Article de revue

La réinvention de la sexualité chez les intersexes

Pages 49 à 60

Citer cet article


  • Jacquet, L.
(2008). La réinvention de la sexualité chez les intersexes. Nouvelles Questions Féministes, . 27(1), 49-60. https://doi.org/10.3917/nqf.271.0049.

  • Jacquet, Loïc.
« La réinvention de la sexualité chez les intersexes ». Nouvelles Questions Féministes, 2008/1 Vol. 27, 2008. p.49-60. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2008-1-page-49?lang=fr.

  • JACQUET, Loïc,
2008. La réinvention de la sexualité chez les intersexes. Nouvelles Questions Féministes, 2008/1 Vol. 27, p.49-60. DOI : 10.3917/nqf.271.0049. URL : https://shs.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2008-1-page-49?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/nqf.271.0049


Notes

  • [1]
    L’ISNA (Intersex Society of North America) est la première organisation d’activisme intersexe créée en 1993 : www.isna.org
  • [2]
    FTM : Female-To-Male ; FTX : Female-To-Non-Specific. Acronymes servant à désigner les personnes nées de sexe féminin se considérant respectivement comme des garçons ou comme étant au-delà du système binaire homme/femme.
  • [3]
    Sa taille totale est de 5 cm en érection mais, du fait de ma morphologie, sa longueur apparente est bien moindre, et, souvent, sa dureté n’atteint pas celle qu’on peut observer sur une verge en érection.
  • [4]
    Hypospade : ouverture du méat urinaire à un endroit autre que le bout du gland chez une personne considérée comme un garçon.
  • [5]
    http://www.ftmvariations.org (consulté le 3.12.2007).
  • [6]
    Sauf mention contraire, toutes les citations tirées de textes originaux en anglais sont traduites par nos soins.
  • [7]
    B-W : Bordet-Wassermann, principal test sanguin de dépistage de la syphilis à cette époque.
  • [8]
    Traduit par Curtis Hinkle et Lucie Gosselin.
  • [9]
    http://forum.ftmvariations.org/index.php?topic=189.msg29702#msg29702 (consulté le 13.11.2007).
  • [10]
    Sur la non-reconnaissance a priori d’un rôle sexuel actif, voir la thèse de médecine citée plus haut.
  • [11]
    Je ne m’étendrai pas ici sur les souffrances à long terme et les mutilations engendrées par cette norme sur les personnes intersexes (chirurgies multiples, dilatations du néo-vagin, expositions répétées du corps aux parent·e·s ou aux médecins).
  • [12]
    Le Fils du vent, voir la contribution d’Arthur Cocteau dans ce numéro. (N.d.l.r.)
  • [13]
  • [14]
    Tiré d’une conversation par messagerie instantanée.

1J’ai coutume de dire que le sexe, la sexualité sous ses diverses formes, est l’un des axes les plus importants de ma vie. J’ai été amené très tôt à m’intéresser à des identités et à des sexualités qui sortaient de la norme hétérocentrique de notre société, et à en parler auprès de mes camarades de classe. Jeune adolescent, j’avais déjà conceptualisé pour moi-même une identité trans’ divergente du schéma classique, me voyant comme un garçon homosexuel bien que né de sexe féminin.

2Découvrant internet à la fin de l’adolescence, j’ai développé un fort engouement pour ce médium. J’étoffai ainsi mes connaissances en matière d’identités et de sexualités sortant du schéma de l’« homme masculin hétérosexuel pratiquant la pénétration d’un orifice quelconque d’une femme féminine ». Ces connaissances m’ont permis d’appréhender le sexe et tout ce qui relève du domaine de la sexualité de manière non conventionnelle.

3Avec le temps, j’aurais pu imaginer avoir fait le tour de la quasi-totalité de ce que les êtres humains pouvaient érotiser et des multiples manières de concevoir les relations affectives, les identités et les façons de vivre son ou ses genres. Mais plus je parcourais internet, plus je rencontrais de nouvelles personnes de visu, et plus je découvrais de nouvelles identités et de manières de vivre. Ces découvertes m’ont amené plusieurs fois à reformuler la conception que j’avais de ma propre identité.

4C’est en 2002 environ que j’ai commencé à m’intéresser de plus près à l’intersexualité, lors de la rédaction de mon mémoire de licence en psychologie du travail dont une partie sur les notions de sexe et de genre mentionnait l’ISNA [1]. Dans le passé, mon seul contact un peu poussé avec l’intersexualité avait été lors d’un cours de biologie sur les variations chromosomiques, en première année de psychologie. En parallèle, je me suis également intéressé aux organes génitaux eux-mêmes, à leur fonctionnement et, par extension, à la variété de leurs aspects, puis, par le biais de mon identité trans’, aux effets des hormones sexuelles sur le corps, notamment dans les processus de différenciation embryonnaire.

