Article de revue

Entretien avec Isabelle Graesslé, une théologienne féministe du passage

Pages 110 à 125

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  • Pannatier, G.
  • et Rosende, M.
(2009). Entretien avec Isabelle Graesslé, une théologienne féministe du passage. Nouvelles Questions Féministes, . 28(3), 110-125. https://doi.org/10.3917/nqf.283.0110.

  • Pannatier, Gaël.
  • et al.
« Entretien avec Isabelle Graesslé, une théologienne féministe du passage ». Nouvelles Questions Féministes, 2009/3 Vol. 28, 2009. p.110-125. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2009-3-page-110?lang=fr.

  • PANNATIER, Gaël
  • et ROSENDE, Magdalena,
2009. Entretien avec Isabelle Graesslé, une théologienne féministe du passage. Nouvelles Questions Féministes, 2009/3 Vol. 28, p.110-125. DOI : 10.3917/nqf.283.0110. URL : https://shs.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2009-3-page-110?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/nqf.283.0110


1Isabelle Graesslé est titulaire d’une maîtrise de lettres classiques de l’Université de Strasbourg (1982), d’un Master of Divinity de l’United Theological Seminary, Dayton OH, États-Unis (1986), et d’un doctorat en théologie de l’Université de Strasbourg avec une thèse sur la rhétorique de la prédication (1988). Elle obtient le titre de privat-docent après avoir présenté une habilitation en théologie à l’Université de Berne, avec une thèse sur une « Théologie du passage » (2004). Au niveau des Études Genre, elle a en particulier été chargée de cours dans le DEA « Études Genre » des Universités de Genève et Lausanne de 1995 à 2002.

2Le parcours personnel et intellectuel d’Isabelle Graesslé est très riche et varié. Pasteure à Genève de 1987 à 2005, chargée de l’Aumônerie universitaire, directrice du Centre protestant d’études, puis responsable du Service de formation d’adultes de l’Église protestante de Genève, elle est en outre devenue pasteure agrégée en 2005.

3De juillet 2001 à juillet 2004, elle a occupé la fonction prestigieuse de modératrice de la Compagnie des pasteurs et des diacres, première femme à occuper ce poste depuis sa création il y a 450 ans par Calvin. Depuis le 1er novembre 2004, elle est directrice du Musée international de la Réforme à Genève (inauguré en avril 2005, prix du Musée 2007 du Conseil de l’Europe).

4Elle a écrit une soixantaine d’articles et plusieurs ouvrages (sur le langage religieux, la théologie féministe, l’interprétation des textes bibliques, des questions de théologie fondamentale, l’histoire et la culture protestantes, l’Église), le tout destiné soit au grand public, soit à des revues et ouvrages académiques. Voici quelques-unes de ses publications intégrant une perspective féministe :

  • « La théologie féministe en Suisse. Dialogue avec Ina Praetorius » (1996). Yearbook of the European Society of Women in Theological Research, 4, 116-128.
  • « Théologie et féminisme : de l’affrontement à l’embellie » (1999). Où va Dieu ? Revue de l’Université de Bruxelles, 1, 149-160.
  • Qui a peur des homosexuel·le·s ? Évaluation et discussion des prises de position des Églises protestantes de Suisse (2001) (P. Bühler, I. Graessle et C. Müller). Genève : Labor et Fides.
  • « Dieu masculin » (2002). In P. Gibert et D. Marguerat (dir.), Dieu, vingt-six portraits bibliques (pp. 113-122). Paris : Bayard.
  • « Vie et légendes de Marie Dentière » (2003). Bulletin du CPE, 1.
  • « L’ecclésiologie en héritage : de l’impasse au passage » (2003). Études Théologiques et Religieuses, 78 (3), 351-366.
  • Prier 7 Jours avec la Bible. L’Évangile de Matthieu (2007). Paris : Bayard.

5Votre parcours professionnel, intellectuel et féministe nous impressionne beaucoup, sentiment qui a été renforcé quand nous avons découvert plus précisément votre biographie et vos centres d’intérêt. Pour commencer l’entretien et vous présenter aux lectrices et lecteurs de « NQF », pourriez-vous exposer à votre façon les étapes importantes de votre parcours ? Ensuite, nous nous attacherons plutôt à votre féminisme.

6Aujourd’hui, je pense qu’il serait juste de définir mon parcours comme celui d’une privilégiée. Par rapport aux générations féminines qui m’ont précédée, je pense là à ma mère, à mes grands-mères, ou même par rapport à mon père, j’ai été incontestablement favorisée par les structures sociales des années 1950-1960, mais aussi par les choix éthiques de mon entourage familial – centrés sur la réussite personnelle autant que publique – pour donner le meilleur de moi-même.

7Ce sentiment de privilège provient d’un ensemble d’éléments, l’éducation ayant joué ici un grand rôle ; sans doute aussi ma condition d’enfant unique, ayant de plus bénéficié d’une formidable affection. Mes parents ont toujours fait montre d’une confiance absolue envers moi ; bien entendu, en contrepartie, il fallait que je donne le meilleur de moi-même, on n’aurait pas espéré moins, quoi que je fasse.

