Article de revue

Avant-propos

Pages 7 à 12

Citer cet article


  • Chassay, J.-F.
  • et Machinal, H.
(2015). Avant-propos. Otrante, nº38(2), 7-12. https://doi.org/10.3917/otra1.038.0008.

  • Chassay, Jean-François.
  • et al.
« Avant-propos ». Otrante, 2015/2 nº38, 2015. p.7-12. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-otrante1-2015-2-page-7?lang=fr.

  • CHASSAY, Jean-François
  • et MACHINAL, Hélène,
2015. Avant-propos. Otrante, 2015/2 nº38, p.7-12. DOI : 10.3917/otra1.038.0008. URL : https://shs.cairn.info/revue-otrante1-2015-2-page-7?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/otra1.038.0008


Notes

  • [1]
    Voir E. Després et H. Machinal, PostHumains, frontière, évolution, hybridité, Presses Univ. de Rennes, 2014, J-F Chassay et M-E Tremblay, Les frontières de l’humain et le posthumain, UQÀM, « Collection Figura », 37, 2014, Claire Larsonneur, Arnaud Regnauld, Pierre Cassou-Noguès, Sara Touiza (eds.), Le sujet digital, Les Presses du Réel, 2015.
  • [2]
    On remonte souvent à la remarque de Foucault sur la possibilité d’une fin de l’humanité pour évoquer la génèse d’une réflexion sur le post-humain : « […] L’homme est une invention dont l’archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine. Si ces dispositions venaient à disparaître comme elles sont apparues, […] alors on peut bien parier que l’homme s’effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable. » M. Foucault, Les mots et les choses : une archéologie des sciences humaines, Paris, Gallimard, coll. Tel, 1966, p. 398.
  • [3]
    Neil Badmington, Alien Chic : Posthumanism and the Alien Within, London, Routledge, 2004 ; Rosi Braidotti, The Posthuman, Cambridge, Polity Press, 2013 ; Yves Gingras, Éloge de l’homo techno-logicus, Montréal, Fides, 2005 ; Dona Haraway, « A Cyborg Manifesto, Science, Technology, and Socialist-Feminism in the Late Twentieth Century », in Simians, Cyborgs and Women : The Reinvention of Nature, London & NY, Routledge, 1991 ; Katherine Hayles, How We Became Posthuman, London & Chicago, The University of Chicago Press, 1999 ; Thierry Hoquet, Cyborg philosophie. Penser contre les dualismes, Paris, Seuil, 2011 ; Dominique Lecourt, Humain posthumain, Paris, PUF, 2003, Cary Wolfe, What is Posthumanism ? Minneapolis, University of Minneapolis Press, 2010.
  • [4]
    Nous entendons ici par contemporain la période qui s’ouvre après les premières découvertes en génétique au tournant du XIXe et du XXe siècle.
  • [5]
    Bertrand Gervais, « Sommes-nous maintenant ?/Is it now ? Réflexions sur le contemporain et la culture de l’écran », http://oic.uqam.ca/fr/conferences/sommes-nous-maintenant-is-it-now-reflexions-sur-le-contemporain-et-la-culture-de-lecran

1 Transformation, mutation, métamorphose : des processus qui impliquent une forme d’évolution pouvant s’inscrire dans un continuum ou résulter d’une rupture. D’une certaine manière, toute l’ambiguïté du terme « posthumain » se trouve déjà exposée par les modes de transformation à l’œuvre dans l’imaginaire dès lors que les arts se mêlent des devenirs de l’humain que les progrès scientifiques permettent d’envisager sous forme d’expériences de pensée. Continuité ou rupture, cette tension a déjà été analysée dans plusieurs ouvrages récents qui traitent de l’imaginaire scientifique que le posthumain peut nous permettre d’anticiper [1]. La dichotomie s’inscrit également au cœur de la réflexion philosophique sur l’évolution de la nature humaine ou d’une éventuelle « essence » de l’humain que le post-humain pourrait impliquer. A la suite de Foucault [2], Lyotard, bien sûr, puis aussi de Dominique Lecourt, Yves Michaud, Thierry Hoquet, Yves Gingras, sans oublier Rosi Braidotti, Cary Wolfe, Dona Haraway, Katherine Hayles, Neil Badmington [3] qui, tous, se sont penchés sur les implications cognitives, psychologiques, sociales, politiques, philosophiques induites par les évolutions de l’espèce. Ces approches théoriques ont déjà fait l’objet d’analyses dans les ouvrages précédemment cités.

2 La présente livraison d’Otrante propose de prêter plus spécifiquement attention aux mutations des corps dans un processus d’évolution qui peut revêtir plusieurs formes et s’appliquer plus spécifiquement à un sens, un membre, ou bien à une entité dérivée d’un corps originel (avatars, clones, esprit numérisé etc). Les transformations s’avèrent souvent radicales, et en tout cas décisives. Dans chaque cas, le corps devient le siège d’une modification en profondeur que les arts entendent éclairer du feu de toutes leurs facettes réflexives. Reste à étudier ces modifications qui atteignent souvent les fondements de ce qui peut définir l’humain, voire l’humanité lorsque l’humain représenté est métonymique de l’espèce.

