Article de revue

La critique de l’Enveff signée par Marcela Iacub et Hervé Le Bras ou l’arroseur arrosé

Pages 72 à 82

Citer cet article


  • De Koninck, M.
  • et Cantin, S.
(2004). La critique de l’Enveff signée par Marcela Iacub et Hervé Le Bras ou l’arroseur arrosé. Nouvelles Questions Féministes, . 23(1), 72-82. https://doi.org/10.3917/nqf.231.0072.

  • De Koninck, Maria.
  • et al.
« La critique de l’Enveff signée par Marcela Iacub et Hervé Le Bras ou l’arroseur arrosé ». Nouvelles Questions Féministes, 2004/1 Vol. 23, 2004. p.72-82. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2004-1-page-72?lang=fr.

  • DE KONINCK, Maria
  • et CANTIN, Solange,
2004. La critique de l’Enveff signée par Marcela Iacub et Hervé Le Bras ou l’arroseur arrosé. Nouvelles Questions Féministes, 2004/1 Vol. 23, p.72-82. DOI : 10.3917/nqf.231.0072. URL : https://shs.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2004-1-page-72?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/nqf.231.0072


Notes

  • [1]
    Note de la rédaction : voir aussi les trois articles qu’a publiés Nouvelles questions féministes dans son numéro précédent (Vol. 22, N° 3, 2003), répondant également à ce texte paru dans Les Temps Modernes.
  • [2]
    Ce rapport est disponible sur le site du FNUAP : www.unfpa.com
  • [3]
    Cette analyse a montré que l’échelle dite de conduites contrôlantes et humiliantes présente un alpha acceptable de .72, calculé à partir des réponses de 2116 femmes (Riou, Rinfret-Raynor et Cantin, 2003).

1Le contenu du texte paru dans le numéro 623 de la revue Les Temps Modernes (février-mars-avril 2003) sous le titre « Homo mulieri lupus ? À propos d’une enquête sur les violences envers les femmes » à la fois surprend et ne surprend pas [1].

2Il surprend car il est signé par deux personnes dont on peut attendre, notamment compte tenu de leurs affiliations, une certaine rigueur scientifique et une capacité d’analyse critique en matière de recherche scientifique. Or, dans ce texte, ces deux caractères cèdent le pas à une critique de nature idéologique et même, par moments, à ce que l’on peut qualifier de procès d’intention.

3Dans le préambule, les auteur·e·s Iacub et Le Bras écrivent :

4

« Nous espérons qu’au lieu de susciter l’anathème qui semble à la mode de nos jours, le texte qui suit aide à faire réfléchir aux politiques les plus à même de venir à bout de la situation d’infériorité qui est celle des femmes aujourd’hui. »

5Leur souhait ne prend aucunement forme dans le contenu de leur article. C’est plutôt l’inverse qui se produit. Le ton et l’argumentation, d’une part, sont mis au service d’une critique virulente de l’initiative de documentation de la violence que constitue l’Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (Enveff, 2003) et, d’autre part, proposent de rejeter ce qui se fait plutôt que de proposer des solutions, ou à tout le moins des pistes de solutions.

6Par ailleurs, la teneur du texte ne surprend pas dans la mesure où les enquêtes sur les violences envers les femmes suscitent souvent des réactions passionnées qui consistent à faire le procès du postulat selon lequel les femmes sont victimes de violences dans le contexte de rapports sociaux inégaux et à contester les approches utilisées pour tenter de mieux cerner le phénomène. Notre expérience (au Canada et au Québec) est en cette matière assez éloquente. En effet, les recherches sur le thème des violences envers les femmes remontent chez nous à la fin des années 70 et les premières enquêtes basées sur des échantillons probabilistes en vue de mesurer l’ampleur du phénomène ont été réalisées au début des années 90. Depuis lors, les débats ont été nombreux et ont porté d’abord sur la qualité des méthodes utilisées et en conséquence sur la validité des chiffres obtenus, pour se déplacer ensuite, à partir du moment où les statistiques ont été produites par des organismes gouvernementaux (Statistique Canada et l’Institut de la statistique du Québec) dont la crédibilité des méthodes d’enquête est bien établie, du côté de la critique des définitions retenues, mettant notamment en cause le choix des gestes considérés comme violents dans les questions d’enquête. Aujourd’hui, l’« institutionnalisation » de la recherche sur ce thème, tout en n’ayant pas eu totalement raison de ses détracteurs, lui confère une légitimité qui permet de consacrer des énergies à son amélioration plutôt qu’à la défense de sa pertinence.

