Article de revue

À l'écoute de la folie. Avec un collectif d'infirmiers en psychiatrie

Pages 159 à 179

Citer cet article


  • Arar, D.,
  • Bernard, R.-P.,
  • Coquerelle, C.,
  • Irep, D.,
  • Kauffer, G.,
  • Klopp, S.,
  • Orofiamma, R.
  • et Trost, M.
(2007). À l'écoute de la folie. Avec un collectif d'infirmiers en psychiatrie. Nouvelle revue de psychosociologie, 4(2), 159-179. https://doi.org/10.3917/nrp.004.0159.

  • Arar, Djenet.,
  • et al.
« À l'écoute de la folie. Avec un collectif d'infirmiers en psychiatrie ». Nouvelle revue de psychosociologie, 2007/2 n° 4, 2007. p.159-179. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-nouvelle-revue-de-psychosociologie-2007-2-page-159?lang=fr.

  • ARAR, Djenet,
  • BERNARD, Roger-Patrice,
  • COQUERELLE, Chantal,
  • IREP, Doris,
  • KAUFFER, Gérald,
  • KLOPP, Serge,
  • OROFIAMMA, Roselyne
  • et TROST, Monique,
2007. À l'écoute de la folie. Avec un collectif d'infirmiers en psychiatrie. Nouvelle revue de psychosociologie, 2007/2 n° 4, p.159-179. DOI : 10.3917/nrp.004.0159. URL : https://shs.cairn.info/revue-nouvelle-revue-de-psychosociologie-2007-2-page-159?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/nrp.004.0159


Notes

  • [*]
    Roselyne Orofiamma, enseignante au cnam, roselyne. orofiamma@ wanadoo. fr.
  • [**]
    Djenet Arar, infirmière en psychiatrie, diplômée depuis 2004.
  • [***]
    Doris Irep, infirmière en psychiatrie, diplômée d’État depuis deux ans.
  • [****]
    Roger-Patrice Bernard, infirmier de secteur psychiatrique, diplômé depuis 1988.
  • [*****]
    Monique Trost, infirmière en pédopsychiatrie depuis trente ans.
  • [******]
    Serge Klopp, cadre de santé en pédopsychiatrie, diplômé depuis 1981.
  • [*******]
    Chantal Coquerelle, infirmière en psychiatrie, diplômée depuis 1977.
  • [********]
    Gérald Kauffer, infirmier en psychiatrie, diplômé depuis sept ans.
  • [1]
    Il a réuni deux autres participants qui n’ont pas écrit dans le cadre de cet article, mais qui ont apporté leur signature à l’ouvrage collectif, publié à l’issue de cette recherche.
  • [2]
    Intervention organisée à la demande de la direction et du service de la formation professionnelle de l’eps – Établissement public de santé – Maison Blanche, dans le cadre du cnam, service Communication, culture, expression.
  • [3]
    Cf. Ferry, 1991, Les puissances de l’expérience : La narration « apparaît comme la performance primaire par laquelle un discours rapporte des événements dans la forme d’expériences vécues signifiantes pour soi-même et pour autrui. Ainsi rendues communicables, les expériences “racontées” cessent d’être simplement “vécues”. Elles sont désormais “transmises”. C’est-à-dire qu’elles font entrer les événements dans la configuration des traditions. À cet égard, on peut comprendre le récit, c’est-à-dire la présentation narrative d’événements, comme la première puissance de l’expérience liée au discours, car c’est typiquement par le récit que l’événement devient “histoire” (story) ». (p. 104).
  • [4]
    Le dispositif comprenait également un accompagnement au travail d’écriture, conduit sous forme d’un atelier d’écriture par Claire Lecœur, formatrice consultante à Aleph-Ecriture.
  • [5]
    Cette expression de Tosquelles, formulée lors de divers échanges, renvoie à l’idée que la psychothérapie institutionnelle marche sur deux jambes, celle de la psychanalyse et celle du marxisme ; l’une prenant en compte l’aliénation mentale sur le plan de l’inconscient du sujet, l’autre prenant en compte l’aliénation sociale sur le plan politique.
  • [6]
    La durée de la prise en charge est de plus en plus réduite.
  • [7]
    La certification est une procédure d’évaluation externe et indépendante de l’établissement.
  • [8]
    L’activité jardinage est un atelier proposé dans la soirée qui avait lieu dans le patio de l’unité de soins. Ce dernier servait également quelquefois de lieu d’entretien, notamment dans le cas de cette patiente, Émilie.
  • [9]
    Cf. Yves Schwartz (2004). Il distingue l’expérience du travail et le travail comme expérience : « Dans l’expérience, il peut y avoir des routines, et si l’on n’en dit pas plus, l’expérience peut être un obstacle à l’élargissement et à l’enrichissement. »
  • [10]
    Selon Demazière et Dubar (1999), le récit biographique s’articule autour de ces deux notions de « monde social » et de « monde personnel ».
  • [11]
    Voir la contribution de Stéphane Lambert (2006) à l’ouvrage collectif qu’il a précisément intitulée « Poétique de l’expérience ».

À plusieurs voix, Roselyne Orofiamma

1Une contribution à plusieurs voix, des voix d’infirmiers à l’écoute de la folie. Des voix de praticiens qui interrogent le rôle de soignant et la fonction thérapeutique de l’infirmier en psychiatrie, ce qui la rend légitime, ce qui la rend fragile, dans un environnement où prédomine la logique comptable sur les conditions et le temps nécessaires à la relation de soin.

2Ce texte collectif revêt un statut particulier par la forme du discours et par l’ensemble des auteurs qui y participent. Il s’appuie essentiellement sur des témoignages, des récits et des réflexions proposés par des infirmiers pour explorer la clinique du soin dans les services de psychiatrie. Leurs sept contributions, signées individuellement, composent un ensemble qui, à travers un regard et une parole, chaque fois singuliers, donne à entendre un collectif de soignants. Les questions qu’ils formulent sur les conditions d’exercice du métier aujourd’hui se rejoignent. Comment faire sens dans le soin alors que les durées de prise en charge se réduisent à quelques jours ? Comment préserver une permanence du lien alors que l’espace de temps limité oblige à rechercher l’intensité de la relation pour tenter de dénouer les situations et apaiser la souffrance ? Comment permettre à la confiance de se construire, au lien de se tisser ? Face à quelles contradictions ces nouvelles formes de prise en charge mettent-elles le soignant ? Que signifie soigner avec humanité ?

3Cette contribution s’inscrit dans le prolongement d’un travail de formation et de recherche, mené dans le cadre du Conservatoire national des arts et métiers, durant six mois, avec ce groupe d’infirmiers [1] qui exercent dans différentes structures de soins de l’hôpital Maison Blanche. Écrite à plusieurs voix, elle comprend également la mienne, en tant qu’intervenante qui a conduit ce travail et qui se situe aujourd’hui à une place dont les contours ont changé, la vie de ce groupe se poursuivant au-delà du cadre institutionnel qui lui a donné origine. C’est un des développements de la démarche dans laquelle ils se sont engagés et que j’ai cherché à accompagner.

4Le projet qui a réuni ce groupe avait pour objet de définir les savoirs professionnels des infirmiers qui exercent en psychiatrie, dans une visée de transmission du métier aux plus jeunes [2]. En effet, depuis la suppression en 1992, du diplôme spécifique d’infirmier de secteur psychiatrique, de nouvelles générations de soignants arrivent dans les services et s’y trouvent relativement démunies face aux situations complexes et éprouvantes qu’elles doivent affronter. Que leur transmettre de l’expérience des plus anciens pour mieux les préparer à aborder la pratique du soin infirmier ? De quelle nature sont ces savoirs quand l’activité ne peut se réduire aux gestes techniques que décrivent les protocoles, quand elle met en jeu le rapport à la folie, à la souffrance psychique et à la destructivité aux limites de l’humain ?