5Si je me trouve en position d’écrire cet article sur le croisement entre sexe (au sens de sexualités) et intersexualité, c’est pour une raison qui ne coule pas nécessairement de source : c’est parce que je suis trans’. Dans mon cas particulier, j’ai souhaité une modification de mon physique en suivant, depuis plusieurs années, un traitement hormonal régulier à base de testostérone. Ce traitement a entraîné une modification radicale de mon aspect (entre autres) physique, l’aspect et la fonction de mes organes génitaux, mais aussi de mes pratiques et attirances sexuelles.

6Quelques semaines à peine après le début de la prise de testostérone, mon clitoris est devenu capable de me donner des orgasmes. J’ai commencé à ressentir beaucoup de plaisir physique à me faire pénétrer vaginalement ou analement, ce qui ne m’était jamais arrivé. Dans le passé, mon plaisir n’existait que sous la forme d’une satisfaction mentale, celle de pouvoir donner du plaisir à autrui. Dès les premiers jours de mon traitement hormonal – ce sera surtout le cas durant les premières années – mon clitoris s’est aussi mis à devenir plus sensible, à grossir, à changer de forme, à être capable d’érections et à me permettre certaines formes de pénétration. L’un des termes employé dans les populations trans’ FTM et FTX [2] nord-américaines pour désigner cet organe modifié sous testostérone est « diclit » (orthographes variées), un amalgame entre « dick » (bite) et « clit » (clitoris).

7Au fur et à mesure que mon clitoris grandissait et que son aspect se modifiait, j’ai dû adapter mes manières de me masturber. J’ai dû apprendre à me donner du plaisir avec un organe qui n’était pas assez grand [3] ou gros pour que je puisse le masturber comme on imaginerait qu’on le fait d’une verge. La forme de mon clitoris étant aussi radicalement différente de ce qu’on se représente habituellement, je ne trouvais pas de jouets sexuels de type vibromasseurs qui soient totalement adaptés à mon anatomie.

8Changement tout aussi conséquent, j’ai dû m’habituer à ce que la qualité de mes orgasmes se modifie : le temps pour atteindre l’orgasme lors de la masturbation s’est mis à décroître régulièrement ; mes orgasmes durent maintenant beaucoup moins longtemps et les sensations, qui peuvent être assez violentes, sont centrées sur le clitoris au lieu de se diffuser dans tout le corps. Ces phénomènes varient selon la date de ma dernière injection de testostérone. Le fait d’avoir des érections matinales ou pendant la journée, suite à un stimulus sexuel ou non, en dépend aussi en grande partie.

9Du fait de tous ces changements, j’ai cherché des modèles ou simplement d’autres personnes vivant leur sexualité avec un corps assimilable au mien. Mis à part les autres personnes trans’ FTM ou FTX prenant ou ayant pris de la testostérone, j’ai cherché du côté des personnes intersexes. J’ai lu des livres, cherché sur divers forums et pages Web, fouillé aussi des extraits de journaux médicaux et utilisé des logiciels d’échanges de fichiers, sans rien trouver de très intéressant, à part quelques rares témoignages sur des forums anglophones, des photos pornographiques ou érotiques de femmes avec des clitoris plus gros que le mien, des hommes avec des hypospades [4] plus ou moins bas et non opérés. Je suis aussi tombé sur des statistiques arides sur le degré de satisfaction sexuelle chez des personnes opérées dans l’enfance – avec un flou artistique autour de ce que « satisfaction sexuelle » voulait dire et à quelles pratiques cela renvoyait. Dans certains traités médicaux ou documents historiques, on pouvait lire des passages abordant plus ou moins explicitement la vie sexuelle de personnes intersexes. Mais rares étaient les écrits des personnes intersexes elles-mêmes.

10Ce n’est que depuis un an que j’entends vraiment parler d’intersexualité, principalement par le biais d’un forum de discussion et d’échange d’information autour de thématiques trans’ FTM, des identités et des corps approchants, forum que j’ai créé en 2003 et dont je suis également modérateur [5]. Dans la vie hors du Net, j’ai commencé à participer au débat en rencontrant des intersexes (intersexué·e·s de diverses manières), en parlant et échangeant sur nos manières de vivre notre sexualité et nos relations amoureuses. J’ai aussi réalisé que nombre de personnes trans’ que je connaissais plus ou moins bien étaient intersexes, qu’elles en aient conscience ou non, qu’elles se considèrent comme telles ou non.