7Dans ce qui suit, nous nous attarderons surtout à ce qui surprend, c’est-à-dire à l’absence de rigueur qui colore le texte paru dans Les Temps Modernes. Notre objectif n’est pas de prendre la défense de l’Enveff, ses auteur·e·s étant certes aptes à le faire et même à en reconnaître les failles. Il est plutôt de montrer comment la critique présentée dans le texte de Iacub et Le Bras constitue une entreprise de démolition au lieu d’une contribution à l’avancement des connaissances dans le domaine. Comme la violence est une réalité complexe, dont la documentation mérite des efforts significatifs de la part de la communauté scientifique, il est impératif de situer les débats qui entourent les travaux dont elle fait l’objet à un autre niveau qu’à celui de la polémique stérile. C’est pourquoi nous avons senti le besoin de réagir.

La violence et les rapports sociaux de sexe

8L’enquête menée récemment en France sur les violences envers les femmes n’est pas une primeur, loin s’en faut. Nombreux sont en effet les pays où des enquêtes sur le même thème ont été réalisées jusqu’ici, certaines cherchant à documenter l’ensemble des violences envers les femmes, d’autres uniquement les violences conjugales, que ce soit auprès des femmes ou tant auprès des hommes que des femmes. Nous nous contenterons de citer ici les enquêtes menées au Canada en 1993 et 1999 (Statistique Canada, 1993, 2000 ; Rodgers, 1994), au Québec en 1992-1993 et 1998 (Riou, Chamberland et Rinfret-Raynor, 1996 ; Riou, Rinfret-Raynor et Cantin, 2003), aux États-Unis en 1975, 1985 et 1995-1996 (Straus, Gelles et Steinmetz, 1980 ; Straus et Gelles, 1990 ; Tjaden et Thoennes, 2000), en Suisse en 1994 (Gillioz, De Puy et Ducret, 1997), en Australie en 1996 (McLennan, 1996), en Grande-Bretagne en 1996 (Mirrlees-Black et Byron, 1999), en Finlande en 1997 (Heiskanen et Piispa, 1998), ainsi que celles conduites jusqu’à maintenant dans huit pays par l’Organisation mondiale de la santé (World Health Organization, 2002). Par ailleurs, le Fonds des Nations Unies pour la population (FNUAP) a, de son côté, publié en 1999 un rapport [2] sur « La violence contre les femmes et les filles, un problème prioritaire de santé publique » qui débute par une section sur « les étapes d’une prise de conscience internationale ».

9Le cadre théorique général qui sous-tend une grande partie des démarches de recherche sur ce thème est celui de l’inégalité dans les rapports sociaux de sexe. Ce cadre peut être considéré comme un point de départ commun à la plupart des travaux menés dans le domaine, même si différents courants de pensée, tout en s’en inspirant, ne se rejoignent pas lorsqu’il s’agit de proposer des interprétations sur les fondements de cette inégalité, de décrire les formes qu’elle revêt ou de préconiser des solutions pour s’y attaquer. Les efforts pour mesurer et décrire les violences envers les femmes découlant de l’inégalité entre les sexes, ainsi que l’interprétation des résultats des recherches à laquelle ils donnent lieu ne sont certes pas l’apanage d’une école de pensée ou d’une autre. Quant aux grandes enquêtes, elles s’en tiennent, de façon générale, aux éléments descriptifs qui font consensus, introduisant parfois (notamment lorsqu’il s’agit d’enquêtes répétées) certaines dimensions novatrices et à l’occasion controversées. Située dans le contexte plus global de la recherche dans le domaine, l’Enveff pour sa part n’apparaît ni particulièrement novatrice ni très « militante ».