5Pour mener à bien ce travail d’élaboration à partir de savoirs d’expérience dont chacun est porteur, sans pouvoir forcément les nommer, le choix a été fait de constituer un groupe, dans une visée de formation et de recherche, composé à la fois d’infirmiers expérimentés et de très jeunes professionnels. Il s’agissait de créer une dynamique de réflexion qui, au lieu de renforcer les clivages, devait permettre de s’appuyer sur la complémentarité des approches pour favoriser les échanges.

6Le cadre théorique et méthodologique de la démarche s’est fondé sur l’approche biographique et sur l’activité narrative envisagée comme mode d’élaboration de l’expérience. Raconter, c’est avant tout dire son expérience, la mettre en mots, la construire, lui donner sens et en la confrontant à d’autres, en éprouver les limites. Le récit devient processus de mise en forme de l’expérience. La narration est sollicitée comme la forme de discours qui permet le mieux d’en transmettre la puissance [3].

7Dans l’organisation du dispositif, le recours à la narration comme support de formation, d’implication ou comme outil de recherche a pris plusieurs formes. Travail sur les récits de vie, tout d’abord, pour comprendre sur quels parcours chacun a construit son identité de soignant, pour explorer les liens entre le positionnement professionnel et l’histoire individuelle, ce que chacun engage de soi, de ses origines sociales, de sa culture et de ses valeurs dans son rôle d’infirmier. Le deuxième temps de la démarche a porté sur des récits de pratiques à partir de l’analyse de situations professionnelles, source de questionnement. Enfin, la démarche d’écriture s’est également appuyée sur des récits de pratiques pour rendre compte de cette part intime de l’expérience qu’il faut pouvoir mettre en mots pour la rendre accessible à d’autres [4]. La perspective de publication, posée au départ, a fortement structuré la production et l’évolution du groupe. Elle a abouti à la rédaction d’un ouvrage collectif, paru sous le titre : Être là, être avec. Les savoirs infirmiers en psychiatrie (2006). Les infirmiers qui reprennent ici la plume y font référence. Comme dans l’ouvrage, ils s’expriment en tant qu’auteurs, à la première personne du singulier, mais ils se reconnaissent aussi dans le pluriel d’un collectif. Celui qui s’est progressivement construit au cours du processus de formation, de recherche et d’écriture dans lequel ils ont investi leur connaissance du métier. Avec ce que ce dernier peut vouloir dire en termes d’engagement de soi, de convictions et de passion pour continuer à l’exercer et pour préserver une forme d’éthique qui puisse inscrire les dimensions de l’humain dans chacun des gestes du soignant. Leurs textes cherchent à en témoigner.

Une place pour nos « vieux fous », Djenet Arar

8Bleus comme l’océan, ses yeux sont beaux. Malgré son âge, ils demeurent jeunes. Parfois, ils s’emplissent de larmes et inondent ses joues flétries par l’enfermement. Elle veut retourner chez elle, auprès de ses nombreux bébés, ceux que la dass lui a confiés dans ses plus beaux et attendrissants délires. Elle se sent seule, persécutée par ce qu’elle croit être sa fausse famille (en réalité, sa propre famille qu’elle ne reconnaît pas). Hallucinée, elle se voit entourée d’autres personnes mal intentionnées.

9Françoise écrit, elle écrit beaucoup. Elle écrit qu’elle est spoutnik (c’est-à-dire diplômée en aérospatiale), infirmière anesthésiste, ayant également fait des études à Science « Pot » : oui, c’est comme cela qu’elle l’écrit. Ou encore, à l’occasion d’un certain quatorze février, elle écrit à celui qu’elle considère avec attention comme son sauveur « imaginaire » : « Ail love you ». Les fines herbes aromatisant à souhait sa carte de la Saint-Valentin.

10Françoise est attachante. Elle est très touchante, malgré le flot d’insultes avec lequel elle nous assaille par moments. Moments de tristesse, de désespoir, car les choses ne correspondent pas, ne collent pas à sa réalité à elle.

11Cela fait de très nombreuses années qu’elle est hospitalisée, entre fugues et quelques rares sorties ; celles-ci sont maintenant très encadrées et sous la surveillance quasiment constante d’un soignant. Quels soins pour elle ? Quel type d’hospitalisation, quel lieu de vie pourraient lui convenir ? Tout ce questionnement s’est certainement posé, sans nous les infirmiers, pire, sans elle.

12Je l’imagine calme, paisible, souriante comme elle sait l’être dans ces instants de répit et de quiétude, assise dans un fauteuil à balance. Mais où cela peut-il bien être ? Si nous lui demandons, elle dira : « Dans ma maison de campagne en ville ». Pensée paradoxale !

13C’est tout cela Françoise. Elle adore la bière et la cigarette, enroulée dans sa couette. Imaginez le résultat. Incapable de vivre seule, au risque de sa vie. Elle a déjà fait l’expérience d’un autre type de placement ; une maison de retraite où tous les midis elle avait droit à son quart de vin rouge. Elle n’y a tenu que quelques mois. Pourtant, le personnel soignant de cette maison de retraite, travaillant au mieux, lui autorisait des promenades seule, autour de la propriété. Alors Françoise en profitait pour mener sa petite vie à elle. Voyant qu’elle ne rentrait pas, ils devaient partir à sa recherche. La nuit, dans cette même maison de retraite, Françoise criait à tue-tête, signant l’échec de ce placement. Si seulement la folie pouvait avoir une retraite ou une maison où elle pourrait se taire, apportant un répit à Françoise ainsi qu’à toutes les Françoise et à tous les François ! Le veut-on vraiment ?

14Cette histoire se répéta souvent. Au final, elle nous fut adressée à nouveau. Mais que vont devenir nos vieux fous ? Les jeunes n’ont déjà plus de place dans la conjoncture actuelle où l’entrant pousse l’autre à la rue, hors de la structure de « soins ». Et nous nous étonnons de leur désir de mort ! Nulle part ils n’ont leur place.

15Plus de place pour toi, vieux malade mental. Tes pleurs, tes larmes invisibles, tes cris sourds sont parfois entendus, mais allons-nous pouvoir t’aider ? Un vieux petit homme était autrefois grand. Grincheux, il ne souriait jamais. La maladie de Parkinson s’étant liguée avec le temps et le vieillissement contre lui, il n’avait plus de raison de vivre. Ainsi diminué, il ne supportait plus le regard des siens posé sur lui, ni celui de son frère dont les yeux s’emplissaient de larmes après chaque visite, ni celui de sa femme dont il était l’homme incontesté. Maître chez lui, la réussite sociale le confortait dans cette position. Il n’était plus l’homme qu’il était. Il n’était plus homme du tout. Il était devenu objet, symptôme. Il était devenu maladie et cela lui était insupportable, inconcevable. Se posa à lui la question du vivre ainsi ou mourir. C’est cette deuxième solution qu’il choisira. Il tentera de s’étrangler sans succès. Furieux de n’y être pas arrivé, il en voudra à la terre entière. C’est alors qu’il a atterri en psychiatrie.

16De nombreuses tentatives de l’équipe pour lui apporter aide et soutien ont permis de rendre transparent le masque qu’il s’était fabriqué. Nous n’avons malheureusement pas su le briser et le faire tomber. De toute manière, ce masque, même transparent, lui était indispensable pour continuer son chemin de vie. Le perdre aurait signifié une déchéance de plus, une fin quasi-certaine. Le service de psychiatrie ne constituait plus une indication pour lui. Il fut placé dans une maison de retraite où il mourut peu de temps après.

17Syndrome de glissement, oui, de glissement total. Il est vrai que la maladie tue, que le vieillissement tue, mais là, j’en arrive à croire que l’institution tue aussi. Par une présence inadaptée, mais aussi par une absence incompréhensible.