11Je tiens à préciser ici que je fais une synthèse a posteriori de ce que j’ai découvert en matière de sexualité intersexe. Mis à part mon désir de trouver des corps assimilables au mien, ma démarche n’avait rien de méthodique : c’est souvent par hasard que je suis tombé sur ce genre d’informations.

12Si l’on s’intéresse à la sexualité des personnes intersexes qui n’ont pas été ré-assignées chirurgicalement, il vaut la peine de commencer par un livre de John Calapinto, As Nature Made Him (2000). L’auteur y rapporte notamment une recherche menée dans les années 50 qui m’a tout de suite paru intéressante. Voici ce qu’il en dit :

13

« Une étude beaucoup plus exhaustive existe, qui porte sur la vie d’intersexes non traités et présente un échantillon de conditions beaucoup plus large que seulement des micropénis. Écrite avant l’apparition des protocoles de 1955, c’est une monographie unique et fascinante passant en revue plus de 250 cas d’intersexes qui n’ont reçu aucune intervention chirurgicale quand ils étaient bébés. De plus, cette étude aborde directement la question de savoir comment se développent les enfants en grandissant avec des organes génitaux opposés au sexe dans lequel ils sont élevés. »
(Calapinto, 2000 : 233) [6]

14Cette question pronostique est toujours d’actualité. En effet, les médecins veulent toujours savoir comment orienter leurs décisions de ré-assignation dans tel ou tel sexe à partir de leurs diagnostics et des pronostics envisageables. À ce propos, il n’existerait soi-disant aucune étude sur la manière dont se développent les personnes laissées libres de toute intervention chirurgicale. Or l’étude rapportée par Calapinto fait état d’une grande découverte :

15

« Loin de manifester des traumatismes psychologiques et des maladies mentales, l’étude a montré que la majorité des patients se sont élevés au-dessus de leur handicap génital et non seulement se sont « ajustés d’une manière adéquate » à la vie, mais ont vécu d’une manière qu’on ne peut virtuellement distinguer de celle de personnes sans différence génitale – un résultat qui a manifestement étonné l’auteur de l’étude. »
(Calapinto, 2000 : 233)

16De plus, à partir d’entretiens poussés avec des intersexes n’ayant subi ni chirurgie ni traitement hormonal, en tout cas pas avant l’adolescence, la même étude permet de montrer…

17

« (…) que la condition des organes génitaux joue une part remarquablement insignifiante dans la manière dont une personne développe une identité de genre stable et saine, sans parler d’une image de soi pleine d’assurance. »
(Calapinto, 2000 : 234)

18La même étude parle encore du mariage de telle personne intersexe, ou du fait que telle autre n’est en rien différente des autres femmes de son âge. Selon moi, ces propos font implicitement référence à leur vie sexuelle que l’auteur de l’étude juge ici satisfaisante : en psychologie en effet, il est admis qu’une vie de couple satisfaisante contribue à construire une image de soi positive, permettant un « ajustement adéquat à la vie », pour reprendre les expressions employées dans les deux extraits précités.

19À la fin des pages consacrées à cette étude, l’on découvre avec stupeur le nom du chercheur qui l’a menée : il s’agit du fameux John Money, celui-là même qui, dès les années 50, a été le plus ardent défenseur aux États-Unis de l’assignation chirurgicale précoce (le plus tôt possible) des enfants né·e·s visiblement intersexué·e·s. Difficile de comprendre le revirement de Money quant au devenir des enfants intersexes qui ne sont pas assignés chirurgicalement et/ou hormonalement. Mais là n’est pas la vraie question. Cette étude fournit certes un bon point de départ pour parler de la sexualité intersexe, mais il faut aller plus loin. On ne peut se satisfaire d’un discours qui parle de sexualité et des manières de la vivre comme s’il s’agissait de « surmonter un handicap », de « trouver un palliatif », ou encore d’une volonté de mimétisme à tout prix (au prix de son propre plaisir sexuel en particulier) des codes sexuels hétéros. Il convient dès lors de s’intéresser aux limites d’un tel discours, en particulier à l’impact négatif qu’il peut avoir sur la vie sexuelle des personnes intersexes. Mais il faut aussi et surtout s’intéresser à la richesse et à la multiplicité des sexualités et des pratiques sexuelles de toutes ces personnes qui ont décidé de mettre de côté (ou qui, tout simplement, n’ont jamais été capables de se fondre dans) les codes hétérosexuels (ou homosexuels) signifiant bon gré mal gré les rapports sexuels dans notre société.