10Iacub et Le Bras l’associent pourtant à un courant féministe particulier qu’elle et il nomment « victimiste ». La définition que ces auteur·e·s en donnent est celui « d’un féminisme institutionnel qui fait de la victimisation des femmes le noyau dur de sa politique, qui traite d’antiféministes voire de réactionnaires ceux et celles qui s’écartent de leur position ». Leur article adopte ce prisme pour interpréter les questions posées, la construction des indices et les résultats de l’enquête ; or, il serait fort possible d’en adopter un autre. Certains termes qu’il utilise (et qui ne sont pas ceux de l’enquête, tel « bourreaux ») prêtent des intentions à l’équipe de l’Enveff et suggèrent que celle-ci cherche à prouver que les hommes sont des « tyrans ». En d’autres mots, l’analyse critique de Iacub et Le Bras semble à plusieurs moments avoir comme objectif de nous persuader que l’Enveff est une entreprise essentiellement idéologique découlant d’un courant de pensée spécifique (le féminisme dit « victimiste »). Pour appuyer cette interprétation, les auteur·e·s de l’article font des liens entre l’Enveff et d’autres situations (par exemple le débat sur la prostitution). Il s’agit là d’un procédé fallacieux dans le contexte d’une critique du contenu d’une enquête. Surtout que les questions posées dans l’Enveff correspondent pour plusieurs à celles qui sont utilisées dans d’autres enquêtes menées ailleurs, questions formulées sur la base des connaissances acquises sur le phénomène de la violence envers les femmes. Par exemple, Statistique Canada utilise l’expression « emotional abuse » qu’il traduit en français par « violence psychologique » pour qualifier des comportements comme « ne pas vouloir que la conjointe parle à d’autres hommes », « essayer de limiter les contacts de celle-ci avec sa famille ou ses amis », « exiger de savoir avec qui et où elle se trouve », etc. Est-il abusif de créer un indice à partir de ces différents comportements, de manière à classifier dans une catégorie, appelée « pressions psychologiques » par l’Enveff, les femmes qui ont vécu au moins un de ces comportements de la part de leur conjoint au cours des douze mois précédant l’enquête ? Tout indique que non, au regard des méthodologies utilisées pour construire des indices de mesure de comportements, et au regard, dans ce cas particulier, d’une analyse de consistance interne menée sur l’échelle de violence psychologique constituée de cinq questions de cette nature utilisée par Statistique Canada et reprise dans l’enquête réalisée au Québec, sous l’appellation échelle de conduites contrôlantes et humiliantes [3].

Les formes de violence

11La méconnaissance du phénomène de la violence, notamment des violences conjugales, que trahit le texte surprend. En effet, il nous semblait acquis qu’il n’est pas nécessaire d’assister à des gestes violents (ou même à une coercition explicite) pour parler de domination et de violence. La crainte de représailles, la peur d’être frappée (même si on ne l’a jamais été), la peur d’être attaquée sont des expériences vécues dans des contextes de domination qui révèlent la présence de violence. Les critiques formulées par Iacub et Le Bras à ce sujet ne sont pas très à jour. En effet, les questions de l’Enveff reflètent l’état des connaissances à ce propos. Bien sûr, cela pose problème lorsqu’il s’agit de mesurer des fréquences et des intensités, nous y reviendrons. Mais les auteur·e·s de l’article ne s’arrêtent pas aux seules difficultés méthodologiques et semblent attribuer d’emblée à la violence physique effective un impact plus significatif que celui de la violence psychologique. Il ne s’agit pas de prétendre que la peur d’être violée est aussi traumatisante que de l’être. Il s’agit plutôt de reconnaître, sur la base des nombreuses études réalisées sur la question, que la violence psychologique peut avoir des effets dévastateurs et qu’elle doit être mesurée et décrite si l’on veut réduire la prévalence de la violence. Pour ne donner qu’une illustration de cette réalité, signalons que, dans l’enquête réalisée en 1998 au Québec, près des trois-quarts des femmes qui ont rapporté avoir subi des conduites contrôlantes et humiliantes de la part de leur conjoint ont fait état de conséquences émotives malheureuses à la suite de ces conduites (Riou, Rinfret-Raynor et Cantin, 2003). De plus, toutes les études populationnelles qui ont examiné le lien entre la présence de violence physique ou sexuelle et la présence de comportements indiquant une attitude de contrôle, de domination ou de dévalorisation de la femme montrent une concomitance importante entre ces phénomènes.

