Mutation et adaptation dans Plus de Joseph Mcelroy
Pages 29 à 40
Citer cet article
- LEGAULT-ROY, Manuel,
- Legault-Roy, Manuel.
- Legault-Roy, M.
https://doi.org/10.3917/otra1.038.0030
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- Legault-Roy, Manuel.
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https://doi.org/10.3917/otra1.038.0030
Notes
-
[1]
N. Katherine HAYLES, « Narrating consciousness : Language, media and embodiment », History of the Human Sciences, 23, 3, 2010, p. 145.
-
[2]
Voir Céline LAFONTAINE, L’empire cybernétique : des machines à penser à la pensée machine, Seuil, 2004.
-
[3]
Joseph MCELROY, Plus, New York, Carroll & Graf, 1977, p. 108.
-
[4]
Daniel Jacques, La révolution technique, Montréal, Boréal, 2002 p. 72.
-
[5]
Céline Lafontaine, « Le corps cybernétique de la bioéconomie », Hermès, 1, 2014, p. 32.
-
[6]
Joseph MCELROY, Plus, op. cit., p. 24.
-
[7]
Id., p. 4.
-
[8]
Henri ATLAN, « Du bruit comme prince d’auto-organisation », Communication, 18, 1972, p. 22.
-
[9]
Heinz von FOERSTER, Understanding Understanding : Essays on Cybernetics and Cognition, New York, Springer, 2003.
-
[10]
Joseph MCELROY, Plus, op. cit., p. 16.
-
[11]
Joseph MCELROY, op. Cit., pp. 24-25.
-
[12]
Henri ATLAN, « Du bruit comme principe d’auto-organisation », op. cit., p. 29.
-
[13]
Joseph MCELROY, Plus, op. cit., p.131.
-
[14]
Norbert WIENER, Cybernétique et société : l’usage humain des êtres humains [1950], Paris, Seuil, 2014, p. 72.
1 Nous sommes dépassés.
2 En cherchant à faciliter son travail et à maîtriser l’environnement, l’humain a produit une technologie d’une efficacité redoutable. Si redoutable, même, qu’elle a non seulement produit des artefacts qui surpassent la force physique de ses créateurs, mais aussi d’autres qui atteignent presque ses capacités cognitives. Ironie du sort, la vieille quête de l’humanité visant à dominer la nature a si bien fonctionné, que le temps est maintenant venu de soumettre le dernier fragment de la création : la nature humaine.
3 En transposant ce désir de changement de l’environnement à l’humain, l’espèce ne trahit pourtant pas sa volonté de survivre, se caractérisant par une adaptation au milieu qu’il habite, un milieu qui, dorénavant, s’avère artificiel. Seulement, il apparaît que ce cadre, construit à l’origine à l’image de l’homo sapiens et de ses besoins, a lui aussi développé ses propres besoins dont nous ne pouvons plus assurer la maintenance. En suivant cette logique, les discours, prophétiques ou craintifs, entourant l’émergence prochaine d’une nouvelle espèce ne se construisent plus seulement sur un fantasme de perfectionnement et de dépassement, mais aussi sur un désir de perdurer face à un contexte qui demande une adaptation essentielle. À ce sujet, et pour expliquer l’angoisse émanant de ce projet, précisons que le travail sur la métamorphose de l’humain se révèle sensiblement plus délicat que celui touchant ce qui lui est extérieur. Cela entraine un lot de querelles éthiques, de discours alarmistes et d’expérimentations douteuses.
4 Le roman Plus de Joseph McElroy se situe au cœur de ces débats. Rédigé durant l’âge d’or de la deuxième vague cybernétique, en 1977, cette œuvre incarne de nombreux questionnements soulevés par cette science des systèmes. La narration se place au sein de la conscience d’Imp Plus, pour « Interplanetary Monitoring System », un être biotechnologique impliqué dans une expérience scientifique cherchant à exploiter l’énergie solaire d’une nouvelle manière. Ce projet, nommé « Travel Light » mise sur la construction d’un système auto-régulé capable, à terme, de reproduire le processus de photosynthèse. Sa conception repose sur un assemblage bioinformatique formé par un cerveau humain connecté à divers senseurs eux-mêmes liés à un ordinateur central. Pour les besoins de l’expérience, le cerveau est déposé dans un bain de nutriments et d’algues, qui sert de prime abord à maintenir l’organe en vie, mais visant aussi à encourager une hybridation entre les organismes. Si mutation il y eut, le résultat se révèle contre toute attente l’émergence d’une entité fragmentée, désorientée, mais consciente d’elle-même. Créature inqualifiable, se questionnant insatiablement au sujet de son statut ambigu entre objet et sujet, le récit de ce qui sera appelé par N Katherine Hayles un bildungsroman posthumain [1] relate la quête identitaire de cet être faisant face avec lucidité aux transformations qu’il subit.
