Une parole déplacée
- Par Dorothée Legrand
Pages 125 à 130
Citer cet article
- LEGRAND, Dorothée,
- Legrand, Dorothée.
- Legrand, D.
https://doi.org/10.3917/nrea.hs01.0125
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- Legrand, D.
- Legrand, Dorothée.
- LEGRAND, Dorothée,
https://doi.org/10.3917/nrea.hs01.0125
Notes
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[1]
Ce texte a été écrit en référence à la première saison de confinement en mars-avril et à l’orée de la seconde saison en octobre 2020.
1Une parole déplacée.
2Oui, car il s’agit bien de venir parler. Avez-vous remarqué, vous aussi, comme il est important que les personnes qui viennent nous parler, à nous, leur ‘psy’ – psychanalyste, psychologue, psychothérapeute, psychiatre – comme il est important qu’elles parlent certes, et plus précisément qu’elles nous parlent, mais plus précisément encore, qu’elles viennent nous parler ? Oui, car il s’agit bien de venir parler. C’est même la première chose que fait une personne qui nous parle : elle vient, c’est-à-dire qu’elle va et vient : elle part d’un lieu familier, fait un bout de route, traverse la rue, la ville, elle vient, le temps d’une séance, le temps d’une scansion, le temps d’une parole arrivée là, déplacée là. Ce déplacement, ne pensez-vous pas qu’il est essentiel, qu’il fait partie de ce qui structure une parole analytique, parole de l’un adressée à l’autre ? Une parole déplacée : ce serait cela, la parole telle qu’elle s’énonce dans le cadre d’une rencontre entre un patient et son psy.
3Oui, car parler, c’est se déplacer assez pour ne plus être totalement immergé dans sa réalité physique et psychique, se déplacer assez pour ne plus la subir, mais la dire, se déplacer assez pour ne pas être abasourdi par cette réalité – pour l’entendre, se l’entendre dire ou plutôt s’entendre la dire et ainsi changer fondamentalement la place qu’on y a, dans cette réalité – au moins le temps de la dire, le temps laissé à l’autre pour l’écouter et l’entendre, sans reculer.
4Ce déplacement est crucial. Il est psychique. Et ainsi s’incarne. En attestent notamment ceux de nos patients que nous entendons nous dire parfois que traverser l’espace entre chez eux et notre cabinet est pour eux déjà un temps de suspension, suspension du silence et du hurlement du monde, suspension ouvrant alors cet espace hybride où ils viennent parler, espace à la fois dans le monde et hors monde, lieu d’ouverture de l’« autre scène », ainsi que Freud nomme le lieu de l’inconscient (Freud, 1900), soit, dans la traduction de Lacan, le « lieu de déploiement de la parole » (Lacan, 1958). En ce lieu, parler n’est jamais prolonger le bavardage du monde, mais au contraire toujours se décaler – fût-ce d’un petit pas – pour ne pas seulement laisser parler une conscience saturée de l’évidente présence du monde, mais déployer sa parole en complexifiant cette présence, en y laissant une place pour ce qui n’est justement pas évident, ce qui reste à l’arrière-plan, hors-champ, absent – hétérogène à la pleine lumière.
5Mais que reste-t-il de ce déplacement psychique quand le corps ne se déplace plus ? Lors de séances téléphoniques [1], il se peut – ça m’est arrivé, et c’est épuisant – que le psy s’évertue à aller vers son patient, vers sa parole, comme s’il fallait traverser le téléphone pour mieux l’entendre. Loin de s’effacer, toutefois, la distance téléphonique résiste et s’obstine à faire obstacle à la présence. Mais il se peut que, même au téléphone – ça m’est arrivé aussi, et c’est d’une richesse clinique frappante – le psy laisse venir le patient, laisse sa parole venir, laisse sa parole en venir à se déplacer, si ce n’est géographiquement au moins psychiquement – et c’est bien la question ici : au téléphone non moins qu’au cabinet, est-il, comment est-il possible d’ouvrir un espace où peuvent venir se déployer les mots et, avec eux, « l’autre scène », celle des rêves et des délires ?