18Combien d’autres devront mourir pour qu’on ouvre les yeux ? Ces vieux mal aimés, ce peut être nous dans quelques années. Pourquoi traitons-nous ainsi nos aînés ? N’épousant plus le moule, ils sont transférés d’un endroit à un autre, sans qu’ils aient la capacité de s’adapter. Déjà épuisés, ils se retrouvent dans des unités de soins où ils ne connaissent personne, où le nombre de soignants est encore plus insuffisant et où la folie n’a pas sa place. Le personnel soignant n’y est formé que pour le somatique. Le morcellement, ils ignorent. La folie est un monde inconnu pour eux, une île déserte où le volcan peut s’adonner à ses activités les plus douloureuses : cracher un feu qui dévore. Crier, se tordre dans tous les sens, rien n’y fait. Le fou reste seul et non entendu, l’île est déserte.

19Je rêve pour toi, vieux malade mental, d’un lieu contenant, sécurisant où, pour tes vieux jours fragiles, tu puisses te poser, et si tu sens que ton jour se rapproche à pas de loup, serein nous te laisserons partir parce que, pour nous, tu resteras toujours grand petit homme.

De la peur du fou à la rencontre du patient, Doris Irep

20Infirmière, j’exerce en psychiatrie adulte depuis l’obtention de mon diplôme, il y a deux ans. Grâce à des lectures, à des conseils que j’ai reçus de mes collègues et au fil des relations de soin, mon approche des patients a évolué. Je suis passée de la peur du fou à la rencontre du patient en souffrance psychique. C’est par un travail en équipe et un travail sur moi-même que cette évolution a pu se construire, que j’ai pu faire l’apprentissage de la clinique de mon métier.

21L’infirmier qui exerce en psychiatrie ne peut s’aider que de lui-même et de ses collègues pour soigner l’autre. Il doit faire appel à son bon sens, à son humanité, à sa patience, mais aussi aux ressources et aux qualités disponibles au sein de l’équipe soignante pour tenter d’accompagner le patient vers un mieux-être. Il ne peut véritablement s’appuyer sur aucun des protocoles préconisés en soins généraux et enseignés dans les formations d’infirmiers. D’ailleurs, ces protocoles n’ont pas cours en psychiatrie, même si certains services tentent d’en créer. Comment imaginer se référer à des procédures standardisées là où chaque situation est singulière, même quand deux patients sont atteints de la même pathologie ?

22Pourtant, nous savons que les injonctions institutionnelles nous obligent de plus en plus à fonctionner en termes de protocoles. Il est également fréquent de voir certains services de psychiatrie se « transformer », en mettant essentiellement l’accent sur le « somatique » au détriment de la « psyché ».

23La clinique infirmière en psychiatrie ne consiste pas à « faire du soin » en apportant une réponse codifiée. Elle est faite d’écoute, de réassurance, de confiance. Avec Louise, par exemple, cette patiente âgée de près de 70 ans, hospitalisée sous contrainte, qui refusait toute relation avec les soignants, il a fallu prendre le temps. Établir une relation de confiance à travers une présence, une disponibilité, des gestes, des silences.

24« Quand je suis arrivée dans sa chambre, elle m’attendait. Elle était déjà assise sur sa chaise, détendue. Pas une once d’irritabilité sur son visage, ni dans ses propos, contrairement aux jours précédents. Elle qui d’habitude avait le regard sévère, la voix dure et le ton sec, je l’ai tout de suite sentie différente et cela m’a fait plaisir. Je la coiffai donc, délicatement, manipulant la brosse de manière à lui masser le cuir chevelu. Elle était assise sur sa chaise et je me tenais debout derrière elle. Elle resta silencieuse durant le coiffage. Je pris le parti de ne pas parler non plus, pour préserver cette ambiance de calme, cette intimité, ce premier contact qu’elle avait réclamé. Nous avons dû rester un petit quart d’heure dans sa chambre, dans le silence. Il n’y avait que l’unique bruit de sa respiration que nous pouvions entendre. Je la sentais détendue, apaisée. Peut-être redécouvrait-elle le plaisir d’être une femme, d’être touchée, d’être considérée comme un être humain ? […].

25Louise me regarda et me remercia. Elle prononça le mot “merci” avec sincérité. Elle avait travaillé toute sa vie dans les toilettes de Paris, elle avait certainement dû dire “merci” des milliers de fois et sûrement plus… Elle avait dû trop le dire, était-ce pour cette raison qu’elle avait cessé ? Ce premier merci, je ne l’oublierai jamais, car il était la marque de cette relation de confiance qui en était à ses balbutiements, mais qui émergeait enfin, en accord avec la patiente. C’était également le merci de la reconnaissance du travail effectué en équipe depuis son arrivée, le merci qui permettait et donnait l’envie de continuer la prise en charge, encore et encore. Peut-être aussi le merci de la double reconnaissance : je l’avais reconnue et elle m’avait reconnue ? » (Irep, 2006, p. 102-103).

26Cette prise en charge m’a beaucoup appris, en particulier qu’être dans le soin ne signifie pas être dans l’agir. En psychiatrie, l’infirmier n’est pas simplement l’exécutant d’une prescription médicale. Il doit puiser en lui-même ce qui deviendra thérapeutique pour le patient. Selon moi, l’infirmier, par ce qu’il est, participe de la thérapeutique et du mieux être du patient ? C’est cet engagement qui continue de me donner envie de travailler en psychiatrie. Ce n’est pas chose facile ; chaque attitude, chaque mot, chaque regard peut recouvrir un sens différent selon la manière dont il s’adresse au patient. Le soignant doit chercher à atteindre d’être au plus juste dans sa posture et ses propos. Cela s’acquiert avec du temps, auprès des collègues expérimentés, au fil des relations de soin avec les patients. Cela se construit lentement.

27Prendre le temps avec chaque patient pour tisser cette confiance nécessaire au soin en psychiatrie s’avère de plus en plus difficile. Dans la conjoncture actuelle où l’on raisonne en termes de lits, nous sommes souvent dans la contrainte de devoir soigner vite sans pouvoir forcément se préoccuper de bien soigner. Comment parvenir à conserver et à privilégier cette place qu’occupe l’infirmier au « cœur » du soin, si importante et si difficile à tenir ?

L’écoute est un soin, Roger-Patrice Bernard

28Dans l’ouvrage commun Être là, être avec. Les savoirs infirmiers en psychiatrie, le fil rouge de mon témoignage (Bernard, 2006) souligne l’importance de la parole, du mot, de l’échange verbal, dans la thérapeutique et la prise en charge du patient en psychiatrie.

29L’écoute est un soin. Ceci posé, il reste à définir ce qui relève de « l’écoute infirmière » et en constitue la spécificité. Il convient tout d’abord de préciser notre position, notre identité en tant qu’infirmier. Or, celle qui nous est dévolue, généralement et surtout depuis le nivellement de la formation, est celle d’exécutant de la prescription médicale (et rien d’autre !). Elle jette le discrédit sur notre position d’être humain « pensant ». « Je pense donc je suis », si cette pensée nous est refusée, qui sommes-nous ? Membres à part entière du collectif des soignants, nous pouvons prétendre avec Diatkine que « chacun de nous a ses responsabilités professionnelles et les garde entières… » (1991, p. 100). Il n’est pas question de se prendre pour, ou de vouloir prendre la place… du psychiatre ou du psychologue, comme on nous le renvoie trop souvent. « Il ne s’agit pas d’effacer les différences d’identité et de fonction entre les membres du groupe » (ibid.), mais de souligner la fonction du groupe soignant qui « devient le véritable interlocuteur à long terme du patient » (ibid., p. 96).

30En partant de ma praxis, nécessairement subjective, liée à ce que je suis et à mon parcours, je me limiterai à apporter un témoignage et une réflexion sur la « clinique infirmière » à partir de trois de ses composantes : le temps, la proximité et l’improvisation.