20Les décisions que prennent les médecins sur la base des organes génitaux des enfants intersexes reposent sur des présupposés quant à la manière dont est censé se dérouler un « bon » rapport sexuel. Mis à part l’« urgence » qu’il y aurait à déterminer le sexe de l’enfant pour l’état civil, les personnes non intersexes se demandent souvent comment il est possible d’avoir des rapports sexuels avec des organes génitaux désignés comme « ambigus ». Les médecins sont ainsi très étonné·e·s d’apprendre que les personnes intersexes qui n’ont pas été assignées chirurgicalement ont une sexualité et qu’elle est satisfaisante.

21J’ai été frappé de la manière dont sont décrits les organes génitaux externes (OGE dans la citation infra) d’une personne hermaphrodite dans une thèse de médecine : « L’examen des OGE montre : un phallus gros comme le pouce et long de 6 cm. Il se termine par un gland que recouvre un prépuce incomplet » (Putelat, 1957 : 7). Cette description est suivie d’une analyse du caractère et de la vie sexuelle de la personne qui précise la chose suivante : « Le sujet prétend avoir des érections et des rapports sexuels en tant que mâle (il existe d’ailleurs une cicatrice de chancre dépigmentée sur le pubis et le B-W [7] est positif). » (Putelat, 1957 : 8-9)

22Le médecin s’étonne, mais doute également (« le sujet prétend ») qu’une personne possédant un sexe de 6 cm puisse avoir des rapports sexuels comme un mâle. Pourtant, son doute paraît incompréhensible étant donné que la personne porte les signes incontestables d’une maladie sexuellement transmissible, en l’occurrence la syphilis.

23Ce passage date des années 50, mais les considérations sur les capacités sexuelles d’un « micropénis » n’ont guère changé (Wisniewski et al., 2001). En effet, les médecins cherchent soit à en faire un sexe féminin, soit à l’agrandir par des injections hormonales. De même, les complexes engendrés chez une partie des personnes ayant un micropénis témoignent de la prégnance d’une norme sexuelle axée sur la pénétration (si possible profonde) du vagin. On comprend mieux pourquoi toutes les sexualités de type « non pénétratives » sont le plus souvent dédaignées, même si elles peuvent être aussi, voire plus, satisfaisantes pour les personnes concernées. Dans un article de magazine portant sur le traitement médical des personnes intersexes et sur ce que signifie être un homme ou une femme, figure le témoignage de Hawbecker, une personne née avec un petit pénis et des testicules internes :

24

« La taille de son pénis et l’absence de ses testicules, enlevés dans l’enfance, n’affectent pas sa capacité d’aimer ni de faire l’amour avec son épouse. ‹ J’aime bien les rapports sexuels et j’en profite autant que possible. Vous devez être créatif et ne pas être aussi concentré sur les parties génitales ›, dit-il. Quant à son propre plaisir, il affirme que : ‹ Mon pénis fait tout ce que vous êtes en droit d’attendre d’un pénis, il est simplement petit. »[8]
(Lehrman, 1999)

25Parce que les micropénis ne permettent pas de pénétration profonde, la plupart s’imaginent qu’ils ne permettent pas d’avoir des rapports sexuels. Ce raccourci n’est pas sans rappeler l’image que l’on se fait habituellement de la sexualité dite lesbienne : à savoir qu’elle ne serait pas une « vraie » sexualité puisqu’elle peut se passer de pénétration vaginale (qu’elle soit effectuée à l’aide de doigts ou de godes). La force symbolique et normative de la pénétration vaginale, si possible par un pénis, est telle que certaines personnes considèrent qu’une femme lesbienne est toujours vierge, même après des années de rapports sexuels.

26Mais la norme autour de l’apparence d’un pénis va encore plus loin que sa taille. Un pénis de taille standard dévie de ce qui caractérise un « vrai » pénis s’il n’est pas capable de se durcir, de se tendre et d’éjaculer, si possible abondamment… ou encore, si ce pénis n’est simplement pas utilisé lors des rapports sexuels. Des injections de testostérone pour transformer la libido en un désir de pénétration avec des érections et des émissions de sperme, c’est-à-dire toutes ces manifestations de la virilité, de la symbolique de l’Homme, sont prescrites par les médecins même si la personne concernée n’a pas demandé de modifications du fonctionnement de son pénis. Il est à noter qu’à défaut d’être fertile, la simple émission de sperme sera une preuve tout à fait acceptable de virilité dans l’imaginaire collectif.