5 L’épopée d’Imp Plus explore sa transformation progressive d’un état de matériau biotechnologique à celui d’entité capable de s’adapter au milieu hostile qu’on lui a imposé. Elle se construit autour de la tension entre ordre et désordre, essentielle dans les rapports aux processus d’acclimatation à l’environnement. Ces frictions entre structure et chaos mettent en lumière l’inadéquation d’une science visant à cartographier l’organisation qui sous-tend les processus, vivants ou non, rejetant ainsi la part de hasard inhérente à la formation et au fonctionnement des systèmes.
6 En ce sens, le contexte d’apparition et, peut-on dire, de production d’Imp Plus s’insère dans une vision technicienne de la société. Aux prises avec une lutte contre l’entropie, qui menace la marche inéluctable du Progrès, la technoscience semble vouloir imposer un déterminisme universel, s’appliquant aussi bien aux organismes artificiels que biologiques. C’est pourquoi Imp Plus, fruit d’un projet visant à rentabiliser l’énergie solaire à l’aide d’un matériau intelligent, inquiète lorsque l’on s’attarde à la composante principale de la plateforme d’expérimentation : un cerveau humain a été prélevé chez un homme condamné par la maladie. La transformation du corps en un objet malléable s’inspire en premier lieu de la cybernétique, science du contrôle et de l’information, qui a fissuré le mur séparant le vivant de l’inorganique.
7 Métamorphosé par la suite en organisme semi-artificiel, Imp Plus voit ses processus régulés au rythme des boucles de rétroactions imposées par l’ordinateur de bord. Cependant, en raison d’un événement imprévu, cet ordonnancement se fragmente et donne naissance à une intelligence qui cherche à déterminer son origine et son fonctionnement. Cet apprentissage laborieux en raison du contexte inhospitalier et particulier dans lequel il évolue provoque un bruit. Le mot doit être entendu ici comme une perturbation qui altère la communication, et joue un rôle majeur dans les changements qui affecteront Imp Plus. Le langage unique d’Imp Plus va subir de multiples phénomènes de parasitages qui modifient sa faculté à communiquer. En décalant l’horizon d’attente langagier, le travail du bruit sur les transmissions de la plateforme ainsi que dans la narration forme le fondement d’une poétique informationnelle inusitée.
8 Le processus d’adaptation physique d’Imp Plus à l’écosystème de la capsule est particulier. Celle-ci a été forgée pour être perméable et directement exposée au rayonnement du soleil. Cette agression constante de l’environnement forme une autre catégorie de « bruit » et oblige la créature à s’adapter à ces événements perturbateurs sous peine de périr. Nous utiliserons l’influence croisée de la cybernétique et de la biologie moléculaire sur l’évolution du concept de système, pour observer comment Imp Plus, considéré ici comme un système auto-organisé, intègre les assauts répétés de son habitat et complexifie sa structure interne et externe, ce qui lui permet ainsi de muter en un organisme en phase avec son milieu.
9 L’opération ‘Travel Light’ est portée par une vision techno-scientifique et libérale du progrès qui ne date pas d’hier. La fascination pour la technique l’emporte bien souvent, comme on le sait, sur les appréhensions qu’elle inspire. Cela s’explique notamment par ce fantasme selon lequel la science permettrait d’échapper à l’irrationalité humaine. On en retrouve des échos dans les fondements intellectuels de la cybernétique dès la fin des années 1940. Présenté comme une science de la communication et de l’automation, elle vise à l’origine à contrer l’entropie, vue à la fois comme un chaos informationnel et social, par l’amélioration des moyens de communication. L’idée générale pour mener à bien ce projet est de tabler sur les analogies possibles entre l’humain et les machines à communiquer, dont la coopération accrue permettrait d’endiguer, pour un temps, la dégénérescence informationnelle menant à l’entropie. Cette prémisse marque puissamment l’imaginaire scientifique, en théorisant un potentiel affaiblissement des frontières, jadis nettes, entre le vivant et l’artificiel. En s’immisçant au cœur des grandes sciences de la deuxième moitié du XXe siècle, biologie, informatique et sciences cognitives, le paradigme cybernétique a introduit une conception mécaniste du vivant et de la pensée [2].
