De la sociologie du travail aux Études Genre. Un hommage à Françoise Messant
- Par Magdalena Rosende
- et Patricia Roux
Pages 112 à 126
Citer cet article
- ROSENDE, Magdalena
- et ROUX, Patricia,
- Rosende, Magdalena.
- et al.
- Rosende, M.
- et Roux, P.
https://doi.org/10.3917/nqf.272.0112
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- Rosende, M.
- et Roux, P.
- Rosende, Magdalena.
- et al.
- ROSENDE, Magdalena
- et ROUX, Patricia,
https://doi.org/10.3917/nqf.272.0112
Nous avons donc saisi cette occasion pour la remercier de ses nombreux apports, au moyen d’une conférence depuis lors transformée, dans ce numéro, en un Parcours d’une forme un peu particulière. C’est aussi l’occasion de lui dire que nous nous réjouissons égoïstement quoique collectivement qu’elle soit à la retraite, l’année prochaine, afin d’avoir plus de temps pour faire des choses ensemble, élaborer des projets, monter des numéros de NQF et organiser des colloques tels que celui-ci, dont elle est, il faut le dire, la cheville ouvrière. Ce qui fait d’ailleurs de ce colloque un drôle d’hommage !
Le Parcours qui suit vous propose de retraverser à grands traits sa pensée, sa démarche et ses recherches, pour aller y puiser ce qui peut éclairer notre question du jour : la libération, ou plutôt la non-libération des femmes par le travail. Certes, depuis 1982 où elle devient assistante du professeur Alfred Willener qui enseignait alors la sociologie du travail, mais aussi la sociologie des communications et la sociologie de la culture, Françoise a eu d’autres choses à penser que répondre à cette question, d’autant qu’elle ne savait pas encore qu’il s’agissait de le faire pour aujourd’hui ! Néanmoins, en relisant ce qu’elle a écrit, il nous a paru possible de dégager des pistes allant en ce sens. Avec témérité, nous nous sommes donc permis d’aller farfouiller dans ses livres, ses articles, les interviews qu’elle a données aux médias, et même dans ses tiroirs pour y trouver quelques bouts de CV et conférences restées inédites. L’analyse que nous vous présentons sous le titre « De la sociologie du travail aux Études Genre » puise allègrement dans toutes ces sources, ce qui veut dire que notre texte est truffé de mots et de phrases entières repris des écrits de Françoise. Le montage de notre présentation est de notre entière responsabilité, il ne respecte pas la chronologie des écrits de Françoise, il met de côté toute une série de dimensions de son travail, et peut-être qu’il établit des parallèles ou associe des choses que Françoise n’aurait pas associées. Ce texte est surtout l’occasion de témoigner de son parcours intellectuel et féministe.
Du trotskisme au MLF
1En premier lieu, nous aimerions vous donner une idée d’où part Françoise lorsqu’elle entame ce qu’elle ne savait pas encore être sa carrière universitaire. Projetons-nous en arrière d’une bonne trentaine d’années, afin de comprendre son intérêt constant pour les rapports de classe et les rapports de sexe, un intérêt qui prend racine dans ses engagements militants – politiques et féministes. Ses premières dents, elle les fait chez les trotskistes, et sans doute que son passage à la Ligue marxiste révolutionnaire (LMR) n’est pas totalement étranger au fait que Françoise précise toujours d’où parle telle femme, tel homme : l’appartenance de classe détermine le sens des mots que les femmes ou les hommes emploient, et peut-être aussi leur droit respectif à la parole. Mais nous n’irons pas jusqu’à dire, par contre, qu’elle doit à la LMR sa position et sa trajectoire d’intellectuelle, ce que postule Pierre Jeanneret dans son Histoire du Parti ouvrier et populaire vaudois (1943-2001) ; il écrit en effet que Françoise Messant fait partie de ces universitaires qui « attestent le rôle exceptionnel qu’ont joué dans leur vie ces années d’un militantisme peut-être utopique, mais à coup sûr remarquablement enrichissant ». Enrichissant peut-être, mais contraignant par le virilisme que la LMR et ses leaders imposaient aux militantes. Ni les femmes ni les thématiques féministes telles que les pratiques quotidiennes, les relations amoureuses, les enfants, la division du travail, les espaces séparés entre engagement politique, activité professionnelle et vie privée, n’étaient prises en considération pour définir ce que devait être LE grand soir ! Comme bien d’autres femmes, Françoise ne l’a pas supporté, quitte la LMR en colère, et concentre tous ses engagements sur le Mouvement de libération des femmes (MLF) qui battait alors son plein et qu’elle avait investi dès ses débuts. Elle sera de toutes les luttes du MLF, qui marquent toujours aujourd’hui son positionnement et ses analyses féministes. D’abord secrétaire puis directrice de la Chambre de Commerce anglo-suisse de Lausanne, vivant tantôt en communauté tantôt en famille (avec son fils né en 1969) selon les moments, elle prend une grande décision en 1978 : elle part à Londres étudier la sociologie… Thatcher achève les derniers soubresauts du mouvement des femmes en Angleterre, le MLF lausannois met aussi la clé sous la porte : nous sommes au début des années 80, Françoise a repris des études de sociologie dans la Faculté des sciences sociales et politiques de l’Université de Lausanne (UNIL), et soutient en 1984 son mémoire, qui propose une lecture critique du concept de l’échange des femmes à partir de Claude Lévi-Strauss.