8Au fond, je réalise que malgré les a priori et les biais liés à la culture de mon époque (en gros la seconde moitié du XXe siècle), la transmission qui m’en a été faite a été assez légère. Rien ne m’a été imposé. J’ai pu m’épanouir selon mes aptitudes et mes désirs ; je n’ai subi aucune entrave m’empêchant de développer ce caractère rebelle par lequel on m’a souvent qualifiée – la rébellion revenant à ne pas accepter les compromis, les idées toutes faites, à ne pas accepter un fait parce qu’il est établi comme tel depuis des siècles. Il me semble avoir toujours intériorisé ce trait de caractère là, bien accepté par mes parents. C’est ce mélange à la fois de grande confiance, de grande affection et de grande attente à mon égard qui m’a permis d’être ce que je suis et de donner tout ce que j’ai pu donner jusqu’à présent.

9Pour le reste, j’ai suivi un parcours très classique au niveau de l’éducation, de l’apprentissage, de la réflexion. Ma route universitaire s’est révélée non linéaire mais assez complète. En 2005, lorsque j’ai été engagée par la fondation du Musée international de la Réforme pour en prendre la direction, six mois avant l’ouverture du Musée, je venais d’obtenir une réponse négative de la Faculté de théologie de Genève à ma postulation pour un poste de professeure ordinaire. J’étais arrivée au bout du cursus académique après un doctorat en 1988, puis une thèse d’habilitation en 2004. C’était presque trop beau pour être vrai, l’intitulé du poste coïncidait parfaitement avec ma formation, mon expérience et mes compétences. J’avais alors postulé, motivée par un réel désir professionnel, même si j’avais été tout à fait comblée durant mes vingt ans de pastorat. Il est vrai que les six ou sept années durant lesquelles j’avais enseigné dans les Études Genre m’avaient apporté beaucoup de satisfaction, tant au niveau de ma recherche personnelle que de la transmission de cette recherche ou de l’accompagnement des étudiant·e·s.

10Ces années m’avaient également permis de préciser ma pédagogie. Il me semblait en effet important, dans le cadre académique qui est celui des universités occidentales européennes, de développer un enseignement destiné non pas tant à transmettre du savoir qu’à transmettre une envie de penser par soi-même. Les cours, les séminaires que je projetais de donner auraient constitué une branche de l’arbre, le suivi des recherches des étudiant·e·s et doctorant·e·s en aurait constitué une autre.

11Ce concours universitaire s’est donc finalement soldé par une fin de non-recevoir. Pas étonnant lorsqu’on connaît le système de sélection et de choix, pas toujours lié aux personnes. Les raisons de ce que j’ai considéré ensuite comme un échec sont donc multiples et leur mesquinerie ne mériterait pas une ligne. Cela dit, si les questions de contenu n’étaient pas en jeu, encore qu’en théologie plus que dans toute autre discipline, les contenus reflètent des chapelles souvent hermétiquement fermées les unes aux autres, quelles étaient les raisons de ce refus ? Passons également sur les questions de personnalité, éminemment subjectives.

12Je pense après coup que mes présupposés quant à un enseignement vu comme une méthode – au sens premier du terme, de méta-odos, de chemin vers… – et non comme un savoir à acquérir, sont encore mal acceptés en théologie, du moins celle qui est conçue comme un enseignement de type universaliste. En effet, nous sommes encore régi·e·s par la loi de la spécialisation, mais il est à espérer que notre culture retrouve petit à petit l’esprit des encyclopédistes, dont chaque roue arrimée à la suivante donnait un sens à la route à accomplir…

13Même à me situer à contre-courant, c’est probablement ce régime « encyclopédiste » qui me convient le mieux : c’est ainsi que je m’explique le fait de ne jamais avoir vraiment réussi à me « spécialiser », si ce n’est à intégrer le plus possible les données de telle ou telle discipline.

14D’ailleurs, il me semble avoir encore envie d’élargir mes horizons épistémologiques, je me pense encore capable d’aller explorer d’autres rivages, notamment du point de vue de l’écriture. Peut-être, un jour, écrirai-je un roman. Ainsi tenterai-je une écriture romanesque probablement teintée d’énigme policière mais aussi de réflexion théologique, le tout lié par mon style que l’on dit parfois précieux – péjorativement, comme une femme du Grand Siècle ou mieux, comme un bijou ! Déjà du temps de ma recherche sur la rhétorique, en vue de ma thèse de doctorat, je pensais que le style est tout sauf une question de forme, d’esthétique, de décorum ; au contraire, le style porte l’idée, l’entretient ou la fait évoluer. J’ai souvent déclaré, sur le mode de la provocation certes, que je rêverais d’écrire de la théologie qui se lise comme un roman. Cela dit, je reste persuadée qu’une telle écriture est possible. J’ai dans mes tiroirs deux ou trois projets assez précis d’ouvrages qui seront également écrits et portés par un style. Professionnellement, je dirige un lieu culturel que je souhaite des plus ouverts, le Musée international de la Réforme, et mon soubassement d’intellectuelle s’enracine tant dans les lettres que dans la réflexion théologique. Arrêtons là le catalogue et laissons de l’espace à l’ouverture !

15Pourrait-on dire qu’un regard féministe transparaît de toutes vos activités, de votre envie de ne rien lâcher, de vous intéresser à tout ? Ce regard est-il une constante, une vision qui traverse vos différents domaines d’intérêt ?

16Oui, c’est une préoccupation qui m’a toujours habitée, même si je me sens aujourd’hui plus proche d’un féminisme de l’égalité que de celui de la différence, celui auquel je m’identifiais du temps de mes années d’études philosophiques et de réflexion existentielle exacerbée.