31Tout d’abord le temps. Il est clair que le temps de l’infirmier n’est pas celui des autres intervenants. Ce temps est à mettre en corrélation avec celui du patient : « Nous sommes là… » d’une façon indifférenciée 24 heures sur 24. C’est donc un temps que nous partageons avec lui. Un temps de vie qui nous rend plus disponibles à une écoute que j’oserais qualifier de flottante et à une présence également flottante. Présence où le ronronnement familier du service nous laisse attentifs aux changements ; en passant, nous pouvons retenir une réflexion ou une conversation entre patients qui peut apporter une information ou un éclairage nouveau à propos d’un malade. Dans l’entretien individuel, il convient de « ne pas s’impatienter du discours répétitif » (ibid., p. 108), du patient. Tout en se laissant bercer par sa complainte, il faut pouvoir en extraire la substance ou la nouveauté, comme avec ce patient dont j’ai écrit que la répétition « de vouloir sortir » m’a fait entendre qu’il voulait s’en sortir : « Je me souviens de ce patient psychotique délirant qui, à peine arrivé, passait ses hospitalisations à répéter en boucle : “je veux sortir”, alors qu’il était là à sa propre demande. Les longues séances de négociation, les entretiens où il ne pouvait dire autre chose, où quelquefois il sortait effectivement et revenait quelques heures après ! Jusqu’au jour où, au cours d’un de ces entretiens, je lui dis : “J’entends bien que vous voulez vous en sortir, mais vous êtes venu de vous-même, c’est bien que vous avez confiance en nous pour vous y aider, alors faites-nous confiance et vous sortirez de vous-même, quand vous serez prêt. Mais convenez que ce n’est pas le cas.” Et il est resté, même s’il veut toujours “s’en sortir” ! Entre les mots dits, il faut savoir entendre les mots tus, respecter ce non-dit, dit : le non-dit est un mot qui existe par son absence. Ne pas forcer, écouter et tenter de comprendre ces sous-entendus » (Bernard, 2006, p. 117).

32Cette présence que chacun (patient et soignant) éprouve peut également se formuler en termes de proximité. Être proche donne évidemment une place de choix, pour l’observation, le recueil d’information et l’écoute. Mais elle met en évidence l’acuité d’un double sens pour caractériser notre posture : « Nous sommes proches de la folie… » Il nous faut donc vivre avec cette folie, faute de quoi toute compréhension ou, plus modestement, toute capacité à en saisir quelques traits s’avère impossible. Ma pratique m’a enseigné que « les insensés ont besoin de sens. Il faut savoir les écouter, les entendre, et pour comprendre, il faut connaître la langue de notre interlocuteur. Très schématiquement : savoir parler le fou. C’est aussi simple et compliqué que ça, car c’est un mélange » (ibid., p. 114).

33Intervenir au plus près de la folie requiert à la fois la connaissance des outils psychopathologiques, mais aussi une disposition à prendre appui sur des ressources psychiques personnelles, pour les mettre en perspective dans le suivi du malade et pouvoir se dégager de nos propres projections. Chacun de nous met en place des protections personnelles, barrières contre cette proximité trop impliquante, voire dangereuse. Ce peut être le port de la blouse ou le refus du tutoiement. Dans d’autres cas, l’élaboration en groupe d’un vécu professionnel éprouvant – lorsque la possibilité nous en est, encore, offerte institutionnellement – ou encore l’élaboration individuelle avec un tiers de son choix, professionnel ou collègue, peuvent avoir cette même fonction de protection. « Tiercéisation » envers le contre-transfert négatif (ou trop positif, donnant l’impression d’une toute-puissance thérapeutique), envers la fossilisation de notre pratique, ou tout simplement l’envahissement de la folie. De fait, il demeure enfin le recours aux défenses psychiques (Schmid-Kitsikis, 2005) qui visent à préserver l’intégrité du Moi. Et pourtant…

34« Connaissance de soi et connaissance tout court… » (Bernard, op. cit.) sont donc pour moi les bases de notre écoute. L’improvisation nous impose d’avoir assimilé ces savoirs, car nous ne savons jamais ce qui se cache derrière une demande directe ou une offre d’entretien pour faire retomber une situation de crise, ou simplement un entretien qui fait suite à une conversation, une parole et tient lieu de « rencontres aléatoires [qui] ne sont jamais négligeables. Elles s’ajoutent aux entretiens programmés sans les remplacer, ce qui est une caractéristique de notre expérience » (Diatkine, 1991, p. 100). Combien de fois me suis-je demandé pourquoi un patient me faisait le dépositaire d’une information ou d’une demande qu’il avait oublié de dire à son médecin ? Certes, la formalisation de l’entretien médical psychothérapeutique ou social peut être intimidante et favoriser l’oubli. Mais, en l’occurrence, ne sommes-nous pas dans une position de rattrapage de la problématique du sujet, soit qu’il ait vraiment oublié (et dans ce cas, pourquoi est-ce justement cela qu’il a oublié ?), soit qu’il ait eu l’impression de ne pas avoir été assez entendu ? Combien de fois me suis-je également interrogé face à des demandes personnelles d’entretien : ne suis-je pas le moteur transférentiel du malaise affiché du patient ? En effet, s’il demande à me parler, c’est pour me dire ou me montrer qu’il va mal. C’est aussi cela qui caractérise mon écoute, ce questionnement permanent sur le sujet et le pourquoi de son hospitalisation. Toujours me remettre en question, ne rien considérer comme allant de soi, et considérer chaque situation comme nouvelle et chaque patient comme nouveau, nécessitant la création et l’invention aléatoire d’une autre relation.

35Je soutiens qu’il est nécessaire de maintenir cette présence permanente d’une écoute qualifiée et l’échange de nos différents points de vue, pour préserver la cohérence et l’unité de notre accompagnement de la maladie mentale…

36L’écoute est un soin, et pour cela, je soutiendrais encore qu’« entrer en résonance avec le dit du patient, lorsqu’il nous fait le dépositaire de sa problématique, est à mon sens une faculté que nous partageons tous, ce que l’on peut résumer par l’écoute empathique. Mais l’on travaille avec ce que l’on est […], et c’est de cette singularité dont le patient a besoin » (Bernard, op. cit., p. 121).

La tendresse, outil thérapeutique, Monique Trost

37« L’enfant ne voulait pas aller avec sa mère, il restait accroché à mon cou, ses jambes entourant ma taille, il pleurait très fort… La mère était sidérée. Elle n’osait pas un seul geste et me répétait : “Il ne veut plus de moi, il ne veut plus de moi !” Doucement, le son de ma voix berçant l’enfant, je rassurai la maman, amenant Dany petit à petit à toucher sa mère, je posai ma main sur l’épaule de sa maman en disant combien elle est une bonne maman, je dis à Dany que sa maman pouvait à nouveau s’occuper de lui… J’ai amené Dany à caresser le visage de sa mère en tenant sa petite main dans la mienne, puis en lui disant : “Touche comme la peau de maman est douce !”, puis encore en approchant Dany du visage de sa mère, pour qu’il reconnaisse son odeur. Dany a enfin posé sa petite joue sur celle de sa mère, j’ai encouragé la maman à caresser son visage… Dany avait alors 1 an.

38Soutenue par mon regard, la maman a pu caresser le visage de son bébé, lui dire : “Je vais bien maintenant”, et l’enfant s’est calmé. Je l’ai déposé dans les bras de sa maman qui l’a embrassé. Dany a collé sa joue contre la sienne. J’avais devant moi un beau tableau, la mère répétant “mon bébé, mon bébé”. Ils retrouvaient lentement les gestes de leur tendresse » (Trost, 2006, 93).

39La psychiatre référente et moi-même avions pris comme axe de travail qu’elle serait « une mère suffisamment bonne », selon le modèle winnicotien. Je travaillais avec ce concept. Après une séparation de deux semaines (hospitalisation de la mère), ils étaient dans l’impossibilité de se re-trouver, il fallait que je les aide dans leur re-connaissance.

40La clinique s’exerce « au pied du lit » du patient, auprès de lui et avec lui. J’étais en clinique avec cette mère et ce bébé, j’ai utilisé ma voix pour les envelopper, les apaiser. Le son de ma voix, plus que le sens des mots prononcés, les enveloppait. Ma voix a mobilisé ces deux êtres ; la mère me regardait, le bébé se calmait, l’une et l’autre dans l’enveloppe de mots-sons.