Le début des « Études Femmes »
2Femmes, cessons d’exister par et à travers les hommes, soyons libres, tel est le message que Françoise n’a cessé de porter dans les années qui suivent, des années de lutte, au sein de l’Université cette fois, pour mettre sur pied des cours et des programmes d’Études Femmes. À cette époque, donner un cours centré sur la situation des femmes était véritablement du militantisme, plus qu’aujourd’hui : l’Université n’accordait aucune légitimité au domaine, les femmes n’existaient qu’en tant qu’hommes comme les autres et étaient donc invisibles, d’ailleurs très peu nombreuses à des postes d’enseignement. C’est ainsi qu’en 1987 se monte un groupe « Femmes et Université », avec Françoise et notamment Silvia Ricci Lempen et Thérèse Moreau, pour ne citer que deux personnes que l’on retrouve aujourd’hui autour de la revue (ce qui n’est pas un hasard), Silvia comme membre du comité de lecture de NQF et Thérèse comme coordinatrice du numéro « Parité linguistique » sorti en automne 2007. Pendant l’année académique 1989-90, ce groupe organise un cours général public intitulé « Féminin-masculin », consacré à la situation et à « la place des femmes dans le savoir et la société ». Ce cycle de conférences se veut un lieu dénonçant les discriminations que vivent les femmes, ainsi qu’un espace de conscientisation, il contribue à visibiliser et faire connaître la recherche féministe.
3Les cours qu’on appelait alors « études femmes » étaient en effet rares et assurés par des personnes dont le statut était plus que précaire : Claire Masnata-Rubattel, qui a donné pendant plusieurs années le cours « Femmes-Hommes-Société », était privat-docent (donc quasi bénévole), et il en a été de même pour Françoise lorsqu’elle a enseigné l’« Analyse des rôles masculins et féminins dans le champ de la culture, de la communication et de la connaissance ». Précaires et n’échappant pas toujours au mépris que d’aucuns pouvaient afficher. Une petite anecdote à ce propos : c’était en 1992, Françoise avait proposé à la Revue suisse de Sociologie une recension critique de l’ouvrage de Marie-Agnès Barrère-Maurisson, La division familiale du travail : la vie en double. La recension a été acceptée, mais il lui fut demandé de renoncer au e final qu’elle mettait à auteure, « auteure » constituant un « néologisme » qui, « comme bon nombre de néologismes désormais en vigueur dans l’administration, ne contribue pas de manière décisive à l’enrichissement de la langue française » (courrier du 27 novembre 1992). Françoise répondit alors (courrier du 3 décembre 1992) : « Je tiens à l’usage du terme d’auteure ; je ne suis donc pas d’accord de le ‹ neutraliser ›. […] Je ne trouve pas qu’il discrédite ou déshonore la langue française. » Quelques jours plus tard (le 9 décembre), voici la réponse du directeur de la Revue suisse de Sociologie, Jacques Coenen-Huther : « En ce qui concerne l’usage de votre terme-fétiche, vous avez tout à fait raison : la langue française ne s’en trouve ni déshonorée ni discréditée. En revanche, nous nous retrouvons tous et toutes un peu ridicules. C’est ce qu’André Ducret a essayé de vous faire comprendre à ma demande. Il a bien fait. On dit que le ridicule ne tue pas. En tout cas pas d’un seul coup. Nous survivrons donc à cela aussi… Votre texte paraîtra prochainement. »
4Dans ce climat, on saluera ici la ténacité avec laquelle Françoise a été de toutes les mobilisations pour l’égalité à l’Université, par exemple en siégeant à la « Commission du rectorat pour les questions féminines » ou en négociant l’ouverture d’un bureau de l’égalité à l’UNIL, et de toutes les mobilisations pour l’institutionnalisation des Études Genre. Notamment, elle codirige en 1996 le DEA en Études Femmes commun aux Universités de Genève et Lausanne, et elle participe à créer le LIEGE en 1999 – on était dix alors – pour donner corps à l’une des revendications du mouvement de grève des étudiant·e·s et des assistant·e·s de l’UNIL qui voulait une chaire d’études féministes. Bien sûr, l’appellation « études féministes » ne passera pas la rampe, les autorités lui préféreront le terme « études genre ». Mais qu’à cela ne tienne, nous savions de quel sens les investir : comme le dit Françoise le 8 mars 1999, interviewée par Silvia Ricci Lempen dans le quotidien romand Le Temps, « cette nouvelle dénomination, c’est un cache-sexe [… qui] comporte une certaine ambiguïté, une édulcoration de l’objectif politique de départ. Mais il fallait dépasser un certain misérabilisme [attaché aux « études femmes »]. Et pour moi, cette approche reste féministe, parce qu’elle se base sur l’analyse d’une relation de pouvoir. »
5Entre-temps, Françoise était devenue professeure assistante en sociologie du travail en 1993, et en amont encore, elle avait soutenu sa thèse intitulée « La secrétaire modèle. Étude sociologique » en 1989. C’est de là que notre montage repart pour aborder la question de l’émancipation par le travail.
