Compte rendu

Claudette Fillard (Éd.) : Elizabeth Cady Stanton. Naissance du féminisme américain à Seneca Falls

Pages 129 à 131

Citer cet article


  • Zancarini-Fournel, M.
(2012). Claudette Fillard (Éd.) : Elizabeth Cady Stanton. Naissance du féminisme américain à Seneca Falls. Nouvelles Questions Féministes, . 31(1), 129-131. https://doi.org/10.3917/nqf.311.0129.

  • Zancarini-Fournel, Michelle.
« Claudette Fillard (Éd.) : Elizabeth Cady Stanton. Naissance du féminisme américain à Seneca Falls ». Nouvelles Questions Féministes, 2012/1 Vol. 31, 2012. p.129-131. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2012-1-page-129?lang=fr.

  • ZANCARINI-FOURNEL, Michelle,
2012. Claudette Fillard (Éd.) : Elizabeth Cady Stanton. Naissance du féminisme américain à Seneca Falls. Nouvelles Questions Féministes, 2012/1 Vol. 31, p.129-131. DOI : 10.3917/nqf.311.0129. URL : https://shs.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2012-1-page-129?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/nqf.311.0129


Notes

  • [1]
    Textes traduits et présentés par Claudette Fillard (Éd.) (2009). Elizabeth Cady Stanton. Naissance du féminisme américain à Seneca Falls. Lyon : ENS Éditions, 217 pages.

1On doit à Claudette Fillard et à Frédéric Regard qui assurent la coordination scientifique, l’une pour les États-Unis, l’autre pour la Grande-Bretagne, cette remarquable initiative qu’est la publication des fondamentaux du féminisme anglo-saxon. Dans cette série dirigée par Frédéric Regard et soutenue par la région Rhône-Alpes, dix volumes sont prévus, quatre sont déjà sortis : les livres sont traduits et présentés dans une véritable édition critique qui met à la disposition des lectrices et des lecteurs des textes difficiles d’accès pour un public francophone.

2C’est le cas de la remarquable édition établie par Claudette Fillard de certains textes d’une des pionnières du féminisme américain, Elizabeth Cady Stanton, animatrice de la première convention sur les droits de la femme à Seneca Falls en juillet 1848. Après une large introduction, les contextes de l’événement (pp. 15-36) et sa réception (pp. 165-179) sont soigneusement scrutés. Le choix des douze textes est guidé par la volonté de « donner à lire la maturation d’un mouvement et celle d’une conscience » et ils sont longuement présentés (pp. 37-88) avant d’être traduits dans une langue élégante et précise (pp. 91-163). Cet événement de 1848 fait l’objet de commémorations rituelles qui sont étudiées dans la dernière partie du livre sous le titre « Parcours de mémoire » (pp. 191-195). Un appareil de notes, un index et une chronologie détaillée complètent cette édition scientifique de premier ordre.

3Seneca Falls est une petite localité de 4000 habitants au nord-ouest de l’État de New York, que rien ne prédisposait à devenir le lieu mythique de naissance du féminisme américain. Ce lieu se confond avec la vie d’Elizabeth Cady Stanton qui appartient à une famille blanche privilégiée de la bourgeoisie de robe (son père est juge) dans un monde admiré par Tocqueville (La Démocratie en Amérique, 1840) où les rôles respectifs des hommes et des femmes sont soigneusement séparés en deux sphères, la sphère privée et la sphère publique. Les femmes sont des mineures juridiques, mais la religion tient un rôle fondamental en ses multiples affiliations. Les femmes s’impliquent dans de véritables croisades morales contre l’alcoolisme, contre la prostitution ou pour l’abolition de l’esclavage. Le rôle d’épouse-mère au foyer est exalté : Elizabeth Cady naît en 1815 dans une famille de onze enfants dont cinq moururent très tôt ; seules les quatre filles survécurent jusqu’à l’âge adulte. Le père ne se consola pas d’avoir perdu son dernier héritier mâle à l’âge de 20 ans : ce contexte familial explique la volonté de la jeune fille de faire des études et de s’impliquer dans des activités réservées aux hommes. Le premier texte traduit ici d’Elizabeth Cady s’intitule « Tu aurais dû être un garçon », citation de son père qui accepte mal les décisions de sa fille : aller dans un collège supérieur féminin, se marier avec Stanton un homme plus âgé, peu fortuné et militant dans le combat abolitionniste ; le voyage de noces se fit en 1840 à Londres pour assister à la Conférence mondiale pour l’abolition de l’esclavage. Elizabeth y fit l’expérience humiliante de voir les femmes, pourtant très engagées dans le combat abolitionniste, exclues des débats, ce qui rapprocha à ses yeux le combat pour la liberté des Noirs du combat pour la liberté des femmes.