41J’ai touché la peau de l’épaule de la mère, j’ai amené l’enfant à lui caresser le visage, à s’imprégner de son odeur. La mère, dans ce contact, a retrouvé ses gestes, caressé son enfant, l’a enveloppé du son de sa voix, puis de ses bras. Ils se retrouvaient. Le lien entre eux existait à nouveau. La tendresse y prenait toute sa place. Dans le temps du travail clinique in situ, toute mon attention était mobilisée par le mieux-être de la mère et du bébé.

42Dans le temps de réflexion, j’ai réalisé que celle que j’étais devenue était imprégnée de tous les moments cliniques vécus, éclairés par une meilleure connaissance du « moi » et de moi, par la théorie acquise et par les différents échanges en équipe pluridisciplinaire.

43L’enveloppe de maternage, je l’ai spontanément mise en place ; la voix, son timbre peuvent avoir une grande influence sur l’autre souffrant. Une grande part de ce qui nous constitue intervient dans notre travail. Le recours à des concepts ne fait qu’éclairer notre pratique. On ne peut se référer à une notion théorique sans l’avoir assimilée.

44La re-mise en lien avait pour but l’attachement. Pour « grandir », l’enfant a besoin de la protection de sa mère, de son réconfort, de son soutien et de sa tendresse. J’ai vu trop d’enfants souffrir de troubles psychologiques voire psychiatriques, par ce qui me semblait être l’absence de tendresse, d’attachement (mère psychotique, parents maltraitants comme nous en recevons en consultation). Dans la clinique quotidienne, je remarque que la tendresse fait partie du soin. Je vois son impact sur la construction de la personnalité d’enfants suivis très jeunes, de façon régulière (comme cela a été le cas de l’enfant cité en exemple).

45Je n’osais écrire sur la tendresse, une infirmière met en acte, elle ne théorise pas. Je ressentais l’importance de cette forme d’attachement. J’expliquais aux étudiantes comment je pensais mon travail, la place de la tendresse, indispensable dans la relation entre la mère et l’enfant pour l’évolution de ce dernier. Je parlais de ressenti, d’intuition. La pulsion de tendresse, concept soutenu par Dominique Cupa (2007) m’a beaucoup intéressée. Je peux maintenant écrire, il m’a donné une forme de liberté pour continuer à penser l’attachement.

Je, entre on et nous, Serge Klopp

46Si ce qui fonde le soin en psychiatrie, c’est la relation thérapeutique, celle-ci ne peut-être que le fruit d’un engagement personnel, individuel de chaque soignant. Or, comme dirait Jean Oury : « Ça va pas de soi !… »

47En effet, dans la culture infirmière, il est une règle implicite – dont nombre d’infirmiers n’ont même pas conscience – qui leur interdit l’utilisation du « je ». Lorsqu’on écoute les récits des infirmiers, ils disent « nous », un « nous » groupal dans lequel le sujet soignant se fond et dans lequel il est forcément interchangeable. Parfois même, ils disent « on ». Un « on » derrière lequel ils disparaissent totalement en tant que sujets, le « on » du quiconque, voire du quelconque.

48Partir de « je » modifie radicalement la posture du sujet :

  • oser dire « je » nécessite sans doute de reconnaître que « je », s’il est parfois un autre, n’est jamais interchangeable avec un autre quelconque. Autrement dit, si dans la situation de soin relationnel, celui que je mets en jeu n’est pas le même que celui que connaissent ma famille et mes proches, il n’empêche que ce qui se joue dans cette relation « c’est parce que c’est lui, parce que c’est moi… » ;
  • oser dire « je », c’est défendre le principe selon lequel ce qui est thérapeutique dans le travail de l’infirmier en psychiatrie, c’est le sujet qui porte la blouse blanche, et non pas la blouse blanche ;
  • oser dire « je », c’est aussi avoir au moins commencé à réfléchir à la contribution particulière que j’apporte au travail du groupe soignant ;
  • oser dire « je », c’est commencer à me différencier des autres, tout en m’appropriant ce qui fonde l’identité de notre communauté.
Comme je le soulignais par ailleurs, « on confond souvent équipe soignante et collectif soignant. Pourtant, la différence est de taille ! L’équipe est une organisation administrative. Si, en tant qu’infirmier, je travaille dans une unité de soins, du fait de mon statut, je suis automatiquement membre de l’équipe soignante. C’est mon statut qui définit ma place au sein de celle-ci, quel que soit mon degré d’implication personnelle. Par contre, le collectif soignant demande que chacun de ses membres s’y implique personnellement, s’y engage individuellement, avec la volonté de s’articuler avec les autres pour un objet commun… » (Klopp, 2006, p. 150).

49Force est de constater qu’aujourd’hui, en psychiatrie, il n’y a presque plus de collectifs soignants. Ceux-ci ont dû céder la place aux équipes infirmières, dont le fondement premier est bien souvent non plus la recherche de la qualité des soins relationnels, mais la revendication d’un « pouvoir infirmier » en opposition au « pouvoir médical ».

50Un collectif d’individus qui s’inscrit dans une démarche de recherche de sens est différent d’un ensemble d’individus qui se diluent dans le groupe. Dans ce dernier cas, la fonction « équipe » est totalitaire, ce qui ne l’empêche pas d’être vécue comme protectrice. Elle se fonde sur le conformisme. L’individu peut exister sans avoir d’autre effort à faire que de se conformer à mimer les autres membres du groupe, à faire ce qu’ils attendent de lui. Tant que j’accepte la loi du groupe sans chercher à me singulariser, ma place n’est pas remise en cause. Je n’ai pas d’autre objectif que d’être « ça », ce que le groupe me demande d’être, un élément anonyme. Si, par contre, je cherche à me singulariser, je deviens gênant pour le groupe. Il va falloir me remettre à ma place. Me faire entrer dans le rang. Il s’agit d’une véritable aliénation de l’individu au groupe soignant.

51Or, si l’individu est aliéné au groupe soignant, il ne peut aider le patient à se désaliéner. Si l’institution soignante ne reconnaît pas la subjectivité propre de ceux qui la composent, elle ne pourra pas la reconnaître au patient. Et surtout, « moi » en tant qu’infirmier, je ne peux reconnaître sa subjectivité singulière au patient si je n’ai pas accès à la mienne propre. On retrouve là un des concepts majeurs de la psychothérapie institutionnelle, lequel renvoie à l’analyse de Tosquelles énoncée en termes de double aliénation [5].

52Il n’est pas simple de vouloir se désaliéner en privilégiant la recherche de sens, car tout est constamment remis en cause. Il s’agit d’une véritable quête. À chaque fois, l’individu risque de n’être plus rien, de se rendre compte qu’il n’est rien. Pourtant, à mesure qu’il avance, il est plus riche d’expérience, de connaissance, sans jamais pouvoir atteindre son but, prenant toujours un peu plus conscience de l’immensité de sa méconnaissance.

53Cela n’a de sens et n’est possible que si la démarche singulière s’inscrit dans une démarche collective, que si « je » ne reste pas seul. Le pire serait d’être seul contre tous. Dans ces conditions, lorsqu’on est infirmier, le patient en ferait immanquablement les frais.

54L’équipe infirmière a tendance à fonctionner comme une « mère fusionnelle » avec ses membres. Elle a du mal à accepter l’individuation. Le collectif, qui va au-delà des seuls infirmiers, qui reconnaît l’apport spécifique de chacun de ses membres, peut viser une fonction de « mère suffisamment bonne ».

55Cela demande du temps, le temps de se rencontrer avec d’autres, d’apprendre à se connaître, à se reconnaître, pour accepter ses différences sans avoir le sentiment d’être nié par le collectif.

56C’est le temps qu’il faut pour arriver à dire « je » en étant en écho avec « nous ». Ce « nous » qui ne peut advenir qu’après ce temps. Un temps qui nous est rarement donné, qu’il faut parfois oser prendre et imposer.