10 Dans Plus, la composition disparate des éléments contenus par la capsule concentre cette vision. Le dispositif ne possède pas vraiment de hiérarchie et, de ce fait, cerveau, ordinateur, algues ou senseurs ne sont que des constituants d’un système servant à la réalisation d’un projet. Si l’on peut croire que la place du cerveau dans cette construction possède un quelconque statut, ce n’est certes pas l’intention de l’expérience : « He was expected only to react. Like the algae [3] ». Analogie étrange, qui place sur le même pied la machine cognitive et la machine cellulaire. Ce constat souligne l’ambition des nouveaux techniciens du vivant qui considèrent que ce phénomène fait partie d’un programme, analogue à ceux utilisés en informatique. La réification du vivant, qui repose sur l’hypothèse d’un déchiffrement de la machine génétique dans le but d’en prendre le contrôle, pose évidemment la question du sort réservé à l’homme lorsque la boîte de Pandore s’ouvrira. Ce questionnement revient à plusieurs reprises dans l’analyse que propose Daniel Jacques de la société technicienne :
La science ayant montré à la satisfaction de la grande majorité d’entre nous que l’homme n’est qu’un vivant parmi tous les vivants et qu’ainsi il n’échappe pas aux lois de la physique, il s’ensuit que l’on peut imaginer, en suivant un penchant qui nous est devenu naturel, que les dispositifs applicables à la maîtrise des choses serviront aussi à l’ordonnance des vivants, de tous les vivants sans exception. [4]
12 En naturalisant le travail de modification du vivant, la science provoque de plus en plus de questions éthiques, ce qui ne l’empêche pas de susciter l’espoir constant de mettre fin aux souffrances de l’homme. Ce constat devient évident lorsque l’on s’attarde à l’individu dont découle en partie Imp Plus. Destiné à mourir en raison d’un cancer, celui-ci se laisse convaincre par deux scientifiques de faire prélever son cerveau. Cette opération, présentée comme une manière d’abréger les souffrances de l’homme, prend plutôt place dans le cadre d’une expérience qui fera passer son statut de sujet à celui d’objet. Les justifications stériles qu’ils lui offrent ne servent en fait qu’à le convaincre que sans cette opportunité d’être « utile » par-delà sa mort, l’attente de son décès ne ferait que gaspiller de précieuses ressources.
13 La transformation des tissus organiques en objets manipulables et transformables par la science a un corollaire prévisible dans une société marquée par le libéralisme économique. De fait, selon cette logique, le vivant devient une ressource, matière capitalisable au même titre que les autres ressources dites « naturelles ». Le brevetage de gènes et de tissus pose ainsi les bases d’« un modèle de développement global qui repose sur le principe simple voulant que les organismes vivants représentent une source d’énergie renouvelable dont on peut économiquement tirer profit » [5]. Conséquemment, on comprend mieux le cadre idéologique dans lequel s’inscrit le projet « Travel Light ». Cependant, en dépit de l’assentiment de l’individu à participer à l’expérience, on peut questionner l’éthique scientifique encadrant le programme, puisqu’il s’agit de capitaliser sur le décès prématuré d’un homme pour des raisons économiques. Revenant en boucle hanter la conscience d’Imp Plus, les paroles moqueuses du corps scientifique paraissent cinglantes : « You don’t want to go on forever, do you ? » [6]. La réponse sera pourtant affirmative, dans une certaine mesure. S’il est possible de dépasser la sinistre finitude dont est affligée l’humanité, c’est bien grâce et par la science, même si cela implique de mourir pour renaître autrement. Mais comment au juste?