Métiers de femmes et division sexuelle du travail
6Secrétaire, c’est un métier dont on dit qu’il est « bien pour une femme », pour reprendre l’expression de Michelle Perrot (1987). Un métier que Françoise connaît bien de l’intérieur, puisqu’elle l’a exercé durant des années. Un métier qui présente, on va le voir, des similitudes avec une partie des tâches effectuées par les femmes dans la sphère dite privée, qui exige des qualités paraît-il éminemment féminines comme le dévouement, la discrétion, la précision, et qui n’offre guère de perspectives de promotion. Un métier qui permet aux femmes de travailler à l’extérieur du foyer, de rester « féminines » justement, et surtout de mener de front vie professionnelle et responsabilité domestique, sans devoir renoncer à l’une ou à l’autre.
7Dans le sens commun, les images qui collent à la peau des secrétaires sont plus négatives que positives. Tour à tour « deuxième femme › du patron », « archétype de ‹ femme-femme », « travailleuse aliénée » (1990 : 10), les secrétaires sont l’illustration même des métiers de femmes que produit la division sexuelle du travail. Commençons donc, avec Françoise, par examiner cette division, qu’il s’agisse comme ici d’une activité exercée majoritairement par des femmes, d’un métier masculin comme dans la recherche qu’elle a menée sur la vie des mécaniciens (Marti, Messant et Modak, 2005), du bénévolat (1992), du chômage (Rosende et Messant, 1996), de la flexibilité (1993a) ou encore du travail à temps partiel (1991a ; 1991b ; 1991c). Héritée de la révolution industrielle, la séparation des sphères du travail professionnel et de la famille a arbitrairement et hiérarchiquement assigné les femmes au « privé » et au travail domestique, et favorisé le monopole des postes de pouvoir par les hommes, les exemptant des tâches ménagères et familiales. L’une des conséquences de la division sexuelle du travail est la « contingence » de l’activité professionnelle féminine – phénomène largement décrit par Margaret Maruani, c’est-à-dire le fait que l’emploi féminin est aujourd’hui encore « perçu, par les femmes et par les hommes, comme […] n’allant pas de soi, comme un droit d’usage et non un droit acquis » (Messant, 1992 : 4). La division du travail rend compte de la force du modèle de la femme au foyer : même si ce modèle n’est pratiqué que par une minorité de femmes depuis des décennies, la plupart de celles qui ont un enfant se demandent, au moment de sa naissance, si elles ne devraient pas quitter leur emploi.
8Cette séparation des domaines du travail dit productif et du travail dit reproductif s’accompagne/se double d’une hiérarchie, les activités exercées dans le cadre de la famille, celles qui ne passent pas par le marché perdent leurs qualités d’activités « sociales » : elles deviennent des tâches ménagères. Quand bien même les tâches ménagères et éducatives, mais aussi celles de formation, sont essentielles à la survie de la société, elles ne sont toujours pas comptabilisées comme du travail. La séparation entre ce qui est considéré comme du travail et ce qui ne l’est pas est idéologique, car les domaines d’activités entretiennent des relations d’interdépendance. Prenons un exemple, les qualités que sous-tendent certaines activités non payées, comme le travail domestique, ne sont pas exclusives à une seule sphère, mais utiles et utilisées dans l’autre sphère, celle du travail salarié. Plusieurs recherches l’ont montré, le fait que ces aptitudes ne soient pas reconnues, qu’elles restent souvent invisibles, ne signifie pas pour autant qu’elles ne sont pas indispensables dans l’univers professionnel. C’est particulièrement vrai pour les ouvrières (Kergoat, 1982) et les infirmières (Kergoat et al., 1992), mais aussi pour les secrétaires.