4Épouse et mère de famille comblée par ses sept enfants, Elizabeth Stanton s’ennuie cependant à Seneca Falls où le ménage s’était installé en 1847. Nouant des relations avec des femmes de son entourage, elle fut la cheville ouvrière de l’organisation de la première convention pour les droits des femmes en juillet 1848 et devint une militante féministe rédigeant rapports, discours et conférences. En 1869, choquée par les droits accordés aux Noirs et pas aux femmes, elle créa avec son amie Susan B. Anthony, la National Woman Suffrage Association (NWSA), organisation non mixte consacrée aux droits des femmes. Elle continua inlassablement une carrière de conférencière jusqu’à sa mort en octobre 1902.

5Tenue dans la Wesleyan Chapel, construite par des méthodistes dissidents et lieu de débats et de libre parole, la Convention de Seneca Falls de juillet 1848 s’empara de la déclaration d’indépendance de juillet 1776 pour l’adapter à la cause des femmes. La Déclaration de sentiments et les Résolutions adoptées par 78 femmes et 32 hommes à Seneca Falls sont traduites intégralement dans le livre. On pense bien sûr à la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges de 1791, mais son influence directe n’a pu être prouvée. Il est sans doute plus juste de parler de l’importance des idéaux républicains des Pères fondateurs et de la connaissance de la langue et des textes juridiques qu’avait Elizabeth Cady Stanton. Elle demande le respect, l’égalité dans la différence, l’autonomie, les droits civiques et politiques. Ces droits avaient été précédemment évoqués dans d’autres textes, mais ce qui est nouveau c’est la systématisation et le lien tissé avec la situation juridique de la femme mariée. Elle s’attaque aussi à l’usage de la Bible fait pour justifier la domination masculine.

6La réflexion se radicalise dans un texte de 1850 qui, s’appuyant sur la lutte contre l’alcoolisme, propose d’accorder le divorce aux femmes mariées avec des alcooliques et même interdire à ces derniers de se marier. Avec parfois des accents xénophobes contre les immigrants récents, Irlandais ou autres. En février 1854, Elizabeth intervient devant le Congrès de l’État de New York : « Oui, Messieurs, dans l’Amérique républicaine, au XIXe siècle, nous, filles des héros révolutionnaires de’76 (1776), exigeons de votre part réparation pour les torts que nous avons subis – une révision de la Constitution de notre État – un nouveau code de lois. Permettez-nous donc, aussi brièvement que possible, d’attirer votre attention sur les incapacités juridiques qui pèsent sur nous (…) » (p. 149). Suit une longue liste de revendications qu’elle avance au nom de toutes les femmes parce que « les droits de tout être humain sont les mêmes, identiques pour tous » (p. 162) et termine par l’exigence de « justice et équité de votre part ».

7Le texte adopté en 1848 à Seneca Falls devint un événement national – ce qu’il ne fut pas au départ – à cause de son retentissement dans la presse. À sa suite, des conventions locales se tinrent annuellement dans d’autres États. L’action des féministes américaines connue en France fut célébrée en 1851 par les saint-simoniennes Jeanne Deroin et Pauline Roland (alors emprisonnées à Saint-Lazare) et il en fut de même en Allemagne et en Suède, « frémissements d’une sorte d’internationale féministe » écrit Claudette Fillard (p. 179).

8La Convention de Seneca Falls fut régulièrement célébrée aux anniversaires calendaires, en particulier pour le 40e en 1888, avec l’organisation d’une réunion internationale qui acta le mythe des origines « de la révolution des femmes ». Mais, à la fin de sa vie, les suffragettes américaines tinrent à l’écart Elizabeth Cady Stanton qui ne se contentait pas de réclamer le droit de vote, mais aussi le divorce, le droit pour les femmes de se syndiquer et le contrôle des naissances. En 1948, le centenaire fut célébré en grande pompe, puis ce fut le déclin avec l’apogée de l’idéologie de la femme au foyer dénoncée en 1963 par Betty Friedan qui inaugure la « deuxième vague » du féminisme américain. En 1980, le Congrès des États-Unis autorise la création d’un Parc historique national des droits des femmes et décide de restaurer la Wesleyan Chapel (devenue au cours du temps local commercial, puis laverie automatique), pour en faire en 1982 un lieu de mémoire avec visites touristiques guidées, l’année même où l’Equal Rights Amendment n’est pas ratifié au niveau fédéral : Claudette Fillard conclut pourtant de manière optimiste sur le poème de Walt Wittman pour qui l’histoire se projette dans l’avenir.


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Date de mise en ligne : 17/07/2015

https://doi.org/10.3917/nqf.311.0129