17J’avais alors 17 ans et j’étais tombée par hasard sur un magazine français auquel je me suis abonnée par la suite : la revue s’intitulait Mens(tr)uelles – avec le TR entre parenthèses – titre astucieux qui indiquait à la fois le féminin absolu, le pluriel relatif, le temps des femmes et celui de leur spécificité biologique. Je lisais chaque numéro avec délices.

18Mais à nouveau, si je reviens à mon éducation, la première réaction de mon père lorsque je lui ai annoncé ma décision de commencer la théologie après mes études de lettres a été : « Pasteur, ce n’est pas un métier pour une femme ! » Et en même temps, il ne m’a pas dit : « Je t’interdis de faire ça. »

19En ce qui concerne ma mère, son éventuelle interrogation doublée d’incompréhension pour ce choix théologique était moins marquée. Un tel choix ne devait probablement pas correspondre à son côté rebelle par rapport à l’ordre établi (y compris sur le plan religieux), côté rebelle dont j’ai finalement peut-être hérité ! Trop jeune au moment des Brigades internationales en Espagne, celles dont Malraux faisait partie, elle avait 14 ans à ce moment-là, elle a souvent évoqué dans ses souvenirs ce désir profond d’aller s’y battre (si elle avait eu trois ans de plus), simplement parce que la liberté était bafouée et ne supportait aucun attentisme. Cela dit, avec ses velléités guerrières, ma mère était très différente de moi parce qu’en ce qui me concerne, je suis tout sauf belliqueuse, rebelle certes, prête à en découdre autour des idées, mais je ne supporte pas la violence. Quand elle était petite, les amies de ma mère la surnommaient « Général Ney », c’est-à-dire le second de Napoléon, celui qui était de toutes les batailles. Ma mère était comme ça…

20Alors que pour ma part, trop rêveuse, souvent décalée par rapport à l’accélération du temps qui passe, trop indépendante aussi, je n’aurais pas supporté l’armée et ses obligations, et si j’avais été un homme, j’aurais tout tenté pour ne pas y aller, sans doute aussi par souci idéologique, par conviction, par négation des qualités dites « masculines » et donc guerrières, par refus aussi d’entrer dans un éventuel cycle de violence. Je ne dis pas que je ne traverse pas des moments violents, on les vit tous et toutes. Je pense qu’il faut tout faire pour les éviter.

21J’ai grandi avec des parents assez âgés, à une époque à la fois encore très marquée par la culture patriarcale qui régit nos sociétés mais déjà ouverte aux voix existentielles de la différence. En même temps, lorsque, très jeune, j’ai tenté de résister aux schémas patriarcaux, mes parents se sont adaptés à ce refus. Après avoir exprimé une voix androcentrique classique, mon père était le premier à assister à tous les cultes que je célébrais. Au fond, je crois que mon refus d’entrer dans ce qui, pour lui, correspondait à « la tradition » l’a soulagé, parce qu’il s’est alors senti plus libre d’y résister lui aussi, à sa façon.

22Je me souviens d’un cours en systématique que j’avais donné durant un semestre à Genève sur « La trinité envisagée dans une perspective féministe ». Qu’est-ce que signifie Dieu, le Père, le Fils et l’Esprit dans une perspective de théologie féministe ? À la faveur d’un séjour genevois, ma mère avait suivi l’un de ces cours. C’est un de mes très beaux souvenirs : ma mère, sagement assise sur les gradins d’Uni-Bastions, en train de prendre des notes, tout à fait intéressée, elle qui avait juste passé son certificat d’études et arrêté l’école à 14 ans !

23En remontant dans ma mémoire, je pense que déjà très jeune un sentiment d’injustice m’a habitée. Au fond, cette conscientisation de l’inégalité entre hommes et femmes m’est venue très tôt. Cela me rappelle ce dessin en noir et blanc qui montre des bébés : il y a une petite fille, elle a des couettes, ils ouvrent leur couche et puis la petite fille regarde le petit garçon et dit : « Alors, c’est juste ça qui explique notre différence de salaire ? » Ce dessin, de par sa simplicité et son évidence, m’a toujours beaucoup plu. De cette inégalité liée à la construction des genres, j’ai donc pris conscience très vite et j’ai eu la chance de pouvoir très tôt la conceptualiser, l’énoncer, tenter de mobiliser toutes les ressources intellectuelles possibles pour la contrer.

24Comment avez-vous pu la conceptualiser ? Et puis surtout, comment avez-vous combiné cette conscientisation et une formation en théologie qui, à première vue, ne paraît pas très ouverte à ces questions ?

25C’est vrai que lorsque je repense à cette période, je me vois entrant dans la recherche et les études théologiques avec vigueur et, paradoxalement, mettre en sourdine toute ma réflexion féministe antérieure. Comme si le monde avait alors cessé de tourner… Ça a duré quand même cinq, six ans, pendant lesquels je devais me trouver à l’aise dans ma bulle théologique. Elle a éclaté lorsque je suis partie aux États-Unis, grâce à l’enseignement donné là-bas et aux discussions avec les professeur·e·s qui, pour la plupart, avaient déjà accompli cette conscientisation des présupposés féministes et, plus encore, avaient réalisé la nécessité de l’intégrer à la recherche théologique.