27Ironiquement, ces prescriptions de testostérone peuvent avoir un effet inverse : une personne XXY, chez qui « tout fonctionnait » avant que son médecin ne la pousse à prendre de la testostérone, note après quelques années de traitement : « Mes testicules disparaissent ! Baisse de la libido, et de la production de sperme. » [9]

28Une sexualité non pénétrative (pas de pénétration du corps de son ou sa partenaire par son propre sexe) est souvent assimilée à de la passivité sexuelle. Un enfant perçu comme un garçon efféminé (par sa manière de s’habiller, son comportement et ses goûts), est considéré comme un futur homosexuel, sous-entendu passif, car c’est aussi de cette manière qu’est perçue chez un garçon la non-conformité au genre. Pour les mêmes raisons, la non-conformité à une anatomie clairement mâle ou femelle (pour les médecins, l’entourage et la société) va aussi faire penser à un manque de virilité ou de féminité (et par extension d’un manquement à l’hétérosexualité). Une personne intersexe vue comme homme sera d’emblée considérée comme passive [10], tandis qu’une personne intersexe vue comme femme sera ramenée à la passivité sexuelle par l’élimination d’un clitoris jugé trop grand, la création forcée d’un vagin, et les normes gouvernant la manière dont se déroule habituellement un rapport sexuel, comme nous allons le voir ci-après.

29Alors que le clitoris et le pénis peuvent tous deux entrer en érection, il existe une règle tacite qui est : « La personne avec le phallus le plus grand pénètre l’autre, surtout si l’autre personne possède un vagin. » Cette règle tacite se trouve exprimée dans certains rapports sexuels entre hommes et dans ce qui est mis en avant dans les annonces : les actifs parlent de leur gros pénis, tandis que les passifs parlent de la taille « minuscule » de leur verge, de leur caractère efféminé, de leur tendance à se faire humilier qui, chez eux, iraient de pair avec la taille de leur verge. Ainsi, une personne avec un micropénis charrie avec elle la représentation d’un homme sexuellement passif, qu’elle le veuille ou non, et quelles que soient ses pratiques et ses partenaires potentiel·le·s.

30Cette représentation de qui est pénétré/pénétrant va encore plus loin pour les intersexes présentant une cavité vaginale plus ou moins développée et les trans’ FTM qui ne sont pas opérés des organes génitaux : en effet, s’il y a un vagin, on supposera nécessairement qu’il peut être pénétré lors de rapports sexuels, ce qui établit de fait la non-réciprocité de la pénétration. La division des rôles sexuels entre pénétré/pénétrant est au cœur du système sexuel hétéropatriarcal. Ce qui explique la volonté de créer systématiquement un vagin chez les enfants intersexes qui n’en ont pas, mais qui ont été assignés en filles, ou lorsqu’on découvre qu’une femme adulte assignée n’a pas de vagin ou que celui-ci n’est pas assez profond (pour un coït hétérosexuel) [11]. Le vagin est tellement le symbole de la féminité que la personne intersexe assignée en femme essaiera de se laisser pénétrer pour avoir des rapports sexuels « normaux » avec un homme, pour (se) prouver qu’elle est bien une femme, pour se conformer à l’injonction sociale de la pénétration vaginale lors de rapports hétérosexuels et tenter d’oublier sa différence. Or, le plus souvent, elle ne trouvera pas son compte dans une telle pénétration, soit parce que ce n’est pas de son goût, soit parce que son vagin est trop étroit, ou peu flexible et dépourvu de sensibilité érogène pour des raisons qui tiennent à sa conformation naturelle ou aux effets secondaires de la construction chirurgicale de son organe.

31Dans sa biographie [12], Arthur Cocteau, intersexe partiellement féminisé nous décrit ses réactions lors d’un rapport sexuel avec son petit ami qui entame un rapport vaginal :

32

« Qu’est-ce que c’est désagréable ! Mon érection a totalement disparu et j’ai l’impression que mon copain se trouve dans un endroit de mon corps qui m’est complètement étranger. À ce moment-là, je me dis qu’il y a quelque chose qui cloche. La situation dans laquelle je me trouve me paraît anormale. Mon copain et moi, on n’a pas joué à armes égales et je ne me suis pas du tout amusé. Je n’ai pas voulu lui dire pour ne pas lui faire de peine, mais notre relation s’est terminée ce jour-là. »
(Cocteau, 2006 : 111)

33Autre rapport :

34

« Mon nouveau copain est plus doux que l’autre mais, au moment du passage à l’acte, c’est la même chose. Mon érection est bousillée et je me demande pourquoi les hommes aiment tant pénétrer à cet endroit-là. À mon âge, je sais depuis longtemps que c’est la façon de faire pour un homme et une femme, mais cette façon ne me convient pas du tout. Elle me semble même anormale. »
(Cocteau, 2006 : 113)