12Iacub et Le Bras reviennent à plus d’une reprise sur la gravité de la violence sexuelle en regard d’autres formes de violence. Là aussi, il nous semble que les acquis en matière de connaissances auraient dû être pris en considération. L’impact sur les plans psychologiques et sociaux des violences sexuelles pour les personnes qui les subissent (incestes, abus, viols) témoigne de leur gravité.

13Malheureusement, lorsqu’il s’agit de la violence sexuelle, les discussions entourant une de ses formes, la pornographie (problématique présente dans l’enquête), favorisent le glissement du débat vers un autre, celui de la libre expression et de l’intolérance. Nous ne pouvons élaborer à ce sujet dans le présent contexte. Spécifions toutefois que le traitement fait par les auteures de cette question, notamment la minimisation de l’impact présumé de certaines violences moins visibles, ne rejoint pas celui de la grande majorité des milieux de recherche et d’interventions en violence, pour qui l’atteinte à l’intégrité sexuelle est considérée comme porteuse d’effets nettement plus délétères que l’atteinte à l’intégrité physique sans connotation sexuelle et où le viol est loin d’être considéré comme la forme pratiquement exclusive de violence sexuelle. Iacub et Le Bras prétendent que l’Enveff a exagéré dans son identification des comportements constitutifs du harcèlement sexuel, soulevant la question de la nature du harcèlement sexuel et des comportements qui peuvent le mesurer.

14Pour paraphraser l’American Psychological Association (1993), le harcèlement sexuel est un problème qui a un long passé, mais une courte histoire. En effet, les efforts observés dans de nombreux pays pour définir le harcèlement sexuel sont très récents et concentrés dans les deux dernières décennies du XXe siècle. Les principales sources de définition proviennent de la jurisprudence, de la recherche empirique et de l’expérience commune des femmes et des hommes. Les différences entre hommes et femmes dans la perception du harcèlement sexuel sont d’ailleurs largement documentées. Il ne surprendra sans doute personne de savoir que, comparativement aux hommes, les femmes perçoivent en général une plus grande étendue de comportements à connotation sexuelle comme constituant du harcèlement sexuel. De même, les différences de perception entre les deux sexes sont plus faibles pour les comportements d’imposition physique de relations sexuelles, tandis que les écarts sont plus grands lorsqu’il s’agit des comportements à connotation sexuelle qui créent un milieu de travail hostile pour les femmes, des attitudes de dévalorisation des femmes et des pressions répétées pour entrer en relation intime avec une personne qui ne le souhaite pas (Rotundo, Nguyen et Sackett, 2001).

Les problèmes de mesure

15L’Enveff n’est pas sans failles. Et pour cause. Rappelons qu’il s’agit de mesurer des comportements interpersonnels, des expériences physiques et psychologiques et que le domaine des rapports entre les membres d’une même famille et celui de la sexualité sont des lieux où le contenu violent apparaît particulièrement difficile à cerner (Stoddart, 1993).

16À l’époque où la violence envers les femmes était assimilée à la seule violence conjugale et plus spécifiquement au concept de « femmes battues », sa mesure (sur le plan strictement statistique) pouvait sembler plus simple : mesurer la fréquence des coups physiques, leur gravité et la durée du maintien dans une situation de violence, etc. Nous n’en sommes plus là. À la violence conjugale, maintenant considérée également dans ses dimensions psychologiques et sociales, se sont ajoutées les violences dans les milieux de travail et dans les lieux publics. Là aussi, on ne peut parler exclusivement de violences physiques puisque sont maintenant connus les effets d’actes de violence verbale ou de gestes porteurs de violence.