3 De tous temps, les figures de l’altérité, de la divergence et de la différence ont peuplé représentations et figurations du difforme ou du monstre, de celui dont l’apparence physique pointe d’emblée un écart, allant de la divergence à l’antithèse, par rapport à une norme. L’altérité se définit en effet nécessairement en opposition ou, tout du moins, en rapport à un ensemble de traits définis qui constituent la référence à l’aulne de laquelle « l’autre » sera catégorisé comme tel. L’altérité signale en ce sens toujours une opposition à la doxa sociale et reste donc une affaire de société.

4 Le corps individuel mutant est par ailleurs rarement représenté au singulier, même si la mutation peut rester individuelle. Mutation est souvent synonyme d’évolution au sens où l’espèce peut soit être amenée à se positionner par rapport à cet élément nouveau incarnant une différence, voire une altérité, que cristallise le corps mutant, soit être directement concernée par ladite mutation si cette dernière s’étend à l’espèce humaine. Dès lors, il n’est pas rare que les représentations de corps posthumains posent aussi la question d’une évolution possible de l’espèce qui implique souvent une réflexion politique et sociale.

5 Par ailleurs, si le corps a depuis l’Antiquité souvent été l’objet d’une mise en perspective du normé et du normatif par la figuration dans l’imaginaire d’un ensemble de dérivés et de variations à partir d’un corps censément normal, la période contemporaine [4] aura été particulièrement féconde en représentations de mutations qui ne touchent plus uniquement au corps. La révolution de l’informatique et du numérique, l’explosion des télécommunications et des réseaux ont profondément modifié notre rapport au monde et à autrui. Les écrivains et artistes n’allaient pas manquer une telle aubaine et nous verrons dans ce numéro d’Otrante que les mutations corporelles peuvent se doubler de diverses formes d’évolutions psychologiques et/ou psychiques, voire cognitives lorsque c’est l’esprit même qui se dissocie du corps auquel il était irrémédiablement associé depuis Descartes. Il s’agira donc aussi de se pencher ici sur les mutations plus spécifiquement liée aux esprits lorsque la fiction propose de les envisager comme un ensemble de données, des data codées que l’on peut dès lors faire « migrer » vers diverses formes de hardware où dans les arcanes de la toile et ses nébuleux espaces tels les « clouds ». Là encore, la fiction n’est pas avare en représentation de mutations possibles de l’espèce vers des subjectivités numériques et autres communautés définies par des capacités cognitives liées au code et au réseaux. Corps mutants ou esprits numériques, dans les deux cas, la réflexion sur la nature humaine s’inscrit souvent dans une perspective plurielle et collective ou le devenir de l’espèce humaine est en jeu.

6 Nous proposons donc d’envisager trois facettes distinctes d’une métamorphose vers des entités posthumaines. D’abord les transformations du corps, qu’elles soient effectives ou en cours de processus, feront l’objet d’une première partie. Nous nous arrêterons ensuite plus spécifiquement sur les mutations engendrées par l’essor de la « culture de l’écran [5] » et des réseaux communicationnels à l’ère du numérique, pour finalement réinscrire les mutations liées au technologique dans une perspective plus politique. Les futurs posthumains de l’espèce humaine sont en effet souvent caractérisés par un cadre dystopique et une dynamique temporelle qui aboutit au cataclysme et à la fin de l’humanité, ou du moins à une forme de représentation de celle-ci.

7 La première partie de ce dossier, intitulée « Corps transformés, corps en transformation » regroupe cinq textes. Le premier, d’Elaine Després, rappelle que si la vogue du posthumain dans l’imaginaire date de quelques décennies à peine, il existe quelques œuvres remontant un peu plus loin dans le temps : Limbo de Bernard Wolfe, publié au tout début des années 1950, mettait déjà en scène des corps prothésés dans un étrange univers social où le handicap est devenu la norme. Plus de Joseph McElroy, qui fait l’objet de l’analyse de Manuel Legault-Roy, raconte l’histoire d’un homme dont le cerveau a été extrait de sa boîte crânienne au moment de sa mort pour être connecté à divers appareils et mis en orbite sur une plateforme spatiale. À la suite d’un événement singulier, le cerveau commence à se souvenir de ce qu’il a été. Ce roman, publié il y a 40 ans déjà, présente une réflexion radicale sur l’identité et l’altérité. Si les romans qui traitent de mutations corporelles proposent souvent une narration marquée par une inquiétante étrangeté, il arrive que la figure du mutant se développe également dans un cadre grotesque. C’est ce qui se produit dans les textes d’Isabelle Boof-Vermesse (qui traite de trois romans américains de James Tiptree Jr., Ira Levin et Neal Stephenson) et de Jean-François Chassay (qui, lui, s’intéresse à deux ouvrages de la romancière québécoise Karoline Georges qui offrent deux lectures très différentes du mutant). De son côté, Marianne Cloutier nous ramène au réel puisqu’elle se penche plutôt sur une performance (une épreuve ?) artistique, alors que l’artiste Marion Laval-Jeantet se fait injecter par son partenaire Benoît Mangin du sang de cheval rendu compatible. C’est la frontière entre l’humain et les autres mammifères qui se voit ici remise en question.