35Après avoir initié un rapport sexuel de la manière qu’il veut, Arthur raconte :

36

« Maintenant, à chaque fois que nous faisons l’amour, c’est ma méthode qu’on utilise et mon copain n’a pas l’air de s’en plaindre. Pourtant, un jour, il m’appelle et m’annonce de but en blanc qu’il veut mettre un terme à notre relation. Il me dit qu’il préfère avoir des relations sexuelles plus traditionnelles. Il m’explique qu’il a l’impression d’être gay quand il fait l’amour avec moi et ça ne lui plaît pas. […] Tout est de nouveau confus dans ma tête. Il faut que je fasse le point d’une façon ou d’une autre. Il y a forcément quelque chose qui cloche chez moi ! Je me traîne des jours à me demander pourquoi je suis si étrange. »
(Cocteau, 2006 : 113-114)

37Combien de personnes intersexuées, bridées dans leur sexualité et leur plaisir, ont pu commencer à se reconstruire en réalisant qu’elles n’étaient pas obligées de se faire pénétrer vaginalement et qu’elles pouvaient utiliser leur « clitoris » dans leurs rapports ? Combien parmi elles sont encore bloquées par la honte de n’avoir pas réussi à « être une femme », et se culpabilisent d’éprouver des désirs jugés « trop » masculins ?

38À l’inverse de ce qui est pratiqué sur les micropénis, les clitoris jugés trop grands sont excisés ou réduits. Dans ce cas, les médecins ne peuvent pas prétendre que, pour remplir une fonction particulière lors de rapports sexuels, un clitoris doit être de petite taille. La raison de la réduction est qu’un clitoris trop grand transgresse l’identité stable de la Femme et la féminité du corps. La société, par l’intermédiaire de la médecine, refuse la possession d’un organe qui se rapproche du symbole absolu de la virilité (un pénis). Elle n’hésite pas à l’empêcher, au besoin à coups de scalpels, d’accomplir les fonctions d’un pénis, c’est-à-dire une sexualité pénétrative active et des éjaculations. De telles possibilités vont simplement être gommées de l’esprit des gens. Après ses premières érections et éjaculations, Arthur raconte :

39

« Je me demande si je suis bizarre ou si toutes les femmes ont ça mais n’en parlent jamais. […]. Après avoir fait quelques recherches, je me suis de nouveau inquiété. Apparemment, ce qui m’est arrivé ressemble plus à ce que les garçons vivent à l’adolescence : des érections et des éjaculations ! Les filles ne vivent pas ça et je suis maintenant complètement confus. […] Pendant des années, les adultes avaient essayé de me convaincre que j’étais une fille alors que je suis persuadé d’être un garçon. Mon corps semble vouloir prouver que j’ai raison. J’aimerais en parler à quelqu’un, mais j’ai trop peur qu’on se moque de moi alors je préfère garder ça secret. »
(Cocteau, 2006 : 98-99)

40Dans son ouvrage, Read my Lips, Riki Wilchins (1997) nous parle des règles qui gouvernent la construction de notre érotisme, et en particulier de la manière dont elles deviennent apparentes quand ce qu’elle appelle des « corps queers » entrent en jeu : « hommes avec des pénis longs d’un pouce, corps hermaphrodites avec des configurations génitales différentes (et peut-être meilleures), femmes à pénis ou à vagin construits, hommes en robes » (Wilchins, 1997 : 160). Wilchins met en lumière ce qui dérange les gens quand le sujet de la sexualité de ces « corps queers » est abordé, en particulier lors de rapports sexuels possibles avec de tels corps :

41

« Des corps queers érotisés posent des questions dérangeantes : qu’est-ce qui nous excite ? Comment parviendrait-on à négocier la construction de l’intimité et de l’excitation sexuelle avec un Autre complètement différent ? Il semble que la plupart des gens trouvent que des corps inintelligibles au niveau du genre sont aussi des corps inintelligibles au niveau érotique. »
(Wilchins, 1997 : 161)

42L’existence de règles sur la manière de se comporter sexuellement avec une femme ou un homme et le manque de règles gouvernant les « corps queers » indiquent que l’érotisme n’est pas le simple produit d’une intimité sexuelle, ni le fait de procurer du plaisir à l’autre ni une chose « naturelle », mais bien un système qui fonctionne dans le cadre d’un système genré. Celui-ci érotise les significations attachées aux corps et crée, à travers cette érotisation, deux corps différents qui servent de base à la procréation et aux normes de genre. Plus loin dans l’ouvrage, Wilchins nous détaille le mécanisme qui sous-tend selon elle ces règles :

