toan avec le docteur Le Van Chinh [40] ou à Sadec (Cochinchine) où le docteur Pham Van Ngoi s’exprime devant une nombreuse assistance [41] et vante les mérites de ces pratiques ludiques. De nombreux praticiens indochinois sont alors persuadés que l’exercice est « le meilleur tonique et le préservatif le plus puissant contre la maladie [42] » et tentent de convertir le plus grand nombre à ce credo.
34Par ailleurs tous les Indochinois ne sont pas motivés par des considérations humanistes ; quelques-uns se rendent compte assez vite que ces nouvelles activités sont sources de profit. Le sport est une activité à la mode dans les années 1920 dans les capitales d’Indochine, ce qui permet de créer un nouveau marché de consommation pour ces loisirs : raquettes, vêtements de sport, ballons sont vendus par des commerçants et utilisés par les premiers champions annamites. La publicité s’empare de leurs noms et attire encore plus de jeunes vers ces compétitions.
Les sports, la politique et les Indochinois
35Faire faire du sport à leurs contemporains est le credo choisi par quelques Annamites pendant la Grande Guerre : le meilleur exemple est Nguyen Qui Toan qui ouvre une École d’éducation physique à Hanoi en 1918 et organise des cours d’éducation physique et des entrainements de football, de tennis et d’athlétisme.
36Dans l’ancien Vietnam, la diffusion des sports est assurée par certaines fractions des élites autochtones qui animent les Sociétés d’enseignement mutuel : elles font la promotion des sports pour moderniser la société [43], que ce soit sur le plan intellectuel ou physique [44]. Des sponsors annamites comme Truong Van Ben subventionnent aussi des coupes [45]. Des élites locales financent aussi des compétitions de tennis, de football et de cyclisme et la presse rend compte des exploits des premiers champions indochinois.
37Ces élites sportives revendiquent une égalité avec les coloniaux et manifestent donc cela en pratiquant les mêmes sports et en s’habillant [46] comme eux ; des matchs interclubs entretiennent cette fiction d’une égalité entre ces deux groupes et assez rapidement les vainqueurs des tournois de tennis sont Indochinois. Leur soi-disant faiblesse corporelle a laissé la place à des qualités physiques et tactiques leur permettant de rattraper puis de dépasser le niveau de jeu des meilleurs Européens. Leurs exploits sportifs sont parfois utilisés par ces élites pour justifier leur quête d’égalité civile et administrative avec les coloniaux.
38Dès 1918, la bourgeoisie annamite modérée regroupée dans le mouvement « Jeune Annam » utilise le domaine du sport à des fins politiques: « Faire du sport signifie être un peuple fort », « reprendre sa place parmi les nations les plus développées » ; le sport peut aider à la « régénération de la race » [47] lit-on dans les journaux soutenant « Jeune Annam » [48] ou bien encore « développer les qualités viriles (de) ceux que la nature a fait faibles » [49]. Ce qui signifie concrètement diffuser le tennis et le football parmi les élites de Saigon et créer de nouveaux clubs et de nouvelles compétitions à l’échelle de toute la Cochinchine. Le conseiller colonial Nguyen Phan Long va même jusqu’à réclamer la participation des meilleurs sportifs indochinois aux Jeux d’Asie. Il souhaite que le nom Indochine soit connu partout grâce aux victoires sportives. Pourtant cette démarche ne vise pas à élargir le cercle des pratiquants au-delà des plus aisés et donc aussi souvent des plus occidentalisés. Bui Quang Chieu, chef du Parti constitutionnaliste (1926), ou le conseiller colonial Nguyen Phan Long n’y sont pas favorables.
39À la fin des années trente, suivant l’exemple des régimes d’extrême-droite en Europe, certains Indochinois revendiquent la supériorité du corps sur l’esprit [50], arguant du fait que les générations précédentes, guidées par les lettrés [51], sont responsables de la faillite du pays et de l’occupation étrangère. Nguyen Quang Tong voit le lettré comme un faible alors que « les terrains de sport sont des balances qui mesurent la valeur d’un peuple » ; la jeune génération fait des exercices physiques, tête et torse nus et répare la faute de celles qui l’ont précédée indolentes et endormies : « C’est là qu’on voit tout un peuple qui se réveille » ajoute-t-il.