14 D’abord déployé pour partager diverses informations relatives au déroulement de l’expérience avec un centre de contrôle sur Terre, le langage utilisé par Imp Plus est pendant un certain temps calqué sur le fonctionnement de l’ordinateur. Chiffres, équations et informations très simples, les émissions provenant de la capsule sont paramétrées pour assurer un échange basique et régulé. En se basant sur une vision mécaniste de la pensée, l’analogie cybernétique entre le cerveau et la machine entremêle informatique et cognition, et considère l’intelligence comme un assemblage de capacités de calcul, de mémoire et de compilation d’information, éléments qui constituent l’horizon d’attente communicationnel entre CAP COM (le centre de contrôle) et IMP avant Plus. Les choses se gâtent pourtant dès l’instant où s’opère une désynchronisation entre la communication informatique et l’activité cérébrale de l’entité. IMP deviendra alors Imp Plus, entité mystérieuse qui forme le centre d’une narration énigmatique et désordonnée.
15 En paraissant surgir du néant, alors qu’il est impossible de déterminer son origine ou son adresse, la narration rend la compréhension du lecteur difficile. L’écriture, dénuée d’affects, se caractérise par une surabondance de termes techniques exclus du vocabulaire usuel des non-spécialistes (Concentration loop, optic stalks, grids, gradient, etc.), tout en étant formée de courtes phrases, peu complexes dans leur forme et qui se contredisent constamment. Cette utilisation maladroite du langage semble tâtonnante, d’autant que l’usage des mots constituant la communication ne paraît pas véritablement maîtrisé. À cet effet, plusieurs questions d’ordre métalinguistiques parsèment le monologue : « Imp Plus knew the word word and the word idea, but not what one was. » [7] Il se dégage du texte l’impression que cet être détient indubitablement un bagage cognitif et langagier dont les référents ont été coupés. Les connaissances, les mots et les souvenirs jadis acquis ne forment dans cette perspective qu’une source d’informations indécodables, autrement dit du bruit. Pourtant, ces objets linguistiques constituent l’unique matériel à la disposition d’Imp Plus, d’où l’emploi parfois étrange de mots et d’expressions. La naissance de cet intellect le situe dans un contexte de saturation informationnelle, ne permettant pas une adaptation progressive au langage. Il en résulte une cacophonie, un désordre entropique de la langue, faisant surgir des associations entre termes techniques et affectifs, observations et remémorations qui finissent par former la nouvelle forme de communication de cette créature cognitive.
16 En contrepartie, la communication, dans le récit, n’est pas restreinte au soliloque d’Imp Plus. Si celui-ci a une place primordiale, ce flux de conscience ne signe pas la fin des transferts entre la plateforme et le centre de contrôle. Ce dialogue entre Cap Com, Imp Plus et le Dim Echo va pourtant être ébranlé par le phénomène d’autonomisation de l’intelligence présente dans le satellite. Utilisant le matériel mis à la disposition de l’expérience, l’ordinateur et le cerveau correspondaient tous deux avec la Terre grâce au même réseau. Suite à sa mutation, incapable de contrôler ses mécanismes cognitifs et de faire la distinction entre les canaux de communication dirigeant l’information vers la Terre ou vers lui-même, Imp Plus commence à semer la confusion dans les transmissions. En monologuant, l’entité met en place une boucle de rétroaction où l’usage du langage, même imprécis, permet de réactiver certains souvenirs et sensations. L’échange ordonné et factuel est rapidement troublé par ce processus qui injecte des connaissances, des termes et des concepts divergeant du savoir technique attendu par les scientifiques en charge de l’opération. À ce sujet, le concept de parasite proposé par Michel Serres peut servir l’analyse du roman.
17 Dans son essai, Serres utilise la fable d’Ésope du rat des champs et du rat des villes dans laquelle un rat de maison invite un camarade campagnard à se repaître des victuailles du propriétaire de la maison dans laquelle il habite. Lors de leur festin, ils entendent un son qui signifie que le propriétaire s’approche et qu’ils doivent se sauver. Dans son analyse, Serres utilise la théorie de l’information pour présenter le caractère mouvant du concept de parasite dans sa relation au concept de bruit au sein du schéma communicationnel. Par exemple, les deux rongeurs mangent de la nourriture et font du bruit, ce qui dérange le propriétaire de la demeure et le prévient que quelque chose d’anormal va survenir. En se levant, celui-ci émet encore un signal qui vient interrompre le festin des rats et les avertit qu’ils doivent fuir. Pour Serres, le bruit est ce qui transforme la relation communicationnelle soit en informant le maître de maison du rapt de nourriture, soit en prévenant les rats qu’ils doivent fuir momentanément avant de reprendre leur repas ultérieurement. La nature de l’interférence permet donc de changer le rôle du parasite.