9Du point de vue de Françoise, secrétaire est un « métier polyvalent qui requiert des qualifications de dactylo, de cadre et de femme » (1990 : 78). Outre le fait d’effectuer des activités techniques, de dactylographie, les secrétaires accomplissent des tâches qui présentent des analogies tout à la fois avec celles des cadres et des dactylos. Françoise observe ainsi qu’elles font un travail de classement et d’évaluation des informations, de rédaction de courrier, de préparation de dossiers, d’organisation de voyages d’affaires, de relations publiques, etc. Ce sont là des tâches qui exigent de faire preuve d’initiative, de responsabilité, de capacités d’organisation et de rédaction, c’est-à-dire des qualifications que l’on prête communément aux cadres. À l’instar des cadres intermédiaires, les secrétaires « n’ont d’autre fonction que celle de ‹ mâcher › le travail des cadres supérieurs » (1990 : 86). Mais à la différence de ceux-là, leur temps de travail est contrôlé et leurs possibilités de mobilité dans l’espace sont sérieusement limitées : les secrétaires sont d’une certaine manière attachées à leur machine. On leur attribue « une place qui limite leurs possibilités de se déplacer, de déambuler et donc de s’entretenir avec les autres, [une place qui] les empêche de se soustraire (…) au regard des hommes (…). Il s’agit bel et bien d’un contrôle sur les femmes ou mieux d’un contrôle qui vise à gérer l’accès des hommes aux femmes » (1991c : 50). Il s’agit notamment, pour le patron, de s’approprier « sa » secrétaire, et pas seulement son travail. Ceci se traduit par toute une série d’exigences souvent informelles, qui demandent aux secrétaires d’accomplir des activités s’apparentant « au rôle traditionnel des femmes dans la sphère [dite] privée » (1990 : 65) : recevoir et écouter, « servir l’autre, le protéger », « rassurer », « consoler » (1990 : 99), « servir le café, faire le ménage du bureau du chef, ou de la salle de conférence, […] arroser fleurs et plantes, […] rechercher activement un agenda perdu dans un aéroport, réserver des billets pour le concert », etc. (1990 : 105). Toutefois, dans l’analyse de Françoise, lorsque ces activités de service à autrui sont transposées au sein de l’entreprise, elles acquièrent un caractère propre : « Le rôle d’épouse de bureau n’est pas qu’un service personnel, individualisé, mais […] est indispensable, dans la situation actuelle, à l’entreprise, à son fonctionnement et à sa reproduction, […] il est inscrit dans sa structure formelle et informelle » (1990 : 98). Autrement dit, le patron ne peut se passer de « sa » secrétaire, c’est elle qui met de l’huile dans les rouages, qui fait en sorte que les choses tournent, qui est disponible et pleine de bonne volonté. Ce sont là des compétences attendues de la part des directions mais qui ne sont pas reconnues comme des qualifications – hormis la maîtrise technique du clavier, parce qu’elles sont acquises dans la sphère dite privée, dans le cadre de la socialisation familiale, de l’apprentissage du métier de « femme », et réactualisées à l’âge adulte dans l’exercice du travail domestique.
10Le point fort de l’étude de Françoise réside dans le fait de mettre au jour la nature des relations qu’entretiennent les secrétaires avec le supérieur hiérarchique, généralement un homme. Une fois encore, la convergence avec l’univers familial est soulignée lorsqu’elle observe que ces relations sont individualisées, qu’elles ont à la fois un caractère privé et informel. Pour reprendre sa métaphore, les secrétaires forment avec leur chef un « tandem ». « Le tandem secrétaire/patron, ce sont en quelque sorte deux personnes associées qui sont censées travailler pour le même objectif et qui sont en même temps dans une relation d’inégalité : si les deux pédalent, un seul conduit, l’autre a la liberté d’accélérer, ou de se laisser tirer, de freiner, voire, non sans risques, de descendre » (1990 : 52). Mais Françoise ne s’arrête pas là. Les secrétaires ont toutes quelque chose en commun, « c’est [d’être] l’emblème du cadre supérieur » (1990 : 46), car pour bénéficier des services d’une secrétaire qui vous appartient en quelque sorte, il faut occuper une position relativement élevée dans l’entreprise. En d’autres termes, la secrétaire « institue » (1990 : 50) le chef, un peu à la manière dont l’épouse « institue » le chef de famille dans le cadre du mariage. Plus encore, comme le mariage, le tandem est un support important à la carrière des cadres masculins. En clair, la secrétaire fait la « fortune » du cadre, et, comme l’écrit Françoise, « […] on pourrait dire que le mariage et le tandem sont tous deux, malgré leurs différences importantes, des institutions tendues vers un objectif qu’un concept anglais résume à merveille : ‹ Two person single career ›, en français, ‹ la carrière d’un seul à deux ». (1990 : 156)
11Un dernier élément doit être mentionné, il concerne la féminité attachée à ce métier, comme à bien d’autres métiers exercés majoritairement par des femmes. Françoise montre en effet que si la secrétaire peut avoir le sentiment d’être reconnue non seulement pour ses qualifications mais aussi comme personne dont les compétences relationnelles sont prises en considération, malgré les rapports hiérarchiques qui la lient au chef, elle n’en fait pas moins ainsi son « apprentissage de femme » (1991a : 100). Elle apprend un métier de femmes, et elle apprend à se conduire en femme dans un rapport de dépendance et individualisé, ce qui explique, aux yeux de Françoise, pourquoi les secrétaires n’ont jamais pu se constituer en collectif et exprimer des revendications collectives comme ont pu le faire les infirmières dont Danièle Kergoat et al. (1992) a analysé le mouvement. À ce point, il faut soulever la question de l’émancipation des femmes par le travail salarié. Du point de vue macrosociologique, la réponse de Françoise est claire. Elle estime en effet que dans l’univers des emplois de bureau, la division sexuelle et hiérarchique du travail sert de levier à divers processus sociaux : « Elle entretient la suprématie des hommes, elle accroît leurs chances de carrière, elle les met en contact avec des femmes, elle (re)produit les femmes en tant que femmes et travailleuses non qualifiées, elle fait de leurs qualifications des qualités féminines et des qualités des questions privées, elle est un obstacle à la solidarité de groupe des employés, elle participe à la reproduction de familles qui à leur tour produisent des employés. La division sexuelle du travail dans les bureaux empêche la prise de conscience des intérêts collectifs. Elle est un facteur de division entre les salariés. [Enfin] … elle permet aux cadres supérieurs d’accaparer ‹ individuellement › une partie des employées : les secrétaires qu’ils ‹ élèvent › socialement et qui deviennent de ce fait le modèle à suivre pour de nombreuses femmes cantonnées aux échelons inférieurs des emplois de bureau. » (1990 : 203)
Flexibilité et travail à temps partiel
12Bien que l’analyse du travail, du point de vue de son organisation, de ses divisions, de sa nature et de ses mutations, soit au cœur de la réflexion de Françoise, l’emploi et les conditions d’emploi figurent également au rang des thèmes qu’elle aborde sous différents angles. Elle s’est ainsi intéressée au travail à temps partiel, à la flexibilisation des horaires de travail et au chômage, par exemple. Ces formes d’emploi connaissent un développement important depuis les années 80, et leur analyse constitue par conséquent un objet incontournable de la réflexion sur l’indépendance et l’autonomie par le travail salarié.