17De toute façon, la mesure de la violence est fort complexe. Et on ne parle pas ici de la seule violence envers les femmes. Prenons l’exemple de la violence envers les enfants (la violence verbale, entre autres, qui peut détruire l’estime de soi), qui suscite de plus en plus d’intérêt et de recherche puisque l’on sait que ses impacts à moyen et long terme peuvent être déterminants. La recherche démontre en effet clairement les effets négatifs à court et à long terme de l’usage de la violence physique sévère et du recours répété à l’agression psychologique envers les enfants (Clément, Bouchard et Jetté, 2000 ; Crittenden, 1998 ; Downs et al., 1992 ; Vissing et al., 1991).

18Dans le cas de la violence envers les femmes, malgré les nombreux travaux déjà réalisés, on ne peut parler d’instruments de mesure définitifs. On parle plutôt d’instruments qui ont fait leur preuve et d’instruments en constante évolution. L’Enveff contient ainsi certaines questions validées, d’autres plus novatrices, notamment pour tenir compte du harcèlement moral qui a fait l’objet d’une législation en France (et récemment au Québec), alors que ce concept n’est pas circonscrit avec la précision que l’on pourrait espérer et vraisemblablement ne pourra l’être qu’avec le temps. Cette imprécision est sans doute un cauchemar pour les juristes. Sans être rassurante pour les tenants d’autres disciplines (notamment de sciences sociales), elle peut être perçue comme « normale » dans un contexte de changements sociaux où l’iniquité est condamnée. Cela ne fait pas disparaître pour autant le risque que des effets pervers soient associés à la définition et à l’encadrement des pratiques visant à éviter le harcèlement.

19De là à écrire que l’Enveff joue « du flou des mots pour épaissir celui des maux », il y a un bond… idéologique. Encore ici, on fait un procès d’intention (allant jusqu’à inscrire l’enquête dans la foulée de la loi sur la parité que Iacub et Le Bras désapprouvent sans doute et à accrocher le gouvernement Jospin au passage). Il eut été préférable de construire la critique de la mesure (dans le sens positif du terme) sur la base de sa pertinence eu égard aux connaissances existantes et de sa validité interne.

20Les critiques formulées par Iacub et Le Bras perdent ainsi beaucoup de leur potentiel de crédibilité. Elles sont accompagnées de propos lapidaires sur des mesures sociales, des lois, etc. De sorte qu’il est difficile de trier l’ivraie du bon grain. Certaines remarques sont sans conteste bien fondées et pourraient éventuellement être prises en considération dans une enquête subséquente. Mais d’autres distraient par leur caractère polémique et peu sérieux. Parler de déshabillage dans une piscine en référence aux situations que doit considérer une répondante avant de répondre à une question sur les agressions liées à des manifestations d’impudeur, c’est la prendre pour une personne sans jugement. Dans la section de l’enquête où cette question est posée (cela doit être pris en compte lorsque l’on vérifie la compréhension d’une question), il n’est manifestement pas question de déshabillage « normalisé » par les lieux où il se déroule. De même, le terme « exhiber » a une connotation négative, il ne faut pas l’oublier, ce que semblent faire les auteur·e·s de l’article.

21La critique de Iacub et Le Bras selon laquelle il y a une totalité indissociable dans l’enchaînement des questions portant sur les actes violents n’est pas non plus très solide. Elle aurait dû être formulée en tenant compte de ce que l’on sait des rapports de domination et de ce que l’on sait sur le climat de violence et son impact sur l’expérience des personnes qui vivent et évoluent dans les contextes où il règne. Or, elle n’en tient pas compte et remet en cause la proximité des questions abordant les dimensions différentes de la violence.