43

« Le premier mécanisme de notre érotisme n’est pas la prohibition, dans le sens d’interdire des actes spécifiques, mais en premier lieu la création de sites, activités, et corps spécifiques qui fonctionnent comme monnaie d’échange érotique, tout en rendant simultanément les autres inintelligibles, voire impensables. Notre érotisme a créé toute une Géographie de l’Absent – des parties du corps qui ne sont pas nommées, des actes qu’on ne doit pas faire, des genres qu’on ne peut performer – parce qu’ils sont en dehors du système binaire. »
(Wilchins, 1997 : 167)

44Par les exemples que j’ai donnés, on se rend compte à quel point la notion de « Géographie de l’Absent », cette géographie des silences dans le discours et, littéralement, des trous dans les consciences, s’applique exactement aux représentations sociales de la sexualité des personnes intersexes. Or ces représentations ne sont pas sans effet sur la manière dont les personnes intersexes se pensent elles-mêmes et agissent sexuellement.

45En effet, si l’on en croit Wilchins, notre érotisme – non pas ce qui nous attire vers des corps, mais ce qui constitue l’érotisme lui-même – plonge ses racines dans une série de couples de contraires axés sur une différence de pouvoir, nous conduisant à percevoir sexuellement les corps à l’aune « de dichotomies telles que dur/tendre, actif/passif, fort/faible, dominant/soumis, viril/fertile, se ruant/accueillant, pénétrant/pénétré et sans compromis/pliant. » (Wilchins, 1997 : 163)

46C’est précisément en mettant en cause ces multiples dichotomies jusqu’à les faire éclater que les intersexes peuvent et pourront, à mon sens, (se) réinventer (dans) la sexualité et (dans) leur vie amoureuse. Une forme de réinvention se trouve dans la manière de se vivre au sein du couple. Par exemple un couple qui, aux yeux du monde extérieur, est un couple hétérosexuel tout à fait classique, peut se percevoir différemment dans la sphère privée, que cela soit verbalisé et compris clairement dans ce sens pour les deux partenaires ou non. Il existe ainsi des situations où la personne intersexe, homme pour l’extérieur, conçoit son couple comme lesbien, que sa compagne soit ou non au courant et en accord avec cette perception. Si cette personne se trouve au sein d’un couple où ce mode de fonctionnement est accepté, elle pourra s’épanouir émotionnellement et sexuellement, sans devoir adhérer à un modèle sexuel masculin/féminin qui ne lui convient pas. Elle sera acceptée et désirée justement en vertu du fait de posséder un corps et une manière de se vivre au-delà des normes de genre. À l’inverse, il peut arriver que le couple vacille, voire rompe, suite à une normalisation corporelle (hormonale et/ou chirurgicale, voulue ou imposée) de la personne.

47Quant à la manière de définir son orientation sexuelle, il deviendra possible de dire l’impossibilité ou le refus de se définir selon une norme « hétéro » ou « homo », ce qui laissera transparaître une grande liberté dans les choix amoureux :

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« Ça va peut-être choquer certain·es mais, maintenant que je me suis accepté, tel que je suis et avec ma différence, et mes chromosomes XXY, je me dis que je me trouve entre les deux, mi-fille, mi-garçon. Certes, j’ai des attributs de garçon, mais question tendances sexuelles, je me sens à l’aise aussi bien avec les filles garçons manqués, et je me trouve bien avec les garçons efféminés, ou voire avec des MtoF non opérées. »[13]

49Cette impossibilité ou ce refus est dû en partie au fait qu’il est bien compliqué et illusoire, voire inutile, d’essayer de définir son orientation sexuelle selon des référents axés sur un système binaire quand on y échappe soi-même. À l’incrédulité que suscite une personne qui déclare ne pas avoir d’orientation sexuelle ou qui tente d’expliquer une orientation qui ne relève ni de l’hétérosexualité ni de l’homosexualité ni de la bisexualité, on peut voir combien ces catégories structurent notre manière de penser.