26Avant mon départ, j’étais certes déjà fascinée par les portraits de femmes du passé. Cette réflexion était d’ailleurs présente dans les années 1970 aux États-Unis, notamment sous la forme que les historiennes américaines ont appelé la « her-story », c’est-à-dire pas seulement la his-story, l’histoire d’un point de vue masculin, mais l’histoire au féminin. C’est grâce à ces recherches que l’on a mis en évidence la figure majeure du christianisme durant les trois premiers siècles de l’ère chrétienne : non pas Marie, la mère de Jésus, mais Marie-Madeleine, la compagne de Jésus, en tout les cas la compagne dans les textes bibliques, canoniques, mais aussi dans tous les livres apocryphes et dans la piété populaire. Aux origines du christianisme, la Vierge Marie n’a donc pas eu d’importance ou alors très peu. Au Concile d’Éphèse, en 431, les rôles s’inversent, essentiellement pour des batailles théologiques masculines et la figure de Marie-Madeleine s’estompe…

27Les États-Unis m’ont permis aussi de découvrir qu’un nombre impressionnant de femmes ont jalonné l’histoire du christianisme et qu’elles avaient été passées sous silence dans les recherches antérieures.

28Après les États-Unis, y a-t-il eu d’autres moments qui vous ont marquée dans votre réflexion féministe ?

29Oui, à une époque beaucoup plus récente, la « Décennie des Églises Solidaires avec les Femmes » qu’avait lancée le Conseil œcuménique des Églises (COE) en 1987 fut également marquante. Ce Conseil rassemble une grande partie des Églises chrétiennes dans le monde, 350 Églises, exceptées les catholiques et quelques mouvements protestants très conservateurs.

30Cette décennie 1987-1997 des Églises solidaires avec les femmes ne concernait pas seulement les femmes dans les Églises, mais aussi les femmes dans la société. À Genève, comme dans beaucoup d’Églises dans le monde, a été créé un groupe « Décennie » pour tenter localement de voir comment provoquer cette fameuse conscientisation et faire évoluer concrètement la situation des femmes, au sein des Églises en particulier.

31Cinq ans plus tard, après une première évaluation, le COE s’est rendu compte que c’était surtout des groupes de femmes engagées dans les Églises qui essayaient d’améliorer, comme souvent, les choses. On était donc en train de passer à côté de l’objectif, c’est-à-dire la prise de conscience d’une déviance de l’ensemble des pratiques dans les Églises – la consécration (ou ordination) des femmes n’étant qu’un des éléments, bien sûr important, mais de loin pas le seul. Était aussi en jeu la discrimination dans les Églises, dans le christianisme, au niveau de la théologie et de son enseignement dans les facultés, sans parler de la solidarité avec les femmes dans la société. Le COE a alors décidé d’organiser une visite systématique de toutes ses Églises membres, spécifiquement de ses dirigeants – presque que des hommes – et d’envoyer des équipes de visite plus ou moins importantes selon la taille du pays, mais mixtes, c’est-à-dire avec des hommes, des femmes, des Blancs, des Noirs, originaires de pays riches et pauvres, etc.

32J’ai eu de la chance : la personne qui coordonnait ce programme de visites était une de mes amies. Elle a été la première femme laïque présidente de l’Église protestante de Genève.

33Si vous me le permettez, à nouveau une parenthèse personnelle : je crois en effet que ma prise de conscience d’une nécessaire implication féministe pour et dans l’Église et la théologie s’est d’avantage éveillée par des rencontres que par des lectures. Comme celle avec ma professeure de théologie pratique aux États-Unis, si sensible à une écriture théologique spécifique du féminin, ou avec cette amie du COE. La première fois que je l’ai rencontrée, j’étais pour le moins impressionnée de voir une femme incarnant à la fois autant d’autorité, de fermeté et de chaleur humaine. En termes d’image, c’était alors aussi cela, l’Église de Genève. Dans l’imaginaire collectif du protestantisme international, Genève, c’est quand même la Rome protestante !

34D’autres rencontres jalonnent ma mémoire, comme la première femme pasteure genevoise. Le Musée affiche son portrait dans sa salle du XXe siècle, et dernièrement, on nous a même fait don de sa robe pastorale : je ne sais pas ce qu’on en fera d’un point de vue muséographique, mais c’est très touchant. Elle avait passé 80 ans lorsque je l’ai rencontrée. Quand j’ai intégré la Compagnie des pasteurs, elle est venue me saluer avec chaleur, tout en me broyant la main ! Un monument qui ne s’était jamais mariée, qui n’avait pas eu d’enfants : du haut de mes 27 ans, je l’ai regardée avec beaucoup d’humilité et un immense respect. Elle a certainement joué un rôle moteur pour toutes les femmes qui, au milieu du XXe siècle, ont souhaité intégrer le ministère pastoral en se demandant si elles auraient la force, le courage et l’énergie de lutter contre les inévitables résistances. Pour les pasteures de ma génération, elle incarnait par trop une figure du passé pour fonctionner encore comme un modèle. Mais ces pionnières montraient simplement qu’il était possible d’occuper des postes à responsabilités dans l’Église. Au fond, avec ces femmes comme sortes d’icônes vivantes, le peuple protestant s’est rendu compte qu’il n’était pas saugrenu de voir une femme présidente d’Église ou pasteure ou théologienne…

35Durant la fameuse décennie et son programme de visites d’Églises, j’ai pu rejoindre quelques équipes : dans les années 1990, j’ai ainsi participé à la visite des Églises d’Australie.