8 La deuxième partie, « Information, communication et posthumanité », rappelle que la posthumanité est aussi liée aux transformations en profondeur de tous les aspects de la communication depuis les travaux sur la cybernétique après la Deuxième Guerre mondiale. Les quatre textes qu’on y trouve, de différentes manières, soulignent cette réalité historique. Laurence Dahan-Gaïda s’intéresse à un des textes qui composent Le jeune homme de Botho Strauss intitulé « La colonie ». Cette dernière se développe dans une société marquée par les nouveaux modes d’information permis par l’informatique de laquelle elle tente de se démarquer à sa manière. Mélanie Joseph-Vilain examine un roman de l’essayiste Ramez Naam, ardent défenseur d’une évolution posthumaine de l’espèce. Le « roman à thèse » qu’il publie, traitant de l’homme augmenté, est-il une simple transposition de ses essais et de ses conférences sur la société de demain qu’il envisage ? Tel est une des questions que pose cet article qui traite d’un roman où un groupe d’étudiants parvient, grâce à une drogue, à communiquer à la manière d’ordinateurs. Quant à Jessica Guillemette, elle s’attache à la lecture du roman de Richard K. Morgan, Altered Carbon, qui se situe dans un monde où il est désormais possible d’entreposer son esprit en cas de dégradation ou de destruction du corps, une autre manière radicale de changer les fonctions de la communication : l’esprit peut maintenant être transféré d’un corps à un autre. Claire Larsonneur, enfin, clôt cette partie avec un texte qui montre les similarités entre des textes de David Mitchell et de Jeannette Winterson à partir d’une question qui touche encore une fois la communication : que signifie faire place au numérique, au non-humain, dans une construction psychique ?

9 Les questions abordées dans ces différents textes, d’une manière ou d’une autre, ont une portée politique. On pourrait avancer cependant qu’elles sont abordées plus frontalement, en fonction de transformations sociales qui sont mis à l’avant-plan dans les quatre textes de « Utopie, dystopie et apocalypse ». Hélène Machinal ouvre cette dernière partie avec une lecture de trois fictions policières télévisuelles (Person of Interest, Flashforward et Torchwood) et un film (Minority Report) dans lesquels la place des réseaux transforme le rapport des individus au monde, notamment à la temporalité, et les propulse dans un univers où la paranoïa est presque une nécessité sociale – en ce sens, ces séries semblent continuer ce que la littérature américaine associée à la postmodernité a mis en scène, de manière prémonitoire, dès les années 1960. Arnaud Regnauld s’intéresse pour sa part à un roman de Ben Marcus, The Flame Alphabet, véritable roman apocalyptique dans lequel un énigmatique dispositif, le listener, s’avère indissociable d’un cadre métaphysique et d’une réflexion sur le langage qui est un des fils conducteurs de l’œuvre de l’écrivain américain. Quant à Megan Bédard, c’est à travers un jeu vidéo, la série Bioshock, qu’elle explore la figure du posthumain en revisitant les genres de l’utopie, de la dystopie et de l’uchronie. Le dernier texte enfin, celui de Pierre Cassou-Noguès, sert de conclusion et d’une certaine manière de synthèse, en ce qu’il reprend le terme posthumain pour en analyser de près les différentes définitions et réfléchir à ses différentes extensions.

10 Ce dossier marque une autre étape concernant les nombreux travaux qui animent depuis quelques années la communauté des chercheurs autour de l’imaginaire des cyborgs, du posthumain, des mutations et autres évolutions de l’espèce humaine – notamment des mutations génétiques – et plus largement des effets de plus en plus sentis des développements qui se sont faits à partir de la cybernétique. Il montre aussi le dynamisme qui se manifeste à propos de ces sujets dans la francophonie. Intitulé « Mutations I », ce dossier se veut en outre le premier d’une série où devraient être abordés plus spécifiquement d’abord les subjectivités numériques puis les mutations et autres contaminations liées à la biologie et à l’infiniment petit.

Description de l'image par IA : Dessin en noir et blanc d'une personne musclée avec un bras mécanique.
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Date de mise en ligne : 19/03/2025

https://doi.org/10.3917/otra1.038.0008