13Ainsi en est-il de la flexibilité. Maître mot des entreprises depuis deux décennies, « formule magique qui permet d’exaucer tous les souhaits » (1993a : 74), ceux des employeurs comme ceux des salarié·e·s, moyen de « concilier » vie familiale et vie professionnelle, la flexibilité est au centre de plusieurs travaux de Françoise. De son analyse minutieuse, il ressort que la flexibilité n’entame en rien les rigidités du monde du travail, contrairement à ce qu’affirment de nombreuses voix, mais contraint encore davantage l’organisation de la vie quotidienne. Bien que la flexibilité prenne des formes multiples, Françoise s’intéresse tout particulièrement à la déréglementation du temps de travail et au développement d’emplois atypiques, tels que les contrats à durée déterminée, le travail intérimaire, « sur appel », à temps partiel. Un de leurs dénominateurs communs est en effet d’exiger « une disponibilité accrue, sans bornes pour certain·e·s, qui déborde sur le temps ‹ libre › et réduit d’autant une autonomie déjà fortement écornée » (2001 : 211-212). Mais surtout, la flexibilité ne touche pas la population de la même manière : « Les femmes apparaissent comme les principales victimes des politiques de flexibilité » (2001 : 212). Avec d’autres comme Kergoat et Maruani, Françoise démontre que « la flexibilité a une face cachée : la rigidité de la division sexuelle du travail et de l’emploi » (1993a : 85). En raison de leur association prioritaire à la sphère privée, c’est aux femmes qu’on attribue prioritairement les emplois flexibles, sous une forme particulièrement privilégiée en Suisse que Françoise a examinée sous tous ses angles : le travail à temps partiel.
14Dans sa perspective, l’emploi à temps partiel des femmes a profondément « accentué les différences structurelles entre l’emploi féminin et l’emploi masculin » (1991c : 46). En croissance continue depuis des décennies, le travail à temps partiel, « c’est un mode et un type d’emploi et c’est aussi un statut professionnel » (1991b : 168). Un emploi qui permet de maintenir « le mythe de la femme au foyer » comme modèle de référence et comme horizon possible, un statut qui s’inscrit dans la division sexuelle du travail et qui la renforce.
15Il faut dire qu’en Suisse, à la différence de la France, l’emploi à temps partiel des femmes est très développé : un peu plus de la moitié de la population féminine active sur le marché du travail est employée à temps partiel, et les 80 % des postes à temps partiel sont occupés par des femmes. Pour l’analyse, cette modalité de travail représente donc un laboratoire des conditions dans lesquelles les femmes parviennent à la fois à consolider leur insertion sur le marché du travail et maintenir leur pleine activité dans la sphère privée.
16Le temps partiel est une forme d’emploi atypique « fortement marquée par l’aspect contingent et aléatoire du travail féminin » (1991b : 164). Ceci se reflète très bien dans la façon dont les femmes pensent leur activité professionnelle : « Contrairement aux hommes, les femmes se posent constamment la question de la nécessité, de l’opportunité, du travail à l’extérieur du foyer » (1991c : 54). Bien qu’elles aient aujourd’hui des parcours professionnels beaucoup plus continus qu’auparavant, faisant moins d’aller et retour entre le foyer et le marché du travail, leur emploi reste suspendu aux exigences familiales, des exigences qui sont réellement vécues ou qui sont projetées comme devant nécessairement s’imposer un jour. « Travailler ou rester au foyer », telle est l’alternative à laquelle font face de nombreuses femmes à un moment ou un autre de leur vie. Pourtant, dans la réalité, le modèle de la femme au foyer est plus que désuet : la majorité des femmes ont un emploi, y compris quand elles ont des enfants. En entretenant ce modèle comme horizon toujours possible, on dénie donc la réalité, ou surtout, on lui donne un sens particulier : si les femmes travaillent, c’est qu’elles le veulent bien.