22Les auteur·e·s considèrent que l’enquête propose une vision de la sexualité comme étant un lieu de danger et de menace de violence. Nous voyons là un glissement dont l’objectif est de convaincre que l’Enveff est une entreprise de démonstration de « l’organisation politique » des hommes contre les femmes. Pourtant, la littérature abonde sur la sexualité comme arme (Iacub et Le Bras sont d’origine européenne et devraient pourtant avoir en mémoire, notamment parce que récent, le viol des femmes en Bosnie). Mais elle abonde aussi sur les plaisirs de la sexualité vécue sans domination. Ainsi, la littérature féministe n’est pas sans compter de nombreux ouvrages traitant de la sexualité féminine et de son caractère émancipatoire. Les enquêtes telles l’Enveff contribuent à mettre à jour des situations délétères qui doivent être mises en cause pour justement permettre l’expression d’une telle sexualité libérée et libératrice. Leur prêter une autre raison d’être est un choix que font Iacub et Le Bras.

23Le procès d’intention (par exemple la référence au « projet politique » supposé de l’Enveff) est perceptible tout au long de l’article et de la présentation de critiques qui auraient pu être constructives. En effet, l’élaboration d’un indice sur une problématique telle celle du harcèlement sexuel est un défi immense. Les auteur·e·s de l’enquête en ont construit un qui se défend mais qui peut aussi faire l’objet de discussions. Dans un contexte de construction des connaissances sur une réalité sociale, la discussion se doit d’être sereine et fondée. Iacub et Le Bras, manifestement, rejettent le concept même de harcèlement sexuel. Il eut été préférable qu’elle et il écrivent un texte à ce sujet plutôt que de s’en prendre à l’Enveff.

24La critique sur le regroupement des informations concernant la violence conjugale est aussi une critique qui se défend en soi et qui mérite d’être débattue mais pas de façon aussi partisane qu’elle l’est dans cet article. Il nous faut, au contraire, trouver les meilleures façons de saisir la réalité de la violence au sein des couples qui fait en sorte que leur existence est empoisonnée et que lorsqu’il y a présence d’enfants, le développement de ces derniers risque d’être compromis. Cette réalité recouvre plusieurs dimensions et les personnes les plus marquées ne sont pas nécessairement celles qui subissent une violence physique, il ne faut pas perdre cela de vue. À la suite des observations cliniques sur les effets dévastateurs des violences verbales et psychologiques dans le couple, des recherches ont commencé à démontrer que les femmes sont autant sinon davantage marquées par les humiliations et les propos dégradants que par les coups physiques (Follingstad et al., 1990 ; Riou, Rinfret-Raynor et Cantin, 2003). La composition d’indices visant à évaluer la violence doit donc intégrer à la fois ses formes (pas seulement physiques), sa gravité (pas seulement visible à l’œil nu), sa fréquence et, ne l’oublions pas, la durée de l’expérience. Le problème d’une telle évaluation n’a pas été résolu même s’il est parfois contourné par des mesures répétées permettant de saisir l’évolution de la violence dans certains milieux et certains contextes ; le tout est encore insatisfaisant. De là le besoin pour la communauté scientifique de mener des efforts pour le développement d’instruments et de méthodologies les plus fiables et les plus appropriés possibles (Ellsberg et al., 2001 ; Koss, 1993), conçus et mis en application avec une constante préoccupation éthique (Ellsberg et Heise, 2002 ; Fontes, 1998 ; WHO, 1999), et qui doivent prendre en compte non seulement les comportements de violence, mais les contextes dans lesquels ils surviennent et leurs conséquences (Riou, Rinfret-Raynor et Cantin, 2003 ; Smith, 1994).