40Au Laos voisin, alors que les habitants du pays étaient réputés pour être pacifiques et indolents, des altercations plutôt musclées se produisent lors de matchs de football opposant les autochtones et des joueurs annamites [52]. Le corps devient donc un moyen d’expression politique pour certains nationalistes laotiens qui s’en prennent physiquement à leurs adversaires afin de les battre sur le plan symbolique avant de les chasser réellement de leur pays.
41Des mouvements d’extrême-gauche entendent aussi utiliser les sports pour transformer cette fois-ci toute la société. Le plus actif est le Parti communiste indochinois de Nguyen Ai Quoc, en concurrence avec le mouvement trotskyste, La Lutte, à Saigon. Ces deux mouvements utilisent les sports, le football en particulier, pour entrer en contact avec les jeunes et diffuser leur propagande anticoloniale. Les déplacements hebdomadaires des équipes sont autant d’occasions de transmettre les directives du parti communiste vers les cellules locales et de créer un réseau grâce au sport.
42Le Parti communiste indochinois milite aussi pour la libération de la femme et ce dans tous les domaines, y compris dans le sport. Une nouvelle image de la femme est diffusée par le magazine féminin Phu Nu Tan Van, (Nouvelles des Femmes) [53]. Le journal insère des articles de femmes qui demandent à jouer au tennis. Mieux encore, en 1933 parait une nouvelle couverture dont certaines avec des photographies de femmes sportives.
3. Peut-on parler de phénomènes de résistance ?
43Une partie de l’élite lettrée refuse ce nouveau comportement qui vise à s’agiter en public, dans une tenue jugée anormale. Il s’agit du principal obstacle à la diffusion de ces activités parmi les élites urbaines selon Pierre Pasquier qui mentionne sans ambage la « répugnance de certains lettrés à s’associer à notre œuvre de régénération physique ». Le refus des sports est vu surtout comme celui de la colonisation par ce dernier ou de la modernisation par certains Annamites. Pour vaincre cette opposition, l’administration coloniale intégre peu à peu les sports dans ses prérogatives ; les nouveaux fonctionnaires annamites participent aussi à la diffusion des sports dans leur circonscription et viennent contrebalancer l’opinion des fonctionnaires traditionnels, souvent plus âgés qu’eux. L’administration coloniale et les monarques donnent comme consignes aux mandarins locaux de tout faire pour permettre aux Indochinois de créer des activités culturelles inspirées de celles de l’Occident.
44Se mène alors un combat d’arrière-garde entre des élites sinisées, souvent représentées avec des ongles démesurés, portant des vêtements amples et luxueux, relativement statiques, et une nouvelle génération de fonctionnaires en costume occidental, convaincue par les bienfaits des exercices physiques, dont le prototype est Bui Dinh Tinh. Ceci démontre que l’un des éléments du débat porte aussi sur la question du corps et du vêtement, des hommes et surtout des femmes. Il faut néanmoins plusieurs générations pour voir s’effacer cette élite lettrée qui incarnait le Vietnam d’avant la colonisation. La chose est entendue en 1944 au Cambodge quand le jeune roi Norodom Sihanouk convoque ses mandarins à une compétition de football au palais ; le monde a changé et les élites locales doivent montrer l’exemple aux populations rurales majoritaires [54] dans le royaume : les fonctionnaires apparaissent en short et chemise devant leurs administrés et se livrent en public à des exercices physiques, ce qui était impensable une génération auparavant.
45Parfois des mères de famille indochinoises refusent les séances de gymnastique ou d’éducation physique pour leur fille car elles considèrent que cette activité est dégradante : les séances se font devant des badauds qui observent les demoiselles, ce qui est inconvenant. Afficher son corps en public n’est pas du goût de tous, alors que le cadre semble tout à fait anodin puisqu’il s’agit d’exercices physiques scolaires. Face à la révolution des mentalités qui est imposée par l’institution scolaire, une partie de la société s’insurge contre cette « exhibition » forcée.
46Dans les années vingt, des demoiselles de Hué refusent de faire les exercices d’éducation physique obligatoires ; elles peuvent se sentir réconfortées par l’attitude de leurs institutrices indochinoises qui ne sont guère plus motivées qu’elles. Celles qui s’y livrent les font contraintes et forcées et cette attitude résignée perdure encore quelques années. Pourtant, les rapports de l’administration sont nettement plus positifs dans la décennie suivante, ce qui tend à montrer que cette forme de résistance passive s’est estompée à la fin des années 1930 [55]. La presse coloniale diffuse alors des images de jeunes basketeuses en short, européennes ou non, sans que cela ne suscite plus autant de débats.