17Qui plus est, elles peuvent même rester des femmes, c’est-à-dire de bonnes épouses ou de bonnes mères, tout en travaillant : « De par son statut ‹ précaire ›, contingent, ‹ qui ne va pas de soi ›, le travail féminin rémunéré est doublement fonctionnel : il légitime l’institution familiale puisqu’il offre en permanence la possibilité, concrète ou imaginaire, d’une insertion prioritaire en son sein et, simultanément, il légitime les situations professionnelles discriminatoires des femmes dans le monde du travail puisque l’on considère qu’elles ont, toutes ou presque, et toujours, la possibilité de s’en extraire » (1991a : 93). Autrement dit, la pratique du temps partiel révèle la place respective que doivent occuper les femmes et les hommes : les femmes font un « travail d’appoint », et elles ne peuvent pas se passer des autres, ces hommes « pourvoyeurs de ressources » qui s’échinent, eux, au travail… Aujourd’hui encore cette fiction normative subsiste, tant du côté des salarié·e·s que du patronat. Par exemple, dans l’une des dernières études que Françoise publie, en 2005, avec Laurence Marti et Marianne Modak, les mécaniciens du Jura – mais moins les plus jeunes, réjouissons-nous – pensent d’abord le travail des femmes comme donnant accès aux loisirs, aux « à-côtés », il « constitue le moyen de se garantir l’accès aux vacances, à la voiture […], aux sorties, etc. » (2005 : 45). Du côté des employeurs, c’est la fiction de la « conciliation famille-travail » – si aisée à mettre en place pour les femmes et impensable pour les hommes, c’est bien connu – qui leur sert à justifier « leur besoin d’une main-d’œuvre à temps partiel, non qualifiée et mal rémunérée, en invoquant le rôle que les femmes jouent dans la sphère privée et leur soi-disant désir de s’y consacrer autant que faire se peut » (1991b : 164).
18Le postulat selon lequel les femmes auraient le choix entre « travailler ou ne pas travailler » permet donc de réaffirmer que leur place est d’abord dans la sphère privée. Dans ce qu’elle écrit au début des années 90, Françoise estime que « les analyses sur le temps partiel sont souvent contaminées par ce postulat. Lorsqu’il apparaît nécessaire que les femmes travaillent, on met l’accent sur les bienfaits du travail à temps partiel qui procure un emploi sans pour autant bousculer l’organisation de la vie privée, en particulier la répartition traditionnelle des rôles sexuels. Lorsque le travail féminin est jugé préjudiciable, on tend à considérer que, comparé au plein-temps, le temps partiel est un « moindre mal » puisqu’il permet aux femmes de se confronter au monde du travail, d’acquérir une certaine autonomie financière et de concilier leurs rôles privés et professionnels. » (1991b : 165)
19Prenant appui sur la recherche féministe qui analyse de longue date le travail à temps partiel, comme l’étude de Danièle Kergoat de 1984, ou sur les statistiques que recueillent des organismes tels que l’Office fédéral de la statistique (OFS), Françoise déconstruit l’idée de choix qui préside à la définition commune de l’emploi féminin, avec une vigueur à laquelle aucune ni même aucun de ses étudiant·e·s n’aura échappé. Si bien des femmes, quand elles en ont la possibilité sur le plan financier, ne « veulent » pas travailler à plein-temps, cela tient généralement à deux facteurs : le manque d’intérêt que présentent les emplois qu’elles ont occupés ou qu’elles peuvent espérer occuper, et la conception qu’elles se font, tout comme la société, de leur rôle d’épouse ou de mère – une mission impossible à tenir dans un pays qui a refusé à plusieurs reprises, par votation, d’abaisser la durée du temps de travail professionnel à quarante heures hebdomadaires (on en est à quarante-deux heures vingt…). Dès lors, comment peut-on impunément parler de choix ? Pour répondre à la question du jour, celle de l’émancipation des femmes par le travail salarié, mieux vaudrait parler de non-choix, comme le fait Françoise dans son analyse du métier de femmes qu’est le secrétariat, car si le temps partiel présente un avantage aux yeux des femmes, c’est plutôt « celui de ne pas avoir à choisir une fois pour toutes, entre ‹ avoir des enfants › et ‹ entamer un processus de carrière » (1990 : 153). Comme le secrétariat, le travail à temps partiel assure en effet « l’accès au tout puisque rien n’est a priori exclu : les enfants, le mari ou l’ami, l’indépendance économique de plus en plus indispensable pour les femmes et hautement valorisée de nos jours ; tout cela reste à portée de main » (1990 : 154). Mais le prix est parfois élevé, notamment pour celles qui ont des enfants en bas âge, qui ne « s’autorisent jamais à exister pour elles-mêmes » (1990 : 169), et qui sont nombreuses à connaître la fatigue physique et nerveuse, la culpabilisation (liée à leur activité hors du foyer) et la frustration (liée à l’absence de mobilité professionnelle).