36J’ai eu la chance en tant qu’étrangère d’intégrer des groupes de théologiennes aborigènes, qui, elles, menaient une réflexion très spécifique à propos de la relation entre spiritualité et culture locale. Ma présence a pu notamment favoriser la première rencontre entre le groupe « Décennie » local, qui n’était composé que de femmes blanches australiennes, et le groupe des aborigènes. Lorsque la rencontre a eu lieu, j’ai en quelque sorte fonctionné comme un bouclier de protection, physiquement, les aborigènes s’étaient regroupées autour de moi ! Bien sûr, il ne s’agissait pas de ma personne mais de ce que j’incarnais : une étrangère certes, mais venue d’un organisme qui les soutenait, les accompagnait, les reconnaissait dans leur différence.

37C’est au cours de cette rencontre, inénarrable, que j’ai entendu ces femmes aborigènes décrire le corps divin comme un corps de femme dont les veines rouges se profilaient au cœur de la terre ocre de leur pays. C’est là que j’ai entendu l’une des affirmations féministes les plus fortes : « We, the women, we are the key to open to the divine. » Le lendemain, mes collègues et moi furent accueilli·e·s par les pasteurs du lieu, des hommes au visage tout ridé par le vent et le soleil ; avec leurs chapeaux stetson, on se serait cru au fond du Far West – et sans doute l’étions-nous. L’un d’eux nous a apostrophé·e·s : « We never heard about this decade and after you will leave, we hope we won’t hear about it again. » C’est-à-dire « Nous n’avons jamais entendu parlé de cette décennie, et après votre départ nous espérons de plus jamais en entendre parler. » Après la force des femmes aborigènes, le choc fut important !

38Je me rappelle également avoir voyagé en Islande et en Norvège. Après notre passage, l’évêque du lieu, en tant que chef de l’Église protestante luthérienne d’Islande, a dû démissionner parce que – à la suite de la discussion entamée après notre visite et la loi du silence ayant été ainsi rompue – il a été reconnu coupable de harcèlement sexuel. En visite à Oslo – nous étions deux hommes et deux femmes, deux laïcs et deux pasteures – l’évêque d’Oslo ne s’adressait qu’aux deux messieurs, son regard glissant en quelque sorte devant ma collègue et moi-même. Tous ces détails en apparence minimes et pourtant tellement significatifs d’une mentalité ancestrale d’hostilité envers le sexe féminin, d’une peur du pouvoir potentiel des femmes, tous ces affects restent fermement accrochés à ma mémoire. Je me souviens aussi de ces protestantes de Bergen qui avaient organisé une célébration avec les deux premières femmes évêques de tout le luthéranisme. Juste après leur départ, des pasteurs conservateurs ont mis sur pied une cérémonie de purification du temple où avait eu lieu la célébration… il faut dire haut et fort ces réactions pour en dénoncer l’absurdité !

39L’Église reste donc encore un lieu où il faut lutter ?

40Bien sûr ! J’ai eu la chance au cours de ces dix ans d’essayer de travailler au corps l’Église locale, l’Église protestante de Genève. Lorsque j’ai été modératrice de la Compagnie des pasteurs et des diacres, c’est-à-dire la première femme à succéder à Calvin, cette fonction a été symboliquement très forte à assumer. Certes, j’avais constamment l’impression de vivre sous un projecteur et que rien ne me serait pardonné si je faisais une erreur. Je me surveillais tout le temps. La remarque de Françoise Giroud, selon laquelle l’égalité serait vraiment atteinte lorsqu’une femme aurait, autant qu’un homme, le droit à la médiocrité, est parfaitement exacte ! C’est d’ailleurs l’un des points d’accrochage à propos de la question de la parité : les hommes la refusent au sein des structures politiques ou sociales avec l’argument spécieux : « Mais nous allons avoir des femmes médiocres ! », alors que dans les assemblées politiques majoritairement masculines, il y a toujours eu de médiocres représentants. Mais ça, ça ne les effleure pas du tout.

41Justement, cette fonction de Modération n’est-elle pas la fonction la plus prestigieuse des Églises protestantes ?

42En préambule, laissez-moi vous dire que la notion de prestige n’est pas très protestante ! Quant à la fonction en tant que telle, elle n’a existé qu’à Genève, même si, sous d’autres termes, on retrouve ailleurs dans le protestantisme cette même idée d’une fonction de supervision théologique, pastorale et ecclésiale. Calvin définissait cette fonction comme celle du « pasteur des pasteurs », sorte de pasteur responsable de ses ouailles. C’est une fonction qui a toujours perduré depuis le XVIe siècle. De par la médiatisation de ma nomination et mes quelques compétences à parler en public, j’ai assumé une part importante de représentation, à la fois dans et hors l’Église. Cela dit, dans les institutions réformées, l’autorité n’est conçue que collectivement, elle n’est pas pyramidale comme dans le catholicisme. Cette autorité s’incarne dans le Consistoire, un parlement composé de deux tiers de laiques et d’un tiers de pasteur·e·s. Ce parlement délègue ses décisions à un Conseil exécutif. Dans les réunions de l’exécutif siège le modérateur/la modératrice. Lorsque j’ai d’abord été élue à la vice-présidence de la Compagnie par mes collègues, poste qui amène en principe automatiquement l’accès à la présidence ensuite, cela n’a pas fait l’ombre d’un problème. Cela dit, c’est intéressant à raconter parce qu’emblématique d’une action « au féminin », le fait que j’ai moi-même accepté d’être candidate à la vice-présidence en 1998 a été le résultat d’une réflexion collective féminine, voire féministe. À l’époque, nous étions beaucoup de pasteures, des femmes d’un certain caractère, qui d’ailleurs pour beaucoup d’entre elles ne sont aujourd’hui plus employées par l’Église genevoise (elles sont devenues pasteures ailleurs, voire ont changé de métier comme moi).