18 Dans le roman, cette opération de parasitage intervient en raison du monologue intérieur d’Imp Plus, qui insère des énoncés problématiques dans la relation entre le Dim Echo et la Terre. Les questions que se pose la créature viennent brouiller le partage d’informations attendues, tout en transmettant des données non conventionnelles aux observateurs, ce qui signale la présence d’un changement dans le déroulement de l’expérimentation. Incidemment, Imp Plus, en se libérant de l’automatisation des processus de sa pensée, devient apte à diriger partiellement le dialogue qu’il entretient avec Cap Com, communication à son tour encombrée par le Dim Echo qui continue ses transmissions de routine. Cette fois encore, comme le « bruit » causé par l’ordinateur rend difficile la relation entre Imp Plus et la Terre, il est réinvesti par la créature qui intègre, cognitivement le contenu de la machine. Le langage technique et les connaissances scientifiques inclus dans l’ordinateur servent à l’élaboration d’un système linguistique complexe donnant à Imp Plus la capacité de décrire puis de contrôler avec plus de précision les changements qui s’opèrent dans son organisme.
19 Ces relations ambiguës et mouvantes qui ordonnent et désordonnent la communication, instaurent un climat d’incertitude linguistique qui explicite l’inconfort vécu par cette subjectivité émergent au sein d’un dispositif appelé à n’être qu’une plateforme d’opération automatisée. L’élaboration de cette conscience non humaine place le lecteur dans une position de lecture inédite, dans laquelle un langage qui lui est familier revêt soudain l’apparence d’une langue étrangère, à la fois humaine, technique, et... autre.
20 Le concept de bruit, en quittant le domaine de la cybernétique pour migrer vers celui de la biologie moléculaire, a une incidence sur le développement physiologique lié aux mécanismes d’adaptation d’Imp Plus. Le projet « Travel Light », présenté comme la volonté de synthétiser différents composants pour forger une matière capable d’emmagasiner l’énergie solaire, présuppose que l’hybridation des matériaux se parachève par une homogénéisation du système en une corps stable. Cette vue de l’esprit conduit au développement que nous connaissons, en raison d’une méconnaissance des mécanismes de l’organisation du vivant qui empêche le déroulement prévisible de l’expérience.
21 La découverte et le séquençage de la structure physico-chimique de l’ADN ont créé l’espoir d’une connaissance complète de l’origine et du fonctionnement de la vie. Endossées par la biologie moléculaire, qui emprunte les théories et la terminologie de la physique et de la cybernétique, ces nouvelles recherches entendent mettre fin à la croyance au vitalisme et systématiser les processus du vivant. Les échanges épistémologiques entre la biologie et la cybernétique, se font à double sens, tant et si bien que l’étude des mécanismes de contrôle et des machines auto-régulées ont rapidement adopté la métaphore organique, comme l’expose le biologiste Henri Atlan :
[...] la science des machines artificielles elle-même est loin d’être close, de sorte que ce néomécanicisme ne consiste pas en un placage pur et simple de schémas mécaniques sur des organismes vivants, mais plutôt en un va-et-vient de cette science à la science biologique et vice versa, avec interpénétration et fécondation réciproque, dont les conséquences se font sentir dans l’évolution des deux sciences. [8]
23 Ainsi, grâce à cette nouvelle polysémie, les notions d’information, de message, de système et de bruit ont permis de discuter à la fois des mécanismes du vivant et des systèmes automatisés puis, éventuellement, de poser l’hypothèse d’un fonctionnement analogue, sinon symbiotique de ces deux types de structures. Imp Plus, comme on peut s’en douter, se présente comme l’incarnation même de cette hypothèse. Synthèse de deux systèmes organiques et d’un système électronique, son hybridité suppose que le fonctionnement de ses composantes hétérogènes se synchronisent pour assurer la subsistance de l’ensemble. Toutefois, dans le plan initial, cet état parcellaire ne devait marquer qu’un passage vers un autre état, où la fusion des composantes, telle qu’espérée par le plan préliminaire, permettrait l’émergence d’un matériau bioélectronique photovoltaïque. Dans l’idéal, cette matière devait posséder la capacité biogénétique du vivant, tout en présentant le caractère programmable du matériel informatique.