20Des analyses de Françoise, il ressort que le travail des femmes n’est ni le résultat du processus de socialisation, ni celui du marché de l’emploi. Il est le résultat du système de genre, et, du reste, le travail à temps partiel en particulier est souvent vécu par les femmes comme « un pis-aller en attendant mieux » (1991b : 166) : le temps que les enfants grandissent, par exemple, que le nombre de crèches et d’infrastructures parascolaires augmente, que leur conjoint, le cas échéant, dégage un peu de temps pour s’investir davantage sur le plan domestique, ou tout simplement elles cherchent un emploi à plein-temps mais on le leur refuse. Dans ce dernier cas, le temps partiel est une forme de sous-emploi, mais en Suisse, ce n’est pas comme en France la raison majeure de l’extension du temps partiel. En effet, l’OFS (2005) estime à près de 16 % la proportion de femmes qui ont un emploi à temps partiel et qui, néanmoins, souhaiteraient travailler à plein-temps. Par contre, toujours selon les données de l’OFS (2006), plus de la moitié des femmes employées à temps partiel invoquent la famille comme raison expliquant leur mode d’emploi (par comparaison, c’est le cas d’un homme sur dix occupés à temps partiel). Autrement dit, même s’il est parfois, voire souvent, vécu comme un choix, ce qui aide bien, il faut le dire, à supporter une situation d’oppression, le temps partiel paraît surtout être une forme d’emploi des femmes qui préserve particulièrement bien le fonctionnement patriarcal du couple hétérosexuel et de la famille.
21C’est bien en ce sens que Françoise qualifie le temps partiel de « piège » : « le temps partiel des femmes vivant en couple a pour effet de rendre invisible à la fois le travail salarié et le travail domestique accomplis », et si les femmes se sentent piégées, c’est parce que « ni leurs tâches familiales, ni leur travail professionnel, ne sont reconnus pour ce qu’ils sont. Elles ne sont ni dans un monde ni dans l’autre, elles cumulent les désavantages des deux sphères alors que tout autour d’elles tend à leur faire croire qu’elles en tirent le meilleur parti. » (1991b : 168)
Les effets fort peu émancipateurs du travail à temps partiel et de la flexibilité
22Sur la base de ces réflexions, l’on peut dire que le travail à temps partiel, et plus largement la flexibilité du travail, ne sont pas synonymes de liberté, d’autonomie et d’indépendance financière pour les salarié·e·s, mais de contraintes supplémentaires. Les effets du travail à temps partiel et de la flexibilité paraissent bien peu émancipateurs. Le temps partiel, pour sa part, joue un rôle légitimateur essentiel de l’inégale répartition du travail domestique entre femmes et hommes. Largement réservé aux femmes, le temps partiel donne à croire qu’elles ont du temps libre, plus que les hommes, et masque ainsi encore plus leur investissement dans le travail domestique et le care (prendre soin et être à disposition d’autrui, enfants, malades, etc.). En outre, il divise les femmes : le fossé s’agrandit entre celles qui ont un emploi à temps partiel, souvent précaire et déqualifié, et celles qui ont un emploi à plein-temps, mieux qualifié, mieux considéré et leur octroyant plus d’indépendance, grâce à un salaire plein lui aussi, mais pas seulement : les femmes qui ont un emploi à plein-temps bénéficient généralement de meilleures prestations sociales, et donc d’un salaire indirect plus appréciable, leur travail est généralement plus valorisé et les met dans une position plus confortable pour négocier avec leur conjoint, comme avec leurs enfants le cas échéant, la répartition des responsabilités et des activités domestiques. Ce plus grand confort est toutefois très relatif : même si les statistiques indiquent une répartition un peu moins inégale dans les couples dont les deux partenaires ont un emploi à plein-temps, cette répartition reste très inégale.
23Plus généralement, la flexibilisation des horaires et des conditions de travail n’améliore pas non plus cette répartition inégalitaire des tâches et responsabilités domestiques et parentales, pas plus qu’elle ne contribue à diminuer les inégalités professionnelles entre femmes et hommes. Bien au contraire, la « dispersion du temps de travail » (travail du soir, travail du week-end, travail de nuit, etc.) a pour conséquence de renforcer le caractère contingent de l’emploi féminin. On l’a dit, c’est aux femmes que l’on propose des emplois à temps partiel. L’injonction sociale à la « conciliation » qui pèse sur elles, leur niveau de formation, l’écart de salaires entre les sexes, l’insuffisance des infrastructures pour la petite enfance, les horaires scolaires décalés et éclatés, la politique fiscale fondée sur le modèle de l’homme pourvoyeur principal des ressources du ménage, une durée du travail « normale » (plein-temps) supérieure à quarante-deux heures, tout le fonctionnement du système de genre, sont des éléments qui permettent de comprendre pourquoi ce sont les femmes qui font et feront le « choix » de travailler à l’extérieur du foyer en fonction des horaires du conjoint et/ou des horaires scolaires. Dans le contexte de déréglementation du temps de travail, on est en droit de penser que celles-ci travailleront encore plus souvent à temps partiel réduit, en fin de journée, durant le week-end, etc., bref dans des emplois atypiques.