Partir en exploration de l’éthique professionnelle, Chantal Coquerelle

57C’est une jeune femme de 30 ans, brune avec de grands yeux noirs, elle est mince, son ventre est proéminent, énorme, elle est enceinte. Elle se prostitue depuis de longues années. Alors qu’elle se trouve sur le trottoir, une bagarre éclate à son sujet. Les autres femmes lui reprochent de ne pas arrêter, alors qu’elle est sur le point d’accoucher. Elle arrive dans notre service en placement d’office. Aucun suivi durant sa grossesse, elle est hiv positive. Nous ne disposons que de quelques jours pour organiser sa prise en charge. Nous devons trouver un lieu qui accepte de l’aider à accoucher. Le médecin de l’unité demande que trois anciens diplômés assurent la prise en charge. Une clinique est disposée à l’accueillir pour l’accouchement, mais les soignants devront rester près d’elle 24 h sur 24. Une première collègue l’accompagne, puis je prends le relais. J’arrive, la patiente est allongée, couverte de sueur, perfusée et agitée. Elle esquisse un sourire et me demande ce qui va se passer ; elle me rappelle qu’elle veut accoucher sous X. Les heures défilent avec leur lot de complications. Par moments, la patiente désire descendre de la table de travail, elle exige de partir, elle veut s’enfuir, le délire est là.

58L’heure d’accoucher approche, la tension est énorme. La sage-femme intervient et m’explique la nécessité d’éviter impérativement une épisiotomie, pour ne pas faire courir le risque de contamination à l’enfant. La patiente est très agitée, délirante. Elle retient sa respiration, ne pousse plus. Je me mets à respirer avec elle, je lui parle doucement, l’appelle par son prénom, la rassure, lui caresse les sourcils pour qu’elle se détende. Elle reprend le travail, je l’encourage, elle me tient, me broie la main. Voilà, l’enfant est né. La sage-femme lui demande si elle veut voir le bébé, l’embrasser. Elle oppose un « non » sans appel. À ce moment, je sens que mon âme se met à flotter. D’une oreille, j’entends résonner ce « non » et de l’autre les pleurs du bébé. J’ai une envie folle d’aller le caresser, de l’embrasser, de lui murmurer des mots d’amour pour sa venue sur terre. La patiente serre ma main de toutes ses forces, elle crie : « Ils veulent me tuer. » C’est elle que je dois aider, je me suis engagée envers elle. Voilà, je suis là…

59L’éthique, c’est la rencontre avec l’autre et son altérité, avec notre altérité, elle se joue dans la relation à l’autre. Éthique, du grec ethos : manière d’être. L’éthique professionnelle serait la recherche de la bonne décision dans une situation donnée. L’éthique propre au métier d’infirmier en psychiatrie pourrait se décliner ainsi : aider à l’éveil des consciences, au respect de la personne ; elle met en jeu de la tempérance, de la prudence, de l’empathie, du soutien, de l’attention portée au patient. Veiller à son bien-être, à son intérêt.

60Ce jour-là, pour prendre la bonne décision, pour contribuer au bien-être et préserver l’intérêt de la patiente, ce fut difficile. Je me suis réfugiée derrière l’éthique professionnelle. Ce jour-là, entre mon âme et ma conscience, l’éthique professionnelle m’a permis de sortir d’une situation conflictuelle. Ce jour-là, pas d’échange possible avec l’équipe afin de trouver la meilleure décision. Seul un dialogue intérieur me guide. Si je vais vers cet enfant, j’interviens dans le choix fait par la patiente et je ne respecte pas l’engagement pris auprès d’elle. Le code de conduite est tracé, même si, après-coup, l’insatisfaction demeure. L’éthique professionnelle a servi à me protéger quelque peu, comme elle sert parfois de refuge aux soignants. Mais il faut prendre garde qu’elle ne serve de paravent derrière lequel le corps soignant dissimulerait son impuissance. Lors de la sortie d’un patient, nous sommes parfois tentés de dire : « Nous avons fait le maximum. » Or, les différentes contraintes sont bien là : pas assez de lits, pas assez de temps [6].

61L’éthique professionnelle nous conduit à administrer un traitement, à proposer des entretiens ; qu’un signe d’amélioration se manifeste, même si une hospitalisation plus longue serait nécessaire, la bonne décision se traduit bien trop souvent par une sortie.

62

« En uniforme d’infirmière, j’ai accompagné sur le bord de la route, lui fourrant dans la poche un numéro de téléphone gribouillé 115, un homme abandonné, un buveur de saké qui s’en est allé sans savoir où crécher […] Lorsque je raccompagne cet homme à la rue sans aide (juste un petit repas servi, une heure à souffler sur un fauteuil, sans avoir pu comprendre ce qu’il disait), dans une tentative de rendre cet instant moins difficile, lorsque je le mets en écriture, quelque part pour endormir le lecteur, j’essaie inconsciemment de faire rimer ces quelques mots afin d’adoucir le geste, dans une ébauche de mise à distance […] Ainsi je me remémore cette esquisse afin de me déculpabiliser, de mettre dans la poche de cet homme un bout de papier griffonné avec le numéro du Samu social, tout en connaissant les difficultés pour les joindre ».
(Coquerelle, 2006, p. 40-41)

63L’éthique professionnelle a été respectée. L’éthique professionnelle est-elle un code de bonne conduite ? Peut-elle servir à mobiliser une équipe et devenir l’outil d’un ralliement autour d’une pratique, d’un projet ? Cependant, le collectif soignant peut refuser, comme cela a été le cas dans un service que j’ai connu, il y a quelques années, que certains patients psychotiques, ou des personnes âgées, soient dispersés afin de permettre la fermeture rapide de l’unité.

64Avec la certification [7] imposée aux établissements hospitaliers, tous les personnels soignants sont tenus d’être en blanc. La blouse vient recouvrir le corps du soignant, montrant ainsi une volonté de médicaliser, de gérer, de réguler la folie à travers divers protocoles. L’éthique professionnelle peut-elle devenir un uniforme pour le corps soignant ? Servirait-elle de protection et de moyen d’avoir réponse à tout ? N’observe-t-on pas d’ailleurs un recours plus insistant à l’éthique professionnelle à mesure que les modes de gestion de l’hôpital semblent se rapprocher de ceux de l’entreprise ? Partir en exploration de l’éthique professionnelle fait surgir de nombreuses questions.

65Bien qu’elle constitue une invitation à la réflexion, ne risque-t-elle pas de formater les individus, de servir de refuge, de nier la sensibilité de chacun, de se donner bonne conscience, d’empêcher d’être là ? Sert-elle à donner des points de repère, à rassurer lorsqu’on ne sait plus quoi faire ou comment se comporter ? Il reste à se demander en quoi elle peut favoriser l’humanisation des soins ? Les contradictions auxquelles elle confronte les soignants incitent à une réflexion, à une interrogation permanente, et par moments, les obligent à inventer, à créer, à trouver un chemin, une passerelle dans le quotidien afin d’être au plus près de leur éthique du métier. Le questionnement qu’elle produit est vraisemblablement ce qui permet de poursuivre, de laisser ouvert l’espace de réflexion et de soin.

À la recherche du temps nécessaire, Gérald Kauffer

66Écrire collectivement nous a donné la possibilité de sortir de la pratique quotidienne pour chercher à identifier, comprendre les outils intellectuels, théoriques et humains qui nous permettent d’« être là, être avec » les patients. Ils en bénéficient en retour. L’après-coup dans la relation avec le patient, c’est aussi la spécificité de notre démarche clinique d’infirmiers en psychiatrie, sorte d’aller-retour permanent entre un terrain, riche humainement mais éprouvant, et une théorie à construire en adéquation avec cette pratique. Construire ce va-et-vient dans un lieu de soins implique de consacrer du temps à la discussion et la réflexion autour de ce que nous agissons.