47Un autre aspect du sport pose problème : les femmes et demoiselles annamites n’apparaissent jamais bras nus ou jambes nues, même lors des travaux agricoles. Les vêtements traditionnels participent de cette démarche de protection du corps féminin. Or, tout cela a tendance à voler en éclat après la guerre quand des championnes européennes sont montrées dans la presse présentées en modèles aux jeunes femmes annamites désirant accéder aux mêmes loisirs. Elles doivent alors braver les interdits et essuyer les critiques de leurs proches, sans que cela ne les dissuade de jouer au football en short. Leur chevelure disparait sous un béret, donnant l’impression d’être des « garçonnes ». Ces pionnières sont peu nombreuses et les équipes de football féminin sont assez éphémères. Sans minimiser les aspects financiers qui ont dû jouer un rôle dans la disparition de ces équipes, les critiques qu’elles ont dû affronter ont sûrement eu raison de leur détermination.
48Dans le cas de l’Annam, si des femmes participent à des sports occidentaux, ce qui est très rare, c’est en tenue traditionnelle qu’elles le font : il en est ainsi du tennis ou du tennis de table dans les années 1930. Nous n’avons vu aucun exemple de joueuse indochinoise évoluant dans la même tenue que Suzanne Lenglen. Les interdits culturels, que les mères inculquent à leurs filles, portent donc aussi sur la tenue et persistent jusqu’à la fin des années 1930 pour les élites urbaines : les premières sportives annamites qui apparaissent en short sont des lycéennes jouant au basket. Pour les autres activités, cyclisme ou canoé, les demoiselles sont en pantalon ou portent l’Ao Dai, la robe traditionnelle au Vietnam.
49Mais la principale source de résistance à la diffusion des sports est venue des hommes indochinois car ils semblent perdre le contrôle sur leur épouse [56]. Certains Indochinois voient d’un très mauvais œil le fait que leur femme se rende seule à une activité sportive, prétexte à de la prostitution selon eux [57]. Ces critiques très acerbes s’ajoutent à des freins culturels et religieux et provoquent une faible participation des femmes vietnamiennes aux compétitions locales ou internationales alors que des Japonaises ou des Chinoises y sont présentes dans dès les années 1920 [58].
Conclusion
50Deux camps s’opposent en Indochine sur le fait de savoir si les activités sportives devaient être pratiquées par les populations locales et si les clubs devaient accepter aussi bien les hommes que les femmes. Ceux qui y sont favorables sont les hauts fonctionnaires coloniaux, quelques coloniaux progressistes et la plupart des membres des élites autochtones ; ceux qui s’y opposent sont la majeure partie des coloniaux et quelques lettrés annamites. Cependant, ce schéma n’est pas figé, car des fractions des élites locales ont été gagnées aux sports dans les années 1926-1945, au moment où certaines élites coloniales acceptaient de partager leurs loisirs avec les sportifs indochinois.
51La pratique d’un sport va au-delà de la recherche d’un bien-être individuel, des considérations politiques viennent se greffer sur ces activités ludiques. Le port du costume de ville ou de sport illustre bien les enjeux autour de la transformation d’une société qui découvre les sports, aboutissant parfois à une curieuse association entre la pratique des sports occidentaux et le port d’une tenue traditionnelle faisant fonction de tenue officielle. Pourtant, cette question du vêtement n’est jamais posée pour les hommes. Elle reste un sujet sensible, débattu aussi bien par les jeunes pratiquants que par leurs parents dès qu’il s’agit des femmes, comme si le football avait brisé un tabou. Certaines femmes ont osé évoluer en public en étant peu vêtue, en offrant au regard du plus grand nombre ce qui était réservé à leur époux et aurait dû rester dans la sphère privée.
52Il est évident que les sports occidentaux sont devenus des enjeux de pouvoir autant pour l’administration coloniale que pour les différentes fractions des élites indochinoises. Ceux qui ont été les promoteurs de ces activités physiques ont aussi été les acteurs des transformations culturelles majeures en Indochine car ils ont participé au développement de l’individualisme, au changement du regard porté sur le corps, à l’essor du féminisme enfin.
Mots-clés éditeurs :
acculturation, corps, élites, Indochine, politique des sports