L’ampleur du phénomène et du silence qui l’entoure

25Enfin, nous nous contenterons, dans ce qui suit, de relever deux autres éléments qui nous ont étonnées. Le premier est l’insistance mise par Iacub et Le Bras sur l’ampleur des chiffres proposés dans les résultats de l’enquête. Cette insistance traduit une certaine incrédulité et elle est argumentée sur la base d’une contestation de la qualité de la mesure. Or, les chiffres révélés, considérés au regard de ceux qui sont obtenus par les enquêtes menées ailleurs, ne paraissent nullement surestimés par un artefact statistique. Au contraire, ces chiffres apparaissent peu élevés. Même si les comparaisons doivent être faites avec prudence, à cause des différences méthodologiques entre ces enquêtes, disons à titre d’illustration que les taux annuels de violence conjugale physique envers les femmes rapportés dans des enquêtes menées dans d’autres pays européens, par exemple en Suisse (Gillioz, Du Puy et Ducret, 1997), en Grande-Bretagne (Mirrlees-Black et Byron, 1999) et en Finlande (Heiskanen et Piispa, 1998), sont tous plus élevés que ceux observés par l’Enveff. Pour notre part, nous nous réjouissons à la pensée qu’en France, les violences envers les femmes sont un phénomène moins répandu qu’ailleurs et nous souhaitons vivement que cette caractéristique puisse être mieux documentée afin de soutenir les efforts visant à les diminuer dans d’autres milieux comparables sur les plans social et culturel.

26Le second élément est la perplexité de Iacub et Le Bras devant le fait qu’une forte proportion de répondantes auraient, dans le contexte de l’enquête, révélé pour la première fois qu’elles avaient été contraintes par leur conjoint à des pratiques ou rapports sexuels forcés. Comme le commente Patrizia Romito dans le précédent numéro de Nouvelles questions féministes, cela ne devrait pas les surprendre, car l’Enveff ne fait pas exception. Ajoutons à ce qui a déjà été écrit sur le sujet que Statistique Canada, dans son Enquête sur la violence envers les femmes de 1993, avait observé que près du quart de celles qui avaient subi de la violence physique ou sexuelle de la part d’un conjoint actuel ou passé n’avaient confié cette situation à personne avant de la rapporter dans le cadre de l’enquête (Rodgers, 1994). De plus, il nous faut signaler que cette méconnaissance témoigne de l’ampleur de l’ignorance des auteur·e·s en matière de violence sexuelle et de violence conjugale. Les contraintes sexuelles, physiques et psychologiques provoquent souvent, au lieu d’un sentiment d’injustice, un sentiment de honte et de dégradation, et pour cette raison, elles sont considérées, dans les écrits sur le sujet, comme une des causes, sinon la cause première, du silence des victimes (Cantin, 1993). Plusieurs raisons sont évoquées pour expliquer que des recherches deviennent des lieux d’abandons de secrets. Rappelons à ce propos que des femmes qui se présentent dans les urgences d’hôpitaux avec des blessures, y compris aux organes sexuels, souvent en taisent la source alors que le personnel ne pousse pas l’investigation faute de pouvoir les prendre en charge. Une autre raison qui rend possible le dévoilement d’expériences traumatisantes est l’anonymat des enquêtes ; des expériences, aussi intimes que l’inceste, sont ainsi mises à jour parce qu’elles peuvent l’être sans peur de représailles.

27Nous ne pouvons, en terminant, passer sous silence l’allusion de Iacub et Le Bras au sujet de la maternité de substitution et à sa prohibition comme étant un obstacle à l’autonomie des femmes, allusion qui semble tenir d’argument pour qualifier l’Enveff d’entreprise idéologique. Cette pratique, rappelons-le, a été effectivement mise en cause par certains groupes féministes mais elle l’a été aussi (et surtout) par différents acteurs préoccupés du caractère éthique des pratiques de procréation artificielle (incluant le don d’ovule). Cette allusion à une question aussi litigieuse en matière de dignité humaine vient clore un article dont nous déplorons le ton, la teneur et le caractère pamphlétaire et qui, lu du Québec, apparaît plus comme un règlement de comptes (dont nous ne connaissons pas les enjeux) que comme un article scientifique visant à critiquer la validité d’une enquête à laquelle on devrait au moins reconnaître le mérite d’avoir innové en tentant de documenter une problématique dont la diminution et, souhaitons-le, l’élimination sont essentielles à l’amélioration des rapports sociaux.

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Date de mise en ligne : 23/07/2015

https://doi.org/10.3917/nqf.231.0072