43Un jour, l’une d’elles a pris la parole avant la fin d’une assemblée durant laquelle le débat s’était révélé particulièrement difficile : « Je crois qu’il y a un malaise, car nous avons eu une discussion importante pour l’avenir de notre profession et pourtant aucune d’entre nous n’a pris la parole. » À la suite de l’analyse de ce « silence des femmes », y compris venant de pasteures expérimentées, il a été décidé de se réunir sans nos collègues hommes pendant une année. On se réunissait dans la même maison de paroisse et on se voyait à la pause. Nous avons tenté d’expliquer que ce temps entre nous était nécessaire, mais tant pour le modérateur de l’époque que pour plusieurs de nos collègues hommes, voire quelques femmes qui ne pouvaient tout simplement pas nous rejoindre, une telle décision demeurait inconcevable, soit parce qu’ils niaient le problème soit parce qu’ils le minimisaient.

44Parallèlement, nous vivions la fin de la Décennie des Églises solidaires des femmes. Avec tout le parlement de l’Église, nous avons fait voter des points qui, jusque-là, avaient été balayés d’un revers de la main parce que non esthétiques (comme le langage inclusif pour tous les documents officiels), ou passés sous silence parce qu’inimaginables dans un milieu ecclésial (comme la violence envers les femmes).

45Dans ce groupe de pasteures, nous avions décidé, ensemble, de promouvoir une femme modératrice, entourée également de plus de femmes dans le Conseil de la Compagnie. L’une d’entre elles m’avait alors sommée d’un ton péremptoire : « C’est toi qui devrait être candidate », ce à quoi toutes mes collègues avaient positivement renchéri. Aux élections suivantes, j’étais effectivement candidate à la vice-présidence. Il y avait manifestement une attente, une sorte de pression interne pour qu’une femme devienne modératrice, et j’ai été élue.

46Comment avez-vous vécu cette fonction ?

47La coutume veut que le modérateur envoie une lettre pastorale mensuelle à ses collègues. À l’époque venait de sortir le film Amélie Poulain et ma première lettre, en août 2001, s’intitulait : « Pourquoi je ne serai pas votre Amélie Poulain. » Je tentais, par la négative, d’indiquer deux ou trois éléments de mon ministère à venir : pas une maman, ni une infirmière, mais une sorte de Jiminy Cricket de la théologie et du pastorat ! Pour moi en effet, il y avait – et il y a toujours – certaines priorités essentielles à accomplir lorsqu’on est pasteur·e. J’ai beaucoup mis en avant ces notions de compétence, d’excellence, de passage qui me sont chères. C’était l’époque où la situation de l’Église protestante, qui, à Genève, est séparée de l’État, était financièrement difficile. Mon rôle consistait bien entendu à encourager mes collègues mais aussi à les aider dans le choix de leur offre spirituelle et théologique. Par ailleurs, comme tous mes prédécesseurs, j’ai vécu des situations difficiles, par exemple la gestion de conflits entre des pasteurs. Au fond, cette fonction a révélé des aspects de l’« autorité » que je ne pensais pas pouvoir incarner. Se retrouver au cœur de situations conflictuelles interpersonnelles, y compris lorsqu’elles sont recouvertes par des conflits idéologiques, me semblait terriblement plus difficile que de célébrer des cultes officiels, comme lors de la fête de l’Escalade par exemple, même si la cathédrale est, à cette occasion, noire de monde. Manifestement, ma façon d’exercer l’autorité a été vécue différemment que celle de mes prédécesseurs. D’une certaine façon, j’ai incarné une différence devenue possible, y compris pour les représentants des traditions qui n’accordent pas (encore) cette possibilité aux femmes.

48Est-ce que vous avez essayé de faire évoluer la vision des femmes, par exemple dans les cultes, grâce à cette fonction ?

49Honnêtement, je n’en avais pas l’espace – si ce n’est par une attention soutenue au langage, au renouvellement liturgique, à la nomination du divin, à l’émergence de figures bibliques ou historiques oubliées. En revanche, j’ai tenté d’être pasteure pour celles et ceux qui ne sont pas dans l’Église, qui ne sont pas déjà convaincu·e·s, j’ai tenté de répondre à des besoins spirituels auxquels manifestement l’Église ne répond pas. Si la vie ne m’avait pas conduite sur d’autres chemins, cela m’aurait intéressée d’imaginer un espace spirituel qui puisse répondre à de nouveaux types de spiritualité, tout en restant insérée dans la tradition protestante qui est la mienne. Je crois toujours que c’est possible, mais c’est une tâche probablement très rude à accomplir dans la situation actuelle. Toute Église est une structure lente, lourde, terriblement difficile à faire bouger, et plus encore en période de crise identitaire.

50En vous entendant parler de vos collègues femmes, nous nous sommes demandées quelle est la part des femmes parmi les pasteurs en place ? Nous avons lu que dans le canton de Neuchâtel – où l’Église est aussi séparée de l’État – le chiffre est actuellement proche de 50 % ?