24 Paradoxalement, il semble que cette hypothèse trouve ses fondements dans une étrange inversion des principes qui caractérisent l’organisation du vivant : à savoir qu’un système auto-organisé complexe tend à s’adapter en augmentant son niveau de variabilité et non pas en se simplifiant. Pour atteindre ce résultat, ces configurations possèdent la capacité d’intégrer les perturbations causées par l’environnement dans leur fonctionnement puis de se réorganiser à un niveau plus élevé d’organisation. Théorisée d’abord par Heinz von Foerster [9] dans le cadre du développement de la cybernétique de second ordre sous le concept d’« ordre par le bruit », cette thèse sera reprise puis développée par Henri Atlan qui la renommera « auto-organisation par le bruit » dans son article intitulé «Du bruit comme principe d’auto-organisation», publié en 1972. Le postulat de cette théorie précise qu’au sein d’un système possédant au moins deux sous-ensembles communicants entre eux, de manière à bénéficier chacun des mêmes informations, faisant d’eux des copies, les agressions de l’environnement qui altèrent la fiabilité du transfert des messages réduisent la redondance et augmente la variabilité d’information disponible. Si la transmission n’est pas complètement interrompue en raison des ravages du bruit, le système continue à fonctionner, mais s’adapte et se diversifie.
25 Faisant fi de ces théories, le projet mise au contraire sur l’ambition d’ordonner le vivant, prévoyant une possibilité de programmer la machine cellulaire. À plusieurs reprises dans son monologue, l’entité fait état d’un certain conditionnement, une préparation à réagir et communiquer de manière automatisée, pour calquer ses comportements possibles sur le matériel informatique présent dans l’habitacle. « […] Imp Plus made use of the prepared orbital figures, breathed the in, breathed them out, had been briefed to recall those figures, relation to orbit, velocity, frequency. » [10] Lors de la « programmation » de la plateforme, le cerveau et l’ordinateur ont été connectés d’une telle manière que leur fonctionnement devint, pour un temps, symbiotique. Cependant, en raison du contexte particulier dans lequel évolue le satellite, recevant sans la médiation de l’atmosphère les radiations du soleil, ces assauts répétés du « bruit » environnemental produisirent une dégradation de la communication entre ces systèmes. Plutôt que de porter atteinte à la survie de la structure, cette action de l’imprévu permet aux deux ensembles de gagner en autonomie et ainsi de se distinguer l’un de l’autre.
[…] except the dim echo had felt familiar, and if it was not inside Imp Plus’s head because Imp Plus himself was not inside his head because he did not have a head, the echoing voice was still inside ; and was it then more familiar to Ground than Imp Plus was [11] ?
27 En différenciant les parts cognitive et informatique de son système, Imp Plus enclenche le développement d’une communication polyphonique mettant fin au monologisme. Sachant dès lors distinguer les messages émanant de sa conscience de ceux produit par la machine, cet être composite possède dès lors deux sous-systèmes non identiques, qui crée, traite et transmet de nouvelles données à l’intérieur du système. Mettant fin à la redondance et à l’immobilisme qui caractérisent l’ensemble au préalable, l’introduction d’ambiguïté procure une impulsion qui facilite l’adaptation de l’entité face aux bouleversements qu’elle subit.
28 Les agressions environnementales initient un nouveau phénomène, obligeant cette fois le système à s’adapter pour survivre. Compte tenu de l’impact des rayons solaires sur la capsule, se déclenche dans la population d’algues un processus de prolifération organique qui, dans le contexte particulier de cet environnement, fait fondre les distinctions entre les deux souches organiques. Toutes deux commencent à s’entremêler et à croître de manière désordonnées, de telle sorte que rapidement l’espace clos du satellite frôle la saturation. En raison de cette réaction imprévue, le système voit son fonctionnement désorganisé par cette mutation.