67Si nous faisons partie, suivant l’exemple de Jean Oury (1985), d’un groupe pour qui « ça ne va pas de soi », élaborer sur la pratique nécessite beaucoup de temps dégagé par l’institution pour laquelle nous travaillons. Les difficultés actuelles de la psychiatrie de secteur rendent d’autant plus précieuses pour les professionnels ce type d’expériences collectives, dans lesquelles nous pouvons dégager, pour nous-mêmes, du sens sur notre pratique. Nous continuons ainsi à décider de la conduite des soins pour les patients. Dans une conjoncture où la rationalité économique est en passe de nous reléguer au rang de simples exécutants, il est temps de sauvegarder nos outils professionnels les plus spécifiques, ceux-là mêmes qui nous autorisent à parler de clinique infirmière et apportent une aide pour entrer en relation avec le patient.

68Toute la démarche relationnelle des infirmiers en psychiatrie me semble essentiellement basée sur le temps nécessaire, même si elle peut paraître aujourd’hui pour le moins utopique : « Je considère aujourd’hui que mon engagement professionnel est aussi une philosophie du temps : prendre le temps de rencontrer et de partager avec l’autre, se donner le temps, en offrir. À travers tout ce “temps perdu” émergent du soin, de la connaissance, du lien, qui vont permettre à nouveau au patient d’exprimer un “désir”, dans le regard de l’autre » (Kauffer, 2006, 207).

69Ce temps nous manque pour mettre en œuvre les outils les plus importants de notre profession : l’entretien d’accueil, l’entretien infirmier à visée psychothérapique, la visite à domicile, les groupes thérapeutiques, les synthèses pluridisciplinaires. Le temps nous manque pour parler du lien avec le patient, de contre-transfert. Les supervisions disparaissent les unes après les autres. La dérive comptable nous force à courir, au mépris de la relation établie et de l’importance de la permanence, de la continuité des soins auprès du patient. Il faut se battre pied à pied pour persuader qu’« être avec », ce n’est pas quelques heures dans une vie, c’est un travail sur le long terme. Ce temps que le patient nous donne et qu’on lui offre permet d’accueillir la demande, de la travailler au long cours, d’entrer dans la vie de l’autre par la petite porte et de lui apporter « une présence pour [qu’il] puisse vous solliciter à nouveau, quand le besoin s’en fait sentir. La confiance ne s’acquiert pas en une fois, elle se travaille, elle se teste. C’est souvent mis en mouvement, pris de surprise que les mots surgissent, à ce moment où on les attend le moins. La pratique d’une activité qui crée un autre équilibre, comme le jardinage [8] […], va également créer du lien, permettre à l’autre de se dévoiler, renverser le mouvement pour lui permettre de prendre conscience et peut-être d’initier un choix. Lorsque l’autre interagit et amène des éléments permettant une prise de conscience, “être là” » prend tout son sens et permet d’“être avec” » (Kauffer, 2006, 160).

70S’adapter à la demande du patient qui souffre de troubles mentaux et prendre le temps de l’écouter serait, dans la « nouvelle psychiatrie », négligeable. Faudrait-il simplement justifier d’une série d’actes objectivables sous forme de statistiques et inscrits par des croix dans des tableaux pour être infirmier en psychiatrie ? À cette incapacité de se projeter dans la vie future des patients du secteur psychiatrique, j’oppose mon savoir-faire relationnel et mon expérience singulière qui se construit au quotidien, comme avec Emilie.

71« Tantôt elle m’attire à l’extérieur pour déverser ses flots de paroles, tantôt c’est moi qui l’emmène dans cet espace pour lui faire exprimer son mal-être. Le patio est un peu un nombril, espace minuscule où tout se dénoue entre elle et moi. Chaque soir, en entretien, elle tient le même discours […] dans ses mots, il n’y a pas forcément de sens à trouver. Juste les recevoir, assis sur une chaise en plastique, accompagner le discours dans le patio couvert de grillage, s’oublier beaucoup en lui proposant de jardiner dans la nuit tombante. Tout fait sens dans l’entretien. Tout se noue et se dénoue dans le patio. Quand cela se passe-t-il ? Qu’est-ce qui touche ? Qu’est-ce qui se met au jour ? Tout fait sens dans son discours fleuve. Ça s’associe, ça se mélange et puis j’oublie. L’entretien dans le patio suit son cours, les soirs où je travaille […] C’est l’espace temporel où elle peut respirer. Le temps et le lieu de l’entretien sont intimement liés dans cette histoire. Il m’est arrivé ainsi d’apprendre plus de choses assis sur le lit d’un patient, en lui tenant la main, que derrière un bureau, souvent plus efficace pour rappeler les règles de vie commune dans une institution. Si le temps se doit d’être compté et précisé, l’écoute est totale, bien que maîtrisée » (ibid., p. 159-160).

72La confiance d’Emilie et notre long échange épistolaire sont autant de raisons pour continuer à ne pas « perdre » tout ce temps nécessaire.

À l’écoute d’un groupe d’infirmiers, Roselyne Orofiamma

« Dans un contexte marqué par la dérégulation et l’incertitude, l’acte de création d’un récit devient lui-même action dans le monde ».
(Sennet)

73À l’écoute d’un groupe d’infirmiers et des textes qu’ils ont produits.

74Ces textes sont écrits à la première personne pour transmettre des expériences chaque fois singulières à travers lesquelles ils donnent à comprendre la posture de l’infirmier en psychiatrie, les composantes d’une écoute thérapeutique, ce qu’elle engage d’eux-mêmes, de leur histoire, de leurs valeurs et de leurs savoirs.

75Des textes d’infirmiers à la recherche d’une éthique professionnelle qui n’apparaîtrait ni comme un moyen de légitimer des prescriptions de l’institution parfois inadaptées, ni comme une défense contre l’angoisse et l’impuissance.

76Des écrits d’infirmiers dont les enjeux de reconnaissance et de valorisation professionnelle semblent importants, alors que leur voix a généralement du mal à se faire entendre. Dans les discours sur la clinique en psychiatrie, c’est la parole des autres soignants, psychiatres et psychologues, qui prévaut largement.

77Ces textes aux tonalités personnelles se font mutuellement écho pour exprimer la difficulté d’exister dans une fonction qui tend à instrumentaliser la relation de soin, dans la mesure où la logique actuelle tend à réduire le rôle de l’infirmier à n’être que l’exécutant de la prescription médicale. Ensemble, les auteurs tissent leur métier au pluriel et donnent à entendre un collectif fondé sur l’exigence d’une posture professionnelle qui les conduit à se reconnaître davantage dans la dimension thérapeutique de leur identité de soignant. Ensemble, ils se demandent comment créer au quotidien des espaces de réflexion et de confrontation qui ouvrent sur la possibilité d’une véritable rencontre thérapeutique.

78Le conte populaire, selon Michel de Certeau (1980), « n’a plus le statut d’un document qui ne sait pas ce qu’il dit, cité devant et par l’analyse qui le sait ». De même, il ne saurait être question d’adopter ici une position d’analyse ou d’interprétation des textes présentés par ces professionnels. Ils se suffisent à eux-mêmes pour dire ce que ces derniers veulent transmettre de leurs pratiques et comment eux-mêmes les interprètent. C’est en me situant du point de vue de la démarche proposée que je chercherais à m’appuyer sur la réflexion du philosophe quand il soutient que cette forme de discours est un « savoir-dire exactement ajusté à son objet et, à ce titre, non plus l’autre du savoir, mais une variante du discours qui sait » (op. cit.). Autrement dit, on pourra se demander en quoi ces écrits, rédigés sur le mode de la narration, représentent une forme d’écriture ajustée au discours de l’expérience et à l’élaboration de savoirs que ces soignants cherchent à communiquer.