24Par ailleurs, les emplois à temps partiel de courte durée, aux horaires très flexibles, représentent non seulement une contrainte supplémentaire dans l’organisation quotidienne mais, à la fois, confortent et encouragent l’hétérosexualité obligatoire et le mariage qui l’institue. C’est aussi en ce sens que de tels emplois réduisent l’autonomie des femmes. Notamment, assortis d’une protection sociale et de revenus réduits, ils accentuent la dépendance économique des femmes à l’égard d’un homme ou de l’État. Les études le montrent, les femmes sont davantage touchées que les hommes par les formes d’emplois flexibles et atypiques. Mais il faut aussi dire que l’égalité, s’il en est, est en train de se réaliser par le bas, le travail salarié des hommes devenant lui aussi de plus en plus précaire. À ce propos d’ailleurs, la perspective de genre est un outil précieux pour l’analyse globale des mutations du travail et de l’emploi, ainsi que pour comprendre comment la division sociale et raciale du travail s’articule avec la division sexuelle du travail, comme l’ont analysée Sabine Masson (2005) et Natalie Benelli (2007) dans leurs thèses respectives dirigées par Françoise.
Que faire alors ?
25Dans l’idée qu’on échappera difficilement au salariat et à l’exploitation dans une société capitaliste, pas plus que le patriarcat ne sera éradiqué demain dans un monde dominé par des hommes qui tiennent à leurs privilèges, que faire ? Nous avons cherché des pistes dans les écrits de Françoise, et sans du tout prétendre rapporter ici l’entier de ses idées ou de ses projets, nous vous en livrons quelques-unes pour conclure.
26D’une part, Françoise préconise à quelques reprises que la construction de l’égalité des sexes nécessite une réduction généralisée du temps de travail. En 1991 par exemple, elle conclut l’un de ses articles sur le temps partiel en disant que : « Tout porte à croire que seule une réduction du temps de travail pour tous, hommes et femmes, sera susceptible d’améliorer sensiblement la situation, en ouvrant la voie à une répartition plus équilibrée des tâches (et des gratifications) au travail, ceci au sein des deux sphères, privée et professionnelle » (1991c : 55). En diminuant le temps de travail hebdomadaire de tout le monde, on se donnerait au moins la possibilité que les hommes n’aient plus aucune légitimité à évoquer le « manque de temps » pour justifier qu’ils s’investissent peu à la maison, à leur grand regret disent-ils dans toutes les enquêtes. Ceci dit, la réduction du temps de travail n’est pas une garantie, on l’a vu en France avec les trente-cinq heures, et il faudrait l’assortir de conditions résolument contraignantes envers les hommes pour qu’ils ne puissent pas échapper à leurs responsabilités domestiques et ainsi freiner la logique « naturelle » de l’exploitation à laquelle les femmes sont soumises.
27Mais plus loin encore, Françoise estime qu’il est absolument nécessaire de continuer à lutter pour que les activités domestiques et citoyennes, non rémunérées, soient reconnues comme du travail et comme indispensables à la survie de la société. Il faut, dit-elle, « sortir de la logique qui fait de l’emploi l’élément déterminant, sur lequel se greffent toutes les autres activités (familiales, domestiques, associatives, etc.). […] quitter la logique de la conciliation car non seulement cette approche pose comme point de départ la recherche d’un aménagement boiteux par définition, mais encore et surtout elle pose le problème chez les femmes uniquement. […] Tenter de faire de la conciliation un problème qui concerne aussi bien les hommes que les femmes ne résout rien à notre avis. En effet, le problème est plus vaste, il ne s’agit pas seulement de demander aux hommes et aux femmes de trouver des aménagements qui permettent de mener à bien l’activité professionnelle et les activités ‹ autres ›. Le problème, c’est de mettre sur pied d’égalité l’activité rémunérée et les tâches hors travail, essentielles à la société et à sa reproduction. » (2001 :125)
28Par ailleurs, Françoise envisage l’espace familial non seulement comme le lieu de tous les maux mais aussi comme un lieu de solidarité, important dans le contexte idéologique actuel qui atomise les personnes au nom de la « liberté » individuelle. Ce regard transparaît du numéro de NQF sur famille et travail qu’elle a coordonné, avec d’autres, en 2004. Dans l’édito en effet, l’équipe estime qu’en considérant l’institution familiale uniquement comme un lieu où sont reproduits les rapports sociaux de sexe, on tend à occulter le fait qu’elle est aussi un « collectif […] où se déploient les dimensions non matérielles, affectives des rapports sociaux » (Bachmann et al., 2004 : 9), c’est-à-dire des liens auxquels on tient, des solidarités, essentiels à tout·e individu·e. Cette perspective questionne le modèle professionnel dominant qui se caractérise par une disponibilité totale pour le travail salarié, modèle sous-tendu par une figure masculine exemptée du travail domestique. A contrario, elle valorise le travail de care en tant que soutien à l’autre et opte pour qu’il devienne l’affaire des hommes aussi plutôt que pour le supprimer, tout en reconnaissant que la voie est étroite car le risque est grand que le travail de care pallie la suppression d’acquis sociaux dictée par les politiques libérales actuelles. Ce numéro de NQF nous engage à penser que la réflexion sur le care est intéressante du point de vue féministe, parce qu’elle « contient une dimension utopique », elle « casse [en effet] la logique économiste de notre société et réintroduit la dimension collective, bref re-politise le privé sans l’individualiser » (2004 : 10). Mais pour que tel soit le cas, il faut bien sûr que le care ne soit pas qu’une « affaire de femmes ».
Références
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Date de mise en ligne : 23/07/2015
https://doi.org/10.3917/nqf.272.0112