50Si l’on cesse de penser la sexualité en termes binaires, tout un éventail inexploré de pratiques sexuelles, de manières de penser ces pratiques, la sexualité elle-même ou les parties du corps, s’ouvrent à nous : des relations sans pénétrations, une verge avec la sensibilité d’un clitoris, un clitoris capable de pénétrations et d’éjaculations, l’absence de pression à la pénétration vaginale, de la tendresse non sexuelle qui suffirait amplement sans créer de manque, de la sensualité sans rapports sexuels, des rapports sexuels sans « rapports sexuels », des rapports où l’orgasme ne serait pas un but à atteindre ni l’événement marquant la fin. En somme, nous aurions un tout autre rapport à notre corps :

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« Pour eux [les hommes] je ne bande pas car il n’y a pas érection mais juste cette vie interne dans la base du pénis. Je ne sais pas trop dire comment. C’est là. C’est pas un picotement. Une sorte de frissonnement, comme quand on rencontre quelqu’un et que l’on sent qu’il va y avoir communication. En fait, je ne sais pas si c’est ce que les bio [personnes non intersexes ou trans’] ressentent, si c’est un début d’érection (mais il n’y en a pas forcément ensuite). C’est juste une impression particulière de bonheur liée à la sexualité. »[14]

52Toutes les dichotomies qu’évoquait Wilchins se retrouvent dynamitées dans une sexualité où les termes actif et passif, pénétrant et pénétré, perdent leur signification, dans une relation où, par exemple, un vagin deviendrait actif, « engouffrant », et lorsqu’une personne avec une verge qui se ferait passive se sentirait pénétrée par un vagin.

53Sur le plan personnel, échanger avec des personnes intersexes sur la sexualité, nos différentes pratiques, nos différents ressentis, sexuels ou non, dans telle ou telle circonstance, m’a permis d’élargir l’éventail de ce que je considérais comme rapports sexuels (le contact de deux organes génitaux ou d’un organe génital avec une autre partie du corps) pour envisager toutes sortes de rapports « sexués » ou sensuels. Cela m’a aussi poussé à innover et expérimenter dans le domaine sexuel en me libérant de mon désir, même inconscient, de coller à un rapport hétéronormé ou homonormé. Du coup, j’ai réussi à ressentir beaucoup plus de plaisir, en me concentrant sur le seul plaisir et non sur l’image que mes pratiques pouvaient donner de mon corps ou de mon identité. Par ailleurs, j’ai pu constater que je me sentais moins complexé par la taille de mon sexe, qu’en cessant de le voir comme un organe imparfait ou réduit, je le voyais désormais comme une partie pleine et intégrante de moi-même qui ne nécessitait aucune modification pour que je puisse l’utiliser sexuellement et en jouir. Le changement le plus radical et celui qui m’a peut-être apporté le plus de bienfaits a été de ne plus considérer mon corps comme un corps non harmonieux, fait de parties féminines et masculines mal agencées, mais de le voir comme un ensemble équilibré qui ne choquait pas visuellement.

54Pour conclure sur une note plus générale, je dirais que le fait qu’une femme pénètre avec son sexe le corps de son partenaire masculin permet de subvertir la négation et l’effacement de certains types de corps, de pratiques et de manières de se vivre. Je pense que cet aspect subversif pourrait, à long terme, avoir un réel impact sur la définition normative de la sexualité hétérosexuelle et, partant, du système hétéropatriarcal lui-même. Si la réciprocité de la pénétration était pratiquée au sein de tous les couples homme/femme, je me demande si le rapport de force entre « baiser » et « se faire baiser/avoir » maintenu dans l’acte sexuel à des fins de domination, et utilisé dans le langage familier et vulgaire sans forcément référer à la sexualité, pourrait continuer à exister.

Références

  • Cocteau, Arthur (2006). Le Fils du vent. Texte complet en ligne : www.intersexualite.org/Le_Fils_du_vent.pdf
  • Colapinto, John (2000). As Nature Made Him : The Boy Who was Raised as a Girl. New York : HarperCollins.
  • Lehrman, Sally (1999). « Sex Police ». Texte en ligne : www.salon.com/health/feature/1999/04/05/sex_police (consulté le 13.12.2007).
  • Putelat, Roger (1957). L’hermaphrodisme vrai. Lyon : Faculté mixte de Médecine et de Pharmacie de Lyon (Thèse de médecine).
  • Wilchins, Riki Anne (1997). Read My Lips. Sexual Subversion and the End of Gender. Ithaca, NY : Firebrand Books. Citations tirées du chapitre « Eroticism : on the use of difference », pp. 159-172.
  • Wisniewski, Amy B., Claude J. Migeon, John P. Gearhart, John A. Rock, Gary D. Berkovitz, Leslie P. Plotnick, Heino F. L. Meyer-Bahlburg et John Money (2001). « Congenital Micropenis : Long-Term Medical, Surgical and Psychosexual Follow-Up of Individuals Raised Male or Female ». Hormone Research, 56, 3-11.

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Date de mise en ligne : 22/07/2015

https://doi.org/10.3917/nqf.271.0049