6En ‘présentiel’ ou en ‘absentiel’, il s’agit que la parole se déplace jusqu’à un espace d’écoute – écoute qui crée le silence nécessaire à ce qu’une parole devienne audible. Qu’entend-on alors ? Pendant le confinement, souvent, on entend « confinement ». Mais pour entendre ce mot comme il est dit, encore faut-il que l’oreille du clinicien l’écoute sans commencer par croire comprendre sa signification – une signification univoque qui effacerait l’énonciation singulière du signifiant au profit d’une réalité supposée homogène, comme si le confinement concernait chacun comme tout le monde. Ne faut-il pas se réjouir d’entendre que ce même mot reste énoncé de manière chaque fois unique ? Que resterait-il de nous, corps parlants, si tel n’était pas le cas – si personne n’était plus là pour entendre et faire entendre la singularité qui se dit chaque fois malgré et grâce à la répétition des mêmes mots ? Si chacun s’empare des mots répétés jusqu’à écœurement et ainsi vidés de leur sens, si chacun répète ces mots encore, pouvons-nous entendre qu’ainsi chacun imprègne ces mots de sa propre manière d’être affecté et mobilisé par la situation ? Certes, on entend souvent dire « je suis confiné, comme tout le monde », « je suis inquiet, comme tout le monde », « je suis triste, comme tout le monde », « je suis en colère, comme tout le monde », « je suis résigné, comme tout le monde ». Sauf que, justement ce n’est jamais comme tout le monde – et c’est cela même qu’il s’agit d’entendre et de faire entendre – comme un acte minimal de résistance contre la totalisation de notre parole figée en quelques mots, il s’agit de faire entendre que je suis inquiet, triste, en colère, résigné, avec tout le monde peut-être, mais pas comme tout le monde. Il s’agit de déplacer la parole, donc, de la massification psychique impulsée par une médiatisation virtuellement globalisée, déplacer la parole afin qu’elle dise un espace psychique singulier – singularité qui est ici non pas narcissisme exacerbé, mais condition de possibilité d’une pluralité de sujets, sujets différents les uns des autres et donc à même de faire monde.
7Or, cela ne va pas sans corps. Un pas de côté nous permettra de le dire avec Édouard Glissant : « la parole ne prend pas naissance dans une abstraction, dans une élévation abstraite » (Glissant, 2010). « Le lieu d’où la parole s’élève », dit Glissant, est « incontournable » (Ibid.). S’il en est ainsi, alors n’apparaît-il pas que le premier « lieu d’où la parole s’élève » est le corps ? Le corps « inenfermé », ouvert à ses entours, aux autres corps, à l’autre scène – le corps parlant.
8Qu’est ce corps devenu en ‘absentiel’ ? On a critiqué les séances d’analyse qui prétendaient se poursuivre hors corps. On a tenté de compenser l’absence de corps par de la ‘visio’. Comme pour s’excuser de se satisfaire de séances téléphoniques, on a relevé l’importance de la voix, de la matière sonore de la langue, matière corporelle du signifiant – et, a-t-on rappelé, c’est bien le signifiant et lui seul qui importe au psychanalyste. Mais tout cela n’est-il pas réducteur ? Tout cela ne réduit-il pas le corps à sa seule présence ? Si la pandémie et son corollaire de mesures restrictives font obstacle à la présence des corps, devons-nous y répondre seulement en soulignant la présence résiduelle dont les corps sont capables malgré tout ? Ne devons-nous pas aussi nous souvenir de ce que nous, psychanalystes, ne saurions oublier : confiné ou pas, le corps n’est pas toute présence ni toute absence (Legrand, 2019).
9Nombreux sont ceux qui critiquent la psychanalyse de négliger le corps – comme si le corps était absent dès qu’il s’allonge sur un divan qui le prive de l’échange des regards. En réponse, certains psychanalystes insistent sur le fait que le corps est mis en présence par la voix. Certes. Mais cette réponse repose sur la logique sous-tendant la critique elle-même – une logique qui néglige ce qu’analysants et analystes savent bien par ailleurs : jamais le corps ne se réduit à sa présence. Si le dispositif de la cure, sur le divan ou au téléphone, requiert du corps qu’il manifeste sa présence par sa voix, sans le pouvoir par son image, ce n’est pas pour favoriser une mise en scène sonore à la mise en scène visuelle, mais pour déplacer le corps sur « l’autre scène » – là où le corps échappe à la présence consciente. L’analyse vient ainsi mobiliser le corps en tant qu’il est porteur d’une mémoire et qu’il est, en tant que tel, « sollicité par les mots » (Fédida, 2012). Sur l’autre scène, scène de l’inconscient, scène de la psychanalyse, le corps est le lieu d’où la parole s’élève, corps parlant, corps structuré comme un langage, corps inconscient – infiniment irréductible à la présence consciente.
10On comprend alors que, la psychanalyse se contenterait-elle de travailler en présentiel, elle réduirait le corps au silence. Tout au contraire, elle prend soin de lui donner la parole, et ce, d’abord, en l’écoutant, mettant ainsi le patient lui-même à l’écoute de son ‘autre’ corps – infantile, pulsionnel, fantasmatique, onirique. En l’écoutant, le patient en vient à lui donner la parole – un corps se fait alors entendre depuis l’autre scène. Un corps se fait entendre dès lors que le lieu de déploiement de la parole n’est pas confiné.
Bibliographie
- Fédida, P. (2012). Corps du vide et espace de séance (p.15). Paris : MJW Fédition.
- Freud, S. (1900/2010). L’interprétation du rêve (p. 589). Paris : PUF.
- Glissant, E. (2010). L’imaginaire des langues (p.63). Paris : Gallimard.
- Lacan, J. (1958/1966). La direction de la cure et les principes de son pouvoir. In : Écrits (p. 628). Paris : Seuil.
- Legrand, D. (2019). Écrire l’absence – Au bord de la nuit. Paris : Hermann.
Mots-clés éditeurs : corps, Déplacement, divan, espace psychique, téléphone
Date de mise en ligne : 08/04/2021
https://doi.org/10.3917/nrea.hs01.0125