29 En ébranlant la stabilité du système, le forçant ainsi à réagir pour éviter la destruction, le bruit oblige Imp Plus à développer de nouvelles voies de communication entre les sous-systèmes pour faire face aux menaces extérieure et intérieure. Ainsi :
[...] on peut concevoir l’évolution des systèmes organisés, ou le phénomène d’auto-organisation, comme un processus d’augmentation de la complexité à la fois structurale et fonctionnelle résultant d’une succession de désorganisation rattrapée suivie à chaque fois de rétablissements à un niveau de variété plus grande et de redondance plus faible. [12]
31 Grâce à l’apparition de nouveaux agencements entre les composantes, l’homogénéisation des matières organiques fait miroiter la possibilité d’un nouveau mode de fonctionnement de cet être. En effet, par le partage des propriétés autrefois disponibles uniquement dans des modules particuliers, la refonte de l’ensemble en une entité plus complexe, dont les fonctions reposent sur des mécanismes décentralisés, permet à Imp Plus de modifier l’expression de la croissance cellulaire de manière à endiguer la menace pour l’homéostasie du système. Suite à l’interrelation mise en place entre les processus de la conscience et ceux du développement des tissus, un potentiel évolutif sans précédent advient : « Which was that with the help of the Sun, he could think his own growth [13] ». Cette capacité rend possible une harmonisation des trois sous-systèmes non pas au sein d’une relation mimétique et redondante, comme ce c’était le cas précédemment pour le cerveau et la machine, mais bien en regard d’un partage de l’information et des fonctions rendu fluide grâce à l’enchevêtrement des composantes.
32 Perçu en tant que système complexe, Imp Plus, grâce aux mutations successives de ses mécanismes internes, évolue d’une structure composée de plusieurs ensembles plus ou moins fermés et indépendants à une entité organisée pour répondre aux contraintes de son milieu et aux assauts de son environnement. Capable d’orienter son évolution cellulaire, cette entité forgée au cœur d’un chaos provenant à la fois de son organisation interne et de son environnement immédiat outrepasse la capacité du vivant à simplement s’adapter face au bruit en proposant une ontogenèse où le développement physique se moule à la formation cognitive. De ce fait, Imp Plus, ayant homogénéisé ses composants disparates, élabore une organisation consciente de son développement et de son fonctionnement.
33 Plus de Joseph McElroy fait état d’une valse-hésitation entre l’ordre et le désordre. Provenant de la volonté de contrôler parfaitement notre univers immédiat et interne, la société technologique semble vouer un combat, manifestement perdu d’avance, contre le hasard et le chaos. Le roman projette ce désir sur Imp Plus dont la confection se fonde sur la volonté de programmer le code génétique d’une création biotechnologique. L’expérience misant sur l’impact des radiations solaires, entend observer l’évolution d’une structure configurée pour muter dans un sens déterminé à l’avance, postulant ainsi un affranchissement de la contingence dans le processus de transformation du vivant, hypothèse dont la réfutation, nous avons pu l’observer, sera exemplaire. Sombrant progressivement dans la désorganisation la plus totale, l’expérience du phénomène d’entropie introduit une variabilité dans l’organisation de la capsule, révélant à la fois l’incroyable capacité du vivant à se transformer pour s’adapter à son milieu, mais surtout le potentiel créatif découlant de l’intégration de la contingence dans une organisation complexe. En se nourrissant d’imprévisible, le système présent dans la capsule connaît une évolution d’abord spontanée, puis dirigée vers l’accomplissement d’un fantastique pied de nez à l’ordre réducteur du déterminisme techno-scientifique. Imp Plus, ce fantôme dans la machine, évoque cette part d’indétermination, assumée ou non, permettant à tout système, aussi rigide qu’il puisse paraître, de sublimer le bruit pour en tirer une harmonie. Composition qui, dans le cas présent, tend vers la marche funèbre, car bien qu’Imp Plus se soit adapté à son milieu, il se présente aussi comme « un naufragé dans une capsule vouée à la mort », pour pasticher Norbert Wiener [14]. Devant l’impossibilité d’envisager le scénario d’un retour sur Terre, et face à l’effroyable solitude du vide intersidéral, Imp Plus ne peut qu’être anéantis par l’absurdité de son existence. Dans ce contexte et face à la vacuité de son périple, la décision de cette entité, si elle en est véritablement une, est de revenir à l’indifférencié et laisser l’entropie suivre son cours. La dissolution volontaire d’Imp Plus clos brutalement ce concert par un silence assourdissant.