51À Genève, elles représentent environ 35 %, un chiffre supérieur à la moyenne suisse, qui a tourné autour de 25 % ces dix dernières années. En ce moment, je ne connais pas le chiffre précis, car l’Église de Genève a beaucoup licencié, puis de nouveau engagé. Actuellement, il y a certainement plus d’étudiantes en théologie que d’étudiants, mais, au fond, c’est comme si les femmes pasteures continuaient à se mouler dans un moule traditionnel, tout simplement parce qu’il est trop difficile de bouger les structures. Faut-il attendre que le système actuel s’achève, comme un cycle arrivé au bout de son temps, pour que puisse surgir un autre christianisme ? Je suis persuadée que nous n’assistons pas à la fin du christianisme, nous vivons davantage l’un de ces moments de prise de conscience indispensable pour que d’autres modalités – voire des modalités très anciennes – puissent fonctionner. Par exemple un espace qui offrirait un lieu de spiritualité comme ceux qui existaient dans le christianisme du Ier siècle, qui pourrait laisser plus de place aux femmes.

52Est-ce qu’une vision féministe de la religion peut trouver sa place ?

53Cela exigerait un changement complet de paradigme, y compris dans toute notre société… On en est encore loin !

54De fait, j’aimerais idéalement que l’on arrête de faire de la sensibilisation à l’exégèse féministe, je voudrais que l’exégèse en général soit enseignée et que chaque professeur·e ait l’apport féministe en tête, en imaginant plusieurs lectures possibles d’un texte. Cela signifie que le mythe d’une étude « neutre » des textes devrait également tomber comme un fruit mûr : la lecture des grands textes est et reste totalement orientée, et cela, de tous les points de vue : à la fois de l’écrivain du texte de – 2000 ou + 300 ans, de la culture ambiante, de la personne qui lit ce texte. J’aimerais qu’un jour cette démarche puisse être transmise quelle que soit la personne qui enseigne. Par exemple, dans les années 1960, s’enseignait une lecture politique des textes bibliques ; dans les années 1980, on est passé à un engouement pour l’exégèse structuraliste, puis pour celle de la psychanalyse… Et ensuite, l’exégèse a carrément éclaté en de multiples approches.

55Quels messages faisiez-vous passer dans votre cours de DEA en Études Genre ?

56L’intitulé de mon cours « Femmes et religion » m’autorisait, thématiquement, à aborder plusieurs traditions religieuses selon les années. Mais à chaque fois avec les mêmes présupposés de départ : le constat d’un rapport ambivalent entre les femmes et la religion, le bilan des tensions créées au sein des institutions religieuses par la question, récente, de l’émancipation des femmes, et enfin le préjugé d’un lien particulier entre sexualité féminine et l’interdit du sacerdoce.

57La méthode se voulait plurielle, abordant tant les rivages de la sociologie de la religion et ses travaux sur l’inné/l’acquis de l’identité religieuse des hommes et des femmes, de l’ethnologie et ses travaux sur le corps féminin, de l’histoire et de sa quête d’une histoire au féminin, que l’étude des textes religieux eux-mêmes et l’histoire des religions pour son aspect comparatiste.

58Il s’agissait de comprendre les raisons de l’oppression et de la discrimination des femmes dans le domaine du religieux, en partant notamment des stéréotypes du féminin véhiculés par les religions, des peurs masculines, de l’expérience des femmes.

59Mon but enfin consistait à continuer le travail : celui de l’impact de la question du genre sur les études religieuses et la théologie. Que ce soit par la critique des traditions ou la reconquête d’une histoire perdue, il s’agissait de mettre en question un consensus académique ancestral. Que les Études Genre aient été condamnées par le pape actuel lors de ses vœux à la Curie romaine en décembre 2008 n’est donc pas étonnant en soi : une critique mettant en question une approche théologique vieille de quelques deux millénaires n’est effectivement pas très douce ni foncièrement tranquille et sans conséquences !

60Quelle est la place de la théologie féministe dans les Études Genre en Suisse et en Europe ?

61En Suisse romande, plus qu’ailleurs me semble-t-il, on assiste aujourd’hui à un véritable backlash. Les années 1990 ont correspondu à une sorte de glorieuse époque : chaque Faculté de théologie y allait de son cours ou de son séminaire féministe. Les francophones se joignaient aux Alémaniques, toujours très actives et, dans les colloques internationaux, elles cultivaient certes leur différence mais arrivaient à se rejoindre sur les grands principes. Aujourd’hui, l’espace de la théologie francophone ne s’intéresse plus réellement à l’aspect féministe, considéré au mieux comme une mode, au pire comme une passade.

62Comment expliquez-vous ce « backlash » ? En Suisse, les années 2000 sont plutôt celles du développement des Études Genre…

63Les intérêts de la théologie occidentale ont parfois rejoint les intérêts de la société en général, mais pas toujours. Les évolutions entre les deux sphères ont même connu des périodes d’antagonisme. Historiquement d’ailleurs, le féminisme est né avant la théologie féministe et les premières féministes dans les Églises n’étaient pas des théologiennes.

64Cela dit, si dans les années 1990 la théologie occidentale a découvert l’aspect académique du féminisme et les développements de ce qui s’est vite appelé « les théologies féministes », si elle a nommé quelques femmes professeures et intégré dans quelques-uns de ses cours et séminaires la notion de genre, les années 2000 correspondent au niveau du christianisme – et donc aussi de ses lieux du savoir – à un repli identitaire : avec la remontée des intégrismes, voire des fondamentalismes religieux, le sentiment d’une perte d’identité confessionnelle, les raidissements d’une nouvelle génération de dirigeants d’Églises, moins libre que les précédentes, les enjeux d’une nouvelle donne géopolitique et les angoisses liées aux effets d’une mondialisation chaotique, le savoir théologique subit la même ligne que les Églises et se replie sur ses antiques présupposés de neutralité. Toute différence – et en particulier celle du genre – se voit comprise comme une menace, une tentative de faire éclater le difficile équilibre d’une réflexion théologique qui se pense comme universelle et qui n’est que masculine, occidentale, nostalgique d’une ère de puissance définitivement dépassée.