79La mise en récit se développe ici dans une écriture qui s’appuie sur un savoir-mettre-en-mots le travail et l’expérience, ou plus exactement sur la mise en mots du travail comme expérience[9]. La narration fait advenir l’expérience. Elle transforme le récit en expérience, elle permet au sujet d’intégrer la sienne, par le fait même qu’il la raconte. Elle devient mode de figuration par lequel l’expérience s’élabore et devient moins énigmatique. Le récit s’attache à décrire ce qui fait expérience pour la personne, au sens où le définit Yves Schwartz (2004) : « Dans ce qui “fait expérience”, il y a l’histoire de nos échecs, de nos souffrances, de nos réussites, de nos engagements avec les uns et les autres, traversés par nos rapports aux valeurs, et notre corps porte cette histoire sans que nous le sachions très bien. » L’approche biographique vise à explorer cette dimension de l’histoire du sujet qui imprime sa marque à l’expérience. Dans ces aspects difficilement énonçables de la pratique, la narration contribue à mettre de l’intelligibilité. En racontant les situations de travail auxquelles ils sont confrontés, les infirmiers analysent les valeurs qui, de manière manifeste ou latente, orientent leur pratique. Ces discours aboutissent à une phénoménologie de leur éthique professionnelle. Raconter, c’est déjà questionner.

80Les récits de pratique laissent entrevoir une autre part invisible de l’activité, celle qui relève de l’engagement subjectif et qui façonne le rapport au métier. Ils donnent à entendre l’émotion, la passion, ce qui interroge le soignant dans sa manière d’être affecté par la relation à l’autre, par les sentiments d’empathie, d’irritation ou de découragement qu’elle provoque. Ils questionnent aussi les principes qui guident les actes et leur donnent sens. Ainsi, comme dans tout récit biographique, l’écriture des praticiens représente un savoir-dire le monde social et le monde personnel [10] de celui qui y prend position à travers les opinions, les arguments et les attitudes qu’il manifeste. Par rapport à d’autres matériaux discursifs de recherche, le récit biographique « a justement pour intérêt majeur de donner à voir à la fois un univers de vie, un point de vue sur le monde et des formes concrètes d’appartenance au monde, et d’aider à comprendre comment ces différentes déterminations sont encastrées les unes dans les autres » (Olivier Schwartz, 1999). À travers le recueil de récits de pratiques qu’ils ont publié, les auteurs donnent accès au travail infirmier en psychiatrie, à sa spécificité par rapport à celui des autres soignants : les tâches concrètes à assumer au quotidien et leur part de créativité. Avant de transmettre des savoirs, leurs écrits transmettent un univers professionnel avec ses espaces, ses modes d’organisation, ses règles de fonctionnement, les rôles à tenir au sein de l’équipe soignante. Ils nous apprennent l’univers des services de soin en psychiatrie et les diverses manières de prendre en charge la folie. La valeur du récit n’est pas seulement documentaire. Par la voix du narrateur qui cherche le sens d’une expérience à transmettre, qui exprime ses doutes et ses limites, la narration porte trace du travail psychique d’élaboration nécessaire pour rendre compte de sa pratique. Il montre un sujet aux prises avec l’événement qui oblige à retrouver de la rationalité là où la confusion du réel domine. Les faits de la pratique attendent d’être élaborés pour se transformer en éléments qui fassent expérience pour d’autres. Dans ce processus de recherche, le travail d’écriture a été déterminant. Il a été éprouvant. Il a fallu accepter de reconnaître en soi la valeur d’une expérience à construire et la parole d’un sujet narrateur qui, par le « je », est capable de sortir de l’amalgame du groupe pour donner sens à sa pratique. Le regard singulier qu’il porte sur son expérience s’inscrit dans un rapport d’appropriation que l’écriture contribue à renforcer.

81L’expérience que livrent les récits de pratiques oblige à penser la nature des savoirs qu’elle met effectivement en jeu. Penser les savoirs professionnels autrement qu’en termes d’énoncés formels, à la manière des prescriptions contenues dans les manuels, qui préexisteraient à la pratique. L’analyse et l’écriture des pratiques montrent que les savoirs des infirmiers s’expriment en termes de posture professionnelle qu’ils définissent principalement comme une forme de présence à l’autre : Être là, être avec. Elle est associée à une écoute de la souffrance et de la folie qui ne parvient pas toujours à être thérapeutique. Une capacité à accueillir l’altérité radicale et à maintenir la distance qui préserve de l’envahissement quand les affects sont trop forts. Le récit se tient au plus près du geste clinique qu’il s’attache à restituer de manière vivante et sensible. Il se déploie comme un savoir-dire ajusté à la clinique infirmière, au sens où il la donne à voir comme un art du quotidien, l’art de transformer les gestes les plus simples en actes de soin ; la capacité à trouver les mots justes qui pourront apaiser l’angoisse et poser des limites ; la capacité, comme certains l’ont formulé, à user de la tendresse et de l’écoute comme outils de soin. D’autres évoquent une poétique de l’expérience[11]. On abordera ces savoirs construits par l’expérience comme des savoirs cliniques en usage dans la pratique du soin en psychiatrie. Des savoirs qui sont de l’ordre de compétences professionnelles liées à la relation au patient, mais aussi de l’ordre d’un travail sur soi. Ils se fondent sur un savoir-questionner et un savoir-donner-sens à sa pratique ; ils s’exercent par un retour sur sa propre implication et par le recours à des outils théoriques. Ces savoirs prennent appui sur des concepts de la psychopathologie et des éclairages qu’apporte la psychanalyse. Des concepts qui rendent le regard et les gestes plus pertinents, mais on ne saurait décrire comment intervient au juste, dans la pratique infirmière, le rapport aux savoirs théoriques. À quelles conditions la théorie devient-elle un outil de discernement et de distance critique ? Pour élaborer cette connaissance du métier, il a fallu progressivement se détacher de conceptions du savoir qui faisaient obstacle à la démarche. Se dégager des modèles de référentiels de compétences et de protocoles de soin enseignés dans les formations au diplôme d’infirmier.

82L’approche clinique en sciences sociales se définit comme un certain régime de production de savoirs (Jobert). La recherche menée avec ce groupe d’infirmiers montre comment se sont construits des savoirs d’expérience. Ils sont le résultat de l’activité de chacun des sujets qui a pris part au processus d’analyse et d’écriture de sa pratique, mais ils sont aussi le résultat d’un processus d’élaboration collectif conduit par un groupe de professionnels. C’est dans l’interaction que de l’expérience partagée peut se construire, parce que chacune des expériences singulières entre en résonance avec celle des autres. Dans ce contexte, l’intérêt du recours au récit biographique s’entend s’il permet d’accéder à la dimension collective de l’expérience, s’il permet de transformer l’expérience individuelle en ce qui peut faire expérience, collectivement. « Si l’on admet, avec Bakhtine, que “ce n’est pas l’expérience qui organise l’expression mais l’expression qui organise l’expérience”, on comprend qu’il soit décisif […] de disposer en permanence d’un lieu de parole qui permette l’élaboration d’une pratique toujours singulière et nécessairement clinicienne. De tels lieux ne sont pas seulement utiles comme espace de symbolisation de vécus parfois difficiles : la prise de recul affectif va de pair avec la prise de recul intellectuel. » (Revuz, 1990) Dans la réflexion à poursuivre sur la formation des jeunes infirmiers en psychiatrie, on pourra imaginer des dispositifs qui proposent de tels espaces d’élaboration collective et puissent contribuer, comme dans le cadre de ce collectif de soignants à plusieurs voix, à développer un savoir-penser la pratique et une réflexion critique sur le travail. Dans les textes qu’ils proposent, il est question de formes d’écriture qui empruntent à la fiction et à la poésie la force des images. Il est question d’un savoir-raconter au service de la clinique du soin qui montre que : « Narrer en effet n’est pas seulement un art ; c’est, plus encore, une dignité, quand ce n’est pas, comme en Orient, une fonction. Cet art débouche sur une sagesse, de même que la sagesse, inversement, se manifeste souvent comme narration » (Benjamin, 1972).

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Mots-clés éditeurs : approche biographique, clinique du soin en psychiatrie, écriture de la pratique, infirmiers, récits de pratiques, santé mentale, savoirs d'expérience

Date de mise en ligne : 20/11/2007

https://doi.org/10.3917/nrp.004.0159