65Nous vous voyons comme une passeuse, que ce soit dans votre plaisir à enseigner et transmettre une autre vision des choses, non seulement à des femmes qui ne sont pas théologiennes, mais aussi à la société civile, à des pasteur·e·s de terrain, ou dans un musée – lieu public. En quoi est-ce important pour vous, et en quoi avez-vous l’impression de pouvoir passer vos idées féministes ?

66Je crois que plus les années passent, plus cette composante féministe devient constitutive de ce que je suis. L’injustice liée au genre demeure, pour moi, l’une des plus grandes injustices au monde. Pour en sortir, il faut sans doute essayer de comprendre où s’origine cette fameuse peur ancestrale du masculin à l’égard du féminin. Les relations hommes-femmes, quelles qu’elles soient, relations amoureuses ou non, sont difficiles, c’est un fait. Et les acquis demeurent toujours révocables, y compris dans nos sociétés occidentales. En France, tous les trois jours, une femme meurt des violences exercées le plus souvent par un proche ; on en parle de temps en temps dans les médias, mais les courbes ne diminuent pas : ces femmes, peut-être vous ou moi demain, continuent d’être assassinées. Pour moi, c’est inacceptable. Cette transmission du féminisme passe par plusieurs éléments, par exemple par la formation que l’on peut donner, même minime, telles les conversations que j’ai parfois avec les femmes de mon équipe. Je ne me résous pas à cette inégalité au sens le plus large du terme. Une inégalité de sens, sociale, politique, etc. C’est la raison pour laquelle, dans ma réflexion théologique, j’ai développé la notion du passage. C’est vrai, j’aime beaucoup cette idée du passage !

67Mais au-delà des affects, si j’ai écrit une théologie autour de ce concept, c’est parce que je crois que nous sommes au seuil d’un passage fondamental, d’un moment charnière de l’histoire, en tous les cas de l’histoire du christianisme.

68Le contexte dans lequel se déploie le christianisme aujourd’hui, du moins en Europe occidentale, oblige à se poser la question de sa visibilité, de sa parole et de sa pertinence. À l’heure de la recomposition du religieux, il m’est apparu essentiel de travailler la matière « ecclésiologique » – c’est-à-dire concernant l’« Église » comme notion théologique autant que comme réalité sociologique – et de proposer, au moins comme hypothèse, un changement fondamental de paradigme ecclésial. Ce fut l’objet de ma thèse d’habilitation. Il s’agissait de mener une enquête sur les réalités actuelles comme sur les réflexions théologiques entamées au XXe siècle et de délimiter les nouveaux espaces à envisager : celui des frontières de l’Église, devant s’ouvrir à un entre-deux propice à l’émergence de nouvelles figures, celui du sens et de la fonction d’une communauté chrétienne, marquée pendant tout le XXe siècle par un conflit entre foi et religion, celui du renouvellement des images, de la mission, ou encore celui de la spiritualité. Bref, un immense tour d’horizon, nécessaire pour entamer en toute conscience un passage fondamental, de toute façon en train de se produire.

69Pour conclure, avez-vous un message à transmettre aux jeunes féministes ? Et vous-même, avez-vous des projets féministes ?

70Le message avec lequel je voudrais pour ainsi dire « secouer » toutes les jeunes femmes actuelles, féministes ou non, consiste à garder les yeux ouverts : ne vous endormez pas, aimerais-je leur dire, pas plus sur vos acquis que sur ceux de la société ! L’inégalité de genre reste imprégnée au tréfonds de notre société, comme une sorte de péché originel accroché à notre humanité, inégalité insupportable parce que fondamentalement injuste. À chaque génération, des femmes devront se lever pour dénoncer, proposer, avancer malgré tout.

71En ce qui concerne mes projets féministes, ils deviennent de plus en plus partie intégrante de mon activité de théologienne ou de directrice de musée. Dans les petits et les grands moments, les notions fondamentales que j’ai mentionnées dans cet interview (inégalité, peur, violence…) demeurent ancrées au cœur de mon activité.

72Lorsqu’en 2003, dernière année de ma modérature, en un beau dimanche d’octobre, nous avons dévoilé le nom de Marie Dentière devant le Mur des Réformateurs à Genève, c’était une victoire sur l’oubli, le mépris, l’envie aussi ! Cette grande lettrée du XVIe siècle, au parcours étonnant et au caractère bien trempé, dont la réputation avait été au mieux négligée, au pire salie par des générations entières, était enfin réhabilitée. Une universitaire américaine vient même de publier son œuvre en anglais.

73Dans cet esprit, je continue à travailler aux oubliées de l’histoire, par exemple avec la recherche que j’ai entamée en cette année du jubilé calvinien, sur « Les femmes de Calvin », autrement dit les femmes de son entourage. J’ai notamment mené une étude autour de la correspondance de Calvin avec Renée de Ferrare, corpus certes bien connu des spécialistes, mais dont j’ai tenté une approche rhétorique et littéraire. Un autre Calvin s’y dévoile, tout aussi intéressant que l’autre, celui de ses caricatures…


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Date de mise en ligne : 22/07/2015

https://doi.org/10.3917/nqf.283.0110